J’ai devant moi l’un des plus légendaires guérilleros de Colombie : Jaime Guaraca. Il est l’un des mythes révolutionnaires encore en vie, qui a pris part à la fondation et au développement des FARC. Lors de la Septième Conférence, en mai 1982, il a été élu au Secrétariat, la plus haute autorité de cette organisation. Une fonction que son état de santé l’obligera à abandonner.
Il raconte que ses « infirmités », sont apparues petit à petit, conséquences des tortures qui lui furent infligées après son arrestation, le 5 avril 1973à Cali, au sud-ouest du pays. « Les militaires m’ont enfermé pendant trois mois dans une cellule appelée « dompte-fous » et m’ont soumis aux méthodes les plus sauvages q’ils avaient apprises auprès des spécialistes étasuniens . »
Guaraca a une mémoire photographique. Il se rappelle quel mois, quel jour et dans quelle rivière, colline, chemin ou village éloigné, se sont produits des événements essentiels de l’histoire colombienne, que bien peu de gens connaissent.
Voici un aperçu de la conversation que j’ai pu avoir avec ce personnage qui n’a pratiquement jamais donné d’interviews.
D’où êtes-vous originaire, Jaime Guaraca ?
Je viens d’une famille paysanne très modeste qui exploitait un bout de terre dans le Tolima, au sud de la Colombie. Mes parents ont défriché la forêt pour construire deux petites fermes, où nous sommes nés, six garçons et deux filles. Je suis le seul de la famille encore en vie. Ma mère et ma petite sœur sont mortes très jeunes, faute de médecin. Le 9 avril 1948, après l’assassinat du dirigeant libéral Jorge Eliecer Gaitan, la violence du gouvernement conservateur contre les libéraux et les communistes s’est propagée dans tout le pays. Ma famille a dû faire la même chose que des milliers de paysans : se cacher dans la forêt pour échapper à la mort. Mes frères aînés se sont mis à la recherche d’autres jeunes qui étaient en train de s’organiser pour défendre leur vie. En effet la police les poursuivait afin de les assassiner, parce qu’ils avaient commis le délit d’être libéraux. Ces jeunes sont devenus des guérilleros qui luttaient contre la dictature fasciste. Moi, j’étais très jeune.
Quand avez-vous pris part à la lutte de guérilla ?
En 1953, le général Gustavo Rojas Pinilla a pris le pouvoir. Face à son offre de paix aux rebelles en armes, les guérillas libérales se sont démobilisées. Quelques-uns de ses commandos, qui avaient combattu aux côtés des communistes, ont décidé de s’allier avec le gouvernement militaire pour nous persécuter.
La consigne du gouvernement était de nous éliminer et pour cela, il comptait sur l’armée, la police, les conservateurs et les libéraux. Alors, dirigés par Jacobo Prias, plus connu sous le nom de « Charro Negro », le chef du mouvement communiste paysan, nous avons décidé de nous replier.
Charro nous a rassemblés. Nous étions environ quatre-vingt guérilleros. Il nous a expliqué que les offres de Rojas Pinilla n’étaient pas ce dont la Colombie et les Colombiens avaient besoin. Que tout cela n’était que mensonge et qu’on s’en apercevrait bientôt. C’est pourquoi il n’acceptait aucune reddition d’armes. Après, il a demandé que ceux qui voulaient le suivre s’avancent d’un pas, ajoutant que ça devait être une décision volontaire, et répétant que la lutte serait longue et dure. Je l’ai fait. J‘avais quinze ans à peine.
Avec nous, il y avait le camarade Marulanda, qui s’était joint au mouvement d’autodéfense communiste du Tolima en 1953. Don Pablo,son père, déjà vieux nous accompagnait aussi. Nous étions trente : 26 hommes et 4 femmes.
Comment s’est poursuivi le processus d’organisation de ce qui allait devenir les FARC ?
Le 27 mai 1964 est considéré comme la date de la fondation des FARC. Ce jour-là notre région a été attaquée. C’était dans le cadre de l’Opération Marquetalia qui était une guerre contre-insurrectionnelle préventive. On a dit que cette zone et d’autres étaient des « républiques indépendantes », mais je peux vous assurer qu’il n’en était rien. C’était juste un prétexte pour nous envoyer 16 000 hommes de l’armée, bien équipés, ainsi que des avions, des hélicoptères et l’artillerie.
Les véritables commandants étaient étasuniens. Nous avions de petits appareils de communication, « talkie-walkies » et chaque fois que nous les allumions, nous entendions seulement les gringos. J’en avais assez de les entendre.
Où que nous regardions, il y avait des troupes. Et malgré notre manque d’expérience et de bon armement, et alors que nous n’étions que 52 hommes et 3 femmes, nous les avons affrontés.
Dans ce cas, que signifie « affronter » ? C’était la bataille d’une fourmi contre un éléphant !
Attendre, jusqu’à ce que ceux qui, en particulier, menaient la colonne, arrivent à l’endroit où la carabine pouvait les atteindre. Reculer, et recommencer à attendre.
Cela m’a toujours paru irréel que ce petit nombre de paysans n’ait pas été complètement anéanti.
Oui, c’est vrai : j’ai leurs noms à tous, ainsi que le nom de leurs petites fermes.
Mais vous voyez, ce fut une très bonne chose, car au milieu de tant de difficultés, cela nous a rassemblés. Alors, le camarade Marulanda nous a demandé : -On résiste ou on se rend ? Et nous avons tous dit : Résistons ! - Sommes nous libres ou esclaves ? Et nous avons répondu : Nous lutterons pour être libres !
D’où vient le nom de FARC ? Et à quel moment Manuel Marulanda en a-t-il pris la direction ?
Malgré la poursuite des opérations militaires en 1966, nous avons organisé la Deuxième Conférence, entre avril et mai, dans la région de Duda, département du Meta. C’est là qu’on a discuté et décidé que l’organisation s’appellerait FARC.
Pendant cette Conférence à laquelle ont participé quelque 350 combattants, l’idée que nous avions s’est concrétisée : créer une seule organisation qui regrouperait des forces de différentes zones, sous le commandement d’une seule direction. Il en fut ainsi : on a nommé un Etat-Major, avec à sa tête, le camarade Marulanda. Manuel fut confirmé dans sa fonction de chef, car il l’était déjà depuis l’assassinat de Charro, en janvier 1960. On l’a tous accepté comme tel, car ce rôle lui revenait de façon incontestable.
Entre 1967 et 1970, plus ou moins, les FARC naissantes ont traversé une grave crise due aux coups de l’ennemi. Une fois cette crise surmontée, les FARC ont commencé à faire preuve d’une grande méthodologie politique et militaire. D’où vient-elle, en particulier la militaire ? Avez-vous eu des instructeurs ?
C’est une question très importante parce qu’en ce moment on dit beaucoup de choses pour essayer de minimiser l’œuvre d’un groupe d’hommes qui a tout abandonné pour le bien du peuple colombien.
Quand nous avons dû faire face à l’Opération Marquetalia, aucun de nous n’avait d’expérience militaire. Nous ne savions pas quel type d’armée nous allions affronter. Nous avions deux réservistes, mais ils ne connaissaient pas de techniques de combat, ni même comment faire une embuscade. Je vous le dis, cela a été très dur.
Le camarade Marulanda fut le seul qui se mit à étudier la tactique et la stratégie militaire.
Quelle a été sa méthode ?
C’était un observateur, de tous les aspects de la vie humaine. Dans le domaine militaire, il observait, réfléchissait à la façon dont se comportaient la police et l’armée dans les combats. Il en tirait ainsi des enseignements.
Sans instructeur, c’est la pratique qui a été notre école. Nous avons appliqué une méthode qui, jusqu’à aujourd’hui, me paraît bonn :: les réunions de bilan. Elles permettaient au guérillero d’exposer tout ce qu’il avait vu, senti, écouté. Ensuite, le camarade Marulanda résumait, et nous expliquait le pourquoi de nombreuses choses et erreurs.
Il en fut ainsi, jusqu’à ce qu’il voit la nécessité de se mettre à étudier. C’était un autodidacte de premier ordre. Il lisait Lénine, Marx, Bolivar, sur la guerre au Vietnam et la guerre de guérillas de Mao. Il lisait les manuels militaires, en particulier ceux de l’armée colombienne, car il disait qu’il fallait connaître l’ennemi de l’intérieur.
Nous sommes restés sans école d’instructeurs jusqu’en 1972. C’est le camarade Marulanda qui commença à donner des cours, à former des instructeurs, à transmettre l’expérience. C’est une partie de l’œuvre qu’il a laissée, en plus de la fidélité à la cause. Cela représente 59 années de vie guérillera.
(Un chien s’obstine à aboyer, attiré peut-être par la délicieuse odeur du repas qu’on prépare. Cela ne perturbe pas Jaime Guaraca. La tempête s’est arrêtée, mais les nuages gris ne discontinuent pas.
Il a vidé d’un seul trait le verre de jus qu’on nous a apporté, pour la deuxième fois, préparé avec des fruits qui ne poussent que sur ces terres. Nous discutons déjà depuis un bon moment. L’évocation de tant de souvenirs semble lui insuffler une énergie supplémentaire. Il est temps de parler de thèmes actuels.)
