L’historienne Annie Lacroix-Riz :
D'une
crise à l'autre : 1929-2008
Nous faisons face à
la plus grave crise depuis celle de 1929, disent tous les analystes. Mais que
fut cette crise de 1929 ? Quelles en sont les origines ? Quelles en ont été les
conséquences ? Retour sur une histoire riche en enseignement.
Julien
Versteegh
Alors que des millions de travailleurs perdent leur travail,
des millions d’autres perdent leur logement. (Migrant Mother, Dorothea Lange,
1936)
Les causes de la crise de 1929
Annie
Lacroix-Riz.
La crise de 1929 est avant tout une crise de surproduction
(désigne une production trop importante par rapport à la demande,ndlr) qui se
produit au terme des dix ans qui ont succédé la première guerre mondiale qui elle-même
avait mis fin à la première grande crise du capitalisme de 1873. La surproduction
a entraîné une baisse des taux de profit insupportable pour le capital. Il y avait
eu la Première guerre mondiale (1914-1918) qui avait détruit la surproduction,
mais pas assez. En 1920-1921, une crise sévère éclate mais dont le capitalisme
international et surtout américain se sort en liquidant beaucoup de capital, en
augmentant le chômage etc… Suit une période de très intense accumulation du capital
qui se traduit par des concentrations énormes. C’est dans le courant des années
1920 que se constituent les plus grands groupes industriels monopolistes qui existent
encore aujourd’hui comme l’IG Farben et les Aciéries réunies (Vereinigte Stahlwerke)
en Allemagne, etc. Avec comme corollaire un développement du chômage.
Alors pourquoi cela explose en 1929 ? Il s’est produit exactement les mêmes phénomènes
qu’aujourd’hui. Cette énorme concentration du capital a développé des moyens gigantesques
de production (des usines gigantesques, ndlr) et pesé négativement sur le taux
de profit. Ce phénomène a été accompagné par des phénomènes spéculatifs. Rappelons
qu’une des caractéristiques du capital, c’est la dissociation du capital argent
de la production, revenons au Capital de Marx. Il y a donc eu une énorme spéculation
entre 1924 et 1929, entraînant une différence entre le niveau de la production
matérielle et le niveau de la spéculation.
Comme aujourd’hui, le facteur
financier a été non pas la cause de la crise, mais le facteur déclenchant de la
crise.
Par exemple aux États-Unis, quelques secteurs avaient connu une
croissance remarquable, les industries neuves, l’automobile, l’industrie électrique.
Mais d’autres secteurs étaient morts. Il y avait une surproduction structurelle
dans l’agriculture, le charbon était en crise, il y avait du chômage massif dans
toutes les vieilles industries, l’industrie textile était malade.
Donc
comme aujourd’hui, le facteur financier a été non pas la cause de la crise, mais
le facteur déclenchant de la crise. Quand on dit aujourd’hui aux gens que c’est
une crise différente parce qu’il s’agit d’une crise boursière, c’est complètement
faux. Il s’est produit les mêmes mécanismes de surproduction. Les conséquences
de la crise de 1929
Annie Lacroix-Riz . À un moment donné se pose
la question suivante : comment faire pour que les fractions dominantes du capital
conservent un taux de profit jugé suffisant ? Cela suppose que les salaires soient
réduits de manière drastique et qu’une partie du capital soit détruite. Les petites
entreprises ferment et on licencie massivement des travailleurs. La tendance du
capitalisme a toujours été d’abaisser le salaire. Mais en période de crise, il
s’agit de tendre pratiquement à ce que le salaire soit réduit au maximum. Il y
a donc eu une pression formidable sur les salaires qui entraîne une baisse du
niveau de vie de 30, 40 % voir plus. C’est ce qui est arrivé dans une série de
pays. Marx l’analyse en permanence : une crise se traduit par l’éviction massive
de salariés et donc un chômage de masse, ce que Marx appelle l’armée de réserve,
qui est un élément majeur de la réduction du salaire.
Il y avait donc
des capacités productives gigantesques mais plus de marché. La spéculation s’écroule
et la valeur boursière des firmes ressemble à ce qui se passe aujourd’hui. Le
capital est alors obligé d’adapter la production à la situation. La production
s’arrête, les marchés se restreignent et c’est la boule de neige.
L’Allemagne
est alors la plus touchée. Pourquoi ? Parce que l’Allemagne était alors dans la
situation des États-Unis aujourd’hui mais dans une moindre mesure. L’Allemagne
était un pays qui vivait complètement à crédit, qui avait largement emprunté depuis
1924. Mais au moment de la crise, les prêteurs rapatrient massivement leurs billes
et le pays s’effondre par pans.
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| Autre
facteur, l’Allemagne était un gros producteur de biens de productions, ce qui
s’effondre le plus vite en cas de crise. C’est ce qui explique aujourd’hui la
situation de l’industrie automobile, ou des machines-outils. Tout ce qui ne relève
pas de la consommation contrainte, alimentaire, etc… peut s’effondrer dans l’année.
Chiffrer les conséquences de la crise de 1929
Annie Lacroix-Riz.
L’Allemagne
se retrouve avec un chômage total de 50 % et tout le reste en chômage partiel.
En 1932, le pays compte 7 millions de chômeurs totaux.
Aux États-Unis,
c’est du même ordre. Les États-Unis font partie de ces pays où le capitalisme
est le plus concentré, producteurs de biens de production : c’est là que la chute
de la production a été la plus extraordinaire. En deux ans, la production industrielle
américaine a baissé du tiers. Même chose en Allemagne.
Le capital a tendance
à liquider son marché puisqu’il liquide ses salaires. Plus il liquide ses salaires,
plus il compte sur le marché extérieur. Mais comme tout le monde fait la même
chose, il n’y a plus de marché. L’Allemagne se retrouve en 1932 avec pour l’essentiel
un seul client, l’URSS qui était en pleine santé et qui avait des taux de croissance
de 15 à 20 % par an.
Pour le capitalisme, la solution à la crise suppose
que les salaires soient réduits de manière drastique.
Et c’est là qu’on
comprend la sortie de crise. Le capital qui contrôle l’État exige pour reconstituer
les conditions de fonctionnement du capital que les salaires soient complètement
écrasés, ce qui est fait par le chômage et par l’action directe sur le niveau
des salaires. Il exige que des pans entiers de l’économie soient sacrifiés. Et
comme il n’y a plus de marché, qu’il ne lui est plus possible d’ouvrir de marchés
pacifiquement, il tente de le faire par la guerre.
La Seconde Guerre
mondiale, solution à la crise
Annie Lacroix-Riz. En période de
crise, chaque capitaliste essaye de liquider la concurrence des autres en se taillant
de nouvelles zones d’exploitation. Comment se taille-t-on de nouvelles zones d’exploitation
? Par la conquête. L’Allemagne a essayé de conquérir le monde, les États-Unis
ont essayé de conquérir le monde, l’une et l’autre y sont assez bien arrivés.
Et les petits impérialistes essayent de se tailler un petit morceau dans tout
ça.
Le capitalisme ne peut gérer la crise que par la guerre générale.
La question des peuples est de savoir s’ils vont laisser le capital réduire la
crise par la guerre générale. Toute absence de réaction populaire en vue de transformations
profondes est une chance de plus donnée à la solution de guerre générale pour
réduire la crise.
Réaction des gouvernements
Annie Lacroix-Riz.
On dit aux gens un grand mensonge. On leur dit qu’à l’époque, les États ne
sont pas intervenus comme aujourd’hui. Mais ils sont intervenus tout de suite,
ils ont nationalisé le secteur bancaire. En Allemagne, Heinrich Brüning (catholique),
qui est au pouvoir de 1930 à 1932, nationalise de fait le secteur bancaire (qu’Hitler
rendra aux banquiers, sans frais, en 1933-1934). Et l’État prend en charge toute
une série de secteurs.
Les gouvernements à l’époque ont réagi exactement
comme aujourd’hui, en protégeant le grand capital et en accablant les masses populaires.
Le New Deal (plan de relance économique du président américain Roosevelt
entre 1933 et 1938) aux États-Unis a été caractérisé d’une part par un financement
d’État considérable qui a pesé sur le contribuable seul et d’autre part par la
préparation de la guerre. Je signale d’ailleurs que ce qui a fait sortir les États-Unis
de la crise, ce n’est pas le New Deal, c’est la guerre.
Le rôle des
socialistes dans la crise de 1929
Annie Lacroix-Riz. La social-démocratie
a essayé de trouver une solution où elle pouvait. Elle avait très peur des changements
profonds. Elle a donc accompagné le capital dans ses tentatives pour résoudre
la crise et a accepté la politique du moindre mal. Elle a accepté les baisses
de salaires. C’était une stratégie d’accompagnement qui a contribué en Allemagne
aux succès d’Hitler.
Dans les pays où le mouvement révolutionnaire était
plus important, où il a été capable de susciter une forte résistance de la population,
la social-démocratie a dû consentir à la stratégie des Fronts Populaires qui lui
a été imposée. Les archives de la SFIO (ancêtre du Parti socialiste français)
sont très claires. Il y a des pays où le mécontentement des masses orienté par
les forces révolutionnaires a été de nature à faire pression sur la social-démocratie.
Toute une fraction d’entre elle restant subjectivement alliée au grand capital
et accompagnant ses réorganisation drastique. De Man en Belgique et un certain
nombre de secteurs de la social-démocratie se sont ralliés à l’extrême droite
fasciste.
La crise actuelle donne la parole au peuple pour trouver la
solution la plus rapide compte tenu de ce qui risque de se passer.
Il
y a donc eu, en fonction des rapports de force, des stratégies différentes. Mais
la stratégie défensive des ouvriers n’a jamais été la réponse spontanée des sociaux-démocrates.
La réponse spontanée des sociaux-démocrates, c’est la réponse des pays où ils
étaient dominants, c’est-à-dire la réponse allemande. On laisse faire et on essaie
de limiter le mécontentement populaire.
Différences et points communs
entre la crise de 1929 et la crise actuelle
Annie Lacroix-Riz. On
peut faire l’analyse qu’au contraire de ce que l’on raconte aujourd’hui, les circonstances
de déclenchement de la crise sont des circonstances tout à fait semblables à celle
de 1929.
La grande différence, c’est d’abord que la surproduction aujourd’hui
est très supérieure à celle de 1929. Dix ans d’accumulation (1919-1929), ce n’est
pas 60 ans d’accumulation (1945-2008).
Donc il y a des chances que, annoncée
par toute une série de crise cycliques et/ou périphérique (hors du « centre »),
cette crise-ci soit d’une ampleur comme on n’en a jamais vu. Si les mécanismes
de formation de la crise sont les mêmes qu’autrefois, la crise d’aujourd’hui est
plus grave que la crise des années 1930 qui était elle-même plus grave que celle
de 1873. Cela ressemble donc aux précédentes, c’est plus grave que les précédentes
et cela donne la parole au peuple pour trouver la solution la plus rapide compte
tenu de ce qui risque de se passer.
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