Le curieux "paradis" du Dalaï Lama et comment il s'est transformé
en mythe hollywoodien
Domenico Losurdo
Célébré
et transfiguré par la cinématographie hollywoodienne, le Dalaï Lama continue sans
aucun doute à jouir d’une vaste popularité : son dernier voyage en Italie s’est
terminé solennellement par une photo de groupe avec les dirigeants des partis
de centre-gauche, qui ont ainsi voulu témoigner estime et révérence à l’égard
du champion de la lutte de « libération du peuple tibétain».
Mais
qui est réellement le Dalaï Lama ? Disons déjà, pour commencer, qu’il n’est pas
né dans le Tibet historique, mais dans un territoire incontestablement chinois,
très exactement dans la province de Amdo qui, en 1935, année de sa naissance,
était administrée par le Kuomintang. En famille, on parlait un dialecte régional
chinois, si bien que notre héros apprend le tibétain comme une langue étrangère,
et est obligé de l’apprendre à partir de l’âge de trois ans, c’est-à-dire à partir
du moment où, reconnu comme l’incarnation du 13ème Dalaï Lama, il est enlevé à
sa famille et enfermé dans un couvent, pour être soumis à l’influence exclusive
des moines qui lui enseignent à se sentir, à penser, à écrire, à parler et à se
comporter comme le Dieu-roi des Tibétains, c’est-à-dire comme Sa Sainteté.
1. Un « paradis » terrifiant Je tire ces informations d’un
livre (Heinrich Harrer, Sept ans au Tibet, diverses éditions en français autour
du film de J-J. Annaud, je reprends ici la notation des pages de l’auteur de l’article
dans la version italienne du livre, chez Mondadori, NdT) qui a même un caractère
semi-officiel (il se conclut sur un « Message » dans lequel le Dalaï Lama exprime
sa gratitude à l’auteur) et qui a énormément contribué à la construction du mythe
hollywoodien. Il s’agit d’un texte, à sa façon, extraordinaire, qui réussit à
transformer même les détails les plus inquiétants en chapitres d’histoire sacrée.
En 1946, Harrer rencontre à Lhassa les parents du Dalaï Lama, qui
s’y sont transférés désormais depuis de nombreuses années, abandonnant leur Amdo
natal. Cependant, ceux-ci ne sont toujours pas devenus tibétains : ils boivent
du thé à la chinoise, continuent à parler un dialecte chinois et, pour se comprendre
avec Harrer qui s’exprime en tibétain, ils ont recours à un « interprète ». Certes
leur vie a changé radicalement : « C’était un grand pas qu’ils avaient réalisé
en passant de leur petite maison de paysans d’une province chinoise reculée au
palais qu’ils habitaient à présent et aux vastes domaines qui étaient maintenant
leur propriétés ». Ils avaient cédé aux moines un enfant d’âge tendre, qui reconnaît
ensuite dans on autobiographie avoir beaucoup souffert de cette séparation. En
échange, les parents avaient pu jouir d’une prodigieuse ascension sociale. Sommes-nous
en présence d’un comportement discutable ? Que non. Harrer se dépêche immédiatement
de souligner la « noblesse innée » de ce couple (p. 133) : Comment pourrait-il
en être autrement puisqu’il s’agit du père et de la mère du Dieu-roi ?
Mais quelle société est donc celle sur laquelle le Dalaï Lama est appelé
à gouverner ? Un peu à contrecœur, l’auteur du livre finit par le reconnaître
: « La suprématie de l’ordre monastique au Tibet est absolue, et ne peut se comparer
qu’avec une dictature. Les moines se méfient de tout courant qui pourrait mettre
en péril leur domination ». Ce n’est pas seulement ceux qui agissent contre le
« pouvoir » qui sont punis mais aussi « quiconque le met en question » (p. 76).
Voyons les rapports sociaux. On dira que la marchandise la meilleure marché est
celle que constituent les serfs (il s’agit, en dernière analyse d’esclaves).
Harrer décrit gaiement sa rencontre avec un haut- fonctionnaire : bien que
n’étant pas un personnage particulièrement important, celui-ci peut cependant
avoir à sa disposition « une suite de trente serfs et servantes » (p.56). Ils
sont soumis à des labeurs non seulement bestiaux mais même inutiles : « Environ
vingt hommes étaient attachés à la ceinture par une corde et traînaient un immense
tronc, en chantant en cœur leurs lentes mélopées, et avançant du même pas. En
nage, et haletants, ils ne pouvaient pas s’arrêter pour reprendre leur souffle,
car le chef de file ne l’autorisait pas. Ce travail terrible fait partie de leur
impôt, un tribut de type féodal ». Ç’aurait été facile d’avoir recours à la roue,
mais « le gouvernement ne voulait pas la roue » ; et, comme nous le savons, s’opposer
ou même seulement discuter le pouvoir de la classe dominante pouvait être assez
dangereux. Mais, selon Harrer, il serait insensé de vouloir verser des larmes
sur le peuple tibétain de ces années-là : « peut-être était-il plus heureux ainsi
» (p.159-160). Un abîme incommensurable séparait les serfs des patrons.
Pour les gens ordinaires, on ne devait adresser ni une parole ni un regard au
Dieu-roi. Voici par exemple ce qu’il advient au cours d’une procession :
« Les portes de la cathédrale s’ouvrirent et le Dalaï Lama sortit lentement
(…) La foule dévote s’inclina immédiatement. Le cérémonial religieux aurait exigé
que l’on se jetât par terre, mais il était impossible de le faire à cause du manque
de place. Des milliers de gens se courbèrent donc, comme un champ de blé sous
le vent. Personne n’osait lever les yeux. Lent et compassé, le Dalaï Lama commença
sa ronde autour du Barkhor (…) Les femmes n’osaient pas respirer ».
La procession finie, l’atmosphère change radicalement : « Comme
réveillée soudain d’un sommeil hypnotique, la foule passa à ce moment-là de l’ordre
au chaos (…) Les moines soldats entrèrent immédiatement en action (…) A l’aveuglette,
ils faisaient tourner leurs bâtons sur la foule (…) mais malgré la pluie de coups,
les gens y revenaient comme s’ils étaient possédés par des démons (…) Ils acceptaient
maintenant les coups et les fouets comme une bénédiction. Des récipients de poix
bouillante tombaient sur eux, ils hurlaient de douleur, ici le visage brûlé, là
les gémissements d’un homme roué de coups ! » (p.157-8). Il faut
noter que ce spectacle est suivi par notre auteur avec admiration et dévotion.
Le tout, ce n’est pas un hasard, est compris dans un paragraphe au titre éloquent
: « Un dieu lève la main, en bénissant ». Le seul moment où Harrer a une attitude
critique se trouve quand il décrit les conditions d’hygiène et de santé dans le
Tibet de l’époque. La mortalité infantile fait rage, l’espérance de vie est incroyablement
basse, les médicaments sont inconnus, par contre des médications assez particulières
ont cours : « souvent les lamas font des onctions à leurs patients avec leur salive
sainte ; ou bien tsampa ( ? NdT) et beurre sont mélangés avec l’urine des saints
hommes pour obtenir une sorte d’émulsion qui est administrée aux malades ». (p.194).
Ici, même notre auteur dévot et tartuffe a un mouvement de perplexité
: même s’il a été « convaincu de la réincarnation du Dieu Enfant » (p. 248), il
n’arrive cependant pas à « justifier le fait qu’on boive l’urine du Buddha vivant
», c’est-à-dire du Dalaï Lama. Il soulève la question avec celui-ci, mais sans
trop de résultats : le Dieu-roi « ne pouvait pas combattre seul de tels us et
coutumes, et dans le fond, il ne s’en préoccupait pas trop ». Malgré cela, notre
auteur, qui se contente de peu, met de côté ses réserves, et conclut imperturbable
: « En Inde, du reste, c’était un spectacle quotidien de voir les gens boire l’urine
des vaches sacrées ». (p.294). A ce point, Harrer peut continuer
sans plus d’embarras son œuvre de transfiguration du Tibet prérévolutionnaire.
En réalité, celui-ci est lourd de violence, et ne connaît même pas le principe
de responsabilité individuelle : les punitions peuvent aussi être transversales,
et frapper les parents du responsable d’un délit même assez léger voire imaginaire
(p. 79). Qu’en est-il des crimes considérés comme plus graves ? « On me rapporta
l’exemple d’un homme qui avait volé une lampe dorée dans un ces temples de Kyirong.
Il fut déclaré coupable, et ce que nous aurions nous considéré comme une sentence
inhumaine fut exécutée. On lui coupa les mains en public, et son corps mutilé
mais encore vivant fut entouré d’une peau de yak mouillée. Quand il arrêta de
saigner, il fut jeté dans un précipice » (p. 75). Pour des délits
mineurs aussi, par exemple, « jeu de hasard » on peut être puni de façon impitoyable
s’ils sont commis les jours de festivité solennelle : « les moines sont à ce sujet
inexorables et inspirent une grande crainte, parce que plus d’une fois il est
arrivé que quelqu’un soit mort sous la flagellation de rigueur, la peine habituelle
» (p. 153). La violence la plus sauvage caractérise les rapports non seulement
entre « demi-dieux » et « êtres inférieurs » mais aussi entre les différentes
fractions de la caste dominante : on « crève les yeux avec une épée » aux responsables
des fréquentes « révolutions militaires » et « guerres civiles » qui caractérisent
l’histoire du Tibet prérévolutionnaire (la dernière a lieu en 1947) (p.224-5).
Et pourtant, notre zélé converti au lamaïsme ne se contente pas de déclarer que
« les punitions sont plutôt drastiques, mais semblent être à la mesure de la mentalité
de la population » (p.75). Non, le Tibet prérévolutionnaire est à ses yeux une
oasis enchantée de non-violence : « Quand on est depuis quelques temps dans le
pays, personne n’ose plus écraser une mouche sans y réfléchir. Moi-même, en présence
d’un tibétain, je n’aurais jamais osé écraser un insecte seulement parce qu’il
m’importunait » (p.183). Pour conclure, nous sommes face à un « paradis » (p.77).
Outre Harrer, cette opinion est aussi celle du Dalaï Lama qui dans son « Message
» final se laisse aller à une poignante nostalgie des années qu’il a vécues comme
Dieu-roi : « nous nous souvenons de ces jours heureux que nous passâmes ensemble
dans un pays heureux » (happy) soit, selon la traduction italienne, dans « un
pays libre ».
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2.
Invasion du Tibet et tentative de démembrement de la Chine Ce pays
« heureux » et « libre », ce « paradis » est transformé en enfer par l’ « invasion
» chinoise. Les mystifications n’ont pas de fin. Peut-on réellement parler d’
« invasion » ? Quel pays avait donc reconnu l’indépendance du Tibet et entretenait
avec lui des relations diplomatiques ? En réalité, en 1949, dans un livre qu’il
publie sur les relations Usa-Chine, le Département d’Etat américain publiait une
carte éloquente en elle-même : en toute clarté, aussi bien le Tibet que Taiwan
y figuraient comme parties intégrantes du grand pays asiatique, qui s’employait
une fois pour toutes à mettre fin aux amputations territoriales imposées par un
siècle d’agression colonialistes et impérialistes. Bien sûr, avec l’évènement
des communistes au pouvoir, tout change, y compris les cartes géographiques :
toute falsification historique et géographique est licite quand elle permet de
relancer la politique commencée à l’époque avec la guerre de l’opium et, donc,
d’aller vers le démantèlement de la Chine communiste. C’est un objectif
qui semble sur le point de se réaliser en 1959. Par un changement radical en regard
de la politique suivie jusque là, de collaboration avec le nouveau pouvoir installé
à Pékin, le Dalaï Lama choisit la voie de l’exil et commence à brandir le drapeau
de l’indépendance du Tibet. S’agit-il réellement d’une revendication nationale
? Nous avons vu que le Dalaï Lama lui-même n’est pas d’origine tibétaine et qu’il
a été obligé d’apprendre une langue qui n’est pas sa langue paternelle. Mais portons
plutôt notre attention sur la caste dominante autochtone. D’une part,
celle-ci, malgré la misère générale et extrême du peuple, peut cultiver ses goûts
de raffinement cosmopolite : à ses banquets on déguste « des choses exquises provenant
de tous les coins du monde » (p.174-5). Ce sont de raffinés parasites qui les
apprécient, et qui, en faisant montre de leur magnificence, ne font assurément
pas preuve d’étroitesse provinciale : « les renards bleu viennent de Hambourg,
les perles de culture du Japon, les turquoises de Perse via Bombay, les coraux
d’Italie et l’ambre de Berlin et du Königsberg » (p.166). Mais tandis qu’on se
sent en syntonie avec l’aristocratie parasite de tous les coins du monde, la caste
dominante tibétaine considère ses serviteurs comme une race différente et inférieure
; oui, « la noblesse a ses lois sévères : il n’est permis d’épouser que quelqu’un
de son rang » (p. 191). Quel sens cela a-t-il alors de parler de lutte d’indépendance
nationale ? Comment peut-il y avoir une nation et une communauté nationale si,
d’après le chantre même du Tibet prérévolutionnaire, les « demi-dieux » nobles,
loin de considérer leurs serviteurs comme leurs concitoyens, les taxent et les
traitent d’ « êtres inférieurs » (p. 170 et 168) ? D’autre part,
à quel Tibet pense le Dalaï Lama quand il commence à brandir le drapeau de l’indépendance
? C’est le Grand Tibet, qui aurait du rassembler de vastes zones hors du Tibet
proprement dit, en annexant aussi les populations d’origine tibétaine résidant
dans des régions comme le Yunnan et le Sichuan, qui faisaient partie depuis des
siècles du territoire de la Chine et qui furent parfois le berceau historique
de cette civilisation multiséculaire et multinationale. C’est clair, le Grand
Tibet représentait et représente un élément essentiel du projet de démantèlement
d’un pays qui, depuis sa renaissance en 1949, ne cesse de déranger les rêves de
domination mondiale caressés par Washington. Mais que serait-il arrivé
au Tibet proprement dit si les ambitions du Dalaï Lama s’étaient réalisées ? Laissons
pour le moment de côté les serfs et les « êtres inférieurs » à qui, bien entendu,
les disciples et les dévots de Sa Sainteté ne prêtent pas beaucoup d’attention.
Dans tous les cas, le Tibet révolutionnaire est une « théocratie » (p.169) : «
un européen est difficilement en mesure de comprendre quelle importance on attribue
au plus petit caprice du Dieu-roi ». Oui, « le pouvoir de la hiérarchie était
illimité » (p.148), et il s’exerçait sur n’importe quel aspect de l’existence
: « la vie des gens est réglée par la volonté divine, dont les interprètes sont
les lamas » (p.182). Evidemment, il n’y a pas de distinction entre sphère politique
et sphère religieuse : les moines permettaient « aux tibétaines les noces avec
un musulman à la seule condition de ne pas abjurer » (p.169) ; il n’était pas
permis de se convertir du lamaïsme à l’Islam. Comme la vie matrimoniale, la vie
sexuelle aussi connaît sa réglementation circonspecte : « pour les adultères,
des peines très drastiques sont en vigueur, on leur coupait le nez » (p. 191).
C’est clair : pour démanteler la Chine, Washington n’hésitait pas à enfourcher
le cheval fondamentaliste du lamaïsme intégriste et du Dalaï Lama. A
présent, même Sa Sainteté est obligé d’en prendre acte : le projet sécessionniste
a largement échoué. Et voilà apparaître des déclarations par lesquelles on se
contenterait de l’ « autonomie ». En réalité, le Tibet est depuis pas mal de temps
une région autonome. Et il ne s’agit pas que de mots. En 1988 déjà, tout en formulant
des critiques, Foreign Office, la revue étasunienne proche du Département d’Etat,
dans un article de Melvyn C. Goldstein, avait laissé passer quelques reconnaissances
importantes : dans la Région Autonome Tibétaine, 60 à 70 % des fonctionnaires
sont d’ethnie tibétaine et la pratique du bilinguisme est courante. Bien sur,
on peut toujours faire mieux ; il n’en demeure pas moins que du fait de la diffusion
de l’instruction, la langue tibétaine est aujourd’hui parlée et écrite par un
nombre de personnes bien plus élevé que dans le Tibet prérévolutionnaire. Il faut
ajouter que seule la destruction de l’ordre des castes et des barrières qui séparaient
les « demi-dieux » des « êtres inférieurs » a rendu possible l’émergence à grande
échelle d’une identité culturelle et nationale tibétaine. La propagande courante
est l’envers de la vérité. Tandis qu’il jouit d’une ample autonomie,
le Tibet, grâce aussi aux efforts massifs du gouvernement central, connaît une
période d’extraordinaire développement économique et social. Parallèlement au
niveau d’instruction, au niveau de vie et à l’espérance moyenne de vie, s’accroît
aussi la cohésion entre les différents groupes ethniques, comme confirmé entre
autres par l’augmentation des mariages mixtes entre hans (chinois) et tibétains.
Mais c’est justement ce qui va devenir le nouveau cheval de bataille de la campagne
anti-chinoise. L’article de B. Valli sur La Repubblica du 29 novembre 2003 en
est un exemple éclatant. Je me bornerai ici à citer le sommaire : « L’intégration
entre ces deux peuples est la dernière arme pour annuler la culture millénaire
du pays du toit du monde ». C’est clair, le journaliste s’est laissé aveugler
par l’image d’un Tibet à l’enseigne de la pureté ethnique et religieuse, qui est
le rêve des groupes fondamentalistes et sécessionnistes. Pour en
comprendre le caractère réactionnaire, il suffit de redonner la parole au chroniqueur
qui a inspiré Hollywood. Dans le Tibet prérévolutionnaire, en plus des tibétains,
et des chinois, « on peut rencontrer aussi des ladaks, des boutans (orthographe
non garantie, NdT), des mongols, des sikkimais, des kazakhs, etc ». Les népalais
sont aussi largement présents : « Leurs familles demeurent presque toujours au
Népal, où eux-mêmes rentrent de temps en temps. En cela ils se différencient des
chinois qui épousent volontiers des femmes tibétaines, et mènent une vie conjugale
exemplaire ». (p. 168-9). La plus grande « autonomie » qu’on revendique, on ne
sait d’ailleurs pas très bien si pour le Tibet à proprement parler ou pour le
Grand Tibet, devrait-elle comporter aussi la possibilité pour le gouvernement
régional d’interdire les mariages mixtes et de réaliser une pureté ethnique et
culturelle qui n’existait même pas avant 1949 ?
3. La cooptation du Dalaï Lama en Occident et dans la race blanche et la
dénonciation du péril jaune L’article de Repubblica est précieux
car il nous permet de cueillir la subtile veine raciste qui traverse la campagne
anti-chinoise actuelle. Comme il est notoire, dans sa recherche des origines de
la race « aryenne » ou « nordique » ou « blanche », la mythologie raciste et le
Troisième Reich ont souvent regardé avec intérêt l’Inde et le Tibet : c’est de
là qu’allait partir la marche triomphale de la race supérieure. En 1939, à la
suite d’une expédition de SS, l’autrichien Harrer arrive en Inde du Nord (aujourd’hui
Pakistan) et, de là, pénètre au Tibet. Lorsqu’il rencontre le Dalaï Lama, il le
reconnaît immédiatement, et le célèbre, comme membre de la race supérieure blanche
: « Sa carnation était beaucoup plus claire que celle du tibétain moyen, et par
certaines nuances plus blanche même que celle de l’aristocratie tibétaine » (p.
280). Par contre, les chinois sont tout à fait étrangers à la race blanche. Voilà
pourquoi la première conversation que Sa Sainteté a avec Harrer est un événement
extraordinaire : celui-ci se trouve « pour la première fois seul avec un homme
blanc » (p. 277). En tant que substantiellement blanc le Dalaï Lama n’était certes
pas inférieur aux « européens » et était de toutes façons « ouvert aux idées occidentales
» (p. 292 et 294). Les Chinois, ennemis mortels de l’Occident, se comportent bien
autrement. C’est ce que confirme à Harrer un « ministre–moine » du Tibet sacré
: « dans les écritures anciennes, nous dit-il, on lisait une prophétie : une grande
puissance du Nord fera la guerre au Tibet, détruira la religion et imposera son
hégémonie au monde » (p.114). Pas de doute : la dénonciation du péril jaune est
le fil conducteur du livre qui a inspiré la légende hollywoodienne du Dalaï Lama.
Revenons à la photo de groupe qui a mis un terme à son voyage en
Italie. On peut considérer comme physiquement absents mais bien présents du point
de vue des idées Richard Gere et les autres divas de Hollywood, inondés de dollars
pour la célébration de la légende du Dieu-roi, venu du mystérieux Orient. Il est
désagréable de l’admettre mais il faut en prendre acte : tournant le dos depuis
quelques temps à l’histoire et à la géographie, une certaine gauche se révèle
désormais capable de ne plus s’alimenter que de mythes théosophiques et cinématographiques,
sans plus prendre de distances même avec les mythes cinématographiques les plus
troubles.
Titre original : La Chine, le Tibet et le Dalaï Lama Publié dans
« L’Ernesto. Rivista Comunista », n° 5, novembre/décembre 2003, p. 54-57.
Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio Le 22 mars 2008
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