23
février 2009
L’Affaire Lumumba,
une seule interprétation possible : le meurtre

par Collectif Mémoires coloniales
Le collectif mémoires coloniales
publiait le 28 janvier dans le journal Le Soir un hommage à Patrice Lumumba |1|,
mettant en cause les responsabilités de la Belgique dans son assassinat. Le 11
février, le Soir publiait une réponse qui dédouanait la Belgique de ses responsabilités
dans cette affaire |2|. Nous avons demandé la possibilité de répondre, mais ne
voulant engager une trop longue polémique dans ses pages, le Soir n’a pas publié
notre texte. Voici donc notre réponse à ceux qui pensent que la Belgique n’a rien
à voir dans l’affaire de l’assassinat de Lumumba.
L’Affaire
Lumumba, une seule interprétation possible : le meurtre
Dans la carte blanche parue dans Le Soir le 9 février 2009, Mr. A. d’Aspremont–Lynden,
fils de l’ancien ministre des Affaires africaines d’Aspremont Lynden, répond au
collectif Mémoires Coloniales et réfute la thèse selon laquelle la Belgique a
joué un rôle essentiel dans l’assassinat de Patrice Lumumba.
Le texte
publié au nom du Collectif se référait, certes beaucoup, à l’ouvrage de Mr. De
Witte consacré à l’assassinat du Premier Ministre congolais |3|. Mais Mr. d’Aspremont-Lynden,
semble considérer que ce texte était purement et simplement un « prospectus »
pour l’œuvre en question et qu’aucun des rédacteurs n’a lu d’autres textes sur
ce sujet, ce qui n’est pas le cas. Il ne faut pas tomber dans le travers de caricaturer
les positions de son interlocuteur pour mieux l’abattre. Nous n’avons jamais dit
que la culpabilité de la Belgique est exclusive. Il y a eu association de malfaiteurs
entre les USA, la Belgique, et au moins deux groupes distincts de Congolais :
Mobutu et le collège des commissaires à Léopoldville et l’équipe Tshombe- Munongo
au Katanga. La répartition des rôles a été dès lors ce qu’elle n’a cessé d’être
pendant une quarantaine d’années : Les Américains patronnaient l’ensemble de l’opération
en tant que protecteurs du « Monde Libre » contre une « subversion communiste
», alors que l’ex-colonisateur, ici la Belgique, apportait sa connaissance du
terrain et le savoir-faire d’un certain nombre d’agents connaissant le Congo.
De plus, quelques autochtones donnaient à ces opérations une apparence de légalité
ou du moins de « décision congolaise indépendante » |4|. Ainsi, ils pouvaient
ensuite servir de boucs émissaires : le meurtre serait mis au compte de leur haine,
bien entendu « tribale, sanguinaire et primitive ». La Belgique n’était donc
pas seule, mais elle a joué un rôle essentiel et indispensable. Il n’est pas interdit
de penser que, si la CIA et les Congolais avaient dû agir seuls, ils auraient
sans doute perdu un peu de temps. Or, l’on sait que l’arrestation de Lumumba a
été une question de minutes.
Pouvait-on éliminer Lumumba politiquement
sans le tuer ?
Venons-en à l’essentiel. A ce sujet, je suis d’accord
avec Mr d’Aspremont-Lynden, l’essentiel est « Quel est le sens à donner à " l’élimination
définitive " » dans le fameux télégramme, ou encore au "get rid of that man" d’Eisenhower
? Dans les deux cas, diplomates, ministres et présidents ont fait preuve des qualités
de prudence et de modération du ton que prône notre contradicteur. Des mots comme
"élimination" ou "to get rid" (se débarrasser) n’impliquent pas nécessairement
qu’il s’agisse d’une élimination physique, c’est à dire d’un meurtre. Encore qu’on
se demande alors pourquoi ajouter l’adjectif « définitive » qui rend un son désagréablement
… définitif ! Il pourrait être utile de poser la question autrement : Cela
pouvait-il avoir un autre sens ? En d’autres mots : Pouvait-on éliminer Lumumba
politiquement sans le tuer ? La réponse est clairement : non ! Pour éliminer
du jeu un homme politique sans mettre sa vie en cause, il faut le faire changer
d’avis, honnêtement, par le chantage ou par la corruption ; le discréditer ou
le renverser en obtenant contre lui, dans quelque assemblée ou instance de parti,
un vote qui constitue un camouflet assez spectaculaire pour briser sa carrière,
sinon « définitivement », du moins pour longtemps. Les qualités et les défauts
qui composaient le caractère de l’homme Lumumba faisaient qu’il était impossible
de l’acheter ou de le faire changer d’avis par des pressions ou des chantages
|5|.
Pouvait-on le discréditer ?
Le traiter de « communiste
» pouvait suffire à certains belges, mais les Congolais ne savaient pas ce que
cela voulait dire. Ne parlons même pas de son immense popularité... qui lui a
couté la vie, puisque c’est en s’arrêtant parce qu’on l’acclamait qu’il s’est
laissé rattraper. Enfin, il disposait de la majorité absolue. Le fait que
son gouvernement était un vaste fourre-tout d’union nationale (sur le conseil,
d’ailleurs, des Belges) ne doit pas dissimuler que les partis qui avaient fait
campagne sous le label "MNC/L" détenaient à eux seuls la majorité. Une élimination
politique de Lumumba n’était donc tout simplement pas envisageable, et c’était
bien la raison pour laquelle le premier coup d’état de Mobutu avait décrété la
"neutralisation" de tous les politiques. D’ailleurs, au moment où d’Aspremont
Lynden envoie le télégramme, Lumumba était « politiquement neutralisé » puisqu’il
était destitué en tant que premier ministre et assigné à résidence, mais Lumumba
était tout simplement incontournable, et on le savait aussi bien à Bruxelles qu’à
Washington ou à Léo et E’ville. En effet, pour calculer une majorité parlementaire,
il suffit de savoir compter sur ses doigts, un talent que l’on doit quand même
supposer faire partie des talents d’un diplomate, même obtus !
Il est
donc tout simplement impossible que "éliminer" ou "to get rid" aient eu un sens
politique. Il ne reste plus qu’une interprétation : le meurtre.
Pour
finir, je contredirai encore Mr d’Aspremont-Lynden sur un dernier point en ajoutant
que cette affaire est le meurtre d’un homme qui n’a aucunement, à aucun moment,
été l’ennemi de la Belgique. Lumumba a cru dans sa qualité de Premier Ministre
investi par un Parlement élu lors d’un scrutin honnêtement et loyalement organisé
par la Belgique. Il est mort d’avoir cru trop longtemps en nous.
Guy
De Boeck Pour le Collectif Mémoires Coloniales
Patrice Lumumba : les Belges n’ont pas organisé son assassinat |6|
Arnoud
d’Aspremont Lynden, fils d’Harold d’Aspremont Lynden, ancien ministre des Affaires
africaines.
Reprenant la thèse d’un ouvrage écrit en 2000 par Ludo De
Witte au sujet de l’assassinat de Patrice Lumumba, les membres du « Collectif
mémoires coloniales » écrivent une carte blanche publiée le 28 janvier, impliquant
directement le gouvernement belge de l’époque et en particulier son ministre des
Affaires africaines, Harold d’Aspremont Lynden. Les auteurs en veulent pour
preuve le télex qu’Harold d’Aspremont L., alors ministre des Affaires africaines,
adressait le 6 octobre 1960 au chef de la Mission technique belge à Elisabethville
indiquant au dernier paragraphe que « l’objectif principal à poursuivre dans l’intérêt
du Congo du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination définitive
de Lumumba ». Toute la question est évidemment de savoir si mon père visait
une élimination physique ou politique. La commission d’enquête parlementaire
constituée pour faire la lumière sur cet assassinat estime au terme d’une analyse
fouillée et approfondie, « qu’il y a lieu d’entendre par “élimination définitive”
l’éviction de l’intéressé de la scène politique ». Pour ce faire, elle se fonde
sur le texte intégral du télex dont la connotation est politique, ajoute que le
petit mot « évidemment » dans la dernière phrase ne s’accorde pas avec un ordre
d’assassinat et que la phrase relative à l’élimination définitive « ne constitue
pas un ordre mais un jugement, certes important, sur la politique à suivre » (1).
A titre personnel, quelques réflexions de simple bon sens : – Comment
imaginer qu’un ministre du Roi qui vient d’être nommé un mois plus tôt prenne
l’initiative de faire disparaître physiquement, donc d’assassiner, un homme du
format de Patrice Lumumba, fût-il son ennemi politique ? – Comment imaginer
qu’un ministre qui a l’intention de commettre un acte hautement répréhensible
de cette importance l’annonce noir sur blanc dans un télex officiel, archivé,
envoyé à Mistebel (Mission technique belge) avec copie au consul général et au
ministre des Affaires étrangères qui se trouve être Pierre Wigny dont tout
le monde connaît l’extrême prudence ? – Ce télex n’est suivi d’aucun effet
sur le plan de l’élimination physique. A cette interprétation qui repose sur
la logique et sur une enquête minutieuse réalisée par des parlementaires de tous
bords politiques, le « Collectif mémoires coloniales » préfère celle de Ludo De
Witte selon lequel l’élimination visée est physique. Or, l’ouvrage de Ludo
De Witte n’est pas l’Evangile. On y lit que Gobert d’Aspremont Lynden, grand maréchal
de la Cour est le neveu de mon père, et qu’il « travaille dans le palais même
dont l’ombre se projette sur le bâtiment voisin du ministère des Affaires africaines
où Harold d’Aspremont Lynden et ses collaborateurs préparent le prochain acte
du drame… » (2). Outre que le style tient davantage du roman d’espionnage que
de l’ouvrage d’histoire, il y a lieu de noter que Gobert est l’oncle de mon père
et non le neveu. Quelques pages plus loin (p.104), on lit que le fils d’Harold
(l’auteur de ces lignes) est également dans les affaires coloniales, étant administrateur
de la Compagnie du Katanga. C’est risible lorsqu’on sait qu’à l’époque j’avais
16 ans et que je n’ai jamais été administrateur d’une société coloniale. La
commission quant à elle conclut, en ce qui concerne l’implication éventuelle d’hommes
politiques belges dans l’assassinat de Patrice Lumumba, qu’aucun d’entre eux n’a
donné l’ordre de l’éliminer physiquement, qu’ils n’ont pas prémédité de l’assassiner
ou de le faire assassiner lorsqu’ils se sont efforcés de le faire transférer au
Katanga, mais qu’ils ne se sont pas préoccupés de son intégrité physique, la considérant
comme secondaire, comparée à d’autres intérêts (3). La commission en déduit
que « certains membres du gouvernement belge et d’autres acteurs belges ont une
responsabilité morale dans les circonstances qui on conduit à la mort de Lumumba
» (4). Je suis également convaincu que mon père avait à ce moment et dans
le contexte de l’époque des préoccupations plus importantes que la sécurité d’un
homme qui, en liberté, faisait courir un danger physique certain aux populations
locales et aux Belges encore nombreux sur place. Fort de ses conclusions à
lui, le Collectif réclame que la Belgique présente des excuses au peuple congolais
et que soit érigé un monument public en mémoire de Lumumba. C’est oublier que,
le 5 février 2002, Louis Michel, alors ministre des Affaires étrangères, a déjà
présenté les excuses de la Belgique au peuple congolais. Quant au monument
public à ériger à la mémoire de Lumumba, je n’en perçois pas le sens dans la mesure
où ce dernier était un ennemi politique de la Belgique. Patrice Lumumba est
un personnage historique, doté d’un charisme et d’une intelligence indiscutables.
Toutefois, il a causé du tort aux Belges, est responsable du génocide perpétré
au Sud-Kasaï, et je ne vois pas de raison de le célébrer aujourd’hui, même s’il
faut certainement regretter sa mort dans les conditions horribles que l’on connaît
mais qui n’ont pas été voulues par Harold d’Aspremont Lynden.
(1) Enquête
parlementaire – Chambre des représentants – Doc 50 0312/006 – p. 212 à 213. (2)
Ludo De Witte, L’assassinat de Lumumba, ed. Karthala, 2000, p. 99. (3) Enquête
parlementaire – Chambre des représentants – Doc 50 0312/007 – p. 838. (4)
Enquête parlementaire, ibid. p. 839.
Patrice Lumumba : la Belgique doit reconnaître ses responsabilités historiques
Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba était assassiné. Sa mémoire doit rester
vivante, son combat reste une source d’inspiration dans les luttes émancipatrices
de l’Afrique. Dans les années 60, des mouvements indépendantistes secouent
l’Afrique. Le Congo connaît alors la montée en puissance d’un tel mouvement mené
par Patrice Lumumba. La détermination des peuples à se libérer du joug colonial
et le spectre des luttes indépendantistes poussent la Belgique, sous le règne
de Baudouin, à concéder l’indépendance politique en 1960. Mais le gouvernement
belge cherche à garder la mainmise économique afin d’y préserver ses intérêts
violemment acquis par Léopold II, propriétaire du Congo de 1885 à 1908 avant que
ce pays ne revienne à l’État belge. En mai 1960, Lumumba remporte les élections
avec le Mouvement National Congolais. Le 23 juin, il devient premier ministre,
soit chef du gouvernement. En septembre, le Président (sans pouvoir dans un régime
parlementaire) Joseph Kasa Vubu révoque Lumumba et les ministres nationalistes.
Le Parlement, acquis à la cause de Lumumba, révoque Kasa Vubu. Joseph Désiré Mobutu,
avec l’aide de l’ambassade des USA, des officiers belges et onusiens, fait arrêter
Lumumba et l’assigne à résidence. Fin novembre, Lumumba s’échappe de la capitale
pour gagner Stanleyville. Il est arrêté et transféré au camp militaire de Thysville.
Le 17 janvier 1961, Lumumba et ses camarades sont conduits à Elisabethville et
livrés aux autorités locales. Ils sont humiliés et fusillés le soir même. Dans
les jours qui suivent, plusieurs partisans de Lumumba sont exécutés.
La Belgique a une part de responsabilité dans ce sanglant épisode de l’histoire.
« La violation de la démocratie congolaise prend forme avec la mise en prison
de Lumumba (…) Ce sont bien des conseils belges, des directives belges et finalement
des mains belges qui ont tué Lumumba » (2). Cette responsabilité n’est pas
retenue lors de la Commission d’enquête parlementaire belge mise en place 40 ans
après les faits. Comme le rappelait le ministre des Affaires étrangères, Louis
Michel, lors du débat sur les recommandations de la commission : « La commission
souligne également l’implication d’instances Gouvernementales belges lors du transfert
de Lumumba au Katanga, sans que l’idée de l’exécuter ou de le faire exécuter n’ait
dans ce cadre été préméditée (…) Le gouvernement déplore le fait que le traitement
de cette question par le gouvernement de l’époque ait relevé un manque de considération
pour l’intégrité physique de Lumumba » (3). Cependant, il existe des documents
qui ne laissent pas de doutes sur les responsabilités belges dans cet assassinat.
Le comte Harold d’Aspremont Lynden, ministre belge des Affaires africaines et
proche de Baudouin, écrivait le 6 octobre 1960 que « l’objectif principal à poursuivre
dans l’intérêt du Congo, du Katanga et de la Belgique est évidemment l’élimination
définitive de Lumumba ». Pour la commission d’enquête, il faut entendre l’élimination
politique et non physique de Lumumba. Pour Ludo De Witte, sociologue et historien,
ce sont bien les Belges, avec l’aide de la CIA, qui ont dirigé toute l’opération
du transfert de Lumumba au Katanga, jusqu’à sa disparition et celle de son corps.
Au-delà de la question des responsabilités, son assassinat pose la question
de l’ingérence politique des pays occidentaux en Afrique et de la poursuite du
projet colonial quant à la mainmise sur les ressources naturelles. Il prône une
indépendance claire et rappelle que ce sont les luttes qui ont conduit à la liberté.
« Nul Congolais digne de ce nom ne pourra jamais oublier que c’est par la lutte
[que l’indépendance] a été conquise, une lutte de tous les jours, une lutte ardente
et idéaliste, une lutte dans laquelle nous n’avons ménagé ni nos forces, ni nos
privations, ni nos souffrances, ni notre sang. (…) Nous en sommes fiers jusqu’au
plus profond de nous-mêmes, car ce fut une lutte noble et juste, une lutte indispensable
pour mettre fin à l’humiliant esclavage, qui nous était imposé par la force »
(4).
En assassinant le leader panafricain, « on ne s’est pas contenté
d’éliminer physiquement Lumumba : on a voulu empêcher que sa vie et son travail
deviennent une source d’inspiration pour les peuples africains ; on a voulu effacer
à tout prix son projet nationaliste visant à mettre en place un Etat-nation unifié
et une économie servant les besoins du peuple. Pour que jamais ne renaisse un
nouveau Lumumba, il fallait à tout prix que ses idées et sa lutte contre la domination
coloniale et néocoloniale soient effacées de la mémoire collective » (5) Pour
le gouvernement belge, le danger du projet indépendantiste de Lumumba résidait
dans l’affirmation de la souveraineté politique et économique et donc la mise
en péril des intérêts économiques belges. Son assassinat est « un exemple ahurissant
de ce dont les classes dominantes occidentales sont capables dès qu’elles se sentent
touchées dans leurs intérêts fondamentaux » (6).
Le Collectif Mémoires Coloniales réclame que les archives concernant ce dossier
soient largement accessibles. Le Collectif s’indigne de l’attitude tergiversante
face à la question des responsabilités belges dans cet assassinat. Il est temps
que la Belgique reconnaisse clairement ses responsabilités historiques vis-à-vis
du Congo. Le Collectif réclame que la Belgique présente ses excuses au peuple
congolais, et que soit érigé un monument public en mémoire de Lumumba.
Pauline Imbach Pour le collectif Mémoires Coloniales
(1) Le Collectif Mémoires Coloniales est composé d’individus et d’associations,
dont le CADTM, Congo Forum, Oasisndjili… (2) Ludo De Witte, L’assassinat de
Lumumba, Karthala, 2000. (3) http://www.diplomatie.be/nl/press/ homedetails.asp
? TEXTID=68 (4) Extrait du discours de Lumumba, 30 juin 1960. (5) Ludo
De Witte, ibid. (6) Ludo De Witte, ibid. visites : 26 Notes de bas
de page:
|1| Hommage à Patrice Lumumba. La Belgique doit reconnaître
ses responsabilités historiques, carte blanche du collectif mémoires coloniales
parue dans le Soir le 28 janvier 2008. http://www.lesoir.be/forum/cartes_blanches/carte-blanche-patrice-lumumba-2009-01-28-685875.shtml
|2| La réponse de Mr. A. d’Aspremont–Lynden est publiée à la suite de
ce texte, elle est aussi disponible sur : http://www.lesoir.be/forum/cartes_blanches/carte-blanche-patrice-lumumba-2009-02-11-689933.shtml
|3| Ludo De Witte, l’assassinat de Lumumba, 2000, Karthala
|4|
Lire:Larry Delvin, Chief of Station Congo, publicaffairs, 2007 ou encore Nouvelles
Révélations sur le meurtre de Lumumba, http://www.benilubero.com/index.php ?option=com_content&task=view&id=1311&Itemid=28
|5| Ce genre d’homme est dit "incorruptible" quand il est européen (ou
au moins Blanc), "incontrôlable" quand il est Noir…
|6| Carte blanche
publiée dans le Soir le mercredi 11 février 2009 en réponse au texte du collectif
Mémoires Coloniales Patrice Lumumba : la Belgique doit reconnaître ses responsabilités
historiques, publiée dans le Soir le 28 janvier 2009
|
|---|
| Etude
réalisée par Stéphane CRUCHON

Le 5 septembre 1960, le président congolais Kasa Vubu proclame la destitution
du premier ministre Patrice Emery Lumumba et de six de ses ministres. Cette décision
annonce la chute de la toute jeune démocratie congolaise, inaugurée quelque deux
mois auparavant.
Le 17 janvier 1961, le charismatique Lumumba, véritable
figure de l'indépendance, est froidement exécuté dans la province sécessionniste
du Katanga, réduisant ainsi à néant l'espoir qu'il incarnait pour une large part
des congolais. Le but de cette étude sera de replacer ces faits dans leur contexte
historique et de définir qui a pu trouver un intérêt dans la liquidation de cet
homme politique, aux idées par trop dérangeantes.
La seconde partie de
ce travail consistera en une courte analyse de la fin du film «Lumumba» du réalisateur
Haïtien Raoul Peck. Quel rôle donne-il à Patrice Lumumba et quel message veut-il
nous faire passer ?
Historique
Patrice Lumumba, né au Congo
en 1925 à Katako Kombé dans le nord du Kasaï, alors sous la colonisation belge,
devient rapidement l'un des
militants les plus véhéments de la cause congolaise. Après plusieurs années
passées en prison, il fonde le Mouvement national congolais (MNC) dont la fonction
première est de dénoncer le
colonialisme infligé par la Belgique et de revendiquer l'indépendance. Malgré
le fait que son programme politique soit plutôt vague, force est de constater
qu'il mobilise les foules. Fin décembre 1958, il préside un meeting qui rassemble
10'000 personnes où il rend compte de la conférence d'Accra et met en évidence
la revendication de l'indépendance pleine et entière. Il est donc invité à participer
à la table ronde de Bruxelles de 1960 en tant que leader du mouvement indépendantiste.
Suite à la décision du gouvernement belge de renoncer à la colonisation,
Lumumba devient le premier ministre du président Kasa-Vubu, dûment désigné par
l'état belge. Mais les relations belgo-congolaises se
détériorent dès le 30 juin 1960, jour de la proclamation d'Indépendance, suite
au discours véhément
de Lumumba à l'encontre du roi Baudouin:
«Ce que fut notre sort en 80
ans de régime colonialiste, nos blessures sont trop fraîches et trop douloureuses
encore pour que nous puissions les chasser de notre mémoire.
Nous avons
connu le travail harassant exigé en échange de salaires qui ne nous permettaient
ni de manger à notre faim, ni de nous vêtir ou de nous loger décemment, ni d'élever
nos enfants comme des êtres chers. Nous avons connu les ironies, les insultes,
les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions des
nègres. Qui oubliera qu'à un noir on disait " Tu ", non certes comme à un ami,
mais parce que le " Vous " honorable était réservé aux seuls blancs ?»
Dès lors, cet homme osant s'élever contre la toute-puissance colonisatrice et
voulant s'affirmer comme le grand fédérateur de toute la nation congolaise devient
rapidement inquiétant aux yeux de bon nombre de congolais et d'occidentaux. Très
vite, le pays laissé à lui-même entre en
ébullition. La riche province du
Katanga, alors sous la coupe du leader Moïse Tschombé, farouchement opposé
à la volonté de Lumumba d'unifier le pays sous une démocratie, fera sécession
et se proclamera indépendant. Les provinces du Sud Kasaï feront de même.
Après quelques jours de démocratie, le pays est déjà plongé dans un profond chaos,
l'appel des forces de l'ONU n'y changera rien. Le 5 septembre, Kasa Vubu limoge
son premier ministre qui s'enfuit vers Stanleyville où il espère rejoindre son
partisan Gyzenga. Le 1er décembre, juste avant de traverser la rivière Sankara,
dernier obstacle avant l'objectif, il est repris par les soldats de Joseph
Mobutu, son ancien adjoint au MNC qui possède alors le contrôle de l'armée
congolaise.
D'abord emprisonné à Léopoldville, il est rapidement transféré
au camp de Thysville dans la province hostile du Katanga, où il meurt, exécuté,
le 17 janvier 1961 dans des circonstances non élucidées à ce jour, bien que l'ONU
ait reconnu l'implication de Tschombé et Munongo. Depuis 1967, l'anniversaire
de sa mort est célébré à Kinshasa.
Le rôle de Lumumba et les responsabilités de sa mort
Lumumba n'a jamais caché sa volonté d'acquérir une relation de partenariat équitable
et de traiter d'égal à égal avec l'ancien colonisateur belge. En ce sens, il rejoint
quelque peu la démarche de Fidel Castro à l'encontre des Etats-Unis . Si son projet
de réunir tous les congolais sous une même démocratie peut paraître à priori louable
pour nous autres européens, il faut bien comprendre que l'idée n'était pas au
goût de tout le monde, -loin s'en faut.
Les Congolais :
Le Congo
belge a été formé par la volonté des colonisateurs, sans se soucier des différences
ethniques, culturelles ou même linguistiques de ces gens pouvant vivre à des milliers
de kilomètres les uns des autres. Lorsque les Belges «quittent le navire» bon
nombre de congolais veulent se détacher de cette «nation» qui n'était «cohérente»
que sous le joug des européens. Lorsque l'indépendance est prononcée, plusieurs
provinces (telles que le Katanga et le Sud-Kasaï) refusent de se voir placées
sous la coupe de Léopoldville-Kinshasha, à mille lieues de leurs préoccupations.
Bien sûr, le fait que l'essentiel des ressources minérales telles que l'or ou
le cuivre se trouvent au Sud du pays n'est pas étranger à ce rejet.
Les
Belges:
L'ancien colonisateur belge lorsqu'il quitta le pays n'eut aucun
intérêt à voir une démocratie prendre son essor. A l'instar des Anglais en Inde,
il est toujours préférable de laisser un pays qui va mal derrière soi, afin
de se ménager une possibilité de retour dans le but de «rétablir l'ordre»
et de reprendre ainsi le contrôle du pays. En choisissant Kasa-Vubu, les Belges
s'assuraient le contrôle du Congo, tirant les ficelles en coulisses et n'ayant
plus les désagréments du colonialisme direct . Pourtant, ils se rendent rapidement
compte de la personnalité du Premier ministre Lumumba qui n'accepte pas de se
laisser manipuler ou encore corrompre. Il devient ainsi l'homme à abattre. Afin
de s'en débarrasser sans alerter l'opinion internationale, les Belges décident
de le faire expédier au Katanga où il sera à coup sur exécuté, ce qui ne manqua
pas. La responsabilité du gouvernement belge a été néanmoins démontrée,
lors d'études ultérieures. Ce qui aboutit par cette déclaration datant du
5 février 2002, plus de 40 ans après les faits :
«A la lumière des critères
appliqués aujourd'hui, certains membres du Gouvernement d'alors et certains acteurs
belges de l'époque portent une part irréfutable de responsabilité dans les événements
qui ont conduit à la mort de Patrice Lumumba. Le Gouvernement estime dès lors
qu'il est indiqué de présenter à la famille de Patrice Lumumba et au peuple congolais
ses profonds et sincères regrets et ses excuses pour la douleur qui leur a été
infligée de par cette apathie et cette froide neutralité.»
Les USA :
Force est de constater que
les Américains et la CIA semblent liés à la plupart des coups d'états et des
assassinats politiques qui ont émaillé le XXe siècle. La raison est simple: dans
ce contexte de guerre froide, dès qu'une nation semble exprimer le voeu de se
dégager du lien qui l'unit à l'impérialisme et au système capitaliste, le gouvernement
américain se doit de réagir et de reprendre le contrôle de la situation, le plus
discrètement possible. La crainte avec Lumumba était qu'il trouve l'aide de l'URSS
afin de contrôler son pays et de pouvoir s'opposer directement aux menaces externes
et à la guerre civile (le Katanga étant par exemple largement assisté par la Belgique).
Les USA ont compris depuis fort longtemps que la clé d'un régime tient dans le
contrôle de l'armée. Bien que cela reste difficile à prouver, il semble probable
que ce sont bel et bien les américains qui ont permit à Joseph Mobutu d'installer
sa dictature militaire pour les 37 années suivantes. On peut donc envisager
une responsabilité des USA dans l'assassinat de Patrice Lumumba.
Si les Katangais sont bien sûr les auteurs de cet assassinat politique, il faut
tout de même remarquer la responsabilité tout du moins morale des Occidentaux.
Le cas du Congo n'est malheureusement pas isolé : la guerre civile qui le ronge
encore n'est qu'un exemple de plus des guerres de décolonisation et de néo colonisation
qui perdurent encore dans de nombreux pays du monde.
Pour de nombreux
congolais aujourd'hui, les occidentaux ne se limitèrent pas à la liquidation de
Lumumba : ils seraient aussi à l'origine de l'assassinat, plus récent, de Laurent
Désiré Kabila, fervent nationaliste se réclamant (tout comme Mobutu) de Lumumba.
Voici le témoignage d'un occidental qui vivait au Congo lors de l'assassinat
de Kabila le 17 janvier 2002 (le même jour que la mort de Lumumba ! coïncidence
?) et qui a vécu son enterrement.
«Des deux côtés du boulevard il y avait
des masses si compactes que j'avais l'impression d'avancer entre deux immenses
tribunes d'un stade étiré sur des kilomètres. Puis ces vagues humaines se mirent
en mouvement, en courant, chantant et agitant des palmiers. Ces vagues coulaient
dans la direction où avait disparu le cercueil. Des dizaines de milliers de jeunes
de Ndjili, Kimbanseke et Masina chantaient : " Soda soba, mundele akosi ye aboma
Kabila " - " Imbécile de soldat, les Blancs t'ont trompé pour tuer Kabila ". Quelle
façon extraordinaire de pointer du doigt les véritables responsables de l'assassinat
du Président, les puissances impérialistes, tout en stigmatisant les militaires,
garde-corps et comploteurs dans l'entourage immédiat de Kabila qui ont rendu possible
et réalisé le crime suprême.»
Le film : reflet de la réalité ?
Patrice Lumumba emmené en prison à Kinshasa, janvier 1961

La vision cinématographique de Raoul Peck, octobre 2000

Raoul Peck est un ancien journaliste photographe qui a été ministre de la Culture
d'Haïti entre 1996 et 1997, menant de front ses carrières d'homme politique et
de cinéaste. Selon ses dires , sa volonté était de faire un film qui ne soit pas
une «adaptation» mais une «histoire vraie. Le film n'est pas une «adaptation»,
il se veut «histoire vraie». J'ai voulu extraire le récit cinématographique de
la réalité en restant au plus près. J'avais face à moi d'innombrables récits et
témoignages, des piles de livres et d'articles, souvent contradictoires, toujours
inconciliables. Une sorte d'immense compilation qui aurait parlé de moi et «des
miens» sans ce que je m'y reconnaisse et qui m'obligeait à voir l'histoire à travers
le regard des autres.»
Selon moi, le but n'est que partiellement atteint,
puisqu'une histoire vraie se veut objective et qu'à mon avis ce film ne l'est
pas. Malgré le fait que les événements soient parfaitement décrits dans cette
fresque historique très bien jouée et réalisée, et que naturellement, en bons
occidentaux, l'on se passionne pour cet homme qui prône les valeurs de la paix
et de la démocratie, le cinéaste élude quelques détails qui ont tout de même leur
importance : la mise en détention de Lumumba pour détournement d'argent en 1958,
l'absence d'un programme politique clair, ainsi que le fait de reprendre le contrôle
de l'Etat sans même avoir prit le temps de rien organiser, (bien qu'il faille
reconnaître que la Belgique ait plutôt «bâclé» la passation de pouvoir lors de
la déclaration d'indépendance.)
En choisissant de montrer Lumumba comme
un martyr, Peck fait de cet homme une sorte d'icône de la liberté à qui rien ne
peut être reproché. La mise en scène de cette image est révélatrice: On voit une
main s'appuyer sur la tête du premier ministre déchu et couvert d'ecchymoses,
qui affronte néanmoins la situation l'air fier et la tête droite.
Image
du film: Lumumba exécuté

La mise en scène de la mort est elle aussi révélatrice: Lumumba refuse de se faire
attacher à l'arbre et meurt les yeux ouverts, en affrontant son destin. Selon
Peck, l'homme qui s'est fait fusiller au Katanga en janvier 61 était le symbole
du renouveau congolais, celui qui aurait pu sortir le pays de sa souffrance.
Mais sans les multiples trahisons dont il a été la victime, Lumumba aurait-il
réellement eu les épaules pour supporter le poids de sa charge, comme le laisse
supposer le film, aurait-il accompli son rêve de rassembler toutes les ethnies
congolaises sous une même démocratie, ou n'était-il qu'un visionnaire par trop
éloigné des réalités ?
Références :
Dossier
biographique sur Lumumba.
Présentation du livre coup de point du
sociologue Ludo de Witte.
Article détaillé de Casimir Malanda: Le Congo
à la croisée des chemins.
Mini-dossier
sur le film, sur le site de pour cinéphiles «Allociné».
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