HAYEK,
L'ANTI-KEYNES
JEAN BOISSONNAT - 02/04/1992 - L'Expansion
Friedrich Hayek, dernier représentant de la glorieuse phalange
des grands économistes autrichiens (Schumpeter, Menger, von Mises...), vient de
mourir à l'âge de 92 ans. Intellectuellement, il passait déjà pour disparu dans
les années 60, tant les idées de Keynes, son grand adversaire, régnaient alors
sur les esprits et dans les gouvernements. Nous pensions que Keynes nous avait
livré l'élixir de la croissance à perpétuité et qu'il nous avait définitivement
délivrés du chômage. Las! celui-ci est de retour depuis les années 70. Du coup,
la pensée de Hayek, souvent qualifiée d'ultralibérale, est redevenue à la mode;
les gouvernants eux-mêmes y font volontiers référence, dans le sillage de Ronald
Reagan et de Margaret Thatcher.
Hayek est certainement aujourd'hui l'économiste
occidental le plus populaire en Europe de l'Est.
En vérité, ce n'est
pas un économiste. C'est un philosophe du droit - son oeuvre fondamentale, traduite
en français aux Presses universitaires de France, s'intitule d'ailleurs Droit,
législation et liberté. Il est le disciple contemporain le plus proche du père
fondateur du libéralisme, Adam Smith, lequel n'était pas non plus un économiste
mais un moraliste.
Pour lui, comme pour Smith, la clé du progrès et de
la liberté est le marché. Tout ce qui contrarie son fonctionnement finit, un jour
ou l'autre, par mettre en péril ce progrès et cette liberté. Le livre le plus
connu de Hayek, La Route de la servitude, est paru pendant la dernière guerre.
Il y démontre que la prétention des régimes totalitaires (fascistes et communistes)
à gérer depuis un centre la vie de toute une nation ne peut que conduire à la
servitude. Cela s'est révélé exact.
En effet, l'explication est simple
: aucun esprit humain, aucun système, aucun modèle mathématique ne peut, dans
une économie complexe, embrasser, et donc gérer, l'ensemble des informations.
Les imperfections du marché fondent, au contraire, son efficacité. Chacun s'y
détermine avec les informations qui le concernent, et tous ces micro- comportements
- dans un ensemble flou et plastique - finissent par trouver un équilibre, sans
cesse remis en cause et sans cesse rétabli. C'est la main invisible de Smith :
chacun, en poursuivant des fins qui lui sont propres (donc égoïstes), concourt
sans le savoir à la satisfaction de l'intérêt général. Tel serait le libéralisme
dans sa pureté de cristal.
En réalité, la société ne peut fonctionner
selon de semblables mécanismes que si elle évolue dans un cadre précis de lois
et de contrats. Cela implique la référence à des valeurs morales. Ce libéralisme
n'est donc pas une loi de la jungle. Le rôle de la collectivité, évacué du marché,
se retrouve ailleurs. Tout l'équilibre d'une société libérale repose sur son aptitude
à ne pas laisser l'intérêt personnel se dévoyer jusqu'à remettre en cause les
règles - juridiques et morales - sans lesquelles la société elle-même cesse d'exister.
Le libéralisme est moral, ou il sombre dans l'anarchie.