Opération
Walkyrie :

comment
Hollywood attente à l'Histoire
Une INTERVIEW de Annie
Lacroix-Riz par Grégoire Lalieu 25 Fév. 2009
«
Stauffenberg était un être exceptionnel », sexclame lacteur
Tom Cruise en pleine promotion du film Walkyrie. La production hollywoodienne
relate le complot du 20 juillet 1944 au cours duquel une poignée de
militaires allemands tentèrent dassassiner Hitler. Mais elle ne sattarde
pas sur le profil et les motivations de ces résistants. Annie Lacroix-Riz,
professeur dhistoire contemporaine à luniversité Paris- VII,
nous explique le contexte de cet attentat manqué et saborde la vision idyllique
de la vedette hollywoodienne.
Quelles
étaient les motivations de Stauffenberg et son équipe : laver lhonneur
de lAllemagne sali par les atrocités dHitler ou sauver les
meubles dans une guerre qui était sur le point dêtre perdue
? Cest bien évidemment la deuxième proposition qui est
exacte. Les résistants du complot sont extrêmement tardifs et
ne remettent en cause aucun des traits dominants de la politique allemande doccupation, dextermination
et de pillage. Stauffenberg et ses compagnons ont toujours soutenu le régime.
Aucune étude sérieuse sur ce colonel ne le nie et on dispose
dénormément de citations sur son approbation de toute la politique
hitlérienne ainsi que sur sa contribution militaire, même avant la
guerre générale. Ces hommes ont accompagné le régime
nazi dans ses pires exactions. Ils viennent dun milieu où fleurit
la haine de la démocratie, de la philosophie progressiste des Lumières
et des juifs. Le but des résistants du 20 juillet était de négocier
un accord avec les Anglais et les Américains. Une telle négociation
était-elle possible ?
A partir de la défaite allemande de
Stalingrad en 1943, il était question de négocier avec les Anglais
et les Américains une solution dHitler sans Hitler. Il y avait
déjà eu des amorces de négociations de ce type à la fin
des années 30 et au début des années 40. Il sagissait
de discussions formelles, soit au niveau gouvernemental, soit au niveau du
patronat, qui portaient sur un partage du continent et notamment, sur une expansion
en Union Soviétique. A lépoque, ces négociations nont
pas abouti car lAllemagne demandait plus que ce que les Anglo-Américains
étaient disposés à concéder. Il faut savoir cependant
que cette politique de compromis, au départ mise en place sous le nom
de politique dApaisement, a gardé des oreilles très attentives
dans les années qui ont suivi et na été mise à
mal que par la conjoncture militaire. En effet, le haut patronat allemand était
lié avec les Britanniques et plus encore avec le patronat américain.
Ainsi, peu de temps après lentrée des Etats-Unis dans le
conflit suite au bombardement de Pearl Harbour en 1941, de grandes personnalités
du pétrole américain se sont réunis à Genève
avec leurs collègues dIG Farben, empire industriel allemand de
la chimie. Le message de ces derniers était le suivant : « Vous nous
laissez lUnion Soviétique, on sarrange après pour
le reste. » Mais bien évidemment, il ny avait plus grand chose
à négocier depuis que le Blitzkrieg (guerre-éclair) était
rentré en agonie. Cette proposition allemande navait donc plus
grande vraisemblance.
Parmi certains militaires allemands, des discussions
diplomatiques allaient dans le même sens et exploraient les pistes dune
solution sans Hitler. Cette solution avait un bon écho parmi les dirigeants
et le patronat anglo-américains qui tentaient de démontrer que
finalement, seule une poignée dhommes remplaçables empêchait
une réconciliation avec lAllemagne. Cet aspect très important
est un trait caractéristique de la politique des Etats-Unis à
légard de tous leurs ennemis officiels de lépoque, tels
que lItalie ou la France. Dans ce dernier cas que jai très
bien étudié(1), les Etats-Unis cherchaient à établir
ce que jappelle une solution de Vichy sans Vichy, cest-à-dire
maintenir le régime en place et en remplacer quelques hommes seulement.
Pourquoi
maintenir ces structures ?
Le grand patronat des pays occupés a
maintenu ses positions davant-guerre, cest-à-dire des liens
très forts avec lAllemagne et une politique de collaboration.
Cette politique a été très loin, de la livraison massive
de marchandises jusquà lassociation de capitaux où
on avait bien évidemment pris le soin dévincer les apports
juifs. En poursuivant au niveau du patronat les politiques qui avaient caractérisé
lentre-deux guerres, on a rénové les politiques de cartels
commerciaux, les accords sur les prix, lextension des marchés
Il est clair que le grand patronat sest posé en soutien de lAllemagne
occupante et contrairement à ce que certaines légendes prétendent,
nous navons trouvé aucun résistant dans ces milieux. Je lai
étudié pour la France et des travaux de même ordre ont
été réalisés pour dautres pays. Les Etats-Unis
eux-mêmes ont mené une politique très active de collaboration
avec le Reich. Officiellement, cette politique a été interrompue
par les rivalités inter-impérialistes exacerbées par la Crise,
surtout depuis 1934. Officieusement, les relations avec le patronat étaient
maintenues de manière clandestine, même en temps de guerre. Charles
Hingham nous propose une excellente synthèse de ce phénomène(2).
Même durant la guerre, certains liens nétaient donc pas
coupés. Lorsquau terme du conflit, on a établi un compromis
sur base de la défaite des partenaires-rivaux, on a officiellement repris
la politique de collaboration qui navait donc jamais réellement
été interrompue. Jacques Pauwels le démontre parfaitement
dans son ouvrage "Le Mythe de la bonne guerre"(3) : le maintien de
la collaboration clandestine a rendu rigoureusement impossible toute dénazification
ou épuration des classes dirigeantes, dans quelque pays que ce soit. Existait-il
dautres mouvements de résistance allemands ?
On a
beaucoup parlé des mouvements de résistance catholiques dont la
Rose Blanche et les frère et sur Scholl. Je voudrais rappeler
que ces mouvements se sont déployés dans les mêmes conditions
que celle du haut état-major, cest-à-dire au terme de dix
ans de régime hitlérien et dans des milieux qui navaient en aucun
cas résisté au nazisme. Il y a eu par ailleurs une incontestable
résistance sociale-démocrate dont lessentiel sest
retrouvé en exil. Mais nul ne peut nier à la lumière des
travaux historiques quen matière de résistance active contre
le régime, le SPD, le parti social-démocrate dAllemagne, a
joué un rôle très modeste. Il en va de même pour
lEglise protestante qui na jamais remis en cause les conquêtes
et occupations allemandes ainsi que la destruction systématique sur
le front oriental de dizaines de millions dhommes, femmes et enfants.
|
| Par
contre, mon collègue Ayçoberry, un excellent spécialiste
de lAllemagne, a réalisé une étude de la société
allemande de 1933 à 1945(4) dans laquelle, avec une grande honnêteté,
il reconnaît que la seule résistance active et immédiate
contre le régime hitlérien a été celle du KPD, le
Parti communiste dAllemagne. Cette résistance a fait lobjet
dune répression atroce et a été active de manière sensible
dans le Reich ainsi quen exil, notamment dans les Brigades internationales.
A part cela, la résistance active a été quasi nulle en
Allemagne.
Quelle aurait été la suite des événements
si lopération Walkyrie avait réussi?
Cest difficile
dy répondre car la solution dune alliance entre les Allemands
et les Anglo-Américains était devenue difficilement envisageable
compte tenu de lavancée de lArmée rouge. On pouvait
également difficilement présenter à lopinion publique
lidée que les porteurs de la civilisation occidentale à savoir
les Américains, les Anglais et les Allemands, allaient maintenant se
tourner ensemble contre lUnion soviétique. Finalement, quel était
lennemi le plus dangereux pour lalliance américano-britannique
: les nazis ou les communistes ?
Il y a encore eu dautres tentatives
après celle de Stauffenberg qui avaient toutes un objectif commun : un retournement
des fronts, car lennemi essentiel nétait pas allemand mais
soviétique. Le but poursuivi était de retrouver ce qui sétait
fait après 1917, à savoir une jonction de toutes les grandes puissances
contre la Russie. Sur le plan idéologique, il sagissait de combattre
les méchants communistes. Mais en réalité, la question
était beaucoup plus profonde que cela. En fait, en tant que puissances
impérialistes, les Etats-Unis et lAllemagne avaient des visions
très nettes sur les ressources de la Russie, quelle fût bolchévique
ou non. Le grand historien William Appelman Williams a dailleurs démontré
que les appétits américains sur les richesses russes étaient
antérieurs à 1917. Quant aux appétits allemands, ils sont
notoirement reconnus par tous les historiens spécialistes du vingtième
siècle. Il a donc dabord été tenté de mettre
fin à lexpérience bolchévique par les armes, de 1918
à 1920. Cette tentative est ensuite passée par létablissement
du cordon sanitaire. Les puissances impérialistes telles que les Etats-Unis,
la France, lAngleterre et lAllemagne souhaitaient entourer lUnion
soviétique dune série dEtats dont la gestion permettrait
de bloquer toute éventuelle contagion. Il sagissait le plus souvent
de dictatures tellement féroces pour leurs populations que celles-ci
ne seraient pas tentées dimiter lexpérience soviétique.
Le
véritable ennemi était donc communiste, si bien quà
partir de janvier 1945, une course poursuite sest engagée dans
la complicité entre dune part, les Américains et les Anglais,
et dautre part, les Allemands.
Lhistorien américain
Gabriel Kolko explique dans son livre « Politics of War »(5) quà
cette période, et jusquà la fin de la guerre, il ny
a pratiquement plus de troupes allemandes sur le front Ouest. Il ne reste que 27
divisions dont 26 sont chargées dorganiser lévacuation
de la Wehrmacht vers les Occidentaux. Cette évacuation a dune
part permis à de nombreux criminels de guerre déchapper au
châtiment et sest dautre part accompagnée de la livraison
maximale de matériel que lAllemagne naurait probablement jamais récupéré
sil était tombé aux mains des Soviétiques. Sur le front
oriental par contre, il reste 260 divisions entièrement vouées
au combat. Alors que les Américains entrent comme dans du beurre dans la
zone quils vont occuper et qui doit être la plus large possible,
les Soviétiques se heurtent à une offensive toujours aussi effroyable.
A tel point quà lEst, Prague tombe le 9 mai, au-delà
donc de la date officielle de capitulation. Pourquoi le rôle de lURSS
est-il généralement minimisé dans les manuels dHistoire
? Cétait reconnu en 1945 et ça lest aujourdhui
par tout historien sérieux : cest lUnions Soviétique
qui a gagné la guerre en termes militaires. Mais elle est sortie du
conflit les flancs blessés. Ses pertes sont évaluées aujourdhui
au double de ce quelle avait reconnu en 1945. LURSS aurait ainsi perdu
entre 27 et 30 millions de personnes, soit 60% des pertes totales de la guerre.
De leur côté, les Etats-Unis ont apporté une contribution
militaire rigoureusement ridicule. On parle actuellement de moins de 300.000 morts
à la fois sur les fronts japonais et européens. De plus, il sagit
exclusivement de pertes militaires alors que plus de la moitié des pertes
soviétiques sont des pertes civiles. Les deux dernières semaines
du conflit qui aboutissent à la prise de Berlin illustrent parfaitement
cette asymétrie : lUnion Soviétique a perdu durant ces
quelques jours plus dhommes que les Etats-Unis nen ont perdu durant
toute la guerre sur les fronts japonais et européens!
Pourtant,
ce sont les Américains qui sont sortis grands vainqueurs sur le plan économique,
financier et politique. Et létat misérable dans lequel
lURSS va sortir du conflit va contribuer à son effondrement et donc
à une victoire totale des Etats-Unis. Au lendemain de la guerre, les accords
prévoyaient que lUnion soviétique récupère
ses frontières de 1941 et se ménage une zone dinfluence dans
ce qui avait été autrefois la zone du « cordon sanitaire
». Les Américains pensaient pouvoir refuser cette zone compte tenu
de lextrême faiblesse de leurs interlocuteurs. Harriman, ambassadeur
américain en URSS en 1943 et 1944, sentait le pays confronté
à de telles difficultés daprès-guerre quil confia
à Roosevelt que lUnion Soviétique renoncerait probablement
à cette zone dinfluence si les Etats-Unis étaient disposés
à lui prêter un milliard de dollars. Je vous ferai remarquer que
lURSS totalisait 200 milliards de pertes infligées par lAllemagne
! Les Etats-Unis nont finalement pas pu empêcher létablissement
de cette zone dinfluence, mais se sont empressés den limiter
lextension et la durée. Laissez-moi attirer votre attention sur un
fait important que la plupart des populations ignorent parce quon leur
laisse ignorer : des études se sont multipliées depuis quinze
ans et nous ont appris que le projet américain de « Rollback »,
qui consistait à repousser la zone dinfluence soviétique
vers lEst au profit de la zone dinfluence américaine, ne date
pas de la gestion dEisenhower à partir de 1953. Cest le
projet de ladministration démocrate qui a demblée souhaité
tirer avantage de létat de faiblesse dans lequel la guerre avait
laissé lUnion soviétique. Celle-ci seffondrera définitivement
en 1989 et cest la conception américaine de lHistoire qui sest
finalement imposée. Elle ne respecte en rien les réalités
historiques mais illustre simplement la loi du plus fort gagnant. Voilà
pourquoi nous nous trouvons aujourdhui dans une situation dignorance
plus grande que celle des populations de 1945 où personne ne doutait
de la contribution éminente de lURSS à la victoire générale
des Alliés.
Ce nest pas la première fois quHollywood
interprète lHistoire à sa manière. Quelles peuvent-être
les motivations dune telle démarche ?
Par la vision hollywoodienne,
on a toujours limpression que les choses surgissent brusquement. Tout dun coup,
des hommes pleins dun grand sens moral sinterrogeraient sur les graves
manquements à léthique du régime nazi. Onze ans
après la prise du pouvoir par Hitler tout de même ! Cest une
vision assez caricaturale qui a malheureusement prévalu dans lhistoriographie
dominante. Depuis que les pays socialistes sont passés au marché,
la zone dinfluence américaine sest largement accrue. Lidée
que les démocrates américains ont libéré lEurope
sest imposée et il fallait que lAllemagne y figure dignement.
Par conséquent, on tente de faire passer une conception dans laquelle
la Wehrmacht naurait pas été si vilaine que ça, contrairement
aux nazis. Larmée allemande naurait pas participé
aux massacres, y compris ceux du front Est. Or, on sait sur bases détudes
sérieuses parmi lesquelles figurent les travaux de très bons historiens
allemands, que la Wehrmacht a bien participé aux massacres de slaves
et de juifs. Elle était un auxiliaire irremplaçable des tueurs
de la SS.
Les réalités économiques et politiques sont
venues brouiller le sérieux de létude historique et ont fait triompher
une vision aussi fantaisiste que celle qui prévaut dans les films hollywoodiens.
Imaginez quelle aurait été la conception de lHistoire si
lAllemagne avait gagné la guerre ! Nous avons aujourdhui une conception
qui résulte de la victoire par K.O. des Etats-Unis mais nous reviendrons
certainement à une vision populaire plus proche de la réalité
historique quand les rapports de force internationaux auront changé.
On peut compter sur les conséquences à terme de la crise pour conduire
à une vision plus réaliste de lHistoire et plus respectueuse
des acquis de la recherche historique.
25 février 2009
(1)
Annie Lacroix-Riz, "Industriels et banquiers français sous lOccupation",
Armand Collin, 1999 ainsi que Annie Lacroix-Riz, "Quand les Américains
voulaient gouverner la France" in Le Monde Diplomatique, mai 2003. (2)
Charles Higham, "Trading with the Enemy, an exposé of the Nazi-American
Money Plot, 1933-1949", New York, Delacorte Press, 1983. (3) Jacques
Pauwels, "Le mythe de la bonne guerre", EPO, 2005. Voir également
l'article consacré à cet ouvrage sur ce site: http://www.michelcollon.info/articles.php?dateaccess=2004-06-01%2013:11:24&log=lautrehistoire (4)
Pierre Ayçobery, "La société allemande sous le IIIe
Reich, 1933-1945", Points, 1998 (5) Gabriel Kolko, "The Politics
of War. The World and the United States Foreign Policy, 1943-1945", New
York, Random House, 1969, rééd. 1990
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