Guerre d’Irak :

un témoin lucide qui dérange



8 ans après l'invasion, les troupes américaines ont quitté l'Irak. Et l'administration Bush assure toujours avoir été trompée par ses propres services. Mais les langues se délient.

Sans tambours ni trompettes, les derniers soldats américains ont quitté l’Irak il y a quelques heures en franchissant sa frontière avec le Koweït. La guerre « préventive » lancée par l’administration Bush dans la nuit du 19 au 20 mars 2003 avec le soutien du Royaume Unis et d’une coalition d’apparat, est officiellement terminée.

Game over donc. Encore que l’idée de jeu et de console soit assez malvenue au vu du bilan - provisoire - de l’opération, lancée, rappelons-le, sans l’approbation de l’ONU, Bush et ses va-t-en-guerre craignant en effet qu’une majorité opposée au déclenchement des hostilités, ne se dégage au Conseil de Sécurité.

La compilation des sources les plus crédibles est effrayante : environ 110 000 civils irakiens tués et 250 000 blessés, 2 millions d’autres ayant préféré le chemin de l’exode au traitement radical illustré par la célébrissime vidéo mise en ligne par Wikileaks…Du côté des « combattants de la démocratie » on déplorera 4 500 morts et probablement plus de 32 200 blessés pour les seuls Etats Unis, le « score » pour l’ensemble de la coalition se situant aux alentours de 4 800 tués et 36 000 blessés, le tout pour un coût qui excède largement les 800 milliards de dollars…

On laisse bien entendu aux stratèges géopolitiques, le soin d’en tirer les enseignements. Il faut espérer pour l’Oncle Sam que les gains soient à la hauteur des risques pris et des moyens déployés. Parce que le réquisitoire de l’Histoire risque d’être sans pitié pour l’ex-président américain et ses complices embringués dans la fable de la destruction programmée des armes de destruction massives de Saddam Hussein…

 



Au nom du Patriot act

Lors d’une interview accordée le 1er décembre 2008 à la chaîne de télévision ABC News, George Bush, le regard torve et la main sur le cœur, y est allé de l’un de ses couplets favoris concernant les armes de destruction massive prétendument détenues avant la guerre par le moustachu de Bagdad : « …Le plus grand regret de cette présidence consistera dans la défaillance du renseignement en Irak… ». En d’autres termes, on m’aurait menti…

Des propos abjects aux yeux de Susan Lindauer, agent (« Asset » ) de la CIA (« assets are private citizens who have developed some specialized field of expertise or interest that grants them special access to target groups desirable to the Intelligence Community » : source : Susan Lindauer : Extreme Prejudice : The terrifying story of the Patriot Act and the cover ups of 9/11 and Irak) pendant plusieurs années et la première américaine que l’Oncle Sam a accusé sans procès pendant 5 ans « d’intelligence avec l’ennemi » (L’Irak en l’espèce) afin de la réduire au silence à coup de Patriot Act, avant que le Ministère de la Justice US n’abandonne finalement les charges à son encontre 4 jours avant la cérémonie d’investiture de Barak Obama.

Il faut dire que le petit bout de femme, pacifiste passionnée ayant fait preuve d’une énergie sans faille au cours de son combat personnel contre l’imposture de l’Administration Bush, a quelques biscuits à faire valoir quant à la présumée « défaillance » du renseignement yankee.


Les révélations de l'honorable correspondante Lindauer

Le 8 janvier 2003 par exemple, elle décide de prendre contact avec le Secrétaire d’Etat Colin Powell himself dont le domicile privé était situé à un jet de pierre de celui de son officier traitant.

Le jour même, elle expédie à Andy Card, un cousin éloigné devenu Chef de Cabinet de la Maison Blanche (White House Chief of Staff) son 11ème courrier d’information sur l’évolution des discussions officieuses avec Bagdad sur la reprise des inspections relatives au désarmement de l’Irak.





 




Elle décide de remettre le couvert avec le Secrétaire d’Etat le 27 janvier 2003, lequel, comme l’on sait, va prononcer son célèbre discours félon du 5 février à la tribune des Nations Unis « preuves » à l’appui !

Qu’affirme en effet Susan Lindauer ? (page 157)

« Le 27 janvier 2003, je suis retourné chez Colin Powell, juste quelques jours avant qu’il prononce son discours aux Nations Unis le 5 février 2003. Avec d’avantage de détails, je lui ai indiqué que l’enthousiasme de l’Irak pour la reprise des inspections était tel durant les discussions préliminaires qui s’étaient déroulées de novembre 2000 à mars 2002, qu’il était improbable que l’Irak puisse dissimuler des armes de destruction massive. Mon message était sans ambiguïté. Le 27 janvier 2003, j’ai indiqué au Secrétaire d’Etat Powell :

‘Si ce que vous réclamez est véritablement ce que vous désirez, ceci est un cadre tout à fait viable qui permettrait au président Bush de prétendre à une victoire morale sous son autorité. En position de force, avec des soldats prêts dans le Golfe, la Maison Blanche peut obtenir une victoire sans déclencher la guerre.

Ce que je dois vous dire maintenant est plus grave, mais j’ai l’obligation de vous donner mon avis.

Etant donné que depuis 2 ans, l’Irak tente d’ouvrir des discussions secrètes avec les Etats-Unis, en promettant le reprise immédiate des inspections, la probabilité est très élevée que l’Irak ne possède pas d’armes de destruction massive. Oubliez ce que vous raconte l’opposition irakienne. Ce sont de fieffés menteurs prêts à tout pour obtenir la protection des Etats Unis. Vous ne pouvez pas tuer 1,7 millions de personnes et revenir parader à la maison après une campagne vicieuse de bombardement.

Non, depuis un an et avant même que Kofi Annan soit impliqué, L’Irak insiste sur le fait qu’elle saisira la chance de prouver au monde qu’elle ne possède pas d’arme. L’Irak était prête à tout moment à ce que les inspections commencent. J’en déduis qu’ils n’ont rien à cacher. Ils se sont contentés d’insister sur le fait que sans le soutien américain en faveur de ce plan, ça n’aurait aucun effet sur la réduction des tensions.


«L'Iran et Osama seront les grands vainqueurs en Irak»

Ne vous voilez pas la face Monsieur le Secrétaire. La guerre aura un coût. Si vous croyez sincèrement ce que vous dites en ce moment, vous commettez une erreur incendiaire. Des combats de rue à la recherche de Saddam feront courir des risques mortels à nos soldats. Quelle que soit l’opinion des irakiens sur Saddam, le peuple hait les américains pour leurs sanctions et leurs bombardements. Ils considèreraient comme une trahison de vous aider. Dans ces conditions, la brutalité dont il faudra faire preuve pour gagner cette guerre influera sur l’ensemble du monde arabe. Elle produira une période d’occupation désastreuse. Les irakiens ont combattu l’occupation dans le passé et ils recommenceront dans toute la mesure de leurs moyens.

Hors d’Irak, les islamistes mettront l’accent sur l’incapacité des leaders pro-occidentaux à protéger le peuple irakien. Les fondamentalistes vont s’emparer de cet échec pour obtenir des concessions en faveur de leurs causes. La volonté du peuple en sera affectée. Pas étonnant que l’Iran se réjouisse. L’Iran et Osama – pas les USA – seront les grands bénéficiaires de cette guerre.


«Guerre sainte»

Le monde arabe va se précipiter de leur côté. Je vous en prie, laissez-moi vous aider. Vous pouvez encore atteindre une victoire plus importante Monsieur le Secrétaire, tout en maintenant l’autorité morale de l’Amérique aux yeux du monde. L’objectif de l’Administration Bush peut être atteint sans susciter de revanche terroriste et de boycotts internationaux. Et sans mettre à mal les alliances politiques nouées aux fins de lutter contre le terrorisme. Ou en creusant le déficit qui prolongera la récession américaine et paniquera Wall Street et les classes moyennes. Ou en déclenchant une guerre sainte, ce qu’elle deviendra forcément’.

Rétrospectivement, une jolie leçon de lucidité d’une femme que le Ministère de la Justice US a jugé mentalement incapable d’assurer sa défense lors d’un procès à moins de recevoir préalablement un traitement médical chimique approprié…

Interviewé le 8 septembre 2005 par Barbara Walters dans l’émission 20/20, Powell n’hésitera pas à s’en prendre violemment à la CIA pour ne pas l’avoir mis en garde avant son fameux discours.

Du bon usage du mensonge éhonté au service de la raison d’Etat…