Ce
ne sont pas les CRS qui nous ont interpelés mais les civils toujours encapuchonnés,
couverts d’autocollant de manifestants. Il devait être une cinquantaine, soit
presque autant que nous. Sur le coup, ils n’ont même pas pris la peine de mettre
leurs brassards de police, c’est leur chef qui 5 minutes plus tard leur a demandé
de les mettre, une fois que l’on était pour la plupart contre le mur.
Serflex
aux mains, tête contre le mur, à chaque mot, ils nous répétaient la même phrase
: "Ferme ta gueule !". Sur le moment, j’ai été étonné mais j’me suis
dit que c’était le risque de participer à une manifestation qui n’était pas autorisée
par la préfecture…
Non,
c’est quelques heures plus tard que j’ai vraiment été surpris, garde à
vue pour "dégradation de biens en bande armé"…
C’était
quoi ce délire ?
On
a ainsi fini par être embarqués dans deux fourgons différents au bout d’une heure
environ. On a été emmenés dans le commissariat du 12e où un caméraman nous a filmés
menottés. Certains se sont énervés de sa présence. De mon côté, je lui ai parlé
pour en savoir plus sur sa démarche. Il venait de TF1 et travaillait sur
le "phénomène de bande". On a tous éclaté de rire en l’entendant dire
ça.
On
nous a dispersés dans trois commissariats. Je me disais que j’allais sortir le
lendemain matin. J’ai alors découvert la garde à vue.
Nous
sommes arrivés environ à 1h au commissariat. J’ai fait l’erreur (de débutant)
de laisser mon sweat dans mes affaires. C’était apparemment impossible de le récupérer.
Pourtant, il faisait un froid pas possible dans le sous-sol du commissariat. J’ai
dû atteindre que l’avocate fasse une demande officielle pour le récupérer. Jusqu’à
l’interrogatoire, je n’ai pas pu dormir. Si on dormait, on se faisait réveiller
environ toute les deux heures par des questions du genre "C’est quoi ton
nom ?".
J'ai
été interrogé vers 5h du matin. Vu le début de l’interrogatoire très agressif,
j’ai décidé de ne rien déclarer. A chaque question , je répète en boucle la même
phrase : "rien à déclarer". Je n’ai rien fait mais les questions
sont tournées de telle sorte que je me sens en danger.
La
journée est passée lentement. La plupart des manifestants étaient en cellule individuelle
avec le sommeil comme seule occupation mais on pouvait se parler en beuglant.
On ne pouvait rien faire, les murs étaient pleins de merde et de sang. Les flics
nous disaient de leur dire merci car ils avaient la gentillesse de nous rendre
service en nous emmenant aux toilettes.
Lorsqu’au
bout de 24h, on nous a dit que nous étions prolongés, ça a été la douche froide
pour tout le monde, vu que nous pensions tous être libérés rapidement.
Les
policiers nous ont dit à tous lors de l’interrogatoire que la personne âgée avait
eu la mâchoire fracturée et les cervicales défoncées, que l’Opéra avait été saccagés
tout comme le reste du centre de Paris. Personne ne s’était rendu compte d’une
telle violence, mais ils sont arrivés tout de même à nous mettre le doute : on
se disait que l’on avait peut-être pas vu ce qui s’était passé en fin de cortège,
vu que nous étions tout de même assez nombreux.
Au
bout de 40h, on commençait à craquer et lorsque la PJ est revenu pour nous demander
à tous si nous n’avions toujours rien à déclarer, ils nous ont signalé que si
cela continuait, nous allions sûrement passer dans un régime d’exception
avec la possibilité de faire 96 heures de garde à vue. J’ai alors repensé
à l’affaire de Tarnac et je me suis dit que c’était possible. Quand la machine
d’État est lancée, difficile de l’arrêter.
J’ai
ainsi repensé à toute l’argumentation du gouvernement sur la violence des casseurs
et des manifestants et j’me suis dit qu’on s’était fait avoir bêtement. On nous
avait dirigés dans une souricière à Bastille, on s’était fait interpeller et on
allait servir d’exemple.
Putain...
Si on était ces fameux "anarcho –autonomes", jamais on aurai agi de
façon aussi maladroite ! Jamais on aurait gueulé de la sorte et jamais on aurait
fait deux fois le tour de Nation, histoire de rameuter tous les policiers !
Pourtant
c’est le discours que j’ai entendu à la sortie de mes 48h de garde à vue.
Aux
différents JT on a passé et repassé l’image de la vitrine de la banque se faisant
détruire et du vieux se faisant agresser par derrière. On a dit que le centre
de Paris avait été ravagé. Que l’Opéra Bastille avait été détruit ! Et enfin que
les fameux "blacks blocks" avaient été interpellés.
Quel
délire ! Comment une telle désinformation est-elle possible ?!
Personne
ne s’est interrogé sur la totalité de la vidéo passée au JT. Les gestes de la
personne à la matraque télescopique, tellement étranges, tellement éloigné sde
ceux d’un casseur. Aux dernières nouvelles, il n’y a pas encore de service d’ordre
chez les casseurs.
Personne
ne s’est interrogé sur la réalité de ces "anarcho-autonome". Je
suis étudiant et animateur, je n’ai jamais été interpellé pour quelques motifs
que ce soit et la plupart des personnes qui étaient avec moi sont dans le même
cas !
Personne
ne s’est interrogé sur la réalité des destructions. Aucun journaliste n’est entré
à l’Opéra après notre action, les CRS en interdisaient l’accès sous le motif qu’il
avait été "ravagé". Pourtant, aucune dégradation n’a eu lieu, il suffit
de demander au personnel sur place !
Les
médias ont ressorti exactement le même discours que j’ai entendu au commissariat
et j’ai été profondément choqué !
À
quand une enquête sur le comportement des policiers en civils qui "chauffent"
depuis des années les manifestations ?
En
ces temps où le mouvement syndical commence à se disloquer sous la violence des
casseurs, en cette période où le gouvernement cherche à discréditer le mouvement
avec ces violences , n’y aurait-il pas matière à approfondir ?
Pourquoi
y avait-il tant de caméras au moment de notre interpellation ?
Pourquoi
TF1 était présent au commissariat au moment de la notification de notre garde
à vue ?
Pourquoi
personne ne s’est interrogé sur la réalité des destructions ?
Finalement,
c’est avec énervement que l’on nous a dit que nous étions relâchés.
Ils
nous ont mis dehors sans nous nous laisser le temps de nous rhabiller, de remettre
nos lacets et nos ceintures.
Aujourd’hui,
plusieurs manifestants sont passés en comparution immédiate et j’ai entendu les
premières interrogations vis-à-vis du discours officiel…
"Tiens,
c’est étonnant, les casseurs n’ont pas le profil décrit par le gouvernement"…
Je
risque de la prison ferme et je suis suspendu à la décision du procureur de me
poursuivre ou non.
Je
suis davantage atterré par le manque de distance des médias vis-à-vis du discours
officiel que par la peine que j’encoure.
Puisse
ce témoignage rétablir quelques vérités…