Rosa Luxemburg (1871-1919)


"La liberté seulement pour les partisans du gouvernement, pour les membres d’un parti, aussi nombreux soient-ils, ce n’est pas la liberté. La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement. Non pas par fanatisme de la "justice", mais parce que tout ce qu'il y a d’instructif, de salutaire et de purifiant dans la liberté politique tient à cela et perd de son efficacité quand la "liberté" devient un privilège." Rosa Luxemburg in "La Révolution russe" (1918)




Cofondatrice de la Ligue Spartakus (1915) et du Parti communiste allemand (KPD) (1918)




"Rosa-la Rouge aussi a disparu
Le lieu où repose son corps est inconnu.
Elle avait dit aux pauvres la vérité
Et pour cela les riches l’ont exécutée."

Bertolt Brecht (1919)



Rosa Luxemburg est née le 5 mars 1871 à Zamosc, près de Lublin (Pologne) au sein d’une famille de commerçants juifs. Elle fait ses études à Varsovie mais, en raison de ses liens avec les mouvements socialistes révolutionnaires - elle participe à la fondation du Parti Socialiste de Pologne et de Lituanie (SPDiL) - elle est contrainte à l’exil en Suisse. C’est à Zurich qu’elle va dès lors poursuivre ses études et travailler à une thèse d’économie politique.

Vers 1896, elle s’installe en Allemagne où elle obtient la nationalité allemande grâce à un mariage blanc. Elle adhère alors au Parti Social-Démocrate (SPD) dont elle va rapidement animer l’aile gauche, dirigeant notamment le mouvement d’opposition au socialisme réformiste (ou révisionnisme) théorisé par Eduard Bernstein.

Lors de la révolution russe de 1905, elle regagne clandestinement la Pologne où elle organise la propagande révolutionnaire. Arrêtée puis libérée, elle revient en Allemagne.

Théoricienne marxiste, elle enseigne l’économie politique à l’école de la social-démocratie de Berlin de 1907 à 1914. C’est à cette époque qu’elle rédige son ouvrage majeur “L‘accumulation du capital" dans lequel elle expose sa théorie de l’impérialisme.

Durant la Première Guerre Mondiale, son engagement pacifiste, ses prises de position anti-militaristes et anti-nationalistes, lui valent d’être incarcérée presque sans discontinuité.

En rupture avec la politique du SPD qui vote notamment les crédits de guerre, elle fonde avec KarI Liebknecht, Franz Mehring et Clara Zetkin, la ligue Spartakus. Ses écrits de prison, sous le pseudonyme de Junius vont servir de base au programme spartakiste.

En 1917, elle accueille avec enthousiasme la révolution russe mais, lucide, elle ne soutient pas l’autoritarisme du régime mis en place par Lénine et écrit: “La tâche historique qui incombe au prolétariat, une fois au pouvoir, c’est de créér, à la place de la démocratie bourgeoise, la démocratie socialiste, et non pas de supprimer toute démocratie" (in "La Révolution russe" - 1918).

A sa libération, en novembre 1918, elle participe à la fondation du Parti communiste allemand (KPD) dont elle rédige le programme.

Opposée, dans un premier temps, à l’insurrection spartakiste de janvier 1919 à Berlin, en raison d’un rapport de force qu’elle juge défavorable aux révolutionnaires, elle y participe malgré tout. Elle est arrêtée au lendemain de la répression sanglante de l’insurrection menée sous les ordres du social-démocrate Gustav Noske et de Scheidemann.

Le 15 janvier 1919, Rosa Luxemburg est sauvagement assassinée, avec KarI Liebknecht, sur les quais de la Speer par des officiers des corps francs dont sont issus les premiers nazis.


SPARTAKUS

Spartakus (ligue ou groupe) - en allemand Spartakusbund Mouvement de l’extrême gauche du parti social-démocrate allemand fondé vers 1915 par Karl Liebknecht, Rosa Luxemburg, Franz Mehring et Clara Zetkin. Au début de la première guerre mondiale, les spartakistes se séparent de la social-démocratie allemande en raison des positions opportunistes et nationalistes de cette dernière. Malgré l’emprisonnement de ses leaders, la ligue va exercer par l’intermédiaire de son bulletin (Lettres poiltiques rebaptisé Spartakus en 1916) une influence importante sur les ouvriers. Fin 1918, les spartakistes appellent à un soulèvement armé. Cet appel sera suivi par les marins de Kiel qui se révoltent dès le 4 novembre. En janvier 1919, l’écrasement de l’insurrection de Berlin commandé par le social-démocrate Gustav Noske marque l’échec du spartakisme. Les comités révolutionnaires qui s’étaient créés dans tous les pays se dissolvent. En Bavière. la République des Conseils durera cependant jusqu’au 1er mai 1919.





Quelles sont les origines du 1° mai ?

Rosa Luxemburg

L’heureuse idée d’utiliser la célébration d’une journée de repos prolétarienne comme un moyen d’obtenir la journée de travail de 8 heures [1], est née tout d’abord en Australie. Les travailleurs y décidèrent en 1856 d’organiser une journée d’arrêt total du travail, avec des réunions et des distractions, afin de manifester pour la journée de 8 heures. La date de cette manifestation devait être le 21 avril. Au début, les travailleurs australiens avaient prévu cela uniquement pour l’année 1856. Mais cette première manifestation eut une telle répercussion sur les masses prolétariennes d’Australie, les stimulant et les amenant à de nouvelles campagnes, qu’il fut décidé de renouveler cette manifestation tous les ans.

De fait, qu’est-ce qui pourrait donner aux travailleurs plus de courage et plus de confiance dans leurs propres forces qu’un blocage du travail massif qu’ils ont décidé eux-mêmes ? Qu’est-ce qui pourrait donner plus de courage aux esclaves éternels des usines et des ateliers que le rassemblement de leurs propres troupes ? Donc, l’idée d’une fête prolétarienne fût rapidement acceptée et, d’Australie, commença à se répandre à d’autres pays jusqu’à conquérir l’ensemble du prolétariat du monde.

Les premiers à suivre l’exemple des australiens furent les états-uniens. En 1886 ils décidèrent que le 1° mai serait une journée universelle d’arrêt du travail. Ce jour-là, 200.000 d’entre eux quittèrent leur travail et revendiquèrent la journée de 8 heures. Plus tard, la police et le harcèlement légal empêchèrent pendant des années les travailleurs de renouveler des manifestations de cette ampleur. Cependant, en 1888 ils renouvelèrent leur décision en prévoyant que la prochaine manifestation serait le 1° mai 1890.

Entre temps, le mouvement ouvrier en Europe s’était renforcé et animé. La plus forte expression de ce mouvement intervint au Congrès de l’Internationale Ouvrière en 1889 [2]. A ce Congrès, constitué de 400 délégués, il fût décidé que la journée de 8 heures devait être la première revendication. Sur ce, le délégué des syndicats français, le travailleur Lavigne [3] de Bordeaux, proposa que cette revendication s’exprime dans tous les pays par un arrêt de travail universel. Le délégué des travailleurs américains attira l’attention sur la décision de ses camarades de faire grève le 1° mai 1890, et le Congrès arrêta pour cette date la fête prolétarienne universelle.

A cette occasion, comme trente ans plus tôt en Australie, les travailleurs pensaient véritablement à une seule manifestation. Le Congrès décida que les travailleurs de tous les pays manifesteraient ensemble pour la journée de 8 heures le 1° mai 1890. Personne ne parla de la répétition de la journée sans travail pour les années suivantes. Naturellement, personne ne pouvait prévoir le succès brillant que cette idée allait remporter et la vitesse à laquelle elle serait adoptée par les classes laborieuses. Cependant, ce fût suffisant de manifester le 1° mai une seule fois pour que tout le monde comprenne que le 1° mai devait être une institution annuelle et pérenne.

Le 1° mai revendiquait l’instauration de la journée de 8 heures. Mais même après que ce but fût atteint, le 1° mai ne fût pas abandonné. Aussi longtemps que la lutte des travailleurs contre la bourgeoisie et les classes dominantes continuera, aussi longtemps que toutes les revendications ne seront pas satisfaites, le 1° mai sera l’expression annuelle de ces revendications. Et, quand des jours meilleurs se lèveront, quand la classe ouvrière du monde aura gagné sa délivrance, alors aussi l’humanité fêtera probablement le 1° mai, en l’honneur des luttes acharnées et des nombreuses souffrances du passé.




Les premières analyses de Luxemburg face à la victoire de la révolution en Russie.
Première publication : Der Kampf, Socialdemokratisches Propaganda - Organ, Duisburg, 24. III. 1917, pp. 1-2.

Sur la révolution russe

Rosa Luxemburg

Mars 1917

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Dans l'incertitude et la confusion des nouvelles qui, jusqu'à présent, sont parvenues de l'étranger, parler de la révolution russe est assez difficile, surtout dans un hebdomadaire dont la vision des choses peut chaque jour se trouver limitée ou infirmée par des nouvelles plus récentes.

Cependant, il est certains aspects que l'on peut constater aujourd'hui sans craindre que, dès demain, ils ne paraissent futiles, des aspects qui sont déterminants pour le sens historique de cette révolution. Savoir où se trouvent le tsar et sa famille, quel membre de la famille du tsar songe à pactiser avec la révolution russe ou non, etc. peut avoir un grand intérêt pour les philistins, mais ne concerne en rien les politiciens, dès lors qu'il s'est avéré que la révolution russe ne cherche nullement à s'en prendre à la dynastie du tsar en tant que telle.

Dans son essence historique, cette révolution est un soulèvement de la bourgeoisie contre l'incapacité du tsarisme à mener victorieusement une guerre mondiale. On sait combien la bourgeoisie russe a passionnément souhaité la guerre mondiale et y a poussé. Ce fut l'une des pires duperies des socialistes gouvernementaux allemands que de présenter la guerre des Russes comme le déferlement pillard de hordes barbares sur la civilisation occidentale, utilisant à cette fin un vocabulaire archaïque, tombé depuis longtemps en désuétude. Peu avant le début de la guerre, le professeur Mitrofanov, historien de renom formé dans les universités allemandes et nettement pro-allemand, exposait encore de façon très convaincante que « la propriété et la culture » en Russie, c'est-à-dire en clair la bourgeoisie russe, désirait ardemment une guerre avec l'Allemagne à laquelle elle se heurtait partout où elle voulait tendre ses rêts capitalistes.

C'est ce qui explique la caducité de la tentative de saluer dans la révolution russe un présage de paix. Au contraire, pour autant que cela dépende d'eux, les tenants actuels du pouvoir en Russie poursuivront la guerre avec une énergie redoublée et - ils l'espèrent - avec deux fois plus de succès; oui, plus d'un signe donne à croire que la crainte de voir le tsar se décider à signer une paix séparée avec l'Allemagne n'a pas été le moindre ressort de la rapidité de leur intervention. C'est là que réside également l'explication du ralliement d'une partie de l'aristocratie, et notamment de la force armée, à la révolution russe.

Ainsi, cette révolution confirme la formule célèbre de Lassalle : il est impossible de mener la bourgeoisie dans le feu de l'action pour les idéaux de liberté, égalité, fraternité, mais pour défendre ses intérêts capitalistes, elle est encore capable de sortir ses griffes et de montrer les dents. On peut même relativement féliciter la bourgeoisie russe d'avoir su mettre en branle pour ses dignes autels des forces plus importantes que d'aucunes, situées plus à l'Ouest. Mais en fin de compte, la bourgeoisie demeure la bourgeoisie et ne peut faire une révolution sans s'appuyer sur les masses populaires dont la vigueur révolutionnaire a été trempée par la rude école de la misère et de la famine. Il en fut ainsi en 1789 en France, il en fut ainsi en 1848 en France et en Allemagne et il en fut ainsi en 1917 en Russie.

C'est pourquoi on peut appliquer à toute révolution victorieuse la formule du poète romain : le noir souci chevauche en croupe du cavalier qui rentre du combat auréolé de gloire. On sait trop bien comment la bourgeoisie de 1789 et de 1848 s'est débarrassée de ce souci. Au lendemain de la victoire, elle paya les combattants qui avaient remporté cette victoire au prix de leur sang et de leurs muscles de la plus vile ingratitude. Et il n'y a pas la moindre raison de douter que la bourgeoisie russe ne s'en tienne à cette méthode éprouvée. Certes, son programme comporte une série de revendications qui vont assez loin, mais bien entendu dans le domaine politique et non dans le domaine social ; et ce qu'il peut advenir de la convocation d'une assemblée nationale élue au suffrage universel égal et secret, qui aurait à débattre d'une nouvelle constitution de l'Empire, est inscrit dans l'exemple allemand de 1848. C'est exactement le même « succès » qu'avaient remporté les ouvriers berlinois en 1848, mais à peine un an plus tard était établi le suffrage censitaire à trois classes dont nous n'avons pas encore réussi à nous débarrasser.

Les ouvriers russes se laisseront-ils encore berner ? C'est pour les ouvriers allemands la question essentielle et décisive de la révolution russe. Nous n'avons pas peur, au contraire, nous sommes confiants : les expériences douloureuses de leur propre classe les auront assez éduques pour qu'ils ne laissent pas à la bourgeoisie les fruits d'une victoire qu'ils ont eux-mêmes remportée, quelles que soient l'âpreté et la durée des luttes qu'il en coûtera pour s'assurer ces fruits. Alors seulement s'accomplira la prophétie de notre Freiligrath qui, dans la lune de miel actuelle de la révolution russe, ne revêt encore pourtant que l'apparence de l'ironie :


Regardez donc à l'Ouest !
Il reste un peuple au monde
Qui farouche, de sa main
De fer, persiste dans la révolte !
A l'Est, lointain et sauvage,
Avant-poste de la liberté,
Se livre le combat
Dont le flot brûlant,
Fondant toutes les chaînes,
De vous aussi fera des hommes libres !




« Die Rote Fahne », 3 décembre 1918
reproduit d'après la brochure : « Supplément à "La Vérité", 1er février 1959 »


LES MASSES SONT-ELLES « MURES »

Rosa Luxemburg
3 décembre 1918



JEUDI dernier s'est tenu à Berlin, dans l'immeuble du Reichstag, une session du Conseil des Soldats. Cette session a connu un déroulement tempétueux: une clique contre-révolutionnaire, qui s'était constituée le jour précédent autour du sous-lieutenant Walz — M. le sous-lieutenant Walz a reconnu lui-même qu'il avait participé aux préparatifs de la révolution pour pouvoir transmettre des informations au quartier général — est intervenue en bon ordre, avec l'intention de porter un coup mortel à la révolution, à grand renfort de hurlements. Elle n'y a pas réussi. Après de longues scènes de charivari, l'assemblée s'est séparée sur la conclusion d'un compromis presque unanime — peut-être le seul compromettant de toute la session.

II n'y a rien de plus naturel que de voir, en temps de révolution, l'émotion et la surexcitation politiques s'exprimer de façon retentissante : même si les « têtes rouges » ne représentent pas le plus haut produit de l'éducation politique d'un peuple, ils sont encore à cent coudées au-dessus du « vieux et méritant camarade de parti » qui, les paupières mi-closes, entre, le soir du règlement de comptes, dans une bienheureuse somnolence à la lecture du rapport de gestion du secrétaire du parti.

Pour nous, nous n'avons en rien blâmé l'émotion et la passion sans frein des masses ; pas même lorsque, à la première session des conseils d'ouvriers et de soldats, au cirque Busch, cette émotion se tournait tout entière contre nous, lorsque les soldats braquaient leurs fusils sur le camarade Liebknecht; nous combattions ceux dont la sordide démagogie orientait sur une voie fausse la volonté des masses de monter à l'assaut du ciel; nous nous efforcions et nous nous efforçons de donner aux masses une claire conscience de leur situation et de leurs objectifs, mais de leur laisser tout leur enthousiasme et tout leur élan pour les tâches gigantesques qu'elles doivent accomplir. Nous nous en tenons à la formule suivant laquelle on ne peut accomplir de grandes choses sans enthousiasme.

Pour le « Vorwärts », il en va autrement. Là, un écrivaillon, assis quelque part dans un bureau de la rédaction, demande sur le ton d'honnêteté propre à tous les maquignonnages : « La main sur le coeur, croyez-vous qu'une réunion comme celle d'hier est en mesure de décider souverainement des destinées de notre peuple ? »

Après avoir, par cette question de rhétorique, prononcé sa sentence à l'endroit de cette assemblée, le « Vorwärts » ne manque pas de rappeler au souvenir plein de déférence de ses lecteurs ses vénérables remèdes de bonne femme. En premier lieu : la règle et l'ordre.

Lorsque tous les bienfaits de ces enfants bénis du ciel auront été appréciés comme il convient, la deuxième ordonnance sera délivrée : éducation politique et parlementaire.

Nous en avons trop souvent décrit les fruits réjouissants, pour la classe ouvrière, pour vouloir les dépeindre de nouveau aujourd'hui : que l'on regarde seulement les réalisations « révolutionnaires » de ce gouvernement socialiste en trois semaines de révolution, et que l'on contemple les hauts faits de M. Friedrich Ebert, cet homme « politiquement et parlementairement éduqué », dans ses négociations avec Wilson. Avec cela, on en aura assez de l'éducation politique et parlementaire.

Mais le « Vorwärts », lui, n'en a pas assez. Cette unique réunion des conseils de soldats à Berlin, qui ne satisfait pas son goût « politiquement et parlementairement éduqué », lui donne l'occasion de généraliser la question et de conclure : « Lorsque l'on a vécu des événements comme ceux d'hier, on comprend sincèrement quelle ignoble tromperie du peuple constitue le gouvernement, célébré par des insensés, des soviets russes. Nos ouvriers et nos soldats, on peut bien le dire sans aucune présomption nationaliste, sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique. Si le système de la « constitution des conseils » échoue chez nous, c'est la meilleure preuve que, même chez le peuple le plus cultivé et le plus intelligent, ce système ne peut fonctionner, parce qu'il est une impossibilité en soi. » Ainsi donc, « sans présomption nationaliste », deux constatations sont faites :

D'abord, que les travailleurs et les soldats allemands sont incomparablement supérieurs aux Russes en culture générale et en éducation politique.

Ensuite, que le système tout entier est une impossibilité en soi, puisque même la culture et l'intelligence du peuple le plus cultivé et le plus intelligent n'y suffisent pas. Et tout cela conduit enfin à une troisième constatation : « Seule l'Assemblée Nationale Constituante nous sauvera de tout ce tohu-bohu. »

La première constatation est tout à fait exacte : le peuple allemand, en moyenne, a fréquenté plus longtemps l'école, a mieux appris l'écriture et le calcul mental que le peuple russe ; il a, à côté de cela, bénéficié — c'est là l'un des fondements de l'« éducation politique et parlementaire » — plus longtemps que le peuple russe de l'enseignement de la religion et d'un enseignement patriotique de l'histoire, et a ensuite reçu une « éducation politico-parlementaires à l'école de la social-démocratie allemande. Cette maîtresse lui a enseigné: à baptiser guerre défensive contre une « ignominieuse attaque par surprise » la guerre mondiale de brigandage éhonté, « nos foyers » les coffres-forts menacés des capitalistes, « notre juste cause » le rapt de la Belgique et du Nord de la France, et combat pour « l'ordre et la règle » l'assassinat de nos frères prolétaires en Finlande, en Ukraine, en Livonie, en Crimée.

Tout le sens de cette révolution, c'est que les masses, en se soulevant, se sont cabrées sauvagement contre les produits de « l'éducation parlementaire et politique » de l'école comme des maîtres d'école, et déjà le « Vorwärts » est à l'oeuvre pour les ramener à l'école avec « l'Assemblée Nationale Constituante ».

Assurément, ils s'y retrouveraient tous, les Messieurs « politiquement et parlementairement éduqués », les Westarp et les Erzberger, les Stresemann et les Groeber, les Payer et les Haussmann, tous les héritiers de cet art élaboré par la bourgeoisie pendant des siècles, l'art de tromper le peuple. Et avec eux viendraient les Scheidemann et les Ebert, David et Lensch, qui ont appris en épiant les premiers comment ils se raclent la gorge et comment ils crachent. Ils se rassembleraient tous ensemble de nouveau, et continueraient d'exercer leur métier qui consiste à tromper le peuple, ce métier qu'ils ont en dernier lieu exercé avec une effroyable virtuosité pendant quatre années de guerre, et qui a pris fin sur les champs de bataille sanglants de France, et avec les premières actions de masse des ouvriers et des soldats allemands.

En portant ce coup, le « Vorwärts » se place dignement aux côtés de son maître, M. Friedrich Ebert. Celui-ci a tenté de tuer physiquement la révolution. par la faim, la main dans la main avec M. Wilson, le « Vorwàrts » essaie de l'assassiner en esprit en dressant de nouveau, devant les yeux des masses, cetableau d'airain que la bourgeoisie et chaque classe dominante ont opposé depuis des millénaires aux opprimés, et sur lequel il est écrit : « Vous n'êtes pas mûrs ; vous ne pourrez jamais le devenir, c'est une " impossibilité en soi " ; il vous faut des chefs ; nous sommes ces chefs. »

Ils en sont arrivés maintenant avec bonheur à la philosophie de l'état des réactionnaires de tous les temps et de tous les pays, et ce spectacle n'en devient pas plus agréable lorsque l'on voit le même « Vorwärts », juste 12 heures après avoir expliqué « philosophiquement » dons son article leader l'arriération spirituelle des masses pour, semble-t-il, une éternité, en appeler, dans une polémique démagogique contre un membre de l'Exécutif des conseils de Berlin, à la pudeur, à l'honneur et à la conscience, parce que celui-ci aurait dit que « les masses ne sont pas encore mûres », et lorsque l'on voit, encore un jour plus tard, le même « Vorwärts » décerner à ce même conseil des soldats un brevet de maturité, parce que celui-ci a adopté une décision qui lui convient. L'impudence, celle du « Vorwärts », n'est pas améliorée par l'hypocrisie.

Aucun prolétariat du monde, pas même le prolétariat allemand, ne peut effacer du jour au lendemain, d'un soubresaut, les traces d'un asservissement millénaire, les traces de ces chaînes que Messieurs Scheidemann et consorts lui ont assujetties. Pas plus que la constitution politique du prolétariat, sa constitution spirituelle n'atteint son niveau le plus élevé au premier jour de la révolution. C'est seulement au travers des combats de la révolution que le prolétariat accédera à une pleine maturité, dans tous les sens du terme.

Le commencement de la révolution fut le signe que ce processus de maturation commençait. Il se poursuivra rapidement, et le « Vorwärts » dispose d'un bon étalon auquel il pourra mesurer l'accession du prolétariat à la pleine maturité. Le jour où ses rédacteurs s'envoleront de leurs sièges, et avec eux Messieurs Scheidemann, Ebert, David et consorts, pour rejoindre le Hohenzollern ou Ludendorff là où ils sont, ce jour-là, la pleine maturité sera acquise.

« Die Rote Fahne », 3 décembre 1918





Le texte qu'on va lire a été publié pour la première fois dans le journal spartakiste Die rote Fahne, en date du 14 décembre 1918. Rosa Luxemburg l'avait rédigé à un moment où les spartakistes faisaient encore partie du parti social-démocrate indépendant alors qu'ils affirmaient cependant leurs propres conceptions, en désaccord avec celles des indépendants sur beaucoup de points. Le maintien des spartakistes au sein du parti social-démocrate indépendant, étant données ces divergences de vue, n'était plus possible.
Ce programme sera présenté au Congrès de fondation du Parti communiste allemand qui se réunit dans les derniers jours de décembre 1918 à Berlin et adopté le 31 décembre par le Congrès unanime, qui lui avait simplement fait subir quelques retouches de détail.




Que Veut la Ligue Spartakiste ?


R. Luxemburg

Programme du Parti Communiste Allemand

1

Le 9 novembre, en Allemagne, les ouvriers et soldats ont mis en pièces l'ancien régime. Sur les champs de bataille de France s'était dissipée l'illusion sanglante que le sabre prussien régnait en maître sur le monde. La bande de criminels qui avait allumé l'incendie mondial et précipité l'Allemagne dans une mer de sang était arrivée au bout de son latin. Trompé pendant quatre ans le peuple qui, au service de ce Moloch, avait oublié les devoirs qu'impose la civilisation, le sentiment de l'honneur et l'humanité, qui s'était laissé utilisé pour n'importe quelle infamie, ce peuple se réveillait de son sommeil de quatre années -- et devant lui béait un gouffre.

Le 9 novembre, le prolétariat allemand s'est dressé pour se débarrasser du joug honteux qui l'accablait. Les Hohenzollern furent chassés, des conseils d'ouvriers et de soldats, élus.

Mais les Hohenzollern n'ont jamais été que les gérants de la bourgeoisie impérialiste et des Junkers. La bourgeoisie et sa domination de classe, tel est le véritable responsable de la guerre mondiale en Allemagne aussi bien qu'en France, en Russie comme en Angleterre, en Europe comme en Amérique. Ce sont les capitalistes de tous les pays qui ont donné le signal du massacre des peuples. Le capital international est ce Baal insatiable dans la gueule sanglante duquel ont été jetés des millions et des millions de victimes humaines.

La guerre mondiale a placé la société devant l'alternative suivante : ou bien maintien du capitalisme, avec de nouvelles guerres et un rapide effondrement dans le chaos et l'anarchie ou bien abolition de l'exploitation capitaliste.

Avec la fin de la guerre mondiale, la bourgeoisie et sa domination de classe ont perdu tout droit à l'existence. La bourgeoisie n'est plus en mesure de tirer la société du terrible chaos économique que l'orgie impérialiste a laissé après elle.

Dans des proportions énormes, des moyens de production ont été anéantis ; des millions d'ouvriers, les meilleures cohortes et les plus actives de la classe ouvrière, ont été massacrés. Lorsque ceux qui sont restés en vie rentrent dans leurs foyers, ils voient devant eux le visage grimaçant du chômage, de la famine et des maladies qui menacent d'anéantir jusqu'à la racine la force populaire. Le fardeau énorme des dettes de guerre rend inéluctable la banqueroute financière de l'Etat.

Pour échapper à cette confusion sanglante, pour ne pas choir dans cet abîme béant, il n'existe d'autre recours, d'autre issue, d'autre salut que le socialisme. Seule la révolution mondiale du prolétariat peut mettre de l'ordre dans ce chaos, donner à tous du travail et du pain, mettre un terme au déchirement réciproque des peuples, apporter à l'humanité écorchée la paix, la liberté et une civilisation véritable ; A bas le salariat ! Tel est le mot, d'ordre de l'heure : au travail salarié et à la domination de classe doit se substituer le travail coopérateur, les moyens de travail ne doivent plus être le monopole d'une classe, mais devenir le bien commun de tous. Plus d'exploiteurs ni d'exploités ! Réglementation de la production et répartition des produits dans l'intérêt de tous ; suppression à la fois du mode de production actuel, de l'exploitation et du pillage et aussi du commerce actuel qui n'est qu'escroquerie.

A la place des patrons et de leurs esclaves salariés, des travailleurs coopérateurs libres. Le travail cesse d'être un tourment pour quiconque, parce qu'il est le devoir de tous ! Une existence digne et humaine pour quiconque remplit ses obligations envers la société. Dès lors la faim n'est plus la malédiction qui pèse sur le travail, mais la sanction de l'oisiveté.

C'est seulement dans une telle société que sont extirpées les racines de la haine chauvine et de l'asservissement des peuples. C'est alors seulement que la terre ne sera plus souillée par l'holocauste d'être humains, c'est alors seulement qu'on pourra dire : cette guerre a été la dernière !

A l'heure présente le socialisme est l'ultime planche de salut de l'humanité. Au-dessus des remparts croulants de la société capitalistes on voit briller en lettres de feu, le dilemme prophétique du Manifeste du Parti communiste :

Socialisme ou retombée dans la barbarie !

2

La réalisation du régime socialiste est la tâche la plus grandiose qui ait jamais incombé dans l'histoire du monde à une classe et à une révolution. Cette tâche requiert une transformation totale de l'Etat et un bouleversement complet des fondements économiques et sociaux de la société.

Cette transformation, ce bouleversement ne sauraient être décrétés par quelque autorité, commission ou Parlement : seules les masses peuvent les entreprendre et les réaliser.

Dans toutes les révolutions antérieures, c'était une toute petite minorité de la population qui menait la lutte, en fixait les objectifs et l'orientation, n'utilisant la masse que comme un instrument pour faire triompher ses propres intérêts, les intérêts de la minorité. La révolution socialiste est la première qui ne puisse triompher que dans l'intérêt de la grande majorité et grâce à la grande majorité des travailleurs.

La masse du prolétariat est appelée non seulement à fixer consciemment l'objectif et l'orientation de la révolution, mais elle doit nécessairement faire entrer elle-même dans la vie, pas à pas, par son activité propre, le socialisme.

L'essence de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse cesse d'être une masse que l'on gouverne, pour vivre elle-même la vie politique et économique dans sa totalité et pour l'orienter par une détermination consciente et libre.

Aussi du sommet de l'Etat à la plus petite commune, la masse prolétarienne doit-elle substituer aux organes de la domination bourgeoise dont elle a hérité : Bundesrat (Conseil fédéral), parlements, conseils municipaux, ses propres organes de classe : les conseils d'ouvriers et de soldats. Il lui faut occuper tous les postes, contrôler toutes les fonctions, mesurer tous les besoins de l'Etat à l'aune de ses propres intérêts de classe et à l'aune des tâches socialistes. Et ce n'est que par une osmose permanente, vivante, entre les masses populaires et leurs organismes, les conseils d'ouvriers et de soldats, que pourra être insufflé à l'Etat un esprit socialiste.

A son tour, la révolution économique ne peut s'accomplir que sous la forme d'un procès dont la masse prolétarienne sera l'agent. S'agissant de la socialisation, les décrets pris par les autorités révolutionnaires suprêmes ne sont que phrases vides, si l'on en reste là. Seule la classe ouvrière peut, par son action, leur donner vie. Dans une lutte tenace contre le capital, dans un corps à corps livré dans chaque entreprise, grâce à la pression directe des masses, aux grèves, grâce à la mise sur pieds de leurs organismes représentatifs permanents, les ouvriers peuvent s'assurer le contrôle et en fin de compte la direction effective de la production.

Les masses de prolétaires doivent apprendre à n'être plus ces machines inertes que le capitaliste installe tout au long du procès de production, mais à devenir des hommes qui, par leurs pensées, leurs activités libres, guident ce procès. Ils doivent acquérir le sentiment des responsabilités propre à des membres agissants de la communauté, unique propriétaire de la totalité de la richesse sociale. Il leur faut faire preuve de zèle, sans le fouet du patron ; développer la productivité, sans garde-chiourme capitaliste ; faire preuve de discipline, sans que pèse sur eux le moindre joug, et d'ordre, sans maître pour les commander. L'idéalisme le plus élevé dans l'intérêt de la communauté, l'autodiscipline la plus stricte, un sens civique véritable constituent le fondement moral de la société socialiste [1], tout comme la passivité, l'égoïsme et la corruption constituent le fondement moral de la société capitaliste.

Toutes ces vertus civiques socialistes, ainsi que les connaissances et les capacités nécessaires à la direction des entreprises socialistes, la classe ouvrière ne saurait les acquérir que par son activité propre, en faisant elle-même sa propre expérience.

La socialisation de la société ne saurait être réalisée dans toute son ampleur que par une lutte opiniâtre, infatigable de la masse des ouvriers sur tous les points où le travail affronte le capital, où le peuple et la bourgeoisie, avec sa domination de classe, se regardent les yeux dans les yeux. La libération de la classe ouvrière doit être nécessairement l'œuvre de la classe ouvrière elle-même.

3

Dans les révolutions bourgeoises, l'effusion de sang, la terreur, le crime politique étaient des armes indispensables entre les mains des classes montantes. La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité.

Mais la révolution prolétarienne sonne en même temps le glas de toute servitude et de toute oppression ; voilà pourquoi se dressent contre elle dans une lutte à mort, comme un seul homme, tous les capitalistes, les Junkers, les petits-bourgeois, les officiers, bref tous les profiteurs ou les parasites de l'exploitation et de la domination de classe.

C'est pure folie que de s'imaginer que les capitalistes pourraient se plier de bon gré au verdict socialiste d'un Parlement, d'une Assemblée nationale, qu'ils renonceraient tranquillement à la propriété, au profit, aux privilèges de l'exploitation. Toutes les classes dominantes ont lutté jusqu'au bout pour leurs privilèges, avec l'énergie la plus tenace. Les patriciens de Rome tout comme les barons féodaux du moyen âge, les gentlemen anglais, tout comme les marchands d'esclaves américains, les boyards de Valachie, tout comme les soyeux lyonnais -- tous ont versé des torrents de sang, ont marché sur des cadavres, au milieu des incendies et des crimes, ils ont déchaîné la guerre civile et trahi leur pays, pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges.

Dernier rejeton de la caste des exploiteurs, la classe capitaliste impérialiste surpasse en brutalité, en cynisme, la bassesse de toutes celles qui l'ont précédée. Elle défendra ce qu'elle a de plus sacré : le profit et le privilège de l'exploitation avec ses dents et ses ongles. Elle emploiera les méthodes sadiques dont elle a fait montre dans toute sa politique coloniale et au cours de la dernière guerre. Contre le prolétariat elle mettra en mouvement le ciel et l'enfer ; elle mobilisera la paysannerie contre les villes, excitera des couches ouvrières rétrogrades contre l'avant-garde socialiste, elle se servira d'officiers pour organiser des massacres [2], tentera de paralyser toute mesure socialiste par les mille moyens de résistance passive, elle suscitera contre la révolution vingt Vendées, elle appellera à son secours l'ennemi de l'extérieur, les Clemenceau, les Lloyd George et les Wilson avec leurs armes, préférant transformer l'Allemagne en un tas de décombres fumants plutôt que de renoncer de plein gré à l'esclavage du salariat.

Toutes ces résistances, il faudra les briser pas à pas d'une main de fer en faisant preuve d'une énergie sans défaillance [3]. A la violence de la contre-révolution bourgeoise, il faut opposer le pouvoir révolutionnaire du prolétariat, aux attentats, aux intrigues ourdies par la bourgeoisie, la lucidité inébranlable, la vigilance et l'activité jamais en défaut de la masse prolétarienne. Aux menaces de la contre-révolution, l'armement du peuple et le désarmement des classes dominantes. Aux manœuvres d'obstruction parlementaire de la bourgeoisie, l'organisation inventive et active de la masse des ouvriers et des soldats. A l'omniprésence et aux mille moyens dont dispose la société bourgeoise, il faudra opposer le pouvoir de la classe ouvrière décuplé par l'union et la concentration. Seul le front uni de l'ensemble du prolétariat allemand, rassemblant le prolétariat du Sud de l'Allemagne et celui du Nord de l'Allemagne, le prolétariat urbain et le prolétariat agricole, seul le front des ouvriers et des soldats, les contacts idéologiques vivants entre la révolution allemande et l'Internationale, l'élargissement de la révolution allemande aux dimensions de la révolution mondiale du prolétariat, permettront de créer le soubassement de granit sur lequel on construira 1'édifice de l'avenir.

La lutte pour le socialisme est la guerre civile la plus fantastique que l'histoire du monde ait jamais connue, et la révolution prolétarienne doit se doter des moyens nécessaires, elle doit apprendre à les utiliser pour lutter et vaincre.

Doter de la sorte la masse compacte de la population laborieuse de la totalité du pouvoir politique pour qu'elle accomplisse les tâches révolutionnaires, c'est ce qu'on appelle la dictature du prolétariat : la démocratie véritable. Il n'y a pas démocratie, lorsque l'esclave salarié siège à côté du capitaliste, le prolétaire agricole à côté du Junker dans une égalité fallacieuse pour débattre de concert, parlementairement, de leurs problèmes vitaux. Mais lorsque la masse des millions de prolétaires empoigne de ses mains calleuses la totalité du pouvoir d'Etat, tel le dieu Thor brandissant son marteau, pour l'abattre sur la tête des classes dominantes, alors seulement existe une démocratie qui ne soit pas une duperie.



Pour permettre au prolétariat d'accomplir ses tâches la Ligue spartakiste exige :

Mesures immédiates pour assurer le triomphe de la révolution

1. Désarmement de toute la police, de tous les officiers ainsi que des soldats d'origine non prolétarienne, désarmement de tous ceux qui font partie des classes dominantes.

2. Réquisition de tous les stocks d'armes et de munitions ainsi que des usines d'armement par les soins des conseils d'ouvriers et de soldats.

3. Armement de l'ensemble du prolétariat masculin adulte qui constituera une milice ouvrière. Constitution d une garde rouge composée de prolétaires qui sera le noyau actif de la milice et aura pour mission de protéger en permanence la révolution contre les attentats et les intrigues contre-révolutionnaires.

4. Suppression du pouvoir de commandement des officiers et des sous-officiers ; substitution d'une discipline librement consentie par les soldats à l'obéissance passive à la prussienne. Election de tous les supérieurs par les hommes de troupe avec droit permanent de les révoquer, abolition de la juridiction militaire.

5. Eviction des officiers et des capitulards de tous les conseils de soldats.

6. Remplacement de tous les organes politiques et de toutes les autorités de l'ancien régime par des hommes de confiance délégués par les conseils d'ouvriers et de soldats.

7. Mise en place d'un tribunal révolutionnaire devant lequel comparaîtront les principaux responsables de la guerre et de sa prolongation : les Hohenzollern, Ludendorff, Hindenburg, Tirpitz et leurs complices, ainsi que tous les conjurés de la contre-révolution.

8. Réquisition immédiate de tous les stocks de vivres en vue d'assurer le ravitaillement de la population.

Mesures politiques et sociales

1. Abolition de tous les Etats particuliers : création d'une République allemande socialiste unifiée.

2. Elimination de tous les parlements et de tous les conseils municipaux, leurs fonctions étant dévolues aux conseils d'ouvriers et de soldats et aux comités que ceux ci désigneraient.

3. Election de conseils d'ouvriers dans toute l'Allemagne par les soins de la classe ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la campagne, par entreprise ; élection de conseils de soldats par les hommes de troupe à l'exclusion des officiers et des capitulards ; les ouvriers et les soldats ont le droit à tout instant de révoquer leurs représentants.

4. Election de délégués des conseils d'ouvriers et de soldats dans tout le Reich en vue de constituer le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats qui élira à son tour un Comité exécutif ; celui-ci sera l'organisme suprême du pouvoir législatif et exécutif.

5. Le Conseil central se réunira au minimum une fois tous les trois mois avec chaque fois réélection des délégués. Le Conseil aura pour mission d'exercer un contrôle permanent sur l'activité du Comité exécutif et d'établir un contact vivant entre la masse des conseils d'ouvriers et de soldats de tout le Reich, et l'organisme gouvernemental suprême qui les représente. Les conseils d'ouvriers et de soldats locaux ont le droit à tout instant de révoquer et de remplacer leurs délégués au Conseil central au cas où ceux-ci n'agiraient pas conformément au mandat qui leur a été donné. Le Comité exécutif a le droit de nommer les commissaires du peuple, ainsi que les autorités centrales du Reich et les fonctionnaires ; il peut également les révoquer.

6. Suppression de toutes les différences de caste, de tous les ordres et de tous les titres ; hommes et femmes ont même droits et la même position sociale.

7. Mesures sociales importantes : réduction du temps de travail pour lutter contre le chômage et pour tenir compte de la faiblesse physique de la classe ouvrière, conséquence de la guerre mondiale ; fixation de la journée de travail à six heures au maximum.

8. Le système de ravitaillement, de logement, les services de santé et l'éducation nationale seront réorganisés de fond en comble dans le sens et dans l'esprit de la révolution prolétarienne.

Mesures économique immédiates

1. Confiscation de tous les biens dynastiques et de tous les revenus dynastiques au profit de la communauté.

2. Annulation des dettes de l'Etat et de toutes autres dettes publiques, ainsi que de tous les emprunts de guerre à l'exclusion des souscriptions au-dessous d'un certain taux, qui sera fixé par le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats.

3. Expropriation de toutes exploitations agricoles grandes et moyennes, constitution de coopératives agricoles socialistes dépendant d'une direction centrale à l'échelle du Reich ; les petites exploitations paysannes demeureront la propriété de leurs détenteurs actuels jusqu'à ce que ceux-ci adhèrent librement aux coopératives socialistes.

4. La République des Conseils procédera à l'expropriation de toutes les banques, mines, usines sidérurgiques ainsi que de toutes les grandes entreprises industrielles et commerciales.

5. Confiscation de toutes les fortunes au-dessus d'un niveau qui sera fixé par le Conseil central.

6. Prise en main de l'ensemble des transports publics par la République des Conseils.

7. Elections dans toutes les usines de conseils d'entreprise qui, en accord avec les conseils ouvriers, auront à régler toutes les affaires intérieures de l'entreprise, les conditions de travail, à contrôler la production, et, finalement, à prendre en main la direction de l'usine.

8. Mise en place d'une Commission centrale de grève qui, en collaboration permanente avec les conseils d'entreprise, aura pour tâche de coordonner le mouvement de grève qui s'amorce dans l'ensemble du Reich et d'en assurer l'orientation socialiste en lui garantissant l'appui sans défaillance du pouvoir politique des conseils d'ouvriers et de soldats.

Tâches internationales

* Rétablissement immédiat des relations avec les partis frères des pays étrangers afin de donner à la révolution socialiste une base internationale et d'établir et de garantir la paix par la fraternisation internationale et le soulèvement révolutionnaire du prolétariat du monde entier.

Voilà ce que veut la Ligue spartakiste !

Et parce que Spartacus veut cela, parce qu'il est celui qui exhorte les révolutionnaires et les pousse à agir, parce qu'il est la conscience socialiste de la révolution, il est haï, calomnié, persécuté par tous les ennemis secrets ou avérés de la révolution et du prolétariat.

Clouez Spartacus sur la croix ! crient les capitalistes tremblant pour leurs coffres-forts.

Clouez-le sur la croix ! crient les petits-bourgeois, les officiers, les antisémites, les laquais de la presse bourgeoise qui tremblent pour les bifteaks que leur vaut la domination de classe de la bourgeoisie.

Clouez-le sur la croix ! s'écrient les Scheidemann qui, tel Judas Iscariote, ont vendu les ouvriers à la bourgeoisie et qui tremblent pour les petits profits de la domination politique.

Clouez-le sur la croix ! répètent encore, comme un écho, des couches de la classe ouvrière qu'on trompe et qu'on abuse, des soldats qui ne savent pas qu'ils s'en prennent à leur propre chair et à leur propre sang quand ils s'en prennent à la Ligue spartakiste.

Dans ces cris de haine, dans ces calomnies, se mêlent les voix de tous les éléments contre-révolutionnaires, hostiles au peuple et au socialisme, de tous les éléments troubles, suspects, et que le grand jour effraie. Et cette haine confirme que Spartacus est le cœur de la révolution et que l'avenir lui appartient.

La Ligue spartakiste n'est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers.

La Ligue spartakiste n'est que la fraction la plus consciente du prolétariat qui indique à chaque pas aux larges masses de la classe ouvrière leurs tâches historiques, qui, à chaque étape particulière de la révolution, représente le but final socialiste et qui, dans toutes les questions nationales, défend les intérêts de la révolution prolétarienne mondiale.

La Ligue spartakiste refuse de partager le pouvoir avec les Scheidemann, les Ebert, avec ces hommes de main de la bourgeoisie parce qu'elle considère que collaborer avec eux, c'est trahir les principes fondamentaux du socialisme, renforcer la contre-révolution et paralyser la révolution.

La Ligue spartakiste refusera également de prendre le pouvoir uniquement parce que les Scheidemann-Ebert se seraient usés au pouvoir et que les indépendants auraient abouti à une impasse en collaborant avec eux.

La Ligue spartakiste ne prendra jamais le pouvoir que par la volonté claire et sans équivoque de la grande majorité des masses prolétariennes dans l'ensemble de l'Allemagne. Elle ne le prendra que si ces masses approuvent consciemment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue spartakiste.

La révolution prolétarienne ne peut accéder à une totale lucidité et maturité qu'en gravissant pas à pas, par degrés, l'amer Golgotha de ses propres expériences, en passant par bien des défaites et des victoires.

La victoire de la Ligue spartakiste ne se situe pas au début mais à la fin de la révolution : elle s'identifie à la victoire des millions d'hommes qui constituent la masse du prolétariat socialiste.

Debout prolétaires ! Au combat ! Il s'agit de conquérir tout un monde et de se battre contre tout un monde. Dans cette ultime lutte de classes de l'histoire mondiale où il y va des objectifs les plus nobles de l'humanité, nous lançons à nos ennemis ces mots : sur leur face, nos poings, notre genou sur leur poitrine !

La Ligue spartakiste.


Notes

[1]La fin des Dialogues d'exilés, de Bertolt Brecht, rappelle ces lignes.

[2]On notera au passage le caractère prophétique de ces paroles, Rosa Luxemburg devait quelques semaines plus tard être la victime de soldats et d'officiers.

[3]Ceci restreint la portée du premier paragraphe de ce chapitre.