Le
texte qu'on va lire a été publié pour la première
fois dans le journal spartakiste Die rote Fahne, en date du 14 décembre
1918. Rosa Luxemburg l'avait rédigé à un moment où
les spartakistes faisaient encore partie du parti social-démocrate indépendant
alors qu'ils affirmaient cependant leurs propres conceptions, en désaccord
avec celles des indépendants sur beaucoup de points. Le maintien des spartakistes
au sein du parti social-démocrate indépendant, étant données
ces divergences de vue, n'était plus possible.
Ce programme sera présenté
au Congrès de fondation du Parti communiste allemand qui se réunit
dans les derniers jours de décembre 1918 à Berlin et adopté
le 31 décembre par le Congrès unanime, qui lui avait simplement
fait subir quelques retouches de détail.
Que
Veut la Ligue Spartakiste ?
R. Luxemburg
Programme
du Parti Communiste Allemand
1
Le
9 novembre, en Allemagne, les ouvriers et soldats ont mis en pièces l'ancien
régime. Sur les champs de bataille de France s'était dissipée
l'illusion sanglante que le sabre prussien régnait en maître sur
le monde. La bande de criminels qui avait allumé l'incendie mondial et
précipité l'Allemagne dans une mer de sang était arrivée
au bout de son latin. Trompé pendant quatre ans le peuple qui, au service
de ce Moloch, avait oublié les devoirs qu'impose la civilisation, le sentiment
de l'honneur et l'humanité, qui s'était laissé utilisé
pour n'importe quelle infamie, ce peuple se réveillait de son sommeil de
quatre années -- et devant lui béait un gouffre.
Le
9 novembre, le prolétariat allemand s'est dressé pour se débarrasser
du joug honteux qui l'accablait. Les Hohenzollern furent chassés, des conseils
d'ouvriers et de soldats, élus.
Mais
les Hohenzollern n'ont jamais été que les gérants de la bourgeoisie
impérialiste et des Junkers. La bourgeoisie et sa domination de classe,
tel est le véritable responsable de la guerre mondiale en Allemagne aussi
bien qu'en France, en Russie comme en Angleterre, en Europe comme en Amérique.
Ce sont les capitalistes de tous les pays qui ont donné le signal du massacre
des peuples. Le capital international est ce Baal insatiable dans la gueule sanglante
duquel ont été jetés des millions et des millions de victimes
humaines.
La
guerre mondiale a placé la société devant l'alternative suivante
: ou bien maintien du capitalisme, avec de nouvelles guerres et un rapide effondrement
dans le chaos et l'anarchie ou bien abolition de l'exploitation capitaliste.
Avec
la fin de la guerre mondiale, la bourgeoisie et sa domination de classe ont perdu
tout droit à l'existence. La bourgeoisie n'est plus en mesure de tirer
la société du terrible chaos économique que l'orgie impérialiste
a laissé après elle.
Dans
des proportions énormes, des moyens de production ont été
anéantis ; des millions d'ouvriers, les meilleures cohortes et les plus
actives de la classe ouvrière, ont été massacrés.
Lorsque ceux qui sont restés en vie rentrent dans leurs foyers, ils voient
devant eux le visage grimaçant du chômage, de la famine et des maladies
qui menacent d'anéantir jusqu'à la racine la force populaire. Le
fardeau énorme des dettes de guerre rend inéluctable la banqueroute
financière de l'Etat.
Pour
échapper à cette confusion sanglante, pour ne pas choir dans cet
abîme béant, il n'existe d'autre recours, d'autre issue, d'autre
salut que le socialisme. Seule la révolution mondiale du prolétariat
peut mettre de l'ordre dans ce chaos, donner à tous du travail et du pain,
mettre un terme au déchirement réciproque des peuples, apporter
à l'humanité écorchée la paix, la liberté et
une civilisation véritable ; A bas le salariat ! Tel est le mot, d'ordre
de l'heure : au travail salarié et à la domination de classe doit
se substituer le travail coopérateur, les moyens de travail ne doivent
plus être le monopole d'une classe, mais devenir le bien commun de tous.
Plus d'exploiteurs ni d'exploités ! Réglementation de la production
et répartition des produits dans l'intérêt de tous ; suppression
à la fois du mode de production actuel, de l'exploitation et du pillage
et aussi du commerce actuel qui n'est qu'escroquerie.
A
la place des patrons et de leurs esclaves salariés, des travailleurs coopérateurs
libres. Le travail cesse d'être un tourment pour quiconque, parce qu'il
est le devoir de tous ! Une existence digne et humaine pour quiconque remplit
ses obligations envers la société. Dès lors la faim n'est
plus la malédiction qui pèse sur le travail, mais la sanction de
l'oisiveté.
C'est
seulement dans une telle société que sont extirpées les racines
de la haine chauvine et de l'asservissement des peuples. C'est alors seulement
que la terre ne sera plus souillée par l'holocauste d'être humains,
c'est alors seulement qu'on pourra dire : cette guerre a été la
dernière !
A
l'heure présente le socialisme est l'ultime planche de salut de l'humanité.
Au-dessus des remparts croulants de la société capitalistes on voit
briller en lettres de feu, le dilemme prophétique du Manifeste du Parti
communiste :
Socialisme
ou retombée dans la barbarie !
2
La
réalisation du régime socialiste est la tâche la plus grandiose
qui ait jamais incombé dans l'histoire du monde à une classe et
à une révolution. Cette tâche requiert une transformation
totale de l'Etat et un bouleversement complet des fondements économiques
et sociaux de la société.
Cette
transformation, ce bouleversement ne sauraient être décrétés
par quelque autorité, commission ou Parlement : seules les masses peuvent
les entreprendre et les réaliser.
Dans
toutes les révolutions antérieures, c'était une toute petite
minorité de la population qui menait la lutte, en fixait les objectifs
et l'orientation, n'utilisant la masse que comme un instrument pour faire triompher
ses propres intérêts, les intérêts de la minorité.
La révolution socialiste est la première qui ne puisse triompher
que dans l'intérêt de la grande majorité et grâce à
la grande majorité des travailleurs.
La
masse du prolétariat est appelée non seulement à fixer consciemment
l'objectif et l'orientation de la révolution, mais elle doit nécessairement
faire entrer elle-même dans la vie, pas à pas, par son activité
propre, le socialisme.
L'essence
de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse
cesse d'être une masse que l'on gouverne, pour vivre elle-même la
vie politique et économique dans sa totalité et pour l'orienter
par une détermination consciente et libre.
Aussi
du sommet de l'Etat à la plus petite commune, la masse prolétarienne
doit-elle substituer aux organes de la domination bourgeoise dont elle a hérité
: Bundesrat (Conseil fédéral), parlements, conseils municipaux,
ses propres organes de classe : les conseils d'ouvriers et de soldats. Il lui
faut occuper tous les postes, contrôler toutes les fonctions, mesurer tous
les besoins de l'Etat à l'aune de ses propres intérêts de
classe et à l'aune des tâches socialistes. Et ce n'est que par une
osmose permanente, vivante, entre les masses populaires et leurs organismes, les
conseils d'ouvriers et de soldats, que pourra être insufflé à
l'Etat un esprit socialiste.
A
son tour, la révolution économique ne peut s'accomplir que sous
la forme d'un procès dont la masse prolétarienne sera l'agent. S'agissant
de la socialisation, les décrets pris par les autorités révolutionnaires
suprêmes ne sont que phrases vides, si l'on en reste là. Seule la
classe ouvrière peut, par son action, leur donner vie. Dans une lutte tenace
contre le capital, dans un corps à corps livré dans chaque entreprise,
grâce à la pression directe des masses, aux grèves, grâce
à la mise sur pieds de leurs organismes représentatifs permanents,
les ouvriers peuvent s'assurer le contrôle et en fin de compte la direction
effective de la production.
Les
masses de prolétaires doivent apprendre à n'être plus ces
machines inertes que le capitaliste installe tout au long du procès de
production, mais à devenir des hommes qui, par leurs pensées, leurs
activités libres, guident ce procès. Ils doivent acquérir
le sentiment des responsabilités propre à des membres agissants
de la communauté, unique propriétaire de la totalité de la
richesse sociale. Il leur faut faire preuve de zèle, sans le fouet du patron
; développer la productivité, sans garde-chiourme capitaliste ;
faire preuve de discipline, sans que pèse sur eux le moindre joug, et d'ordre,
sans maître pour les commander. L'idéalisme le plus élevé
dans l'intérêt de la communauté, l'autodiscipline la plus
stricte, un sens civique véritable constituent le fondement moral de la
société socialiste [1], tout comme la passivité, l'égoïsme
et la corruption constituent le fondement moral de la société capitaliste.
Toutes
ces vertus civiques socialistes, ainsi que les connaissances et les capacités
nécessaires à la direction des entreprises socialistes, la classe
ouvrière ne saurait les acquérir que par son activité propre,
en faisant elle-même sa propre expérience.
La
socialisation de la société ne saurait être réalisée
dans toute son ampleur que par une lutte opiniâtre, infatigable de la masse
des ouvriers sur tous les points où le travail affronte le capital, où
le peuple et la bourgeoisie, avec sa domination de classe, se regardent les yeux
dans les yeux. La libération de la classe ouvrière doit être
nécessairement l'uvre de la classe ouvrière elle-même.
3
Dans
les révolutions bourgeoises, l'effusion de sang, la terreur, le crime politique
étaient des armes indispensables entre les mains des classes montantes.
La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser
ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir
à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des
institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions
naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante.
Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité
pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la
grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à
remplir leur mission historique et à faire de la nécessité
historique une réalité.
Mais
la révolution prolétarienne sonne en même temps le glas de
toute servitude et de toute oppression ; voilà pourquoi se dressent contre
elle dans une lutte à mort, comme un seul homme, tous les capitalistes,
les Junkers, les petits-bourgeois, les officiers, bref tous les profiteurs ou
les parasites de l'exploitation et de la domination de classe.
C'est
pure folie que de s'imaginer que les capitalistes pourraient se plier de bon gré
au verdict socialiste d'un Parlement, d'une Assemblée nationale, qu'ils
renonceraient tranquillement à la propriété, au profit, aux
privilèges de l'exploitation. Toutes les classes dominantes ont lutté
jusqu'au bout pour leurs privilèges, avec l'énergie la plus tenace.
Les patriciens de Rome tout comme les barons féodaux du moyen âge,
les gentlemen anglais, tout comme les marchands d'esclaves américains,
les boyards de Valachie, tout comme les soyeux lyonnais -- tous ont versé
des torrents de sang, ont marché sur des cadavres, au milieu des incendies
et des crimes, ils ont déchaîné la guerre civile et trahi
leur pays, pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges.
Dernier
rejeton de la caste des exploiteurs, la classe capitaliste impérialiste
surpasse en brutalité, en cynisme, la bassesse de toutes celles qui l'ont
précédée. Elle défendra ce qu'elle a de plus sacré
: le profit et le privilège de l'exploitation avec ses dents et ses ongles.
Elle emploiera les méthodes sadiques dont elle a fait montre dans toute
sa politique coloniale et au cours de la dernière guerre. Contre le prolétariat
elle mettra en mouvement le ciel et l'enfer ; elle mobilisera la paysannerie contre
les villes, excitera des couches ouvrières rétrogrades contre l'avant-garde
socialiste, elle se servira d'officiers pour organiser des massacres [2], tentera
de paralyser toute mesure socialiste par les mille moyens de résistance
passive, elle suscitera contre la révolution vingt Vendées, elle
appellera à son secours l'ennemi de l'extérieur, les Clemenceau,
les Lloyd George et les Wilson avec leurs armes, préférant transformer
l'Allemagne en un tas de décombres fumants plutôt que de renoncer
de plein gré à l'esclavage du salariat.
Toutes
ces résistances, il faudra les briser pas à pas d'une main de fer
en faisant preuve d'une énergie sans défaillance [3]. A la violence
de la contre-révolution bourgeoise, il faut opposer le pouvoir révolutionnaire
du prolétariat, aux attentats, aux intrigues ourdies par la bourgeoisie,
la lucidité inébranlable, la vigilance et l'activité jamais
en défaut de la masse prolétarienne. Aux menaces de la contre-révolution,
l'armement du peuple et le désarmement des classes dominantes. Aux manuvres
d'obstruction parlementaire de la bourgeoisie, l'organisation inventive et active
de la masse des ouvriers et des soldats. A l'omniprésence et aux mille
moyens dont dispose la société bourgeoise, il faudra opposer le
pouvoir de la classe ouvrière décuplé par l'union et la concentration.
Seul le front uni de l'ensemble du prolétariat allemand, rassemblant le
prolétariat du Sud de l'Allemagne et celui du Nord de l'Allemagne, le prolétariat
urbain et le prolétariat agricole, seul le front des ouvriers et des soldats,
les contacts idéologiques vivants entre la révolution allemande
et l'Internationale, l'élargissement de la révolution allemande
aux dimensions de la révolution mondiale du prolétariat, permettront
de créer le soubassement de granit sur lequel on construira 1'édifice
de l'avenir.
La
lutte pour le socialisme est la guerre civile la plus fantastique que l'histoire
du monde ait jamais connue, et la révolution prolétarienne doit
se doter des moyens nécessaires, elle doit apprendre à les utiliser
pour lutter et vaincre.
Doter
de la sorte la masse compacte de la population laborieuse de la totalité
du pouvoir politique pour qu'elle accomplisse les tâches révolutionnaires,
c'est ce qu'on appelle la dictature du prolétariat : la démocratie
véritable. Il n'y a pas démocratie, lorsque l'esclave salarié
siège à côté du capitaliste, le prolétaire agricole
à côté du Junker dans une égalité fallacieuse
pour débattre de concert, parlementairement, de leurs problèmes
vitaux. Mais lorsque la masse des millions de prolétaires empoigne de ses
mains calleuses la totalité du pouvoir d'Etat, tel le dieu Thor brandissant
son marteau, pour l'abattre sur la tête des classes dominantes, alors seulement
existe une démocratie qui ne soit pas une duperie.
Pour
permettre au prolétariat d'accomplir ses tâches la Ligue spartakiste
exige :
Mesures immédiates pour assurer le triomphe
de la révolution
1. Désarmement de toute la police, de tous les officiers ainsi que des
soldats d'origine non prolétarienne, désarmement de tous ceux qui
font partie des classes dominantes.
2. Réquisition de tous les stocks d'armes et de munitions ainsi que des
usines d'armement par les soins des conseils d'ouvriers et de soldats.
3. Armement de l'ensemble du prolétariat masculin adulte qui constituera
une milice ouvrière. Constitution d une garde rouge composée de
prolétaires qui sera le noyau actif de la milice et aura pour mission de
protéger en permanence la révolution contre les attentats et les
intrigues contre-révolutionnaires.
4. Suppression du pouvoir de commandement des officiers et des sous-officiers
; substitution d'une discipline librement consentie par les soldats à l'obéissance
passive à la prussienne. Election de tous les supérieurs par les
hommes de troupe avec droit permanent de les révoquer, abolition de la
juridiction militaire.
5. Eviction des officiers et des capitulards de tous les conseils de soldats.
6. Remplacement de tous les organes politiques et de toutes les autorités
de l'ancien régime par des hommes de confiance délégués
par les conseils d'ouvriers et de soldats.
7. Mise en place d'un tribunal révolutionnaire devant lequel comparaîtront
les principaux responsables de la guerre et de sa prolongation : les Hohenzollern,
Ludendorff, Hindenburg, Tirpitz et leurs complices, ainsi que tous les conjurés
de la contre-révolution.
8. Réquisition immédiate de tous les stocks de vivres en vue d'assurer
le ravitaillement de la population.
Mesures
politiques et sociales
1. Abolition de tous les Etats particuliers : création d'une République
allemande socialiste unifiée.
2. Elimination de tous les parlements et de tous les conseils municipaux, leurs
fonctions étant dévolues aux conseils d'ouvriers et de soldats et
aux comités que ceux ci désigneraient.
3. Election de conseils d'ouvriers dans toute l'Allemagne par les soins de la
classe ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la
campagne, par entreprise ; élection de conseils de soldats par les hommes
de troupe à l'exclusion des officiers et des capitulards ; les ouvriers
et les soldats ont le droit à tout instant de révoquer leurs représentants.
4. Election de délégués des conseils d'ouvriers et de soldats
dans tout le Reich en vue de constituer le Conseil central des conseils d'ouvriers
et de soldats qui élira à son tour un Comité exécutif
; celui-ci sera l'organisme suprême du pouvoir législatif et exécutif.
5. Le Conseil central se réunira au minimum une fois tous les trois mois
avec chaque fois réélection des délégués. Le
Conseil aura pour mission d'exercer un contrôle permanent sur l'activité
du Comité exécutif et d'établir un contact vivant entre la
masse des conseils d'ouvriers et de soldats de tout le Reich, et l'organisme gouvernemental
suprême qui les représente. Les conseils d'ouvriers et de soldats
locaux ont le droit à tout instant de révoquer et de remplacer leurs
délégués au Conseil central au cas où ceux-ci n'agiraient
pas conformément au mandat qui leur a été donné. Le
Comité exécutif a le droit de nommer les commissaires du peuple,
ainsi que les autorités centrales du Reich et les fonctionnaires ; il peut
également les révoquer.
6. Suppression de toutes les différences de caste, de tous les ordres et
de tous les titres ; hommes et femmes ont même droits et la même position
sociale.
7.
Mesures sociales importantes : réduction du temps de travail pour lutter
contre le chômage et pour tenir compte de la faiblesse physique de la classe
ouvrière, conséquence de la guerre mondiale ; fixation de la journée
de travail à six heures au maximum.
8. Le système de ravitaillement, de logement, les services de santé
et l'éducation nationale seront réorganisés de fond en comble
dans le sens et dans l'esprit de la révolution prolétarienne.
Mesures
économique immédiates
1. Confiscation de tous les biens dynastiques et de tous les revenus dynastiques
au profit de la communauté.
2. Annulation des dettes de l'Etat et de toutes autres dettes publiques, ainsi
que de tous les emprunts de guerre à l'exclusion des souscriptions au-dessous
d'un certain taux, qui sera fixé par le Conseil central des conseils d'ouvriers
et de soldats.
3. Expropriation de toutes exploitations agricoles grandes et moyennes, constitution
de coopératives agricoles socialistes dépendant d'une direction
centrale à l'échelle du Reich ; les petites exploitations paysannes
demeureront la propriété de leurs détenteurs actuels jusqu'à
ce que ceux-ci adhèrent librement aux coopératives socialistes.
4. La République des Conseils procédera à l'expropriation
de toutes les banques, mines, usines sidérurgiques ainsi que de toutes
les grandes entreprises industrielles et commerciales.
5. Confiscation de toutes les fortunes au-dessus d'un niveau qui sera fixé
par le Conseil central.
6. Prise en main de l'ensemble des transports publics par la République
des Conseils.
7. Elections dans toutes les usines de conseils d'entreprise qui, en accord avec
les conseils ouvriers, auront à régler toutes les affaires intérieures
de l'entreprise, les conditions de travail, à contrôler la production,
et, finalement, à prendre en main la direction de l'usine.
8. Mise en place d'une Commission centrale de grève qui, en collaboration
permanente avec les conseils d'entreprise, aura pour tâche de coordonner
le mouvement de grève qui s'amorce dans l'ensemble du Reich et d'en assurer
l'orientation socialiste en lui garantissant l'appui sans défaillance du
pouvoir politique des conseils d'ouvriers et de soldats.
Tâches
internationales
* Rétablissement immédiat des relations avec les partis frères
des pays étrangers afin de donner à la révolution socialiste
une base internationale et d'établir et de garantir la paix par la fraternisation
internationale et le soulèvement révolutionnaire du prolétariat
du monde entier.
Voilà
ce que veut la Ligue spartakiste !
Et
parce que Spartacus veut cela, parce qu'il est celui qui exhorte les révolutionnaires
et les pousse à agir, parce qu'il est la conscience socialiste de la révolution,
il est haï, calomnié, persécuté par tous les ennemis
secrets ou avérés de la révolution et du prolétariat.
Clouez
Spartacus sur la croix ! crient les capitalistes tremblant pour leurs coffres-forts.
Clouez-le
sur la croix ! crient les petits-bourgeois, les officiers, les antisémites,
les laquais de la presse bourgeoise qui tremblent pour les bifteaks que leur vaut
la domination de classe de la bourgeoisie.
Clouez-le
sur la croix ! s'écrient les Scheidemann qui, tel Judas Iscariote, ont
vendu les ouvriers à la bourgeoisie et qui tremblent pour les petits profits
de la domination politique.
Clouez-le
sur la croix ! répètent encore, comme un écho, des couches
de la classe ouvrière qu'on trompe et qu'on abuse, des soldats qui ne savent
pas qu'ils s'en prennent à leur propre chair et à leur propre sang
quand ils s'en prennent à la Ligue spartakiste.
Dans
ces cris de haine, dans ces calomnies, se mêlent les voix de tous les éléments
contre-révolutionnaires, hostiles au peuple et au socialisme, de tous les
éléments troubles, suspects, et que le grand jour effraie. Et cette
haine confirme que Spartacus est le cur de la révolution et que l'avenir
lui appartient.
La
Ligue spartakiste n'est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant
par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers.
La
Ligue spartakiste n'est que la fraction la plus consciente du prolétariat
qui indique à chaque pas aux larges masses de la classe ouvrière
leurs tâches historiques, qui, à chaque étape particulière
de la révolution, représente le but final socialiste et qui, dans
toutes les questions nationales, défend les intérêts de la
révolution prolétarienne mondiale.
La
Ligue spartakiste refuse de partager le pouvoir avec les Scheidemann, les Ebert,
avec ces hommes de main de la bourgeoisie parce qu'elle considère que collaborer
avec eux, c'est trahir les principes fondamentaux du socialisme, renforcer la
contre-révolution et paralyser la révolution.
La
Ligue spartakiste refusera également de prendre le pouvoir uniquement parce
que les Scheidemann-Ebert se seraient usés au pouvoir et que les indépendants
auraient abouti à une impasse en collaborant avec eux.
La
Ligue spartakiste ne prendra jamais le pouvoir que par la volonté claire
et sans équivoque de la grande majorité des masses prolétariennes
dans l'ensemble de l'Allemagne. Elle ne le prendra que si ces masses approuvent
consciemment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue spartakiste.
La
révolution prolétarienne ne peut accéder à une totale
lucidité et maturité qu'en gravissant pas à pas, par degrés,
l'amer Golgotha de ses propres expériences, en passant par bien des défaites
et des victoires.
La
victoire de la Ligue spartakiste ne se situe pas au début mais à
la fin de la révolution : elle s'identifie à la victoire des millions
d'hommes qui constituent la masse du prolétariat socialiste.
Debout
prolétaires ! Au combat ! Il s'agit de conquérir tout un monde et
de se battre contre tout un monde. Dans cette ultime lutte de classes de l'histoire
mondiale où il y va des objectifs les plus nobles de l'humanité,
nous lançons à nos ennemis ces mots : sur leur face, nos poings,
notre genou sur leur poitrine !
La
Ligue spartakiste.
Notes[1]La
fin des Dialogues d'exilés, de Bertolt Brecht, rappelle ces lignes.
[2]On
notera au passage le caractère prophétique de ces paroles, Rosa
Luxemburg devait quelques semaines plus tard être la victime de soldats
et d'officiers.
[3]Ceci
restreint la portée du premier paragraphe de ce chapitre.