Continuons de fourbir nos arguments pour contrer la propagande libérale selon laquelle le financement des retraites imposerait de travailler plus pour gagner moins. Pour dénoncer avec force cette imposture et définir la vraie alternative, convoquons trois pointures : Martine Bulard et Guillaume Duval, rédacteurs en chef adjoints respectivement du Monde diplomatique et d'Alernatives économiques, et Jean-François Couvrat, auteur de l'indispensable blog Déchiffrages.

UnembMartine Bulard, rédactrice en chef adjointe du Monde diplomatique, signe tout d'abord un papier titré Retraites, idées fausses et vrais enjeux : "En fait, les pouvoirs veulent enfermer le débat dans une alternative obligatoire : soit on augmente le temps de travail soit on baisse les pensions. En vérité, ils font les deux… sans que cela sauve les caisses de retraites. La France a connu trois vagues de réformes, en 1993, en 2003 et en 2007. L'âge légal de départ n'a pas été modifié (60 ans) mais la durée de cotisations a été allongé de 37,5 ans à 40 ans, puis à 41 ans, avant de grimper d'un trimestre tous les ans. La base de calcul a été modifiée, tenant compte des vingt-cinq meilleurs années au lieu des dix précédemment. Au total, en quinze ans, le taux de remplacement (niveau de la retraite par rapport à son salaire) a baissé de 10 points. Et le risque de voir exploser le nombre des retraités pauvres (déjà 11% des plus de 65 ans), comme a précédemment flambé le nombre des travailleurs pauvres, n'apparaît plus improbable. Les caisses, elles, sont toujours en déficit : 10 milliards d'euros attendus en 2010. Preuve que ce type de potion aggrave le mal au lieu de le résoudre. Et qu'il faut se méfier des fausses évidences. (...) ceux qui parlent (dirigeants politiques, experts, ou journalistes) ne sont pas ceux qui subissent des conditions de travail les plus harassantes. Un ouvrier, lui, a une espérance de vie (à soixante ans) sept ans plus courte que celle des cadres. (...) Retarder l'âge de départ, donc ? Encore faudrait-il avoir du travail. Actuellement moins d'une personne sur deux occupe un emploi au moment de faire valoir ses droits à la retraite. Les autres sont au chômage ou touchent des aides sociales. Dans la plupart des cas, elles ont été chassées de leur entreprise au nom d'un « plan de modernisation » ou autre plan dit social. Le taux d'emploi des 55-59 ans n'est que 56,3%. Pas un jour sans que l'on n'annonce des licenciements et des suppressions de postes, les cinquantenaires étant massivement touchés et pratiquement sans espoir de retrouver un emploi. Comment peut-on affirmer qu'il faut travailler plus longtemps alors que l'on est incapable d'interdire ces licenciements sans reclassement ? Du reste, s'ils ne sont pas en retraite, ces travailleurs seront au chômage (avec indemnités, elles aussi, de plus en plus réduites). Ce que l'on est censé gagner en pension, on le perdra en allocations… Curieux calcul."

Trois mesures à prendre

Martine Bulard développe ensuite la seule base programmatique socialement juste : "A très court terme, deux mesures conservatoires pourraient être prise pour combler une partie du trou :

- Inclure les revenus financiers et prélever des cotisations sur l'ensemble des éléments de rémunération actuellement exemptés : intéressement, primes, épargne salariale, stock options… Cela aurait le triple mérite d'apporter de l'argent frais immédiatement pour prendre le temps de réformer en profondeur, de rendre moins attrayant pour le patronat ce type de paiement défavorable aux salariés (car très fluctuant) et à terme de le voir disparaître.

- Stopper les exonérations de charges, au moins pour la plus grand part d'entre elles. La Sécurité sociale signale plus de soixante cas d'exonérations (bas salaires, heures supplémentaires…), représentant un manque à gagner de 30,7 milliards d'euros, en 2008. Certes ces sommes sont largement compensées par l'Etat. Mais ce dernier verse cet argent avec retard, et le manque atteint quand même 6 à 8 milliards d'euros. Quant au salarié, il paie deux fois : en cotisations (les exonérations touchent le plus souvent la part dite patronale) et en impôts (qui serviront à l'Etat pour reverser aux caisses). A moyen terme, il est nécessaire d'engager une réforme pour rendre le système moins inégalitaire et en faire une des armes pour la création d'emplois qualifiés.

- Relever les cotisations et élargir leur assiette. Dès que l'on parle d'augmentation de cotisation, le patronat sort son revolver. Pourtant remonter immédiatement d'un tiers de point (ce qui est urgent) ne conduirait pas à la catastrophe. Selon l'Insee, la part des « charges sociales employeurs dans la valeur jfcajoutée des entreprises non financières » est passée de 19,8% en 1982 à 16,1% en 2007. Soit une baisse de 3,7 points en quinze ans (lire Jean François Couvrat, Partage des profits, confusion des esprits, Déchiffrages février 2009)." Le billet en question abordait la "proposition" de Nicolas Sarkozy de partager les profits des entreprises en trois tiers, pour les investissements, les actionnaires et les salariés. Couvrat commence par relever le niveau actuel des parts, se basant sur les chiffres de 2006 : "132 milliards ont participé au financement des investissements ; 71 milliards ont été distribués aux actionnaires ; enfin 15 milliards ont été versés aux salariés sous forme de participation, d'intéressement et d'abondements aux plans d'épargne d'entreprises. Il s'agit d'ordres de grandeur. 132 + 71 + 15 : voilà les trois parts aujourd'hui très inégales dont le président prétend faire trois tiers. Cela reviendrait à transférer une soixantaine de milliards des investissements vers les salariés, les actionnaires ayant d'ores et déjà à peu près leur tiers. C'est peu crédible." C'est bien le moins que l'on puisse écrire ! L'auteur de Déchiffrages s'interroge dès lors sur la finalité de l'irréaliste proposition formulée par le président : "Le président et ceux qui le conseillent se seraient-ils fourvoyés en lançant une idée séduisante à l'énoncée mais inepte à l'analyse ? Il est prudent d'envisager une autre hypothèse. Ne s'agit-il pas d'augmenter la part des profits reversée aux salariés, au détriment des salaires ? Il est très avantageux, pour une entreprise, de reverser des profits aux salariés plutôt que d'augmenter leurs salaires, car les profits ainsi distribués n'acquittent pas les cotisations sociales. Les bénéficiaires ont ainsi l'illusion d'y gagner. Or le déficit de la Sécurité sociale se creuse. On le montre alors du doigt pour justifier une réduction des dépenses, c'est-à-dire une moindre protection sociale." Nous voilà au coeur du sujet. Et ça tombe bien, le même Couvrat consacre son tout dernier billet à enfoncer le clou.

 




Le mythe du péril vieux

panneau"La question des retraites donne lieu à une dramatisation indécente, hors de propos dans notre pays. On nous rebat les oreilles avec un « choc démographique » qui a la puissance d'une pichenette. Car si le vieillissement de la population est bien réel, ses effets sur les finances publiques seront de très faible ampleur. Rien qui ne puisse être très aisément financé. Cette plaisante perspective est même une des caractéristiques de la France, lorsqu'on la compare au reste de l'Europe. Le gouvernement devrait se retenir de faire peur et cesser d'évoquer des chiffres dénués de pertinence. «  Si nous ne faisons rien, il manquera 100 milliards d'euro à l'horizon 2050  », affirme ainsi François Fillon, qui ferait mieux de se taire. Un groupe de travail international, mis en place par la Commission européenne, a calculé les effets du vieillissement sur les finances publiques de chaque pays de l'Union, à l'horizon 2060. Surcoût des pensions de retraite elles-mêmes, mais aussi alourdissement des dépenses de santé, coût de la dépendance d'un nombre croissant de personnes âgées, effets probables sur le chômage, enfin, effet de la démographie sur les dépenses d'éducation : rien n'a été oublié. Et tout compte fait, la situation de la France est plutôt enviable. (...) De 2007 à 2020, le vieillissement se traduirait en tout par un surcoût de dépenses publiques de 2,7 points de PIB, et se stabiliserait ensuite jusqu'en 2060. Notons que cette perspective n'est due à aucune économie sur les dépenses d'éducation. Si c'est cela le « choc », alors il faut parler de séisme en Allemagne, au Royaume Uni, en Belgique, en Espagne et aux Pays-Bas ; de tsunami en Grèce… Et les mots manquent pour évoquer le Luxembourg, où le vieillissement alourdirait la dépense publique de 9,1 points de PIB en 2020, et jusqu'à 18 points en 2060. On peut tirer plusieurs enseignements de ces travaux. Le premier, c'est qu'il est inconvenant de se référer aux réformes conduites dans tel ou tel pays, pour justifier les réformes souhaitables en France. Le deuxième enseignement de ces chiffres, c'est que financer une surcharge de 2,7 points de PIB en quinze ans est tout sauf un exploit. Ce fut d'ailleurs très exactement le cas entre 1980 et 1993 pour les seules pensions de retraites. Aucune « réforme courageuse » n'est alors venue atténuer cette ascension." Une nouvelle fois, preuve est faite : dans la novlangue sarkozyste, le mot "réforme" - forcément toujours "courageuse" - est une grossière imposture intellectuelle.

Revenons à l'article du Monde diplo, qui s'attaque lui aussi à l'argument démographique, plus précidément à la fausse évidence brandie par la droite (et ses affidés sociaux-libéraux) concernant la terrible diminution de la proportion des actifs induite par le vieillissement de la population : "Comme d'habitude, les chiffres les plus effrayants sont brandis pour faire accepter l'inacceptable. En 1960, nous dit-on, il y avait 4 actifs pour 1 retraité ; en 2000, 2 actifs et en 2020, 1,5. C'est vrai. Mais d'ores et déjà, les deux actifs produisent une fois et demi plus que les quatre d'il y a soixante ans (en raison de la productivité du travail). A l'horizon 2020, un actif produira plus que les deux d'aujourd'hui. Donc il y aura autant de richesses disponibles pour les retraités. A condition que tous ceux qui devraient être « actifs » puissent l'être. Autrement dit que ceux qui veulent travailler normalement le puissent. Ce n'est le cas ni pour les jeunes, qui passent de stages (non rémunérés et donc sans cotisation) en contrats précaires (sous payés et parfois avec des cotisations patronales réduites) ; ni pour les plus de cinquante cinq ans éjectés de leur travail ; ni pour une part importante des femmes cantonnées dans des emplois à temps partiel. Le système actuel assis sur le travail n'est évidemment pas viable s'il ne s'appuie que sur une frange de la population — les 35-50 ans, seuls reconnus aptes à travailler à plein temps. En décembre 2008 (dernier chiffre connu), le nombre de personnes à temps partiel souhaitant un travail à temps plein — ce que l'on appelle le sous-emploi — s'élevait à 1,2 million, soit 4,8% des actifs dont les trois quarts sont des femmes. Quand on sait qu'un million d'emplois à plein temps supplémentaires représentent 20 milliards d'euros de cotisations vieillesse de plus en moyenne, on comprend qu'avant de faire travailler plus longtemps ceux qui ne veulent pas, il serait souhaitable d'aider à faire travailler gdceux qui le veulent."

D'où l'imbécilité de la politique UMPiste, pointée du doigt par Guillaume Duval dans Alternatives économiques : "le gouvernement ne semble pas avoir pris la pleine mesure des conséquences de la dégradation du marché du travail. Nous vivons dans un pays qui consacre toujours 4 milliards d'euros d'argent public, 0,2% des richesses produites chaque année, à inciter salariés et entreprises à faire des heures supplémentaires au lieu d'embaucher des jeunes et des chômeurs. Un emploi coûte en moyenne 40 000 euros par an, y compris les charges sociales. Avec ces 4 milliards d'euros, l'Etat pourrait donc financer entièrement 100 000 emplois nouveaux. Au lieu de cela, grâce à ces subventions massives, on a enregistré 167 millions d'heures supplémentaires au troisième trimestre 2009, soit l'équivalent de 420 000 emplois à temps plein… Tout simplement aberrant. Le gouvernement a en effet justement choisi cette période où le chômage bondit pour accentuer sa politique de réduction des emplois publics avec 30 000 postes supprimés cette année, dont 16 000 dans la seule Education nationale, domaine pourtant emblématique des dépenses d'avenir que le gouvernement indique vouloir privilégier. Est-ce vraiment le moment pour le gouvernement d'engager le plus grand plan social du pays ? Enfin, le gouvernement affirme aussi avoir relancé les emplois aidés, mais pour l'instant, les chiffres communiqués par l'Insee indiquent qu'après avoir baissé de 63 000 en 2008, ceux-ci n'ont remonté que de 48 000 en 2009. On reste donc encore très loin du compte." En résumé, les sarkozystes font tout ce qu'ils peuvent pour... ne pas faire baisser le chômage !

Et les retraites pour revenir à notre sujet ? Pareil : nos gouvernants veulent à toute force obliger le peuple à travailler plus et gagner moins, refusant d'admettre qu'il s'agit évidemment d'un choix politique, camouflé par une puissante communication, complaisamment relayée dans les grands médias, qui prétend qu'on n'aurait pas le choix. Concluons ainsi avec Martine Bulard, stigmatisant la drapopolitique visant à exonérer toujours davantage les entreprises, option "obligatoire" selon nos adeptes libéraux de Tina (there is no alternative) : "Par parenthèse, cela n'a pas empêché le chômage de rester à un très haut niveau, les investissements de stagner et les exportations françaises d'être anémiques. La différence est allée dans la poche des actionnaires, pour l'essentiel. On pourrait donc sans dommage prendre le chemin de la reconquête." Voilà un excellent titre !


Auteur : Olivier Bonnet - Source : Plume de Presse