vendredi
3 juin 2011
Nous
assistons en ce moment à une étrange confluence. D'abord, le Printemps
arabe se prolonge en Europe : au sud de la Méditerranée on
voulait la démocratie, comme au nord... mais au nord on la réclame
aussi à présent, alors même qu'on croyait la posséder
depuis longtemps... mais c'était un
leurre. Ensuite, depuis la
chute de DSK, les affaires de moeurs éclatent en série :
les médias et les politiques se discréditent à vitesse accélérée,
les uns pour leur omerta, les autres pour leur déni. Les citoyens agacés
pointent du doigt un réflexe de caste et un mépris du peuple. Et
ne savent plus à quel saint se vouer... Ils croyaient vivre en démocratie ;
ils se rendent compte qu'ils ont rêvé. Ils croyaient encore parfois
en la probité de leurs journalistes et politiques, et patatra, tout s'effondre :
on leur parle de scandales sexuels infâmes
dont "tout le monde", paraît-il, était au courant. Sales coups pour
la démocratie, sales coups pour nos certitudes... Et voilà que,
dans ce contexte où tous nos repères vacillent, un prof
d'économie révélé en 2005 pour son cyber-combat
contre le Traité Constitutionnel Européen nous offre une nouvelle
perspective, totalement inattendue, sur l'avenir de notre démocratie...
offrant par là même un contenu possible aux revendications des "Indignés"
du Vieux Continent.

Il
souffle un vent de révolution en ce beau printemps 2011. Les Espagnols
montrent le chemin en réclamant une "démocratie réelle".
D'autres peuples européens vont certainement suivre le mouvement, car il
répond à un besoin profond. Ici même, sur AgoraVox,
on assiste à une floraison d'articles dotés d'une même fraîcheur,
et qui expriment tous les mêmes aspirations, les mêmes revendications :
la participation citoyenne effective aux affaires de la cité, la fin de
l'oligarchie, le dépassement du système représentatif, l'avènement
de la démocratie.
Médias
citoyens : le terreau démocratique
Ainsi,
TommytheHerbs, dans son article "Campement
revendicatif au cœur de Madrid : la puerta de la solucíon ?",
écrit :
"Ce
qui ressort de ces petits phrasés revendicatifs que l'on peut voir éclore
un peu partout durant ces manifestations, c'est que tout d'abord les gens
ne croient plus en l'efficacité du vote, d'ailleurs les taux d'abstention
sont toujours plus forts d'élections en élections [...]. On assiste
donc à une perte de confiance dans le rôle que les politiques peuvent
jouer (« el bipartismo es dictatora », « le bipartisme
c'est la dictature ») ou même des syndicats d'ailleurs [...].
« Yo
no voto , Yo salgo a la calle » (moi je ne vote pas, je sors dans la
rue). En se rendant compte que leur vote ne possède finalement pas une
si grande influence sur leur environnement socio-politico-économique, les
gens deviennent persuadés que la véritable action se trouve dans
le rassemblement, dans les rues, sur la place publique en définitive, que
ce soit celle d'internet ou bien celle de leurs villes. « Ni políticos,ni
banqueros.¡Democracia Participativa Ya ! » (Ni politiques
ni banques,la démocratie participative maintenant !), le peuple
veut retrouver un rôle dans la vie politique et civique de son pays, de
sa région et de sa ville, il revendique le droit à une démocratie
qui impliquerait largement plus ses citoyens, et grâce à
l'outil internet ce mouvement prend une forme participative intéressante
et en plus bénéficie de l'avantage que de nombreuses idées
peuvent être préalablement échangées pour asseoir le
mouvement sur une base intelligente et organisée, riche en apport citoyen
d' horizons variés."
Marc
Jutier, dans son article "Nous
voulons la Démocratie maintenant !", exprime le même élan :
"Nous
en avons assez du petit groupe d'élus professionnels qui monopolisent la
parole publique et des ces institutions nationales et européennes,
voire mondiales, qui nous ôtent jusqu'au droit de proposer nos solutions
aux difficultés de notre quotidien. Nous avons assez subi l'oligarchie
politico-financière et son régime politique mièvre, qui
déresponsabilise et infantilise les Peuples par devant, tout en
les dépouillant par derrière. L'élection à
échéances fixes de politiciens professionnels est une mascarade
qui ne permet que l'entretien à grands frais d'un statu quo désormais
intenable. Il y a urgence sociale, environnementale, économique, sanitaire,
éducative, judiciaire, énergétique, .... Notre maison brûle,
et ils nous ordonnent de regarder ailleurs ! Les besoins du Peuple seront
bien servis par les décisions du Peuple ! Nous sommes assez forts
et assez responsables pour gérer nous-mêmes notre vie !"
Erik
Gruchet, dans son article "Extinction
programmée de la caste politique", réclame la fin de la "démocratie
représentative", qui infantilise les peuples, et son remplacement par une
forme de démocratie directe et adulte :
"L'abrogation
du monopôle législatif de la caste politique en place, quelle que
soit son obédience, est une des revendications de la révolution
citoyenne en cours en Europe. Nous sommes le peuple et nous ne voulons plus de
représentants du peuple. Nous souhaitons nous exprimer directement, débattre
sur des forums réels ou virtuels, choisir en âme et conscience, voter
sur internet de façon sécurisée et accessible à tous
et enfin accepter le verdict de la démocratie réelle. Nous
voulons refonder entièrement la république et sa constitution pour
y inscrire en lettre d'O.R « l'Obligation Référendaire »
ainsi que le « Salaire Universel Citoyen », le S.U.C du
nouveau monde à bâtir, soumis à la nécessaire participation
individuelle à la bonne marche de l'Etat. Ce n'est pas en maintenant les
citoyens en dépendance que l'on émancipe un peuple, c'est en leurs
rendant leurs pouvoirs individuellement et en les impliquant directement dans
des choix de société. Nous ne sommes plus des enfants que
l'on guide par la main pour les conduire dans le « droit chemin »
de la mafia capitalistique, bancaire et consumériste, nous sommes des êtres
pensants qui exigeons notre droit souverain à l'expression sans intermédiaire.
[...]
La
réelle démocratie n'est pas une fantaisie d'utopistes illuminés,
elle est la revendication déterminée de tous les peuples
en éveil de conscience. Nous ne céderons plus aux sirènes
des beaux parleurs professionnels qui nous conduisent vers l'écueil de
leurs ambitions personnelles. La hiérarchie clanique du pouvoir politique
est un reliquat d'anciens régimes autoritaires et violents qui se maintiennent
par la ruse et la division. Elle ne correspond ni ne sert aucune civilisation
durable et éclairée qui s'appuie sur tous ses citoyens. Cette
hiérarchie de caste tombera comme tombent les feuilles mortes : elles
cèdent par manque de sève devant la poussée des tendres bourgeons."

Enfin,
Jean-Paul Foscarvel annonce, dans son article "Un
bouleversement en marche", une possible nouvelle ère, celle de la démocratie
auto-organisationnelle :
"Les
récents événements sont le signe d'un bouleversement fondamental.
L'actualité bousculée fait tourner l'histoire. Nous entrons
peut-être dans une nouvelle ère. Celle de la démocratie auto-organisationnelle,
succédant à la démocratie représentative. [...]
La libération des peuples du joug ploutocrate passe par une prise de conscience
collective face à des dirigeants dénués de tout scrupule
et oeuvrant pour une minorité contre les peuples. Ce sont les crises réelles
qui font devenir les peuples intelligents et les amènent vers l'autonomie."
Dans
cette aspiration à une autre démocratie, plus directe, plus réelle,
Internet joue un rôle moteur. Non pas seulement qu'il permette de coordonner
les luttes et d'organiser les manifestations ; il permet
surtout deux choses : rendre les citoyens conscients et actifs.
Conscients,
car les sources d'information sont désormais démultipliées,
chacun peut avoir un oeil sur le monde entier, l'omerta politico-médiatique
est de plus en plus aisément contournée, les gens s'expriment directement
et discutent entre eux, à grande échelle - sans être obligés
de passer par des médiateurs, qui filtrent leurs propos et les formatent
selon leurs exigences -, ils s'habituent à travailler l'information
de manière collective, enfin une sorte d'empathie universelle est en train
de naître, comme le relève Jeremy
Rifkin.
Actifs,
car tout sur Internet nous pousse à l'action : la recherche d'information
sur Google et ailleurs, la vérification de celles-ci, leur recoupement
- habitude de plus en plus fréquente du fait de l'insécurité
informationnelle (profusion de rumeurs, de hoax, etc.) dont nous sommes pleinement
conscients -, l'évaluation constante des informations (par des votes
ou des commentaires), la production de contenus (articles, vidéos, etc.),
la conversation ininterrompue dans les forums, les recommandations et le partage...
Quand
le mot "démocratie" désigne son strict contraire...
Or
la "démocratie représentative", qu'il est sans doute plus juste
d'appeler "gouvernement représentatif", dans la mesure où il a été
historiquement conçu en opposition avec la démocratie, repose sur
une certaine inconscience des masses et sur leur relative inaction - conditions
de leur manipulation.
Rappelons,
en premier lieu, cette vérité historique : dès son origine,
le régime représentatif se pose en opposition au régime démocratique,
comme le signifient clairement ces paroles de Sieyes, prononcées le 7 septembre
1789 : "Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent
et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n'ont pas
de volonté particulière à imposer. S'ils dictaient
des volontés, la France ne serait plus cet Etat représentatif ;
ce serait un Etat démocratique. Le peuple, je le répète,
dans un pays qui n'est pas une démocratie (et la France ne saurait l'être),
le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants."
[1] Dans La haine de la démocratie,
le philosophe Jacques Rancière, favorable à la démocratie
directe, rappelle que :
"la
représentation n'a jamais été un système inventé
pour pallier l'accroissement des populations. Elle n'est pas une forme d'adaptation
de la démocratie aux temps modernes et aux vastes espaces. Elle est, de
plein droit, une forme oligarchique, une représentation des minorités
qui ont titre à s'occuper des affaires communes. [...] Et l'élection
n'est pas davantage en soi une forme démocratique par laquelle le peuple
fait entendre sa voix. Elle est à l'origine l'expression d'un consentement
qu'un pouvoir supérieur demande et qui n'est vraiment tel qu'à être
unanime. L'évidence qui assimile la démocratie à la forme
du gouvernement représentatif, issu de l'élection, est toute récente
dans l'histoire. La représentation est dans son origine l'exact
opposé de la démocratie. Nul ne l'ignore au temps des révolutions
américaine et française. Les Pères fondateurs et nombre de
leurs émules français y voient justement le moyen pour l'élite
d'exercer en fait, au nom du peuple, le pouvoir qu'elle est obligée de
lui reconnaître mais qu'il ne saurait exercer sans ruiner le principe même
du gouvernement" [2].
Dans
le système représentatif, les aspirations démocratiques doivent
être logiquement contenues. Samuel Huntington l'a parfaitement exprimé
dans une analyse produite en 1975 par la Commission Trilatérale, intitulée
Crisis of Democracy [3],
Huntington écrit : "La décennie 1960 a témoigné
de la vitalité de l'idée démocratique. Elle a été
une décennie de poussée démocratique et de réaffirmation
de l'égalitarisme démocratique [4].
[...] Plusieurs des problèmes de gouvernance aux Etats-Unis aujourd'hui
découlent d'un excès de démocratie
[...]. Ce qui est nécessaire est un degré plus
grand de modération dans la démocratie. [...] Le bon fonctionnement
d'un système politique démocratique requiert habituellement une
certaine mesure d'apathie et de non-engagement d'une partie des individus et des
groupes. [...] Nous en sommes venus à reconnaître
qu'il y a potentiellement des limites désirables à la croissance
économique. Il y a aussi potentiellement des limites désirables
à l'extension indéfinie de la démocratie politique."
[5]
Il
va sans dire que la télévision est l'instrument le plus performant
pour développer cette apathie et ce non-engagement désirés
par le pouvoir oligarchique. Le fondateur de la Trilatérale, Zbigniew
Brezinski, n'hésita d'ailleurs pas en 1995 à se faire le promoteur
du "tittytainment" -
le mot est formé à partir de la contraction de "tit" (le sein maternel
auquel le nourrisson s'allaite) et "entertainment" (le divertissement). Selon
Zbig, "un cocktail de divertissement abrutissant et d'alimentation suffisante
permettrait de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète."
[6] Et Jean-Luc Mélenchon de commenter, dans un article de Technikart
paru en 1999, ce nouvel opium du peuple : "Guy Debord aurait adoré.
Nul doute que sa Société du spectacle © a
pris, au cours des années 90, un envol sidérant. Télé,
radio et presse ne nous apparaissent plus vraiment comme un contre-pouvoir. Au
contraire : les médias modernes s'imposent comme les principaux
collaborateurs du « titytainment » nouveau, escamotant
la réalité vécue au profit d'une fiction lénifiante."
Avec le "tittytainment", nous sommes très loin, chacun en conviendra, de
la démocratie authentique...
Isègoria
et tirage au sort : l'essence de la démocratie
Rancière
voit dans le tirage au sort (en usage chez les Grecs) l'essence même de
la démocratie dans sa forme authentique, c'est-à-dire directe. Il
est, sur ce point, sur la même ligne qu'Etienne
Chouard, qui vient de prononcer, le 24 avril 2011 à Marseille, une
conférence
des plus stimulantes sur ce sujet du tirage
au sort, et que je vous conseille très vivement de regarder :
Dans
sa conférence, Chouard décrit les modalités du tirage au
sort à Athènes il y a 2500 ans, montre en quoi ce système
est plus que jamais d'actualité, et répond aux objections qui ont
pu être émises à son endroit.
Pour
synthétiser à l'extrême, le principal objectif des Athéniens
était d'imposer une véritable égalité politique.
Le premier pilier dans les institutions de la démocratie athénienne
était l'isègoria, droit de parole pour tous à
tout moment et à tout propos : les Athéniens considéraient
ce droit de parole comme une hygiène de base qui permettait à
la démocratie de se protéger elle-même en faisant de chaque
citoyen une sentinelle apte à dénoncer d'éventuelles
dérives oligarchiques et à protéger la démocratie.
Les Athéniens tenaient à l'isègoria plus qu'à toute
autre institution. Conscients que le pouvoir corrompt, les Athéniens ont
établi qu'il fallait garantir, de façon prioritaire, l'amateurisme
politique, et donc la rotation des charges, grâce aux mandats courts
et non renouvelables. Or, le seul moyen pour désigner les représentants
en faisant tourner rapidement les charges était le tirage au sort,
égalitaire et incorruptible. Selon Chouard, la différence fondamentale
entre l'élection et le tirage au sort, c'est que l'élection repose
sur la confiance en notre volonté individuelle (comme
si elle ne pouvait pas être trompée), alors que le tirage au sort
cultive la défiance pour, en quelque sorte, nous protéger
contre notre volonté collective (toujours menacée de tromperie).
L'une
des grandes craintes que suscite le tirage au sort, c'est de confier le pouvoir
aux incompétents ou aux "affreux" (pour reprendre l'expression de Chouard) ;
je vous laisse découvrir les réponses qui peuvent y être apportées,
dans la vidéo ou, pour ceux qui préfèrent lire, sur
le site de Chouard, où il a tout couché par écrit.
Révolution
2.0 : la fabrique du "bon citoyen"
Mais
concernant spécifiquement la crainte de l'incompétence des citoyens,
il faut garder à l'esprit que ce fut toujours l'argument des oligarques
pour confisquer le pouvoir : "Cette idée que les citoyens sont
incapables de saisir la complexité des problèmes dans une société
moderne" est "le motif fondamental par lequel les oligarques légitiment
leur domination", écrit Hervé Kempf dans L'oligarchie ça
suffit, vive la démocratie [6]. Le journaliste et théoricien
de l'opinion publique Walter Lippmann l'invoquait au début du XXe siècle
pour justifier que le peuple s'en remette à des "hommes responsables",
et renonce à exprimer directement sa volonté. La fabrique du consentement
- de masses auxquelles on donne le droit de vote mais que l'on juge incompétentes
- est ainsi pleinement justifié. Edward Bernays en sera le premier praticien,
dans la lignée des travaux théoriques de Lippmann.
Or,
si les citoyens sont (en effet) souvent incompétents, c'est qu'ils sont
mis délibérément à l'écart du débat
public. Car c'est par le débat que l'on peut trouver le désir de
s'informer et d'élever son niveau de conscience. C'est la réponse
très pertinente que Christopher
Lasch a adressé à Lippmann dans son livre La révolte
des élites et la trahison de la démocratie :
"Les
gens acquièrent facilement les connaissances dont ils peuvent faire usage.
Puisque le public ne participe plus aux débats sur les questions nationales,
il n'a aucune raison de s'informer des affaires civiques. C'est le déclin
du débat public, et non pas le système scolaire (quelle que soit,
par ailleurs, sa dégradation) qui fait que le public est
mal informé, malgré toutes les merveilles de l'âge de l'information.
Quand le débat devient un art dont on a perdu le secret, l'information
aura beau être aussi facilement accessible que l'on voudra, elle ne laissera
aucune marque. Ce que demande la démocratie, c'est un débat
public vigoureux, et non de l'information. Bien sûr, elle a également
besoin d'information, mais le type d'information dont elle a besoin ne peut être
produit que par le débat. Nous ne savons pas quelles choses nous avons
besoin de savoir tant que nous n'avons pas posé les bonnes questions, et
nous ne pouvons poser les bonnes questions qu'en soumettant nos idées sur
le monde à l'épreuve de la controverse publique.
L'information
qui est d'ordinaire conçue comme une condition préalable au débat
se comprend mieux comme son produit dérivé. Quand nous nous
engageons dans des discussions qui captivent entièrement notre attention
en la focalisant, nous nous transformons en chercheurs avides d'information pertinente.
Sinon, nous absorbons passivement l'information — si tant est que nous l'absorbions."
[7]
Les
médias traditionnels, télévision en tête, ne poussent
pas au débat et à la participation citoyenne. Ils sont bien souvent,
au contraire, des instruments de conditionnement et d'infantilisation du citoyen,
qui ne favorisent pas la liberté d'expression, mais répriment, tel
un nouveau clergé (dixit Régis
Debray), les opinions dissidentes. Ils fabriquent de "mauvais citoyens",
passifs, désintéressés, ignorants, oublieux de tout, et consommateurs
d'infos comme de marchandises. Internet, tout à l'inverse, est l'instrument
du débat et de la participation d'un nombre croissant de citoyens, il est
le lieu où la liberté d'expression existe en acte. Il crée
de "bons citoyens", actifs, curieux, dotés d'une mémoire
d'éléphant, et refusant
de considérer les informations comme de vulgaires marchandises à
ingurgiter puis à évacuer à vitesse grand V. Alors que les
anciens médias sont ceux de la démocratie des apparences (que fustige
Kempf), les nouveaux peuvent être ceux de la démocratie réelle.
D'ailleurs,
Etienne Chouard juge
très pertinemment qu'Internet et les blogs réactivent l'isègoria
des Grecs, qui est précisément la condition de possibilité
des citoyens actifs : "Aujourd'hui, en pleine oligarchie, d'une certaine
façon, l'Internet nous rend (un peu) l'isègoria que les élus
nous ont volée depuis 200 ans. C'est l'isègoria qui rendait possible
des citoyens actifs et à l'inverse ce sont les citoyens actifs qui donnaient
vie à l'isègoria. Les deux se tiennent, vont ensemble." Ou
encore, plus
explicitement : "Je trouve que les blogs sont une réactivation
de quelque chose qui était essentiel sous la démocratie athénienne,
l'isègoria, le droit de parole
pour tous à tout moment. Les Athéniens le considéraient
comme le plus important de tous les droits dans la démocratie. Le fait
que toutes les opinions dissidentes aient voix au chapitre protégeait la
démocratie contre les erreurs, contre les dérives. Avec l'élection,
on a renoncé au droit de parole pour chacun. Et Internet est un outil pour
les humains qui ont toujours cette pulsion, ce besoin de s'exprimer, de protester,
de résister. C'est l'isègoria qui revient sur le devant
de la scène malgré les hommes politiques et je trouve ça
très fort."
Du
journalisme citoyen à la démocratie citoyenne
On
peut certainement affirmer que la révolution médiatique sur Internet
(avec les blogs, les médias participatifs, Facebook,
Twitter...) précède et annonce la révolution politique
que portent désormais dans leurs gènes les citoyens élevés
au Web 2.0. Rappelez-vous les caractéristiques de la démocratie
athénienne, répertoriées par Chouard : elle vise l'égalité
politique, elle repose sur l'égal droit de parole
pour tous, sur la liberté totale d'expression, les citoyens
ont un rôle de sentinelles qui veillent à ce que
la démocratie ne dérive pas vers une forme d'oligarchie, ils ont
la possibilité de dénoncer une telle dérive,
les fonctions politiques sont exercées par des amateurs,
surveillés par leurs pairs, nul ne leur fait naturellement
confiance, c'est au contraire la défiance qui règne
et fonde tout le système, leur activité n'a pas pour vocation de
les enrichir, et s'ils ont bien agi ils gagneront la simple reconnaissance de
la communauté... Ne trouvez-vous pas que ces attributs de la démocratie
athénienne ressemblent en tous points à ceux du journalisme citoyen
tel qu'il se pratique sur l'agora numérique ?
Ce qui peut nous faire penser que la suite logique du journalisme citoyen, c'est...
la démocratie citoyenne, ou originelle, à faire revivre aujourd'hui.
De
la même manière que le journalisme traditionnel est constamment contesté
par les journalistes citoyens, la "démocratie représentative"
ne correspond plus aux nouveaux citoyens qu'Internet forme, ou plutôt
dont Internet libère certaines potentialités et aspirations essentielles :
à la liberté, à l'égalité, mais aussi à
la solidarité. Les médiateurs de l'information (les journalistes),
comme les représentants élus du peuple (les politiques), ne parviennent
plus à légitimer leur position de surplomb face à des citoyens
de plus en plus actifs et conscients, qui expriment toujours plus fermement leur
volonté de prendre collectivement en main leur destin et de contrôler
les informations qui modèlent leurs consciences. Alors que depuis des décennies,
les enquêtes
d'opinion indiquent que les citoyens perdent inéxorablement confiance
à la fois dans les politiques et les journalistes, on semble enfin assister
au sursaut citoyen que cette défiance commandait naturellement depuis déjà
longtemps. Mais tout vient à point à celui qui sait attendre...
et je ne peux m'empêcher de citer de nouveau Erik
Gruchet : "Cette hiérarchie de caste tombera comme tombent
les feuilles mortes : elles cèdent par manque de sève devant
la poussée des tendres bourgeons".

En
à peine quelques semaines, le mouvement des Indignados en Espagne
a fait prendre à l'idée de "démocratie représentative"
un sacré coup de vieux. Le temps paraît subitement s'être accéléré.
L'élection présidentielle de 2012, au centre de tous les débats
politico-politiciens depuis des mois, voire... depuis la précédente
élection, perd même de son attrait, tant l'enjeu ne paraît
plus être de savoir pour qui nous allons voter, mais bien comment nous allons
au plus vite changer de système et instaurer la démocratie réelle
- telle qu'Etienne Chouard peut nous la laisser entrevoir, même
si la réflexion est évidemment à poursuivre. L'élection
de 2007 était peut-être la dernière à susciter encore
de l'engouement, car rares étaient à l'époque ceux qui imaginaient
sortir du système représentatif, qui paraissait être la forme
ultime de la démocratie ; et puis de nouvelles figures (Sarkozy, Royal,
voire Bayrou) laissaient augurer une autre manière de faire de la politique.
Pour
2012, Nicolas Sarkozy (candidat probable de l'UMP) ne suscite plus aucun intérêt,
il a réussi à lasser jusqu'à ses partisans. Au PS, quel que
soit le candidat, nul enthousiasme. C'est morne plaine au PS... et la soupe à
la grimace depuis les
déboires de DSK. Et personne ne croit plus que ce parti puisse constituer
une réelle alternative à l'UMP. Pour dire la vérité,
seule la montée de Marine Le Pen dans les sondages constituait ces derniers
temps un sujet d'excitation : allait-elle éliminer Sarkozy ou DSK
du 1er tour ? de qui allait-elle faciliter la victoire au 2nd tour ?
allait-elle faire exploser l'UMP après la présidentielle ?
Or, même Marine Le Pen semble passée de mode depuis quelque temps...
du moins les sondages attestent d'un tassement. C'est bien que le principe même
de l'élection est discrédité chez de nombreux citoyens, qui
n'y croient plus.
Les
jours de la démocratie représentative sont comptés...
Sur
Internet, on pouvait voir, ces derniers temps, que les candidats les plus en vogue
étaient, sinon des populistes revendiqués, du moins des contempteurs
de l'oligarchie : Jean-Luc Mélenchon, Marine Le Pen, Eva Joly, Nicolas
Dupont-Aignan, voire François Asselineau. La séduction qu'ils exerçaient
venaient, entre autres choses, de cet au-delà de la "démocratie
représentative" (oligarchique) qu'ils laissaient entrevoir dans
leurs discours (sans s'y ranger pour autant). Le Printemps européen - et
l'idée de démocratie directe qu'il porte en germe - suggère
que les citoyens ne se contenteront plus pour longtemps de candidats professionnels,
aussi "anti-système" soient-ils. C'est tout le système politique
et médiatique qui va devoir se révolutionner, de par l'initiative
même des citoyens enfin conscients. Comment ? Ce n'est certainement
pas à un seul homme de le dire... Et la révolution ne se fera pas
en un jour. C'est un long cheminement collectif qui se profile, et dont la Toile
sera le support principal...
Concluons
notre réflexion avec ces quelques extraits du manifeste de Badi Baltazar,
"Twitter
& Facebook : Armes de démocratie massives", paru le 30 mai 2011
sur AgoraVox :
"Les
jours de la médiation - si chère aux milieux rédactionnels
- sont comptés. Fini l'hégémonie journalistique
postmoderne. [...] Il m'apparaît indiscutable que le monopole d'une élite
relève de tout sauf de la nature humaine. [...] Aujourd'hui c'est le
partage, l'échange qui priment. Fini l'unilatéralité
de l'information. [...] Les volontés politiques de revoir la structure
même d'internet, parce qu'elle menace leur capacité de contrôle
sur les masses, est tout simplement inhumain. Voilà pourquoi le 4è
pouvoir devrait s'atteler à rédiger son testament. Twitter et Facebook,
ce sont des milliards de vérités que par essence révèlent
des milliards de voix. C'est l'anti pensée unique par définition.
De par son pouvoir de partage de visions, de savoir, d'émotions,
de témoignages, internet a paradoxalement des vertus, c'est une sorte de réseau en
mouvement relatif permanent. Le symbole de l'anti inertie de notre siècle.
[...] Twitter, les médias participatifs, les blogs, Facebook et autres
supports contribuent à la naissance d'une intelligence collective.
[...] Rien ne pourra y faire, la voix du peuple et les milliards de connexions
se renforcent et s'organisent un peu plus à chaque seconde qui passent,
de telle sorte qu'aujourd'hui un retour en arrière est impossible.
La preuve en est l'ampleur des mouvements dans le monde Arabe, en Espagne à
présent et, qui sait, en France et ailleurs plus tard. S'agit-il vraiment
des prémices d'une révolte envers le projet de nouvelle gestion
mondiale de l'ordre du même nom ? Je l'espère. Mon intime conviction
est qu'aucun homme, aucun groupe, aucune alliance n'arrivera jamais à dominer
l'humanité car la voix du peuple est par essence insaisissable."
Il
n'est nul besoin d'avoir le
culte d'Internet pour reconnaître ses effets, non tant sur l'homme,
dont il ne fait que libérer les potentialités (bonnes ou mauvaises),
que sur la société et, demain sans doute, de façon très
profonde, sur la politique. "Nous sommes tous Américains", clamait
Jean-Marie Colombani dans
Le Monde au lendemain du 11-Septembre. Je me permets à mon tour,
au début du Printemps européen, de suggérer cette autre formule,
non pas compassionnelle celle-là, mais d'espérance : "Nous
sommes tous Athéniens" - du
temps de Socrate comme de celui de DSK...
Notes :
[1]
SIEYES, « Sur l'organisation du pouvoir législatif et la sanction
royale », in Les orateurs de la Révolution française,
La Pleïade, 1989, p. 1026-1027.
[2]
Jacques RANCIERE, La haine de la démocratie, La Fabrique éditions,
2005, p. 60. [3] Michel CROZIER,
Samuel HUNTINGTON, Joji WATANUKI, The Crisis of Democracy, Report on the Governability
of Democracies to the Trilateral Commission, New York, New York University
Press, 1975. [4] Huntignton,
op. cit., « Chapter III. The United States », p.
60. [5] Ibid, p.
113-115. [6] La scène est rapportée par le journaliste allemand
Hans-Peter Martin en introduction de son ouvrage Le Piège de la mondialisation
(Solin/Actes Sud). [7] Hervé KEMPF, L'oligarchie ça suffit,
vive la démocratie, Editions du Seuil, 2011, p. 88. [8] Christopher
LASCH, La révolte des élites et la trahison de la démocratie,
Editions Flammarion, 2007 (édition originale : 1995), p. 168-169.
Crédit photo : Emilio Morenatti / AP
Auteur
: Taïké
Eilée - Source : Agoravox