Faire
face aux Ides d'octobreContre
le monétarisme, un système de crédit public
« Les hommes, à certains moments, sont maîtres de leurs
destinées. Si nous sommes asservis, cher Brutus, la faute en est à nous
et non à nos étoiles' » Cassius
à Brutus, dans Jules César de Shakespeare (Acte I, scène 2)
Après
le G20 de Londres, aucune mesure n'a été prise de manière à faire face et arrêter
le scandale. En effet, il ne s'agit pas aujourd'hui d'une crise cyclique, mais
d'une crise de tout le système financier, économique,
social et culturel, à l'échelle mondiale. Il n'y a pas de reprise ou de « rebond » ;
simplement, les établissements financiers empochent des sommes énormes avec l'aide
des Etats, au détriment des citoyens (baisse des dépenses publiques) et des contribuables
(ponctions au détriment des classes moyennes). Ils jouent à faire monter la bourse
pour en extraire des bénéfices, des bonus et des commissions sans précédent. Cependant,
c'est du court terme. Dès l'échéance d'octobre (fin
de l'année fiscale américaine), la pyramide spéculative risque
de s'effondrer. Pour qu'elle ne retombe pas sur nous, nous nous battons
pour faire adopter de toute urgence des mesures de salut
public : -
Les Etats doivent convoquer une nouvelle conférence du type
de celle de Bretton Woods en vue de créer un nouveau
système de crédit public pour l'équipement de l'homme et de la nature, en sortant
du monétarisme prédateur. Les Etats doivent mettre un terme à la loi
du plus fort et du court terme prévalant sur les marchés internationaux et reprendre
le contrôle de l'émission de monnaie et de crédit. Il faut recréer des banques
nationales, chefs d'orchestre de la distribution du crédit-monnaie, sous
contrôle politique des citoyens.
-
On doit faire en sorte que la monnaie et le crédit s'orientent vers le financement
de l'infrastructure, de la production et du travail. Il faut des centaines de
milliards d'euros pour ces projets, pas pour les banques. Les
Etats doivent ainsi émettre des crédits à long terme et à faible taux d'intérêt
et favoriser une stratégie de grands travaux Est-Ouest et Nord-Sud. Cela
suppose qu'on fasse sauter les restrictions nationales (loi du 3 janvier 1973)
et internationales (depuis l'article 104 du Traité de Maastricht), en faveur du
bien public et du respect des
droits inaliénables et des principes définis dans le préambule de notre Constitution,
qui sont aujourd'hui bafoués.
- Les
établissements financiers doivent être soumis à une procédure de
banqueroute organisée. Le paiement de toutes les créances en cours (plusieurs
dizaines de fois le montant cumulé des PIB de tous les pays du monde) est devenu
impossible. Il faut donc mettre en règlement judiciaire systématique les agents
financiers surendettés et éliminer, en particulier, la bulle des produits financiers
dérivés.
-
Il faut ensuite revenir à une régulation permettant d'établir une parité stable
entre monnaies et, si nécessaire, à un contrôle des changes et des mouvements
de capitaux, à un contrôle des échanges commerciaux et à la mise en place de mesures
protectionnistes intelligentes en faveur des industries naissantes et contre les
pratiques de dumping.
- Il
faut sauver l'économie réelle, c'est-à-dire l'éducation nationale, la
santé publique, la recherche et développement, l'épargne populaire, les infrastructures
et les biens de production et de consommation. L'on doit immédiatement mettre
un terme au renflouement sans contrôle du système financier qui, dans le sommeil
de la raison, ne pourrait engendrer que de nouveaux monstres.
Seul,
au minimum, le retour aux conceptions économiques qui, de Franklin Roosevelt à
Charles de Gaulle en passant par Pierre Mendès-France, ont inspiré les politiques
de croissance forte du New Deal aux Etats-Unis et d'après-guerre en Europe, nous
permettra d'éviter la désintégration économique et sociale et de créer une nouvelle
ère de développement mutuel. Jacques Cheminade a annoncé cette perspective dès
1993-1995 et l'histoire lui a donné raison. Aujourd'hui, pour éviter le pire,
pour ne pas inviter les pandémies, les émeutes et la faim à la table du monde
qui vient, il faut s'y mettre de toute urgence. Les dirigeants ont failli, le
peuple doit donc entrer en scène, sans violence et avec la perspective du bien
commun et de l'avantage des générations futures. Pas demain, mais ici et maintenant.
Le reste n'est que bavardage sur le pont du Titanic.
Les
Ides d'octobreLa
reprise boursière face à la désintégration économiquepar
Jacques Cheminade Les
bourses ont grimpé durant tout cet été. Pourtant, rien dans l'économie réelle,
dans la production, l'emploi ou les infrastructures ne justifie cette hausse.
En réalité, toutes les annonces d'un rebond, d'une reprise ou d'une réduction
des risques de dépression ne font que refléter autre chose : le
gonflement des actifs financiers par des établissements (banques, compagnies d'assurance,
hedge funds ou véhicules nouveaux) qui jouent sur les marchés grâce aux énormes
sommes d'argent que leur ont fournies les Etats pour les renflouer. Plus
que jamais, dans ce jeu qui s'effectue désormais de plus en plus sur des plateformes
alternatives ou dark pools, de gré à gré et sans contrôle
public, l'économie physique se trouve découplée de l'économie réelle. Actions,
matières premières ou toute autre forme d'actif sont poussées à la hausse avec
les mêmes effets de levier qui ont provoqué la crise, sur des durées courtes ou
très courtes pour permettre l'encaissement de bénéfices rapides. La pyramide qui
s'est ainsi reconstituée ne repose sur aucune substance physique, pas plus et
même moins que précédemment. En
réalité, c'est le démantèlement du modèle dominant depuis l'Administration Roosevelt
et la reconstruction d'après la seconde Guerre Mondiale qui entre dans sa phase
finale. Début
octobre, lors de l'échéance de l'année fiscale américaine, le « nouveau
modèle » ne peut qu'éclater de toutes parts. En effet, aujourd'hui
les joueurs se regardent les yeux dans les yeux, essayant de gagner un maximum
très vite, mais dès que certains donneront des signes de vouloir se retirer, il
se produira une réaction de fuite incontrôlée de tous. Car la pyramide ne tient
que par l'assistance des Etats, qui eux-mêmes ne peuvent pas s'endetter indéfiniment
pour soutenir les établissements financiers, et par la confiance entre établissements
dont les intérêts dépendent les uns des autres, tous craignant, au moment où certains
demanderont à voir le jeu des autres, que leurs partenaires ne puissent couvrir
leurs pertes. En jargon professionnel, cela s'appelle la
défaillance des contreparties. Et dans toutes les crises majeures de
l'histoire, c'est la crainte de ces défaillances qui a toujours entraîné la chute
du système. L'échéance d'octobre, qui contraindra précisément à abattre certaines
cartes, exposera les dettes des uns et l'absence de liquidités des autres. Rappelons
qu'en sauvant le premier assureur du monde, AIG, qui aura reçu 175 milliards de
dollars, l'Etat américain a permis le remboursement de contrats de produits dérivés
pour lesquels AIG était perdant. Goldman Sachs a vu ainsi sa « contrepartie »
lui verser 12,9 milliards de dollars et la Société générale 11,9 milliards, passés
des poches des citoyens et des contribuables américains à ces deux banques, ainsi
que pour des sommes moindres à de nombreuses autres. Cependant, dans le climat
économique et social qui règne aux Etats-Unis, l'ambulance ne pourra repasser
une seconde fois pour sauver les imprudents et les délinquants, qu'ils soient
américains ou étrangers. L'inéluctabilité
de ce que nous affirmons repose à la fois sur un examen de la nature de la hausse
boursière, sur l'incapacité des Etats et des banques d'irriguer l'économie réelle
de crédits et, plus fondamentalement, sur une analyse de l'état des économies
mondiales. La seule solution, comme nous l'avons affirmé et réaffirmé à plusieurs
reprises, consiste à changer de système. Car contrairement à ce que pensent les
économistes qui n'ont pas vu venir la crise et annoncent aujourd'hui la reprise,
ou à ceux qui comme Paul Krugman, Nouriel Roubini ou Dominique Strauss-Kahn, ont
vu venir cette crise (bien après nous) mais restent dans les paramètres d'une
économie monétariste (libérale ou keynésienne), estimant maintenant que « les
réactions agressives et créatives de la banque centrale américaine ont significativement
réduit les risques d'une prochaine dépression » (Nouriel Roubini,
le 25 juillet), cette crise n'est pas cyclique, au sein du
système existant, mais est une crise de désintégration de tout le système. I.
La nature fictive de la récente hausse boursière
Tout
d'abord, les marchés ont poursuivi une hausse pratiquement sans précédent depuis
le printemps et le début de l'été, mais avec un très faible courant d'échanges.
La situation est absolument inédite si on la compare à toutes les périodes précédentes
de forte hausse. Les volumes auraient dû grimper de 20% à 25%. C'est en effet
normalement l'accroissement des investissements qui « fait »
la hausse. Or depuis le début du mois de juillet, alors que la hausse s'est accélérée,
ils ont perdu 40% par rapport à la moyenne des trois mois précédents. Même chose
si l'on compare les volumes d'échanges en juillet avec la moyenne en période d'annonce
des résultats financiers. Ils auraient dû être en hausse de 10%, alors qu'ils
se sont littéralement effondrés. S'il
y a peu d'achats, si les investisseurs sont frileux et si même les fonds se retirent
des marchés, comment une hausse a-t-elle donc été possible ? La réponse est
simple : les marchés ont été manipulés, à l'aide de logiciels de trading
automatisés. Ajoutons que si début juillet, l'autorité américaine de régulation
des marchés boursiers, la SEC, a annoncé avoir mis au jour une vingtaine de fraudes
de type Madoff, ici il s'agit de quelque chose de bien plus grave : de gains
systématiques sans création de richesse physique ou sociale, et avec la complicité
ou la passivité des autorités. Ces
trading à haute vitesse (high frequency trading) ou ordres flash représentent
aujourd'hui 46% des ordres passés chaque jour à Wall Street. Leurs programmes
« complexes » offrent un avantage incomparable à ceux qui
en sont pourvus, soit quelque 400 des 20.000 sociétés de trading aux Etats-Unis.
Les plus avantagés sont les deux banques d'affaires Goldman Sachs et JP Morgan
Chase, formellement reconverties en banques de dépôt pour pouvoir bénéficier de
l'aide publique. Goldman
Sachs, en particulier, a pu réaliser d'énormes bénéfices. Au cours du deuxième
trimestre 2009, ses équipes de trading ont connu 46 journées de bénéfices supérieurs
à 100 millions de dollars, le précédent record ayant été de 34 jours. Elles n'ont
subi des pertes qu'au cours de deux séances seulement. Autant dire qu'elles ont
pratiquement gagné à tout coup. Il a été mis de côté 11,4 milliards de dollars
pour payer les bonus des traders en fin d'année, soit environ le tiers des avantages
publics de toutes sortes dont la firme a bénéficié, sur le dos du contribuable
et du citoyen, puisque par ailleurs les dépenses sociales et de soins médicaux
ont été réduites. Le
scandale de la fuite du programmeur Sergey Aleynikov, suspecté d'avoir volé des
algorithmes top secret à son employeur Goldman Sachs, a permis de faire connaître
publiquement ce qui se chuchotait sous la table. Goldman
Sachs assiste le Groupe de travail sur les marchés financiers, créé par le Président
Reagan moins de six mois après le krach du 19 octobre 1987. Cela signifie qu'il
assiste ce groupe dans ses interventions sur les marchés et se tient à la disposition
de la Bourse de New York pour fournir de la liquidité en cas de besoin. Pour cette
raison, non seulement l'établissement obtient des commissions juteuses sur le
renflouement du système financier que lui-même a en grande partie organisé, mais
a accès à certains codes de sécurité, notamment sur le réseau du New York Stock
Exchange (qui par ailleurs contrôle Euronext et donc la Bourse de Paris). Aleynikov,
et il n'était pas le seul, travaillait sur un système permettant d'installer des
logiciels capables de capturer des flux de texte passant par des serveurs informatiques. Ainsi
Goldman Sachs disposait avant le public et ses concurrents
des informations sur l'achat et la vente de titres (actions, matières premières')
et des notifications d'exécution de transactions, comme un
joueur de poker capable de voir un bref instant les cartes de ses adversaires
avant qu'elles soient abattues. De plus, certains marchés comme le Nasdaq
sont autorisés à communiquer certains ordres d'achat ou de vente aux traders avant
tout autre intervenant, moyennant une commission ! En
couplant ce délit d'initié « légal » et des interventions
à la vitesse de la lumière, la martingale est pratiquement toujours gagnante.
Seulement, c'est du jeu à très court terme (parfois quelques millisecondes pour
bénéficier de différentiels, et en intraday c'est-à-dire au jour le jour, en fermant
les positions chaque soir pour éviter les risques plus longs). Comment est-ce
possible ? Tout d'abord, la Securities and Exchange Commission (SEC) a autorisé
en 1998, l'année précédant l'annulation du Glass-Steagall Act séparant banques
d'affaires, banques de dépôt et sociétés d'assurance, que des échanges électroniques
puissent avoir lieu sur les marchés, sous prétexte de permettre « démocratiquement »
l'accès aux transactions à quiconque disposerait d'un ordinateur. Profitant de
son quasi-monopole sur un temps très bref, Goldman Sachs (d'autres grands du trading
l'ont imité, mais à une moindre échelle) a mis au point des programmes automatiques
d'ordinateurs visant à encaisser sur un temps de quelques millisecondes des différentiels
entre le prix payé par des investisseurs plus lents et les siens, au besoin en
les induisant en erreur. Les gains sont à chaque fois faibles, mais multipliés
par un très grand nombre d'opérations par jour ils expliquent les résultats de
Goldman Sachs. Evidemment,
nous ne sommes plus là dans le domaine de marchés financiers, rassemblant des
fonds pour financer l'économie, mais dans des tripots de luxe ! C'est
bien pire que ce qu'affirme Christine Lagarde, notre ministre de l'Economie :
ce ne sont pas les « vieilles façons qui reviennent »,
mais une escroquerie sans précédent à l'échelle mondiale, inéluctablement condamnée
à se fracasser contre le mur de la réalité. Tant
dans l'Administration Bush que dans celle d'Obama, les Goldman boys, juges et
parties, ont joué et jouent un rôle déterminant. Le secrétaire au Trésor de l'Administration
Bush, Henry « Hank » Paulson, ancien responsable de Goldman
Sachs, a ainsi mis au point avec le PDG actuel, Lloyd Blankfein, les plans de
renflouement des banques américaines. Ce partenariat public-privé a conduit à
sauver'Goldman Sachs, à laisser Lehman Brothers faire faillite et à contraindre
Bear Stearns et Merrill Lynch à des mariages forcés. Le scandale a récemment éclaté :
Paulson, depuis le début 2008, avait promis de demander une autorisation officielle
de la Maison Blanche pour rencontrer Lloyd Blankfein. Il le fit plusieurs fois
sans autorisation, et ne présenta de demande officielle à la Maison Blanche que
le 19 septembre 2008, pour obtenir un accord en trois heures. Depuis, « Tim »
Geithner, le nouveau secrétaire au Trésor de Barack Obama, continue à se montrer
très amical avec la vieille maison en général et « Hank »
Paulson en particulier. Soulignons
pour terminer que les 12,9 milliards obtenus par Goldman d'AIG concernent deux
établissements qui furent très actifs sur le marché de Londres dès octobre 1986,
date de la grande dérégulation ou Big bang de Margareth Thatcher, qui précéda
de plusieurs années celui de Washington. Ajoutons
trois choses encore sur le « phénomène » boursier récent. 1)
Tout d'abord, la concentration auprès de la City des centres
informatiques des bourses européennes. Ainsi, Nyse Euronext va transférer
le centre informatique de sa plate-forme du marché « cash »
(actions et obligations) européen d'Aubervilliers vers la capitale britannique.
La bourse de Milan a elle aussi placé son système informatique sous la houlette
de son propriétaire, le London Stock Exchange. Deux raisons à cela. D'une part,
Nyse Euronext veut se battre à armes égales avec les nouvelles plateformes alternatives
(cf. plus haut) Chi-X , Smart Pool (partenariat de JP Morgan, HSBC et BNP Paribas)
et autres BATS qui ne cessent de prendre des parts de marché. Elles ont choisi
Londres, centre de dérégulation et de lessivage financier, pour s'installer, entraînant
un nouveau mouvement général, comme lors des années 80-90 du XXe siècle. D'autre
part, le projet de la Bourse transatlantique installée à Londres est de proposer
à ses clients la palette complète de produits cotés, depuis les actions de la
zone euro jusqu'aux dérivés du marché londonien Liffe, en passant par la nouvelle
offre de négociation de blocs, Smart Pool, lancée en février, et son système multilatéral
de négociation alternative, Nyse Arca, qui a débuté en mars. Compte
tenu de ce que nous venons d'expliquer sur les transactions en millisecondes de
Goldman Sachs, il est intéressant de citer une remarque de Guy Mamou-Mani, président
de Middlenext, porte-drapeau des valeurs moyennes : « Cette délocalisation
s'inscrit dans la politique de Nyse Euronext en faveur des grandes valeurs pour
lesquelles les temps de réponse sur les négociations sont primordiales. »
Ici on voit bien que tout se tient : une concentration financière, pour des
opérations de plus en plus à court terme, en contradiction chaque fois plus grande
avec les contraintes de développement de l'économie réelle, qui sont à moyen et
long terme. En se concentrant ainsi, la « finance folle »
détruit l'économie, mais se fait également hara-kiri dans une fuite en avant de
plus en plus insensée. 2)
La hausse des bourses a été d'autre part accélérée par le phénomène de l'exécution
des ordres stop à la hausse. Les divers intervenants estiment en effet
qu'à partir d'un certain cours, généralement convenu entre eux (et moins ils sont
mieux ça marche), leurs ordinateurs donneront des ordres d'achat. Ainsi la bourse
monte pour leur profit, entraînant mécaniquement d'autres intervenants moins rapides
ou moins bien informés, qui lors de l'inéluctable et brutal renversement de tendance
seront fatalement perdants. Non seulement la bourse n'est plus un outil de croissance
réelle de l'économie, mais au contraire tout se joue sur le court ou le moyen
terme, en cherchant des décalages. On a ainsi vu sur la bourse de Paris les valeurs
ayant le plus baissé (Peugeot, Lafarge, Renault, Michelin') rebondir brutalement
sans que rien ne justifie économiquement ce mouvement. Simplement, ce qui avait
le plus baissé présentait mécaniquement le plus de possibilités de remonter, dans
un jeu détaché de la réalité physique sous-jacente. La même chose s'est passée
aux Etats-Unis ou sur la bourse de Shangaï : là-bas, les actions qui avaient
baissé d'environ 70% ont rebondi de 80% depuis le début de l'année, alimentés
par le plan de relance gouvernemental à tout va, injectant des fonds sous forme
de billets de trésorerie sans garanties de solvabilité. Le « bol aux
poissons d'or » est devenu une eau trouble dans laquelle les actions
se paient désormais 35 fois les bénéfices annuels en moyenne. 3)
Depuis quelque temps, de fortes incitations sont offertes
au grand public pour jouer sur tous les marchés. On peut désormais jouer
sur son ordinateur sur les marchés des matières premières, des changes ou en utilisant
des effets de levier sur indice (« trackers » ou « warrants »
permettant de jouer plusieurs fois sa mise). Les « marchés parallèles »
se mettent de la partie, avec des produits exotiques comme les Contract For Difference
(CFD), offerts sur les plates-formes de trading, en l'absence de cotations faisant
foi, car celles-ci se poursuivent hors séance, sur les marchés de gré à gré. Ces
dérives sont toujours un signe de vulnérabilité du système. Il
est clair qu'après l'échec du G20, dont même les modestes projets de régulation
n'ont pas été appliqués, le degré d'instabilité des marchés est devenu quasi-absolu.
Ils deviendront vulnérables lorsqu'un violent coup de projecteur sera jeté sur
leurs pratiques, comprises par ceux qui en sont victimes. C'est ce que nous voulons
dire lorsque nous évoquons les Ides d'octobre. Comme le dit Cassius à Brutus dans
le Jules César de Shakespeare, ce n'est pas dans les étoiles
que notre destin est inscrit, mais dans les faiblesses auxquelles nous ne parvenons
pas à renoncer.
II.
Incapacité des Etats et des banques à alimenter l'économie réelle Bien
plus grave que tout ce que nous venons de décrire est l'incapacité des banques
et des Etats d'alimenter en crédit l'économie réelle. Les
indicateurs monétaires montrent que le volume de crédit régresse depuis que la
politique d'injection massive de monnaie a été lancée. Les
montants versés par les banques centrales en faveur des établissements financiers
sont pourtant sans précédent historique. Aux
Etats-Unis, N. Barofsky, inspecteur chargé de surveiller le programme TARP d'aide
aux banques, a évalué devant le Congrès le total des subventions, aides, garanties
et cautions gouvernementales à 23.700 milliards de dollars. La Réserve fédérale
(banque centrale) américaine achète pour sa part, tout comme les Banques d'Angleterre,
de Suisse et du Japon, des bons du Trésor américain pour lui permettre d'aider
les établissements financiers. On en est arrivé au stade de la planche à billets
électronique. Interrogé par un congressiste, l'inspecteur général chargé de superviser
la Fed n'a pu expliquer comment, depuis septembre 2008, le bilan de la banque
centrale s'était accru de 1000 milliards de dollars, et pas davantage comment
l'Agence Bloomberg avait pu écrire que 9000 milliards de dollars étaient apparus
dans ses opérations de gré à gré. En tous cas, la base monétaire ajustée de la
Fed a grimpé de 900% depuis 1985 et rien que cette année, elle a plus que doublé. La
hausse des déficits budgétaires et de l'endettement public est, en Angleterre
comme aux Etats-Unis, vertigineuse. Le déficit budgétaire américain atteint 12%
du Produit intérieur brut, soit deux fois celui de la France. Le marché de l'immobilier
est artificiellement maintenu en pompant des fonds sur Fannie Mae, organisme de
refinancement hypothécaire, qui a perdu 14,8 milliards de dollars au deuxième
trimestre, après en avoir perdu 23,2 milliards au précédent. Elle provisionne
face à la montée des impayés, alors que les banques, elles, se dégagent comme
elles peuvent. En
Europe, le montant total des refinancements accordés aux banques est de l'ordre
de 1.500 milliards d'euros. Après avoir annoncé la mise en place de « mesures
non conventionnelles », consistant dans le rachat de 60 milliards d'euros
d'obligations « sécurisées » (obligations privées émises par
les banques et censées être sécurisées par des actifs immobiliers), la Banque
centrale européenne (BCE) a prêté, le 2 juin, 442,24 milliards d'euros à 1121
établissements financiers. Non seulement le record de décembre 2007 (349 milliards
d'euros) a été dépassé, mais les prêts accordés l'ont été sur un an, contre 6
mois maximum auparavant. Les montants accordés l'ont été avec un taux de prêt
bloqué à 1% pendant l'année, un véritable cadeau (le fixing de l'Euribor à 12
mois s'était inscrit à 1,57% le mercredi 24 juin) « offrant l'occasion
d'un gain exceptionnel », comme le notaient les experts de la Société
Générale. En
France, le dispositif choisi apporte, en plus, des liquidités à long terme par
le biais de la Société de financement de l'économie française (SFEF), qui émet
avec la garantie de l'Etat des titres de dette d'une durée pouvant atteindre jusqu'à
5 ans et les reprête aux établissements de crédit pour un montant pouvant aller
jusqu'à 320 milliards d'euros. Les
établissements financiers bénéficient donc de flux très importants d'argent, les
banques centrales espérant encourager les prêts aux entreprises et à la consommation.
Cependant, ces prêts ont ralenti et continuent à ralentir. Ainsi,
aux Etats-Unis, le volume des prêts aux particuliers et aux entreprises a reculé
en moyenne de 3% au deuxième trimestre (-3,6% pour la Bank of America). Les investissements
ont été très liquides (à court terme) et sur la part mobilisée, les 2/3 ont été
destinés à refinancer les prêts hypothécaires tandis que les prêts correspondant
à des investissements productifs ne représentaient qu'une fraction très marginale.
Dans l'économie productive, les chefs d'entreprise n'anticipent pas de reprise. En
France, jamais les établissements financiers n'ont accordé aussi peu de crédit.
Sur un an, les nouveaux prêts accordés aux entreprises et aux particuliers ont
chuté de 20%. Une contraction du crédit qui n'empêche pas les banques d'annoncer
pour les deux premiers trimestres 2009 d'excellents résultats d'exploitation.
Moins de prêts et plus de marges pour des banques qui ont bénéficié de 5,1 milliards
d'euros d'aides de la part de l'Etat. Comme aux Etats-Unis, les banques se « refont »
au détriment de l'Etat, et donc des contribuables et des citoyens. |
| Cyniquement,
les banques ont prêté aux gens à qui elles avaient emprunté, en emmagasinant la
différence de taux d'intérêt. Ainsi en juin les banques ont acheté pour 75 milliards
de dollars d'obligations gouvernementales et ont prêté environ 30 milliards de
dollars directement aux gouvernements européens. Car si la Banque centrale européenne,
contrairement à la Fed, n'est pas prêteur en dernier ressort et ne peut donc acheter
les obligations publiques des Etats, elle peut très bien prêter à des banques
qui à leur tour prêteront aux gouvernements ou achèteront leurs obligations, en
réalisant un profit ! Les
Etats, eux, arrivent bientôt au bout de leurs possibilités sans déclencher brutalement
une hyperinflation. Les Etats-Unis doivent déjà autant à la Chine et au Japon
que l'Allemagne à ses anciens ennemis après 1918, en équivalent de monnaie actuelle.
Le total des dettes américaines (publique, des entreprises financières et non
financières et des ménages) atteint 370% du PIB américain, presque deux fois plus
qu'en 1929 et cent fois plus que toutes les dettes de l'Allemagne en 1923, en
valeur constante. Comme
l'Allemagne de Weimar, les Etats-Unis n'ont aucun moyen acceptable sur le plan
politique de rembourser leurs dettes croissantes, sinon en imprimant de l'argent. En
attendant, les banques de Wall Street, sous perfusion publique, gagnent à nouveau
beaucoup d'argent, comme nous l'avons vu. Cependant, elles ne financent pas de
nouvelles entreprises ou de nouvelles usines. Elles n'aident pas le processus
de formation de capital et n'allouent pas de nouveaux crédits de manière à créer
de nouveaux emplois et de nouvelles activités. Elles refinancent d'anciennes dettes
et spéculent sur des actifs morts-vivants. Cela n'augmente en rien la richesse
réelle de la planète, au contraire. L'argent ne fait que changer de poches, sans
faire redémarrer l'économie, et en se concentrant de plus en plus dans celles
de moins en moins d'individus. Quel
sera le prochain Etat en cessation de paiements ? se demandent certains.
D'ores et déjà, 48 Etats américains, qui n'ont pas le droit de présenter de déficit
budgétaire, sont en faillite virtuelle. La Californie a dû émettre des IOUs (reconnaissances
de dettes) faute de pouvoir payer en dollars ses fournisseurs, les gouvernements
locaux, ses fonctionnaires et les contribuables bénéficiant d'un crédit d'impôt.
Ces IOUs, qui portent un taux d'intérêt annuel de 3,75%, se négocient sur des
marchés parallèles ( par exemple, sur eBay) à 70 dollars seulement contre une
promesse de paiement d'une valeur nominale de 100 dollars. Les plus grandes banques
américaines refusent de les accepter, tandis que la Californie doit opérer des
coupes claires dans ses budgets sociaux, ses dépenses d'éducation et d'infrastructure
et le paiement de ces fonctionnaires, détruisant ainsi ses bases de fonctionnement
comme un pays du tiers-monde sous la pression du FMI. En l'absence de salaires
et de profits, les recettes fiscales vont s'effondrer et l'Etat aura toujours
davantage de difficultés à se financer. En
Europe, des pays comme la Lettonie, la Slovaquie, l'Espagne et la Grande-Bretagne
subissent déjà ou vont au devant de terribles difficultés. L'on
comprend que tout le mécanisme suivant lequel ce système fonctionne depuis plus
de quarante ans se trouve enrayé, et qu'octobre sera une échéance financière décisive,
mais également économique et sociale.
III.
La multiplication des points de rupture Trois
indicateurs manifestent la vulnérabilité immédiate du système. Le
premier concerne les signes annonciateurs d'une fuite des investisseurs hors des
marchés américains. Les Etats-Unis ont ainsi enregistré en mai un déficit inattendu
de 19,8 milliards de dollars de leur balance des capitaux à long terme. Les institutions
étrangères, dont les banques centrales, ont été vendeuses nettes de titres américains
à long terme pour 23,4 milliards de dollars. Le
deuxième est la forte hausse des faillites de banques américaines petites et moyennes.
Leur nombre pour le premier semestre 2009 dépasse celui de toute l'année 2008.
Pire encore, les établissements les plus vertueux non seulement ne bénéficient
d'aucune aide publique, contrairement aux grandes banques qui ont spéculé, mais
doivent contribuer auprès de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC, une
mutuelle d'assurance interbancaire) pour couvrir les déposants qui ne peuvent
plus l'être par l'établissement où ils ont effectué leurs dépôts. Le FDIC lui-même
se trouve pratiquement à bout de ressources, ses actifs n'étant plus que de 13
milliards de dollars contre 52 milliards en 2007. En fait, le FDIC se trouve protégé
par une décision du Congrès autorisant le Trésor à lui prêter 500 milliards de
dollars, mais cela n'en fait plus une mutuelle d'assurance financée par les banques
mais un instrument de renflouement public financé par le contribuable. Le FDIC
a de son côté accordé sa garantie sur des émissions bancaires, se transformant
en une source supplémentaire de financement gouvernemental, alors qu'ainsi que
nous l'avons vu, le gouvernement arrive au bout de sa capacité d'emprunter autrement
qu'en émettant de la monnaie de singe ! Deux institutions importantes vacillent
sur leurs bases. La CIT, groupe américain de services financiers représentant
au bilan 75 milliards de dollars, n'a été très provisoirement sauvée que par un
consortium disparate (le gérant d'actifs Pimco, des fonds spéculatifs et des sociétés
de capital-investissement) qui a pris en garantie tous les actifs non gagés qui
restent au groupe. L'Etat fédéral, qui lui a apporté sa caution pour 2,3 milliards
de dollars de dettes en 2008, finira peut-être par se montrer plus généreux, mais
une fois encore, en accélérant le mouvement vers l'hyperinflation. A
défaut, une faillite paraît probable, mais l'on se console en se disant que CIT
ne représente que 4% du bilan de Citigroup. Avec cynisme, les banques d'investissement
et leurs traders sont à la fête, mais dans les établissements bancaires traditionnels,
en prise directe avec l'économie réelle, le risque s'accroît au fur et à mesure
de l'insolvabilité des débiteurs. Un tel écart ne peut durer longtemps, avant
que n'apparaisse la sentence sur le mur de la réalité. La Guaranty Bank d'Austin
(Texas), qui a 13,4 milliards de dollars d'actifs et dispose de 160 agences au
Texas et en Californie, a annoncé qu'elle ne parvient pas à réunir de nouveaux
capitaux, et pourrait être contrainte à une reprise par les autorités fédérales
car ses superviseurs ont exigé l'effacement de ses investissements sur le marché
hypothécaire. En juin 2008, le « raider » Carl Icahn et le
roi de l'hôtellerie texane Robert Rowling avaient pris des participations dans
cette banque pour 600 millions de dollars : ceci montre que les gagnants
d'hier sont devenus les perdants d'aujourd'hui. Le
troisième indicateur est une « décision préliminaire » de
la Financial Accounting Standards Board de revenir à une évaluation des actifs
« mark to market », c'est-à-dire à la valeur du marché. Annoncée
le 15 juillet par Jonathan Weil, de l'agence Bloomberg, cette décision renverserait
celle d'avril, autorisant les banques à ne pas procéder à ces évaluations mark
to market. A l'époque, il était clair qu'en remplaçant cette évaluation par une
juste valeur ou une « valeur équitable », la FASB permettait
aux banques de surévaluer leurs effets toxiques et de présenter de meilleurs bilans.
Par exemple, si la CIT devait aujourd'hui appliquer la règle du mark to market,
elle devrait reconnaître que « ses prêts au 31 décembre
valaient 8,3 milliards de dollars de moins que ce qui apparaît sur ces comptes,
une somme supérieure à ses fonds propres » ! Cela montre que
CIT n'était plus solvable depuis longtemps, sauf que ses documents comptables
ne l'indiquaient plus. Alors, pourquoi revenir aujourd'hui au mark to market,
puisque l'effet de cette évaluation serait de faire apparaître officiellement
la banqueroute de la majorité des établissements financiers américains ?
Parce que la situation s'est tellement dégradée que les autorités craignent que
lors de l'extériorisation des choses, elles en soient tenues responsables et risquent
la prison. De toutes façons, la situation des banques est désormais trop connue
pour qu'il vaille la peine de la dissimuler ! Cependant,
les trois indicateurs que nous venons d'analyser ne sont que l'expression d'un
risque bien plus global, qui définit l'arrière-plan des Ides d'octobre. Cinq
points de rupture apparaissent à un horizon très rapproché. Le
premier est celui des crédits hypothécaires autres que les subprime. Il s'agit
des défauts de remboursement sur les emprunts de type Alt-A, contaminés de proche
en proche par les autres et par l'étranglement des emprunteurs, dont l'encours
dans l'immobilier représente plus de deux fois celui des subprime. Un rapport
de la Deutsche Bank établit qu'en 2011, si rien n'est changé, 48% des acquéreurs
de logements américains verront le niveau de leurs hypothèques dépasser la valeur
de leur bien. Le
second est l'immobilier commercial. Dans ce domaine, presque plus rien de ce que
l'on a construit ne trouve preneur, étranglant les entrepreneurs et les banques
qui leur ont prêté. Le
troisième concerne les cartes de crédit. Acculés, les Américains ont utilisé leurs
cartes même pour payer les frais de scolarité de leurs enfants, plusieurs assurances
scolaires des Etats ne pouvant actuellement suivre en raison de la perte d'une
partie de leurs actifs en bourse (elles sont parfois allées au-delà des plafonds
d'investissements boursiers autorisés, à l'époque où on gagnait pratiquement à
tout coup, et elles aussi se trouvent maintenant étranglées, ce qui montre bien
la gangrène du système). Le résultat est que sur les 1000 milliards d'encours
de cartes de crédit, le taux de délinquance s'accroît et dépasse maintenant, suivant
les cas, 6 à 8%. Le
quatrième porte sur les Leveraged Buy Outs (LBO), concernant les sommes prêtées
par les banques aux prédateurs et que ceux-ci ne peuvent plus rembourser en se
payant sur la bête, soit parce que les opérations ne peuvent avoir lieu, soit
parce que la bête est devenue trop étique. A cela s'ajoutent les Credit Default
Swaps (CDS) et tous les mécanismes d'assurance contre prime, un domaine où tout
le monde sait que les choses vont mal mais dans lequel une chatte ne retrouverait
pas ses petits. Enfin,
le cinquième est celui des effets de commerce (commercial paper) qui, dans de
nombreux cas, ont servi de caution pour des titres émis sur des marchés de gré
à gré. Ajoutons
que le système financier américain, basé sur la titrisation des créances, reste
en survie artificielle quotidienne grâce au TALF (Term Asset Backed Securities
Loan Facility), c'est-à-dire au programme public de rachats d'actifs de type ABS
ou RMBS, un programme qui doit en principe expirer au début de l'automne. La
confusion est totale, et l'édifice ne tient que parce que personne ne demande
de comptes à personne, tous espérant l'aide de l'Etat sans contrôle ni conditions.
Or en octobre, il faudra bien montrer une partie des cartes, dans une situation
explosive de crise sociale due au chômage toujours croissant et à l'opposition
populaire à la réforme de santé voulue par l'Administration Obama, qui vise à
réduire les dépenses (notamment à l'encontre des vieux, des malades chroniques
et des handicapés) alors qu'en même temps elle a arrosé pratiquement sans limites
les établissements financiers. Il
faut donc bien voir que le dénouement approche non seulement sur le plan financier,
nous l'avons vu, mais sur les plans économique et social, en raison de la tromperie
dont les Américains se sentent victimes. On leur avait dit que leurs salaires
n'augmentaient pas et que leurs assurances étaient médiocres, mais que cela serait
compensé par le crédit, la hausse de leurs actions en bourse et du prix de leur
bien immobilier, leur revenu supplémentaire étant obtenu en « rechargeant »
leurs hypothèques en fonction de la hausse du prix. Tout cela s'est effondré,
et l'on mesure encore mal en Europe le mécontentement et la rage des classes moyennes
américaines qui se sentent « flouées » par tous les gouvernements
qui se sont succédés depuis plus de trente ans. En
Europe, précisément, la même chose arrive avec un effet de décalage, bien que
les protections sociales soient plus élevées dans des pays comme le Danemark,
la Suisse ou la France. Les Pays baltes, l'Espagne, la Hongrie, la Pologne et
jusqu'à la Grande-Bretagne sont frappés de plein fouet. De plus, nous l'avons
vu, la multiplication des textes permettant la spéculation et la fuite en avant
des financiers vers Londres vont accélérer le mouvement. Citons simplement le
cas du transfert du centre d'informatique de Nyse Euronext à Londres. Cette décision
est une conséquence perverse de la directive européenne MIF (marchés d'instruments
financiers), qui a libéralisé, à partir de novembre 2007, le marché de tous les
services financiers. C'est cette directive européenne qui a autorisé l'émergence
des plateformes alternatives, mentionnée plus haut. Celles-ci viennent concurrencer
les bourses traditionnelles, sans pratiquement aucune contrainte de régulation,
et se localisent à Londres. Voilà, sous une forme irréfutable, l'effet de l'Empire
de la City britannique dans l'Europe telle qu'elle est définie aujourd'hui.
IV.
L'effondrement économique et social L'économie
réelle est en crise sans espoir de reprise au sein de ce système, qui tarit le
développement de l'économie productive et répand le chômage, diminuant la capacité
de consommation des ménages : ceux qui perdent leur emploi n'ont plus de
quoi, et les autres qui craignent de le perdre préfèrent se désendetter (le taux
d'épargne américain est passé de 0 ou même moins à plus de 6%, ce qui est encore
très faible par rapport aux taux de l'Europe continentale). Or la consommation
des ménages représente plus de 80% de l'effet croissance aux Etats-Unis. Les recettes
fédérales ont, quant à elles, diminué de 18% par rapport à l'année fiscale précédente,
et encore s'agit-il d'une estimation de mi-juillet, sans doute trop optimiste. L'Administration
Obama pense, ou du moins elle le dit en public, que son plan de renflouement a
marché car le PIB n'a diminué que de 1% au deuxième trimestre, contre une chute
de 6,4% au premier. Or, d'une part le PIB n'est pas vraiment une référence :
il rassemble les biens physiques et les services qui sont une charge pour l'économie
et non un surplus réel, et il est évalué en dollars et non en unités physiques.
D'autre part et surtout, si nous examinons les données sur la production industrielle
et l'emploi, la dynamique est à l'opposé de ce qu'affirme la Maison Blanche. La
production industrielle est tombée de 17% depuis que Lyndon LaRouche a constaté
la « mort du système » le 27 juillet 2007. La production de
biens durables est, elle, tombée de 32%. Les ventes d'automobiles et de véhicules
de transport légers ont diminué de 56% depuis octobre 2001. Alors que les banques
gagnent des milliards en papier, les profits de l'industrie lourde chutent. Ainsi
Caterpillar a vu ses profits chuter de 66% au deuxième trimestre. En d'autres
termes, alors que les banques faisaient des profits avec l'argent des contribuables
fourni par l'Etat, Caterpillar essayait de fabriquer des choses et des choses
qui aident les entreprises à fabriquer d'autres choses. Des choses de grande taille,
avec des moteurs, qu'on utilise pour creuser des trous et transporter de la terre,
des choses dont on a besoin si on veut une vraie reprise économique. Malheureusement
pour Caterpillar et pour l'économie, ces choses ne se vendent pas. On
parle aussi de la hausse des ventes de nouvelles maisons, de 11% en juin. Il s'agit
là du chiffre mensuel. Si l'on en croit les chiffres annuels, elles sont en baisse
de 21% par rapport à l'année précédente, le deuxième chiffre le plus bas depuis
1963 en valeur absolue. Dans la mesure où la population américaine est bien plus
importante qu'il y a 52 ans, il s'agit, en termes relatifs, du pire mois de juin
de l'histoire pour les ventes de nouvelles maisons, et encore, beaucoup de celles-ci
sont vendues à des prix bradés. Les banques qui saisissent les maisons dont les
propriétaires ne parviennent pas à payer les hypothèques doivent les revendre
à bas prix ou, plus simplement, les casser et les désosser pour récupérer ce qu'elles
peuvent. Les
importations et les exportations s'effondrent, avec une chute plus rapide des
importations, révélatrice de la crise de consommation. Les importations de biens
ont ainsi chuté de 27% depuis juillet 2007, et de 39% par rapport à leur sommet
d'il y a environ un an. Les exportations de biens, pendant les mêmes périodes,
ont diminué de 14% et 30% respectivement. En
termes d'emploi, le plan de relance d'Obama était censé juguler le chômage à 8%.
Officiellement, il est à 9,4% en juillet, en recul de 0,1% par rapport à juin.
Et l'Administration se félicite publiquement de ce petit recul ! En fait,
ce « bon » chiffre est dû à une sortie exceptionnellement
importante de salariés sans emploi des statistiques ! En fait, tout le monde
admet que le taux de chômage réel américain dépasse les 20% (si l'on ajoute aux
14,5 millions de chômeurs officiels n'ayant exercé aucune activité les 8,8 millions
travaillant à temps partiel non choisi et sans bénéficier d'allocations et les
9 millions ayant disparu des statistiques parce qu'ils ne se sont pas inscrits
à la recherche d'un travail depuis plus d'un an). A cela il faut encore ajouter
les travailleurs pauvres, souvent dans des mini ou micro-entreprises au seuil
de la faillite et abandonnées par les banques locales en difficulté. L'emploi
potentiel non satisfait dépasse les 30%, et seulement le tiers de ces 30%, c'est-à-dire
10% de la population active totale, reçoivent des allocations pendant de très
courtes durées. Les autres ne perçoivent rien, hormis des aides d'urgence. Ainsi,
34,4 millions d'Américains relèvent du régime d'aide alimentaire d'urgence (foodstamps),
c'est-à-dire plus d'un Américain adulte sur huit. Leur nombre a augmenté de 2%
en mai. Les
entreprises suppriment les postes encore plus rapidement que prévu. Elles ne font
pas que licencier le personnel qu'elles jugent « en trop » ;
elles se débarrassent aussi de ceux qui seraient normalement épargnés. De plus,
ceux qui restent travaillent moins. On n'a jamais constaté aux Etats-Unis si peu
d'heures travaillées par semaine : 33,1 heures en moyenne. Parmi
les entreprises entrant dans la composition de l'indice Standard and Poor's 500,
plus du tiers ont publié leurs résultats pour le deuxième trimestre. Leurs bénéfices
n'atteignent qu'aux deux tiers leur niveau de 2008, mais plus des trois quarts
des sociétés ont fait mieux que ce que les analystes attendaient. On a crié victoire.
En fait, ces sociétés non financières sont parvenues à améliorer leurs résultats
uniquement en comprimant les coûts. C'est-à-dire d'abord en licenciant, puis en
n'investissant pas et enfin en ne reconstituant pas leurs stocks. Or ceci ne peut
durer sans provoquer une implosion. Les stocks ne peuvent continuer à baisser
sans compromettre à un moment ou à un autre le fonctionnement des entreprises.
Celles-ci ne peuvent opérer sans employés. Et enfin, il leur faut des clients.
Or la reprise de la consommation des ménages et des entreprises américains, qui
devrait relancer les chiffres d'affaire, ne peut pas se produire à brève échéance
au sein du système. Selon une enquête récente de la National Association of Business
Economics, les sociétés vont encore réduire leurs effectifs et leurs investissements,
ce qui signifie que les ventes vont encore baisser. En outre, nous l'avons dit,
particuliers et professionnels tentent d'épargner leurs liquidités, lorsqu'ils
le peuvent, pour rééquilibrer leur budget. Une
équipe de journalistes enquêteurs, Propublica, a calculé le nombre réel d'emplois
nets créés par les programmes de stimulation financière de l'Administration Obama :
elle est arrivée au chiffre de 9000, sans tenir compte des emplois occasionnels
de quelques jours ou de semaines. Par le passé, les travailleurs américains déménageaient
rapidement là où ils pouvaient trouver un emploi. Le Sun Belt, de la Californie
à la Floride, était traditionnellement la première région à rebondir. Aujourd'hui
cependant, la Californie, le Nevada, l'Arizona, la Géorgie et la Floride ont encore
plus souffert que le reste du pays, avec un nombre record de saisies hypothécaires,
de réductions budgétaires et de faillites. Désormais,
les sans-emploi restent où ils sont, inscrits au chômage, ou errent à travers
le pays, de camp de caravanes en camp de caravanes, pratiquement sans suivi médical. Actuellement,
« l'excès de capacité » des Etats-Unis est vertigineux. L'utilisation
de cette capacité n'est que d'environ 65%. En théorie, la production pourrait
augmenter de 25 à 30% avant que de nouveaux investissements soient nécessaires.
On voit donc bien que l'argent de l'Etat est allé aux établissements financiers
et y est resté, tournant dans un manège autodestructeur. Alors,
qui pourrait défendre l'idée qu'une reprise est possible sans création d'emplois,
sans accroissement de la consommation, sans investissements dans les secteurs
productifs mais en créant du chômage et en étranglant les entreprises non financières ?
Seulement les économistes « comportementalistes » de l'Administration
Obama, qui croient ou feignent de croire aux contes de fées financiers. En fait,
nous l'avons vu, toutes les conditions sont réunies pour l'avalanche d'octobre,
et le mécontentement social ne pourrait être autrement retenu que par des mesures
d'exception, une répression que personne ne souhaite, bien que les responsables
des études de l'armée américaine explorent d'ores et déjà l'éventualité d'une
intervention contre le risque d'émeutes à l'intérieur des Etats-Unis, ce qui lui
est en principe interdit. Nous
ne nous étendrons pas sur l'Europe, dont nos lecteurs connaissent mieux la situation. Notons
cependant qu'en France, les défaillances d'entreprises ont progressé de 15% sur
un an au deuxième trimestre 2009, touchant en particulier les PME-PMI : +57%
sur les entreprises de 3 à 19 salariés, +70% sur celles de plus de 20 salariés
et +100% pour la tranche de 100 à 199 salariés. Quant au chômage, le nombre de
« chômeurs officiels » a reculé de 0,7% en juin. Cependant,
en même temps, les sorties du Pôle emploi pour « cessations d'inscription
pour défaut d'actualisation » ont progressé de 19,3% sur le mois et
concernent 33.300 personnes de plus qu'en mai, ce qui explique les 18.600 d'inscrits
en moins présentés comme une victoire ! De
plus, il s'agit du nombre de personnes « disponibles de suite et n'ayant
exercé aucune activité », dont la progression annuelle reste tout de
même de 25,7%. Si l'on prend aussi les demandeurs d'emploi « ayant exercé
une activité réduite » et les mal nommés « dispensés de recherche »
(seniors en retraite anticipée), on obtient un chiffre total de 4.097.800 d'inscrits
au Pôle emploi, soit 29.700 personnes de plus et non 18.600 en moins sur un mois. Nous
avons présenté ces chiffres pour montrer qu'on peut faire dire aux statistiques
tout et leur contraire, en sélectionnant les données, par corrections et ajustements
successifs, etc. Ici nous avons considéré l'économie physique et la capacité de
travail réellement employée. Là se trouve la vérité économique, dans la dynamique
de la croissance physique, et non dans la statique de chiffres plus ou moins arrangés. V.
Conclusion Avec
50% de chaque dollar dépensé provenant de l'emprunt, la stimulation de l'économie
américaine n'a pu fonctionner car on ne peut sauver un système qui ne produit
plus de richesse réelle. Aux Etats-Unis comme en France, l'industrie ne représente
plus qu'environ 12% du PIB, ce qui conduit à l'illusion de pouvoir fonctionner
de plus en plus avec une société de services et des « banques universelles ».
On est aujourd'hui arrivé au bout de ce modèle post-industriel, devenu un monstre
financier prédateur du travail qualifié et de la production réelle. On
ne peut regretter la fin de ce système lorsqu'on sait que le nombre de gens qui
souffrent de la faim dans le monde vient de dépasser 1 milliard, en hausse de
11% sur un an, et que sur les misérables 3,7 milliards de dollars promis pour
faire face à ce « problème », seulement 1,8 milliard ont été
débloqués. Oublions même la morale ; il s'agit de plus d'un milliard d'êtres
humains absolument exclus, qui constituent un énorme potentiel, pour eux-mêmes
et pour nous tous, qui se trouve gâché ou détruit. Une telle bêtise économique
écoeure. Le Président Obama déclarant à Business Week que
le renflouement des banques lui paraît le plus grand succès de son Administration
n'écoeure pas moins.
Plus
que jamais, les solutions que nous proposons sont immédiatement nécessaires :
-
arrêter
un renflouement financier qui empire chaque jour la situation, en la rendant de
plus en plus toxique ;
-
mettre en place la banqueroute organisée, civilisée, des
effets spéculatifs et de ceux qui les ont promus, pour assainir le terrain
en vue de grands projets de développement mutuel à l’échelle internationale ;
-
substituer à cet effet aux régimes monétaristes, qu’ils soient libéraux
ou keynésiens, des systèmes de crédit productif public, avec
des banques nationales qui reprennent le contrôle réel de l’émission de
monnaie-crédit aux banques et aux compagnies d’assurance qui les en ont
dépossédées avec la complicité avouée des dirigeants politiques ;
-
établir entre Etats un nouveau
système économique international, un Nouveau Bretton Woods,
fondé sur l’ordre de crédit productif public, en vue d’un avantage
mutuel dans la réalisation de grands travaux, et des parités fixes entre monnaies,
pour que toute spéculation à leur encontre devienne impossible. Les Etats-Unis,
la Chine, la Russie et l’Inde doivent participer à ces accords, le dollar
redevenant la monnaie de l’Etat-nation Amérique et non plus l’instrument
des spéculateurs.
Utopie
(cf. introduction) ? Non, car c’est le système actuel qui va dans le
mur, avec beaucoup de choses pouvant devenir irréversibles à l’échéance
d’octobre si l’on ne change pas de direction. Le système dans lequel
nous vivons est condamné de toutes façons. Le choix est entre un chaos économique,
financier et social, débouchant inéluctablement sur des régimes d’exception
à l’intérieur des Etats et des guerres de tous contre tous à l’extérieur,
ou un nouvel ordre économique international fondé sur le développement mutuel,
reprenant au minimum ce qui marcha dans les politiques de l’Administration
Roosevelt et les plans de reconstruction de l’Europe de l’après-guerre.
Sans cela, le sommeil de la Raison engendrera de nouveaux monstres.
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