Faire vivre l’Idée communiste est une tâche de caractère idéologique (donc aussi philosophique), et non pas immédiatement une tâche politique. Il s’agit en effet que les individus puissent être préparés à accepter, si possible dans
l’enthousiasme, qu’une autre vision du monde, radicalement opposée au capitalo-parlementarisme actuellement hégémonique (notamment sous le nom falsifié de "démocratie") est non seulement souhaitable, mais possible.
Toute politique d’émancipation accepte comme horizon cette hypothèse, et elle en est la part réelle. Mais elle n’en est pas la réalisation, justement parce que cette Idée -ou cette hypothèse- n’est aucunement un programme
qui demanderait à être réalisé. Elle est plutôt une norme devant laquelle comparaissent les politiques. Celles qui sont compatibles avec l’hypothèse sont bonnes, celles qui ne le sont pas sont mauvaises. (Alain Badiou)





Karl Marx , Friedich Engels ,
la Pologne

Michel Peyret

Michel Peyret

23 juillet 2009

KARL MARX , FRIEDRICH ENGELS , LA POLOGNE

Les discours commémoratifs de Karl Marx et Friedrich reproduits ci-dessous sont extraits d’un recueil de leurs textes intitulé : « Le parti de classe » publié en 1973 par Maspero avec une introduction et des notes de Roger Dangeville .

Ils prennent place significativement dans un chapitre qui se rapporte à la préparation de la révolution ( 1843-1848 ) .

Celui de Marx est reproduit le 9 décembre 1847 dans le Deutsche Brüsseler Zeitung qui rend compte de leurs discours tenus à Londres à l’occasion de la Fête des nations organisée pour commémorer le soulèvement polonais de 1830 .

Celui de Engels est daté du 22 février 1848 . Il est prononcé à Bruxelles en l’honneur de l’insurrection de Cracovie de février1846 lors d’un meeting organisé par l’Association démocratique de Bruxelles .

Deux phrases de Marx peuvent exprimer et résumer les propos des deux orateurs : « Pour que les peuples puissent véritablement s’unir , il faut que leur intérêt soit commun . Pour que leur intérêt puisse être commun , il faut abolir les rapports de propriété actuels , qui déterminent l’exploitation des peuples entre eux . »

Les deux discours sont précédés d’une déclaration de principe de Engels qui exprime pourquoi Marx et lui se qualifient de « communiste » et jamais de « social-démocrate » .

« On remarquera que, dans tous ces écrits, et notamment dans ce dernier, je ne me qualifie jamais de social-démocrate, mais de communiste... Pour Marx, comme pour moi, il est donc absolument impossible d’employer une expression aussi élastique pour désigner notre conception propre.

« Il en va autrement aujourd’hui, et ce mot peut passer à la rigueur, bien qu’il ne corresponde pas davantage aujourd’hui à un parti dont le programme économique n’est pas seulement socialiste en général, mais directement communiste, c’est-à-dire un parti dont le but final est la suppression de tout État et, par conséquent, de la démocratie. »

Engels, préface de 1894 à Internationales aus dem Volksstaat, 1871-1875.

LE DISCOURS DE KARL MARX

Nous venons de recevoir les informations suivantes sur le contenu des discours tenus à Londres par MM. Marx, Engels et Tedesco (de Liège) [1]. Nous reproduirons plus tard le discours de ce dernier, tenu en français. Karl Marx dit :

L’union et la fraternité des nations est un mot d’ordre que l’on trouve dans la bouche de tous les partis, et notamment des libre-échangistes bourgeois. De fait, il y a une certaine fraternité entre les classes bourgeoises de toutes les nations. C’est la fraternisation des oppresseurs contre les opprimés, des exploiteurs contre les exploités. De même que la classe des bourgeois d’un pays fraternise et s’unit contre les prolétaires d’un même pays, malgré la concurrence et la rivalité existant entre les membres individuels de la bourgeoisie, de même les bourgeois de tous les pays fraternisent et s’unissent contre les prolétaires de tous les pays, malgré leurs luttes mutuelles et leur concurrence sur le marché mondial.

Pour que les peuples puissent véritablement s’unir, il faut que leur intérêt soit commun. Pour que leur intérêt puisse être commun, il faut abolir les rapports de propriété actuels, qui déterminent l’exploitation des peuples entre eux. Or, seule la classe ouvrière a intérêt à éliminer les conditions de propriété actuelles, de même qu’elle seule en a les moyens.

La victoire du prolétariat sur la bourgeoisie sera en même temps la victoire sur les conflits des nations et des économies qui, de nos jours, poussent chaque peuple contre l’autre. La victoire du prolétariat sera donc le signal de la libération de tous les peuples opprimés.

LA RUINE DE LA VIEILLE SOCIETE

La Pologne d’ancien régime est certes ruinée, et nous sommes les derniers à vouloir la restaurer. Mais il n’y a pas que la vieille Pologne qui soit ruinée, la vieille Allemagne, la vieille Angleterre et toute la vieille société le sont aussi.

Mais la ruine de la vieille société n’est pas une perte pour nous, qui n’avons rien à perdre dans la vieille société, comme c’est également le cas pour la grande majorité de la population. Au contraire, nous avons tout à gagner dans la ruine de la vieille société qui conditionne la formation d’une société ne reposant plus sur des oppositions de classes.

De tous les pays, l’Angleterre est celui où l’antagonisme entre prolétariat et bourgeoisie est le plus développé. La victoire des prolétaires anglais sur la bourgeoisie anglaise sera décisive pour la victoire de tous les opprimés sur leurs oppresseurs.

C’est pourquoi la Pologne n’est pas à émanciper en Pologne, mais en Angleterre. C’est pourquoi vous, les chartistes, vous n’avez pas à formuler de vœux pieux pour la libération des nations : renversez vos propres ennemis à l’intérieur, et vous pourrez avoir la fière conscience d’avoir défait toute la vieille société [2].


Notes

[1] Cf. Deutsche Brüsseler Zeitung, 9 décembre 1847. Ce journal avait déjà, la semaine précédente, rapporté un compte rendu succinct des discours de Marx et Engels à la Fête des nations organisée pour commémorer le soulèvement polonais de 1830. Nous ne reproduisons pas le discours d’Engels, tenu au même meeting. On en trouvera le texte français dans Marx-Engels, Écrits militaires, p. 148-149.

Les textes qui suivent rendent compte des interventions de parti de Marx-Engels dans des meetings ou débats publics. Ils valent certes par leur effet de propagande à l’extérieur et leur effort d’organisation des éléments révolutionnaires, mais plus encore par leur contenu qui annonce et prépare la révolution de 1848-1849.

Les Écrits militaires, qui ont recueilli les textes sur la préparation de la révolution de 1848, ont groupé, de manière logique, les écrits dans lesquels Marx-Engels ont élaboré pour l’heure de l’affrontement physique, la théorie et la stratégie de lutte du prolétariat européen. C’est, en effet, dans le domaine militaire que les analyses marxistes se font les plus concrètes et les plus tranchantes.

Quoi qu’il en soit, nous ne reproduisons pas ici ce schéma d’ensemble de la prévision révolutionnaire qui rend compte pourtant de l’une des tâches fondamentales du parti — la prévision et la préparation de la révolution à venir, qui justifient le rôle dirigeant du parti dans la classe prolétarienne.

Les quelques textes que nous avons recueillis pour cette période témoignent essentiellement des efforts d’organisation à l’échelle internationale.

Dans ce recueil, nous avons encore écarté des textes, pourtant fondamentaux, notamment ceux qui ont trait à la préparation révolutionnaire dans tous les sens du terme, pour l’Allemagne. Un exemple en est l’article de Marx contre Heizen, dont le passage suivant montre comment les mots d’ordre de la future révolution sont préparés par les polémiques : « Les ouvriers savent que l’abolition des rapports de propriété bourgeois ne peut être réalisée en conservant les conditions féodales. Ils savent que, par le mouvement révolutionnaire de la bourgeoisie contre les états féodaux et la monarchie absolue, leur propre mouvement ne peut être qu’accéléré. Ils savent que la lutte pour leur propre cause contre la bourgeoisie ne peut commencer qu’à partir du jour où la bourgeoisie a triomphé. Néanmoins, ils ne partagent pas les illusions bourgeoises de Monsieur Heinzen. Ils peuvent et doivent se résigner à accepter la révolution bourgeoise comme condition de la révolution ouvrière, mais ils ne peuvent la considérer, ne fût-ce qu’un instant, comme leur but final. » (Marx, « La Critique moralisante et la morale critisante », 1847.)

Ce thème sera encore au centre des débats intérieurs de la Ligue communiste tout au long de la période brûlante de 1849, et la scission finale se fera sur cette question.

Le contenu de l’ouvrage en allemand de Herwig Förder, Marx et Engels à la veille de la révolution — L’élaboration, des directives politiques pour les communistes allemands (1846-1848), Akademie-Verlag. Berlin. 1960 témoigne des activités suivantes de Marx-Engels pour la période en question.

1.Fondation du Comité de correspondance communiste à Bruxelles et les premières controverses sur les questions de politique de la classe ouvrière (1846) : le début de la lutte contre le « socialisme vrai » ; les divergences avec le communisme utopique de Weitling ; la circulaire contre Kriege (11-5-1846) ; l’écho des séances du Comité de Bruxelles du printemps 1846 dans le Westphälischer Dampfboot ; les directives politiques aux communistes de Rhénanie (été 1846) ; les premières répercussions du Comité de correspondance sur l’évolution des communes parisiennes et londoniennes de la Ligue des justes (été 1846).

2.Le tournant de 1846-1847 — transition et départ : de la Ligue des justes à la Ligue des communistes (novembre 1846 à Juin 1847) ; l’Anti-Proudhon (Misère de la philosophie) ; la mise en lumière par Engels du caractère réactionnaire du « socialisme vrai » (printemps 1847) ; la convocation de la Diète unie en Prusse et la « brochure sur la Constitution » d’Engels (février-avril 1847).

3.Les questions politiques de la révolution allemande en marche au travers des polémiques de presse de l’été et de l’automne 1847 : la Deutsche Brüsseler Zeitung et les premières contributions du cercle du Comité de correspondance communiste (mars- Juillet 1847) ; une contribution de ce comité à la Kommunistische Zeitschrift de Londres (août 1847) ; un essai d’Engels sur la signification du protectionnisme et du libre-échange pour le développement bourgeois de l’Allemagne (juin 1847) ; un article de Marx contre la démagogie « gouvernementale socialiste » du Rheinischer Beobachter (septembre 1847) ; une déformation « socialiste vraie » de la ligne politique de Marx-Engels par Moses Hess ; le renforcement de l’influence du Comité de correspondance communiste de Bruxelles sur la ligne politique du Westphälischer Beobachter.

4.Le Manifeste du parti communiste : contribution à l’histoire de sa genèse ; un programme pour la démocratie et le socialisme à la veille de la révolution démocratique-bourgeoise en Allemagne.

[2] Les mots d’ordre que Marx assigne dans son discours aux révolutionnaires internationalistes rassemblés à la Fête des nations impliquent une connaissance précise des mécanismes qui relient les phénomènes d’oppression des classes à ceux de l’oppression des nations, bref, une vision achevée de l’impérialisme, sans laquelle le marxisme ne serait pas une théorie générale.

C’est à tort que l’on a attribué à Lénine, comme une nouveauté (inconnue ou méconnue du marxisme antérieur), l’élaboration de la théorie de l’impérialisme : le simple fait que Lénine l’ait exposée dans « un essai de vulgarisation » démontre qu’il n’a fait que reprendre sur ce point comme ailleurs la théorie classique du marxisme.

Si le marxisme, comme théorie, est né en Allemagne, c’est — comme le répètent inlassablement Marx-Engels parce que ce pays, de par ses conditions économiques, politiques et sociales, ainsi que ses rapports avec le marché mondial et les autres pays, était celui qui suggérait le plus clairement et pleinement tous les éléments de la théorie générale du prolétariat.

Or, l’Allemagne des années 1840 était un amas de toutes les formes de société et de productions successives de l’histoire, du fait qu’aucune révolution n’y avait balayé de la scène sociale les vestiges de classes et de modes de production du passé. À toutes les couches et classes qui se superposaient ainsi l’une à l’autre pour opprimer les masses laborieuses venaient s’ajouter les facteurs d’oppression nationaux, l’Allemagne étant soumise à l’hégémonie commerciale anglaise, à l’occupation étrangère, à la division nationale, à l’influence russe, française, tandis qu’elle-même, par l’intermédiaire de la Prusse et de l’Autriche, opprimait la Pologne.

Le marxisme n’est que la transcription par Marx-Engels des conditions historiques et sociales réelles de la vivante lutte de classe, là où elles étaient les plus saisissables, donc à la fois les plus tranchantes et les plus universelles.


LE DISCOURS DE FRIEDRICH ENGELS

Messieurs,

L’insurrection dont nous célébrons aujourd’hui l’anniversaire a échoué [1] Après quelques jours de résistance héroïque, Cracovie a été prise, et le spectre sanglant de la Pologne, qui s’était dressé un instant devant les yeux de ses assassins, redescendit dans la tombe.

C’est par une défaite que s’acheva la révolution de Cracovie, une défaite bien déplorable. Rendons les derniers honneurs aux héros tombés, plaignons leur échec, vouons nos sympathies aux vingt millions de Polonais dont cet échec a resserré les chaînes.

Mais, Messieurs, est-ce là tout ce que nous avons à faire ? Est-ce assez de verser une larme sur le tombeau d’un malheureux pays et de jurer à ses oppresseurs une haine implacable, mais jusqu’à présent peu puissante ?

Non, Messieurs ! L’anniversaire de Cracovie n’est pas un jour de deuil seulement, c’est pour nous, démocrates, un jour de réjouissance ; car la défaite même renferme une victoire, victoire dont les fruits nous restent acquis, tandis que les résultats de la défaite ne sont que passagers.

LA VICTOIRE DE LA JEUNE POLOGNE

Cette victoire, c’est la victoire de la jeune Pologne démocratique, sur la vieille Pologne aristocratique [2].

Oui, la dernière lutte de la Pologne contre ses oppresseurs étrangers a été précédée par une lutte cachée, occulte, mais décisive au sein de la Pologne même [3], lutte des Polonais opprimés contre les Polonais oppresseurs, lutte de la démocratie contre l’aristocratie polonaise.

Comparez 1830 et 1846, comparez Varsovie et Cracovie. En 1830, la classe dominante en Pologne était aussi égoïste, aussi bornée, aussi lâche dans le corps législatif qu’elle était dévouée, enthousiaste et vaillante sur le champ de bataille.

Que voulait l’aristocratie polonaise en 1830 ? Sauvegarder ses droits acquis, à elle, vis-à-vis de l’empereur. Elle bornait l’insurrection à ce petit pays qu’il a plu au congrès de Vienne d’appeler le royaume de Pologne ; elle tenait l’élan des autres provinces polonaises ; elle laissait intactes le servage abrutissant des paysans, la condition infâme des juifs. Si l’aristocratie, dans le cours de l’insurrection, a dû faire des concessions au peuple, elle ne les a faites que lorsqu’il était déjà trop tard, lorsque l’insurrection était perdue.

Disons-le hautement : l’insurrection de 1830 n’était ni une révolution nationale (elle excluait les trois quarts de la Pologne) ni une révolution sociale ou politique ; elle ne changeait rien à la situation antérieure du peuple : c’était une révolution conservatrice [4].

 




LELEWEL

Mais, au sein de cette révolution conservatrice, au sein du gouvernement national même, il y avait un homme qui attaquait vivement les vues étroites de la classe dominante.

Il proposa des mesures vraiment révolutionnaires et devant la hardiesse desquelles reculèrent les aristocrates de la Diète.

En appelant aux armes toute l’ancienne Pologne, en faisant ainsi de la guerre pour l’indépendance polonaise une guerre européenne, en émancipant les juifs et les paysans, en faisant participer ces derniers à la propriété du sol, en reconstruisant la Pologne sur la base de la démocratie et de l’égalité, il voulait faire de la cause nationale la cause de la liberté ; il voulait identifier l’intérêt de tous les peuples avec celui du peuple polonais [5]. L’homme dont le génie conçut ce plan si vaste et pourtant si simple, cet homme, ai-je besoin de le nommer ? C’était Lelewel.

En 1830, ces propositions furent constamment rejetées par l’aveuglement intéressé de la majorité aristocratique. Mais ces principes mûris et développés par l’expérience de quinze ans de servitude, ces mêmes principes nous les avons vus écrits sur le drapeau de l’insurrection cracovienne de 1846.

À Cracovie, on le voyait bien, il n’y avait plus d’hommes qui avaient beaucoup à perdre ; il n’y avait point d’aristocrates ; toute décision qui fut prise portait l’empreinte de cette hardiesse démocratique, je dirais presque prolétaire, qui n’a que sa misère à perdre, et qui a toute une patrie, tout un monde à gagner.

Là point d’hésitation, point de scrupules ; on attaquait les trois puissances à la fois ; on proclamait la liberté des paysans, la réforme agraire, l’émancipation des juifs, sans se soucier un instant si cela pût froisser tel ou tel intérêt aristocratique [6].

LA REVOLUTION DE CRACOVIE

La révolution de Cracovie ne se fixa pas pour but de rétablir l’ancienne Pologne, ni de conserver ce que les gouvernements étrangers avaient laissé subsister des vieilles institutions polonaises : elle ne fut ni réactionnaire ni conservatrice. Non, elle était le plus hostile à la Pologne elle-même, barbare, féodale, aristocratique, basée sur le servage de la majorité du peuple.

Loin de rétablir cette ancienne Pologne, elle voulut la bouleverser de fond en comble, et fonder sur ses débris, avec une classe toute nouvelle, avec la majorité du peuple, une nouvelle Pologne, moderne, civilisée, démocratique, digne du XIXe siècle, et qui fût, en vérité, la sentinelle avancée de la civilisation.

La différence de 1830 et de 1846, le progrès immense fait au sein même de la Pologne malheureuse, sanglante, déchirée, c’est : l’aristocratie polonaise séparée entièrement du peuple polonais et jetée dans les bras des oppresseurs de sa patrie ; le peuple polonais gagné irrévocablement à la cause démocratique ; enfin, la lutte de classe (…), cause motrice de tout progrès social, établie en Pologne comme ici.

Telle est la victoire de la démocratie constatée par la révolution cracovienne ; tel est le résultat qui portera encore ses fruits quand la défaite des insurgés aura été vengée.

LA CAUSE POLONAISE DEVENUE CELLE DE TOUS LES PEUPLES

Oui, Messieurs, par l’insurrection de Cracovie, la cause polonaise, de nationale qu’elle était, est devenue la cause de tous les peuples ; de question de sympathie qu’elle était, elle est devenue question d’intérêt pour tous les démocrates. Jusqu’en 1846, nous avions un crime à venger, dorénavant nous avons à soutenir des alliés — et nous le ferons.

Et c’est surtout l’Allemagne qui doit se féliciter de cette explosion des passions démocratiques de la Pologne. Nous sommes, nous-mêmes, sur le point de faire une révolution démocratique [7] ; nous aurons à combattre les hordes barbares de l’Autriche et de la Russie.

Avant 1846, nous pouvions avoir des doutes sur le parti que prendrait la Pologne en cas de révolution démocratique en Allemagne. La révolution de Cracovie les a écartés. Désormais, le peuple allemand et le peuple polonais sont irrévocablement alliés : Nous avons les mêmes ennemis, les mêmes oppresseurs, car le gouvernement russe pèse aussi bien sur nous que sur les Polonais.

La première condition de la délivrance et de l’Allemagne et de la Pologne est le bouleversement de l’état politique actuel de l’Allemagne, la chute de la Prusse et de l’Autriche, le refoulement de la Russie au-delà du Dniestr et de la Dvina.

L’alliance des deux nations n’est donc point un beau rêve, une charmante illusion ; non. Messieurs, elle est une nécessité inévitable, résultant des intérêts communs des deux nations, et elle est devenue une nécessité par la révolution de Cracovie.

Le peuple allemand, qui pour lui- même jusqu’à présent n’a presque eu que des paroles, aura des actions pour ses frères de Pologne ; et de même que nous, démocrates allemands, présents ici, offrons la main aux démocrates polonais, présents ici, de même tout le peuple allemand célèbrera son alliance avec le peuple polonais sur le champ même de la première bataille gagnée en commun sur nos oppresseurs communs [8].


Notes

[1] Marx et Engels tinrent, le 22 février 1848, un discours en l’honneur de l’insurrection de Cracovie de février 1846 au meeting organisé par l’Association démocratique de Bruxelles. L’activité du parti se greffe sur des événements de portée révolutionnaire véritablement historique, et c’est à l’occasion de manifestations suscitées par eux que se nouent des rapports de solidarité entre révolutionnaires, voire que se créent les organisations ouvrières.

Les deux discours que nous reproduisons ci-après expliquent l’intérêt — aussi bien théorique que pratique — porté par Marx et Engels aux mouvements nationaux démocratiques, même bourgeois, tant qu’ils sont progressifs et préparent les conditions de la lutte du prolétariat.

La I° Internationale fut précisément créée dans de telles conditions. Comme on le sait, la réunion inaugurale de l’A. I. T. fut convoquée pour proclamer la solidarité des ouvriers européens avec les Polonais (à la suite d’une circulaire des ouvriers anglais aux français) et avec les Arméniens opprimés par la Russie. De fait, la révolte des Polonais en 1863-1864 fut le point de départ des luttes qui aboutirent à la systématisation des nations modernes d’Europe centrale et méridionale en 1870 et au renversement du bonapartisme, donc à la glorieuse Commune de Paris.

La pleine solidarité ouvrière avec la revendication d’indépendance nationale de la Pologne opprimée par le tsarisme et les oligarchies autrichienne et prussienne a donc une importance primordiale : elle n’exprime pas seulement un jugement historique formulé dans des écrits théoriques, mais encore un véritable déploiement politique des forces pour la future Ire Internationale. En offrant à la Pologne l’appui total des classes ouvrières européennes, la révolte polonaise devenait le levier pour une situation révolutionnaire internationale : la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie (Commune de Paris). Cf. « Facteurs de race et de nation dans la théorie marxiste », p. 130- 139 : « La Question polonaise ; l’Internationale et la question des nationalités », Fil du temps, no 5. Pour relier la révolte polonaise à la création de l’Internationale ouvrière, il ne suffisait pas aux chefs du parti ouvrier d’avoir du flair. Il leur fallait aussi un sens révolutionnaire exceptionnellement aigu, puis — surtout une connaissance scientifique de l’histoire européenne, des mécanismes qui relient les bouleversements de la base économique aux phénomènes de volonté d’une classe qui doit s’organiser pour intervenir dans les rapports sociaux. Il fallait, par exemple, connaître le poids de la contre-révolution du tsarisme russe dans l’équilibre conservateur de toute l’Europe, et l’importance de toute révolte contre cet ennemi numéro un des révolutions du XIX° siècle. Cf. Marx-Engels, La Russie, 10/18, 1973.

De nos jours, le mouvement d’émancipation des peuples coloniaux joue le même rôle de détonateur pour le mouvement ouvrier : cf. Marx-Engels, La Chine, 10/18, p. 187-188, note 19.

[2] Tant que la lutte se fait pour des objectifs « démocratiques », le parti communiste utilise une tactique « indirecte » qui s’applique aussi longtemps que les tâches bourgeoises restent progressives dans un pays. Dans tous les textes de cette période que nous reproduisons, le parti adopte cette tactique « indirecte ». Au chapitre final du Manifeste, Marx-Engels formulent de manière concise cette tactique valable pour les communistes des pays attardés, par exemple la Pologne et l’Allemagne : « Chez les Polonais, les communistes soutiennent le parti qui voit dans une révolution agraire la condition de l’émancipation nationale, c’est-à-dire le parti qui déclencha, en 1846, l’insurrection de Cracovie.

« En Allemagne, le parti communiste lutte ensemble avec la bourgeoisie, sitôt que celle-ci agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété féodale et la petite bourgeoisie. Mais il ne néglige à aucun moment de dégager chez les travailleurs une conscience aussi claire que possible de l’antagonisme radical de la bourgeoisie et du prolétariat, afin que, l’heure venue, les ouvriers allemands sachent tourner aussitôt, en autant d’armes contre la bourgeoisie, les conditions sociales et politiques que la bourgeoisie doit introduire en même temps que sa domination : ainsi dès la chute des classes réactionnaires en Allemagne, la lutte pourra s’engager contre la bourgeoisie elle-même.

« C’est sur l’Allemagne que les communistes concentrent surtout leur attention. Ce pays se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise. Cette révolution, l’Allemagne l’accomplit donc dans des conditions plus avancées de civilisation européenne en général et avec un prolétariat plus développé que l’Angleterre et la France n’en possédaient aux XVIIe et XVIIIe siècles. Par conséquent, en Allemagne, la révolution bourgeoise sera nécessairement le prélude de la révolution prolétarienne.

« Bref, les communistes y appuient partout les mouvements révolutionnaires contre les institutions sociales et politiques existantes. »

Ces mots d’ordre, tirés de longues études et luttes militantes dans des cercles restreints, se transformeront à l’heure de la crise révolutionnaire (de 1848-1849) : la théorie deviendra une réalité brûlante, et les discours des coups de fusil !

[3] Souligné par nous.

[4] Le stratège militaire qu’est Engels ne manque jamais de considérer les attitudes de classes les unes vis-à-vis des autres au sein d’une nation pour déterminer les chances d’un soulèvement : « Les Piémontais — après les Espagnols, les Allemands, etc. — ont commis d’emblée une grave erreur en opposant uniquement une armée régulière aux Autrichiens, c’est-à-dire dire en voulant mener contre eux une honnête et traditionnelle guerre bourgeoise. Un peuple qui veut conquérir son indépendance ne doit pas s’en tenir aux moyens de guerre conventionnels. Soulèvement en masse, guerre révolutionnaire, guérilla générale, voilà les seuls moyens dont dispose un petit peuple pour vaincre une grande nation, les seuls moyens permettant à une armée moins forte de tenir tête à une armée plus forte et mieux organisée. (« La Défaite des Piémontais ». La Nouvelle Gazette rhénane. 1-4-1849. trad. fr. : Marx-Engels, Écrits militaires, p. 243-244.)

[5] Les grandes expériences tirées d’une crise révolutionnaire ne sont jamais perdues pour les pays parvenus au même stade de leur histoire, si le parti — dont c’est l’une des fonctions premières — a su les accumuler pour en faire son programme d’action : « La guerre magyare de 1849 a beaucoup de traits communs avec la guerre polonaise de 1830-1831. Mais elle s’en distingue en ce qu’elle a maintenant pour elle toutes les chances qui manquaient alors aux Polonais. On sait qu’en 1830 Lelewel réclama avec force, mais sans succès : l. que l’on enchaînât à la révolution la grande masse de la population en émancipant les paysans et les juifs ; 2. que l’on transformât en guerre européenne [qui relancerait la révolution prolétarienne de Paris en 1850] la révolution de la vieille société polonaise, en impliquant dans une guerre les trois puissances qui se partageaient le pays. Ce qui s’imposa en 1831 aux Polonais alors qu’il était trop tard, c’est par quoi commencent aujourd’hui les Magyars. La révolution sociale à l’intérieur et la destruction du féodalisme, telle fut la première mesure en Hongrie ; l’implication de la Pologne et de l’Allemagne dans la guerre, telle fut la seconde mesure : dès lors, c’était la guerre européenne. Celle-ci est un fait accompli avec l’entrée du premier corps d’armée russe en territoire allemand. » (La Hongrie, La Nouvelle Gazette rhénane, 19-5-1849, trad. fr. : Marx- Engels, Écrits militaires, p. 261-262.)

[6] L’un des secrets de l’échec de la bourgeoisie allemande dans sa révolution nationale démocratique, c’est son incapacité de coordonner son action avec celle de la paysannerie asservie par les puissances féodales afin de la gagner à sa cause. La bourgeoisie française avait magistralement su mener à bien cette alliance politique, en engageant massivement les paysans dans les rangs de l’armée révolutionnaire.

En politique prolétarienne, c’est Lénine qui a compris toute l’ampleur du potentiel révolutionnaire paysan, et a su l’utiliser. Il a su ainsi renouer avec Marx-Engels, qui n’ont jamais sous-estimé l’importance de la question agraire pour le mouvement révolutionnaire. Engels, auteur de La Guerre des paysans (1850), ouvrage souvent incompris des marxistes ultérieurs, analyse comme suit la défaillance politique de la bourgeoisie allemande en 1848-1850 : « En Prusse, la paysannerie avait profité de la révolution, tout comme en Autriche, bien qu’elle fît preuve d’une énergie moindre — puisqu’elle se trouvait en général un peu moins opprimée par le féodalisme—, pour se débarrasser d’un seul coup de toutes les entraves féodales. Mais la bourgeoisie se tourna aussitôt contre elle, sa plus vieille et sa plus indispensable alliée. Les démocrates — aussi épouvantés que la bourgeoisie par ce qu’on appelait des attentats contre la propriété privée — se gardèrent également de la soutenir, et c’est ainsi qu’après trois mois d’émancipation, après des luttes sanglantes et des expéditions militaires, notamment en Silésie, le féodalisme fut rétabli par les propres mains de la bourgeoisie, hier encore antiféodale. Ce faisant, elle s’est condamnée elle-même de la façon la plus définitive et la plus rigoureuse. Une trahison semblable de ses meilleurs alliés, de soi-même, jamais aucun parti dans l’histoire ne l’a commise. Quelles que soient les humiliations, quels que soient les châtiments réservés au parti bourgeois par ce seul acte, il les aura mérités tous sans exception. »

Au cours des événements eux-mêmes, Wilhelm Wolff — à qui Marx dédia plus tard Le Capital — traita longuement de cette question dans La Nouvelle Gazette rhénane. Ces articles furent publiés sous le titre « Les Milliards silésiens », avec une introduction d’Engels.

En général, on n’attribue pas la place qui lui revient à la paysannerie, dont dépendit le sort de la révolution de 1848 aussi bien que de la Commune de 1871 : cf. « Le Marxisme et la question agraire », in Fil du temps, no 7, p. 81. Sur les neuf numéros parus de la collection Fil du temps, trois sont consacrés à la question agraire, d’importance vitale non seulement dans l’économie et la vie sociale, mais encore dans la théorie et la politique du parti révolutionnaire.

[7] Cette phrase est une variante de celle du Manifeste qui prescrit les tâches à accomplir dans la révolution qui approche : « C’est sur l’Allemagne que les communistes concentrent surtout leur attention. Ce pays se trouve à la veille d’une révolution bourgeoise », démocratique et bourgeoise étant synonymes. Il n’est pas contradictoire pour un communiste de souhaiter une révolution bourgeoise tant qu’elle est progressive, car elle se heurte à l’ordre établi, bouleverse les conditions existantes et permet sur sa lancée de continuer la lutte pour le socialisme. C’est pourquoi d’ailleurs les bourgeoisies des pays déjà capitalistes se liguent systématiquement contre une révolution bourgeoise dans un pays nouveau, comme l’a démontré de manière classique la Révolution française de 1789 qui vit naître la Sainte-Alliance de tous les États déjà établis.

[8] L’initiative de fonder une Internationale des travailleurs devait s’appuyer sur le prolétariat le plus avancé de l’époque, celui de l’Angleterre, très préoccupé des questions impérialistes.

En février 1846, le chartiste Harney déclara dans une réunion de l’Association de Londres des communistes allemands : J’en appelle aux classes opprimées de tous les pays pour s’unir pour la cause commune. La libération du joug russe et autrichien ne suffit pas à elle seule. Nous n’avons pas besoin d’un royaume d’Italie. Nous avons besoin de la souveraineté du peuple de ces pays. Et de préciser que cette cause du peuple, c’est « la cause du travail, du travail asservi et exploité », car les revendications et la misère ne sont-elles pas les mêmes chez les ouvriers de toutes les nations ? Par conséquent, pourquoi leur bonne cause ne le serait-elle pas ? Un coup porté à la liberté sur le Tage est un coup porté contre les amis de la liberté sur la Tamise ; un succès du républicanisme en France signifierait la fin de la tyrannie dans d’autres pays ; et la victoire des chartistes démocratiques anglais signifierait la libération de millions d’hommes dans toute l’Europe.

C’est en se fondant sur la lutte pour la libération du joug absolutiste que fut créé un comité international, embryon de la future I° Internationale.

En novembre 1847, Schapper, au nom de l’organisation de Bruxelles, fut mandaté pour discuter de la convocation en 1848 d’un « congrès des travailleurs de toutes les nations pour instaurer la liberté dans le monde entier ». Il proclama : « Ouvriers anglais !

Remplissez cette mission, et vous serez estimés comme émancipateurs de toute l’humanité. » Les organisateurs anglais répondirent : « La conjuration des rois, la Sainte-Alliance, doit être combattue par celle des peuples. Nous sommes persuadés que l’on doit se tourner vers le vrai peuple, les prolétaires qui, chaque jour, versent leur sang et leur sueur sous la pression du système social actuel, pour qu’il réalise la fraternité. »








Samir Amin :
"Marx n’a jamais été aussi utile"




Samir AMIN

La crise économique mondiale est une crise du capitalisme. Ce n’est pas la première, bien sûr, mais pour l’économiste Samir Amin, elle pourrait être l’occasion de remettre en cause les fondements-même du capitalisme. Pour sortir, non pas de la crise du capitalisme, mais du capitalisme en crise.

Samir Amin est un éminent professeur d’économie politique du développement. Il est le directeur du Forum du Tiers-Monde. Samir Amin enseigne l’économie à l’Université de Poitiers, Paris et Dakar.

Il a beaucoup publié sur le droit, la société civile, le socialisme, le colonialisme et le développement, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique. Parmi ses nombreuses publications figurent Eurocentrisme (1988), L’empire du chaos (1991) et Au-delà du capitalisme (1998).

LE CAPITALISME , UNE PARENTHESE DANS L’HISTOIRE

Le principe de l’accumulation sans fin qui définit le capitalisme est synonyme de croissance exponentielle, et celle-ci, comme le cancer, conduit à la mort. Stuart Mill, qui l’avait compris, imaginait qu’un « état stationnaire » mettrait un terme à ce processus irrationnel. Keynes partageait cet optimisme de la Raison. Mais ni l’un ni l’autre n’était équipé pour comprendre comment le dépassement nécessaire du capitalisme pourrait s’imposer. Marx, en donnant toute sa place à la nouvelle lutte des classes, pouvait par contre imaginer le renversement du pouvoir de la classe capitaliste, concentré aujourd’hui dans les mains de l’oligarchie.

L’accumulation, synonyme également de paupérisation, dessine le cadre objectif des luttes contre le capitalisme. Mais celle-ci s’exprime principalement par le contraste grandissant entre l’opulence des sociétés du centre, bénéficiaires de la rente impérialiste et la misère de celles des périphéries dominées. Ce conflit devient de ce fait l’axe central de l’alternative « socialisme ou barbarie ».

Le capitalisme historique « réellement existant » est associé à des formes successives d’accumulation par dépossession, non pas seulement à l’origine (« l’accumulation primitive ») mais à toutes les étapes de son déploiement.

Une fois constitué, ce capitalisme « atlantique » est parti à la conquête du monde et l’a refaçonné sur la base de la permanence de la dépossession des régions conquises, devenant de ce fait les périphéries dominées du système.

Cette mondialisation « victorieuse » a prouvé être incapable de s’imposer d’une manière durable.

Un demi siècle à peine après son triomphe, qui pouvait déjà paraître inaugurer la « fin de l’histoire », elle était déjà remise en cause par la révolution de la semi périphérie russe et les luttes (victorieuses) de libération de l’Asie et de l’Afrique qui ont fait l’histoire du XXème siècle – la première vague de luttes pour l’émancipation des travailleurs et des peuples.

L’accumulation par dépossession se poursuit sous nos yeux dans le capitalisme tardif des oligopoles contemporains. Dans les centres la rente de monopole dont bénéficient les ploutocraties oligopolistiques est synonyme de dépossession de l’ensemble de la base productive de la société. Dans les périphéries cette dépossession paupérisante se manifeste par l’expropriation des paysanneries et par le pillage des ressources naturelles des régions concernées. L’une et l’autre de ces pratiques constituent les piliers essentiels des stratégies d’expansion du capitalisme tardif des oligopoles.

Dans cet esprit, je place la « nouvelle question agraire » au cœur du défi pour le XXIème siècle. La dépossession des paysanneries (d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine) constitue la forme majeure contemporaine de la tendance à la paupérisation (au sens que Marx donne à cette « loi ») associée à l’accumulation. Sa mise en œuvre est indissociable des stratégies de captation de la rente impérialiste par les oligopoles, avec ou sans agro-carburants.

J’en déduis que le développement des luttes sur ce terrain, les réponses qui seront données à travers elles à l’avenir des sociétés paysannes du Sud (presque la moitié de l’humanité) commanderont largement la capacité ou non des travailleurs et des peuples à produire des avancées sur la route de la construction d’une civilisation authentique, libérée de la domination du capital, pour laquelle je ne vois pas d’autre nom que celui du socialisme.

Le pillage des ressources naturelles du Sud qu’exige la poursuite du modèle de consommation gaspilleuse au bénéfice exclusif des sociétés opulentes du Nord annihile toute perspective de développement digne de ce nom pour les peuples concernés et constitue de ce fait l’autre face de la paupérisation à l’échelle mondiale.

Dans cet esprit la « crise de l’énergie » n’est pas le produit de la raréfaction de certaines des ressources nécessaires à sa production (le pétrole bien entendu), ni davantage le produit des effets destructeurs des formes énergétivores de production et de consommation en vigueur. Cette description – correcte – ne va pas au-delà des évidences banales et immédiates. Cette crise est le produit de la volonté des oligopoles de l’impérialisme collectif de s’assurer le monopole de l’accès aux ressources naturelles de la planète, que celles-ci soient rares ou pas, de manière à s’approprier la rente impérialiste, quand bien même l’utilisation de ces ressources demeurerait ce qu’elle est (gaspilleuse, énergétivore) ou serait soumise à des politiques « écologistes » correctives nouvelles.

J’en déduis également que la poursuite de la stratégie d’expansion du capitalisme tardif des oligopoles se heurtera nécessairement à la résistance grandissante des nations du Sud.

D’UNE LONGUE CRISE A L’AUTRE

La crise actuelle n’est donc ni une crise financière, ni la somme de crises systémiques multiples, mais la crise du capitalisme impérialiste des oligopoles, dont le pouvoir exclusif et suprême risque d’être remis en question, cette fois encore, à la fois par les luttes de l’ensemble des classes populaires et par celles des peuples et nations des périphéries dominées, fussent elles en apparence « émergentes ».

Elle est simultanément une crise de l’hégémonie des Etats-Unis. Capitalisme des oligopoles, pouvoir politique des oligarchies, mondialisation barbare, financiarisation, hégémonie des Etats-Unis, militarisation de la gestion de la mondialisation au service des oligopoles, déclin de la démocratie, pillage des ressources de la planète, abandon de la perspective du développement du Sud sont indissociables.

Le vrai défi est donc le suivant : ces luttes parviendront-elles à converger pour ouvrir la voie – ou des voies – sur la longue route à la transition au socialisme mondial ?

Ou demeureront-elles séparées les unes des autres, voire entreront-elles en conflit les unes contre les autres, et de ce fait, inefficaces, laissant l’initiative au capital des oligopoles ?

Il est bon de revenir sur la première longue crise du capitalisme, qui a façonné le XXème siècle, tant le parallèle entre les étapes du développement de ces deux crises est saisissant.

Le capitalisme industriel triomphant du XIXème siècle entre en crise à partir de 1873. Les taux de profits s’effondrent, pour les raisons mises en évidence par Marx. Le capital réagit par un double mouvement de concentration et d’expansion mondialisée. Les nouveaux monopoles confisquent à leur profit une rente prélevée sur la masse de la plus-value générée par l’exploitation du travail. Ils accélèrent la conquête coloniale de la planète. Ces transformations structurelles permettent un nouvel envol des profits. Elles ouvrent la « belle époque » - de 1890 à 1914 – qui est celle d’une domination mondialisée du capital des monopoles financiarisés. Les discours dominants de l’époque font l’éloge de la colonisation (la « mission civilisatrice »), qualifient la mondialisation de synonyme de paix, et la social-démocratie ouvrière européenne se rallie à ce discours.

Pourtant la « belle époque », annoncée comme la « fin de l’histoire » par les idéologues en vue de l’époque, se termine par la guerre mondiale, comme seul Lénine l’avait vu. Et la période qui suit pour se poursuivre jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale sera celle de « guerres et révolutions ». En 1920, la révolution russe (le « maillon faible » du système) ayant été isolée, après la défaite des espoirs de révolution en Europe centrale, le capital des monopoles financiarisés restaure contre vents et marées le système de la « belle époque ». Une restauration, dénoncée par Keynes à l’époque, qui est à l’origine de l’effondrement financier de 1929 et de la dépression qu’elle va entraîner jusqu’à la seconde guerre mondiale.

Le « long XXème siècle » - 1873/1990 – est donc à la fois celui du déploiement de la première crise systémique profonde du capitalisme vieillissant ( au point que Lénine pense que ce capitalisme des monopoles constitue la « phase suprême du capitalisme »), et celui d’une première vague triomphante de révolutions anti-capitalistes (Russie, Chine) et de mouvements anti-impérialistes des peuples d’Asie et d’Afrique.

La seconde crise systémique du capitalisme s’ouvre en 1971, avec l’abandon de la convertibilité or du dollar, presqu’exactement un siècle après le début de la première.

Les taux de profit, d’investissement, et de croissance s’effondrent (ils ne retrouveront jamais depuis les niveaux qui avaient été les leurs de 1945 à 1975). Le capital répond au défi comme dans la crise précédente par un double mouvement de concentration et de mondialisation. Il met ainsi en place des structures qui définiront la seconde « belle époque » (1990/2008) de mondialisation financiarisée permettant aux groupes oligopolistiques de prélever leur rente de monopole.

Mêmes discours d’accompagnement : le « marché » garantit la prospérité, la démocratie et la paix ; c’est la « fin de l’histoire ». Mêmes ralliements des socialistes européens au nouveau libéralisme.

Et pourtant cette nouvelle « belle époque » s’est accompagnée dès le début par la guerre, celle du Nord contre le Sud, amorcée dés 1990. Et tout comme la première mondialisation financiarisée avait donné 1929, la seconde a produit 2008. Nous sommes parvenus aujourd’hui à ce moment crucial qui annonce la probabilité d’une nouvelle vague de « guerres et révolutions ». D’autant que les pouvoirs en place n’envisagent rien d’autre que la restauration du système tel qu’il était avant son effondrement financier.

L’analogie entre les développements de ces deux crises systémiques longues du capitalisme vieillissant est frappante. Il y a néanmoins des différences dont la portée politique est importante.

SORTIR DE LA CRISE DU CAPITALISME OU SORTIR DU CAPITALISME EN CRISE ?

Derrière la crise financière, la crise systémique du capitalisme des oligopoles.

Le capitalisme contemporain est d’abord et avant tout un capitalisme d’oligopoles au sens plein du terme (ce qu’il n’était qu’en partie jusqu’ici). J’entends par là que les oligopoles commandent seuls la reproduction du système productif dans son ensemble. Ils sont « financiarisés » dans le sens qu’eux seuls ont accès au marché des capitaux. Cette financiarisation donne au marché monétaire et financier – leur marché, celui sur lequel ils se concurrencent entre eux – le statut de marché dominant, qui façonne et commande à son tour les marchés du travail et d’échange de produits.

Cette financiarisation mondialisée s’exprime par une transformation de la classe bourgeoise dirigeante, devenue ploutocratie rentière. Les oligarques ne sont pas russes seulement, comme on le dit trop souvent, mais bien davantage étatsuniens, européens et japonais. Le déclin de la démocratie est le produit inévitable de cette concentration du pouvoir au bénéfice exclusif des oligopoles.

La forme nouvelle de la mondialisation capitaliste, qui correspond à cette transformation, par opposition à celle qui caractérisait la première « belle époque », est elle également importante à préciser. Je l’ai exprimé dans une phrase : le passage de l’impérialisme conjugué au pluriel (celui des puissances impérialistes en conflit permanent entre elles) à l’impérialisme collectif de la triade (Etats-Unis, Europe, Japon).

Les monopoles qui émergent en réponse à la première crise du taux de profit se sont constitués sur des bases qui ont renforcé la violence de la concurrence entre les puissances impérialistes majeures de l’époque, et conduit au grand conflit armé amorcé en 1914 et poursuivi à travers la paix de Versailles puis la seconde guerre jusqu’en 1945. Ce que Arrighi, Frank, Wallerstein et moi même avons qualifié dés les années 1970 de « guerre de trente ans », terme repris depuis par d’autres.

Par contre la seconde vague de concentration oligopolistique, amorcée dans les années 1970, s’est constituée sur de toutes autres bases, dans le cadre d’un système que j’ai qualifié « d’impérialisme collectif » de la triade ( Etats-Unis, Europe et Japon). Dans cette nouvelle mondialisation impérialiste, la domination des centres ne s’exerce plus par le monopole de la production industrielle (comme c’était le cas jusqu’ici), mais par d’autres moyens (le contrôle des technologies, des marchés financiers, de l’accès aux ressources naturelles de la planète, de l’information et des communications, des armements de destruction massive). Ce système que j’ai qualifié « d’apartheid à l’échelle mondiale » implique la guerre permanente contre les Etats et les peuples des périphéries récalcitrantes, guerre amorcée dès 1990 par le déploiement du contrôle militaire de la planète par le Etats-Unis et leurs alliés subalternes de l’OTAN.

La financiarisation de ce système est indissociable, dans mon analyse, de son caractère oligopolistique affirmé. Il s’agit là d’une relation organique fondamentale. Ce point de vue n’est pas celui qui domine, non seulement dans la littérature volumineuse des économistes conventionnels, mais encore dans la plupart des écrits critiques concernant la crise en cours. C’est ce système dans son ensemble qui est désormais en difficulté.

Les faits sont déjà là : l’effondrement financier est déjà en passe de produire non pas une « récession » mais une véritable dépression profonde. Mais au-delà, d’autres dimensions de la crise du système ont émergé à la conscience publique avant même l’effondrement financier. On en connait les grands titres – crise énergétique, crise alimentaire, crise écologique, changements climatiques – et de nombreuses analyses de ces aspects des défis contemporains sont produites quotidiennement, dont quelques unes de la plus grande qualité..

Je reste néanmoins critique à l’endroit de ce mode de traitement de la crise systémique du capitalisme, qui isole trop les différentes dimensions du défi. Je redéfinis donc les « crises » diverses comme les facettes du même défi, celui du système de la mondialisation capitaliste contemporaine (libérale ou pas) fondé sur la ponction que la rente impérialiste opère à l’échelle mondiale, au profit de la ploutocratie des oligopoles de l’impérialisme collectif de la triade.

La vraie bataille se livre sur ce terrain décisif entre les oligopoles qui cherchent à produire et reproduire les conditions qui leur permettent de s’approprier la rente impérialiste et toutes leurs victimes – travailleurs de tous les pays du Nord et du Sud, peuples des périphéries dominées condamnées à renoncer à toute perspective de développement digne de ce nom.

Je proposais donc une conceptualisation des formes nouvelles de domination des centres impérialistes fondée sur l’affirmation de modes nouveaux de contrôle se substituant au monopole ancien de l’exclusive industrielle, ce que la montée des pays qualifiés depuis « d’émergents » a confirmé. Je qualifiais la nouvelle mondialisation en construction « d’aparheid à l’échelle mondiale », appelant la gestion militarisée de la planète, perpétuant dans des conditions nouvelles la polarisation indissociable de l’expansion du « capitalisme réellement existant ».


 

LA SECONDE VAGUE D’EMANCIPATION DES PEUPLES : UN "REMAKE" DU XXEME SIECLE OU MIEUX ?

Le monde contemporain est gouverné par des oligarchies. Oligarchies financières aux Etats-Unis, en Europe et au Japon, qui dominent non seulement la vie économique, mais tout autant la politique et la vie quotidienne. Oligarchies russes à leur image que l’Etat russe tente de contrôler. Statocratie en Chine. Autocraties (parfois cachées derrière quelques apparences d’une démocratie électorale « de basse intensité ») inscrites dans ce système mondial ailleurs dans le reste de la planète.

La gestion de la mondialisation contemporaine par ces oligarchies est en crise.

Les oligarchies du Nord comptent bien rester au pouvoir, le temps de la crise passé. Elles ne se sentent pas menacées. Par contre la fragilité des pouvoirs des autocraties du Sud est, elle, bien visible. La mondialisation en place est, de ce fait, fragile. Sera-t-elle remise en question par la révolte du Sud, comme ce fut le cas au siècle passé ? Probable. Mais triste. Car l’humanité ne s’engagera sur la voie du socialisme, seule alternative humaine au chaos, que lorsque les pouvoirs des oligarchies, de leurs alliés et de leurs serviteurs seront mis en déroute à la fois dans les pays du Nord et dans ceux du Sud.

Le capitalisme est « libéral » par nature, si l’on entend par « libéralisme » non pas ce joli qualificatif que le terme inspire, mais l’exercice plein et entier de la domination du capital non pas seulement sur le travail et l’économie, mais sur tous les aspects de la vie sociale. Il n’y a pas « d’économie de marché » (expression vulgaire pour dire capitalisme) sans « société de marché ». Le capital poursuit obstinément cet objectif unique. L’Argent. L’accumulation pour elle-même. Marx, mais après lui d’autres penseurs critiques comme Keynes, l’ont parfaitement compris. Pas nos économistes conventionnels, ceux de gauche inclus.

Ce modèle de domination exclusive et totale du capital avait été imposé avec obstination par les classes dirigeantes tout au long de la longue crise précédente jusqu’en 1945. Seule la triple victoire de la démocratie, du socialisme et de la libération nationale des peuples avait permis, de 1945 à 1980, la substitution à ce modèle permanent de l’idéal capitaliste, de la coexistence conflictuelle des trois modèles sociaux régulés qu’ont été le Welfare State de la social-démocratie à l’Ouest, les socialismes réellement existants à l’Est et les nationalismes populaires au Sud. L’essoufflement puis l’effondrement de ces trois modèles a par la suite rendu possible un retour à la domination exclusive du capital, qualifiée de néo-libérale.

Les désastres sociaux que le déploiement du libéralisme – « l’utopie permanente du capital » ai-je écrit – n’allait pas manquer de provoquer ont inspiré bien des nostalgies du passé récent ou lointain. Mais ces nostalgies ne permettent pas de répondre au défi. Car elles sont le produit d’un appauvrissement de la pensée critique théorique qui s’était progressivement interdit de comprendre les contradictions internes et les limites des systèmes de l’après seconde guerre mondiale, dont les érosions, les dérives et les effondrements sont apparus comme des cataclysmes imprévus.

Néanmoins, dans le vide créé par ces reculs de la pensée théorique critique, une prise de conscience de dimensions nouvelles de la crise systémique de civilisation a trouvé le moyen de se frayer la voie. Je fais référence ici aux écologistes. Mais les Verts, qui ont prétendu se distinguer radicalement et tout également des Bleus (les conservateurs et les libéraux) et des Rouges (les Socialistes) se sont enfermés dans l’impasse, faute d’intégrer la dimension écologique du défi dans une critique radicale du capitalisme.

Tout était en place donc pour assurer le triomphe – passager en fait, mais qui s’est vécu comme « définitif » - de l’alternative dite de la « démocratie libérale ». Une pensée misérable – une véritable non pensée – qui ignore ce que pourtant Marx avait dit de décisif concernant cette démocratie bourgeoise qui ignore que ceux qui décident ne sont pas ceux qui sont concernés par ces décisions. Ceux qui décident, jouissent de la liberté renforcée par le contrôle de la propriété, sont aujourd’hui les ploutocrates du capitalisme des oligopoles et les Etats qui sont leurs débiteurs. Par la force des choses les travailleurs et les peuples concernés ne sont guère que leurs victimes. Mais de telles billevesées pouvaient paraître crédibles, un court moment, du fait des dérives des systèmes de l’après-guerre, dont la misère des dogmatiques ne parvenait plus à comprendre les origines. La démocratie libérale pouvait alors paraître le « meilleur des systèmes possibles ».

Aujourd’hui les pouvoirs en place, qui eux n’avaient rien prévu, s’emploient à restaurer ce même système. Leur succès éventuel, comme celui des conservateurs des années 1920 – que Keynes dénonçait sans trouver d’écho à l’époque – ne pourra qu’aggraver l’ampleur des contradictions qui sont à l’origine de l’effondrement financier de 2008.

La récente réunion du G20 (Londres, avril 2009) n’amorce en rien une « reconstruction du monde ». Et ce n’est peut être pas un hasard si elle a été suivie dans la foulée par celle de l’OTAN, le bras armé de l’impérialisme contemporain, et par le renforcement de son engagement militaire en Afghanistan. La guerre permanente du « Nord » contre le « Sud » doit continuer.

On savait déjà que les gouvernements de la triade – Etats-Unis, Europe et Japon – poursuivent l’objectif exclusif d’une restauration du système tel qu’il était avant septembre 2008. Plus intéressant est le fait que les leaders des « pays émergents » invités ont gardé le silence. Une seule phrase intelligente a été prononcée au cours de cette journée de grand cirque, par le Président chinois Hu Jintao, qui a fait observer « en passant », sans insister et avec le sourire (narquois ?), qu’il faudra bien finir par envisager la mise en place d’un système financier mondial qui ne soit pas fondé sur le dollar. Quelques rares commentateurs ont immédiatement fait le rapprochement - correct – avec les propositions de Keynes en 1945.

Cette « remarque » nous rappelle à la réalité : que la crise du système du capitalisme des oligopoles est indissociable de celle de l’hégémonie des Etats-Unis, à bout de souffle. Mais qui prendra la relève ? Certainement pas « l’Europe » qui n’existe pas en dehors de l’atlantisme et ne nourrit aucune ambition d’indépendance, comme l’assemblée de l’OTAN l’a démontré une fois de plus. La Chine ? Cette « menace », que les médias invoquent à satiété (un nouveau « péril jaune ») sans doute pour légitimer l’alignement atlantiste, est sans fondement. Les dirigeants chinois savent que leur pays n’en a pas les moyens, et ils n’en ont pas la volonté. La stratégie de la Chine se contente d’oeuvrer pour la promotion d’une nouvelle mondialisation, sans hégémonie. Ce que ni les Etats-Unis, ni l’Europe ne pensent acceptable.

Les chances donc d’un développement possible allant dans ce sens reposent encore intégralement sur les pays du Sud. Et ce n’est pas un hasard si la Cnuced est la seule institution de la famille des Nations Unies qui ait pris des initiatives fort différentes de celles de la commission Stiglitz. Ce n’est pas un hasard si son directeur, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi, considéré jusqu’à ce jour comme un parfait libéral, ose proposer dans le rapport de l’organisation intitulé « The Global Economic Crisis », daté de mars 2009, des avancées réalistes s’inscrivant dans la perspective d’un second moment de « l’éveil du Sud ».

La Chine de son côté a amorcé la construction – progressive et maîtrisée - de systèmes financiers régionaux alternatifs débarrassés du dollar. Des initiatives qui complètent, au plan économique, la promotion des alliances politiques du « groupe de Shanghai », l’obstacle majeur au bellicisme de l’OTAN.

L’assemblée de l’OTAN, réunie dans la même foulée en avril 2009, a entériné la décision de Washington, non pas d’amorcer son désengagement militaire, mais au contraire d’en accentuer l’ampleur.

UN NOUVEL INTERNATIONALISME DES TRAVAILLEURS ET DES PEUPLES EST NECESSAIRE ET POSSIBLE

Le capitalisme historique est tout ce qu’on veut sauf durable. Il n’est qu’une parenthèse brève dans l’histoire.

Sa remise en cause fondamentale - que nos penseurs contemporains, dans leur grande majorité, n’imaginent ni « possible » ni même « souhaitable » – est pourtant la condition incontournable de l’émancipation des travailleurs et des peuples dominés (ceux des périphéries, 80 % de l’humanité). Et les deux dimensions du défi sont indissociables.

Il n’y aura pas de sortie du capitalisme par le moyen de la seule lutte des peuples du Nord, ou par la seule lutte des peuples dominés du Sud.

Il n’y aura de sortie du capitalisme que lorsque, et dans la mesure où, ces deux dimensions du même défi s’articuleront l’une avec l’autre.

Il n’est pas « certain » que cela arrive, auquel cas le capitalisme sera « dépassé » par la destruction de la civilisation (au-delà du malaise dans la civilisation pour employer les termes de Freud), et peut être de la vie sur la planète.

Le scénario d’un « remake » possible du XXème siècle restera donc en deçà des exigences d’un engagement de l’humanité sur la longue route de la transition au socialisme mondial.

Le désastre libéral impose un renouveau de la critique radicale du capitalisme. Le défi est celui auquel est confrontée la construction/reconstruction permanente de l’internationalisme des travailleurs et des peuples, face au cosmopolitisme du capital oligarchique.

La construction de cet internationalisme ne peut être envisagée que par le succès d’avancées révolutionnaires nouvelles (comme celles amorcées en Amérique latine et au Népal) ouvrant la perspective d’un dépassement du capitalisme.

Dans les pays du Sud le combat des Etats et des nations pour une mondialisation négociée sans hégémonies – forme contemporaine de la déconnexion – soutenu par l’organisation des revendications des classes populaires peut circonscrire et limiter les pouvoirs des oligopoles de la triade impérialiste.

Les forces démocratiques dans les pays du Nord doivent soutenir ce combat. Le discours « démocratique » proposé, et accepté par la majorité des gauches telles qu’elles sont, les interventions « humanitaires » conduites en son nom comme les pratiques misérables de « l’aide » écartent de leurs considérations la confrontation réelle avec ce défi.

Dans les pays du Nord les oligopoles sont déjà visiblement des « biens communs » dont la gestion ne peut être confiée aux seuls intérêts particuliers (dont la crise a démontré les résultats catastrophiques).

Une gauche authentique doit avoir l’audace d’en envisager la nationalisation, étape première incontournable dans la perspective de leur socialisation par l’approfondissement de la pratique démocratique.

La crise en cours permet de concevoir la cristallisation possible d’un front des forces sociales et politiques rassemblant toutes les victimes du pouvoir exclusif des oligarchies en place.

La première vague de luttes pour le socialisme, celle du XXème siècle, a démontré les limites des social-démocraties européennes, des communismes de la troisième internationale et des nationalismes populaires de l’ère de Bandoung, l’essoufflement puis l’effondrement de leurs ambitions socialistes. La seconde vague, celle du XXIème siècle, doit en tirer les leçons. En particulier associer la socialisation de la gestion économique et l’approfondissement de la démocratisation de la société. Il n’y aura pas de socialisme sans démocratie, mais également aucune avancée démocratique hors de la perspective socialiste.

Ces objectifs stratégiques invitent à penser la construction de « convergences dans la diversité » (pour reprendre l’expression retenue par le Forum Mondial des Alternatives) des formes d’organisation et de luttes des classes dominées et exploitées. Et il n’est pas dans mon intention de condamner par avance celles de ces formes qui, à leur manière, renoueraient avec les traditions des social-démocraties, des communismes et des nationalismes populaires, ou s’en écarteraient.

Dans cette perspective il me paraît nécessaire de penser le renouveau d’un marxisme créateur.

Marx n’a jamais été aussi utile, nécessaire, pour comprendre et transformer le monde, aujourd’hui autant et même plus encore qu’hier.

Etre marxiste dans cet esprit c’est partir de Marx et non s’arrêter à lui, ou à Lenine, ou à Mao, comme l’ont conçu et pratiqué les marxismes historiques du siècle dernier.

C’est rendre à Marx ce qui lui revient : l’intelligence d’avoir amorcé une pensée critique moderne, critique de la réalité capitaliste et critique de ses représentations politiques, idéologiques et culturelles.

Le marxisme créateur doit poursuivre l’objectif d’enrichir sans hésitation cette pensée critique par excellence.

Il ne doit pas craindre d’y intégrer tous les apports de la réflexion, dans tous les domaines, y compris ceux de ces apports qui ont été considérés, à tort, comme « étrangers » par les dogmatiques des marxismes historiques du passé.

Samir Amin

Note : Les thèses présentées dans cet article ont été développées par l’auteur dans son ouvrage sur la crise, Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise (ed Le Temps des Cerises, Paris 2009). Samedi 25 Juillet 2009

Source : http://www.marianne2.fr

Adressé par Michel Peyret




Samir Amin : "Marx n'a jamais été aussi utile" - Réponse d'Onoée

Je me méfie de ce qui vient de Marianne.fr et je doute que l'avenir soit du côté d'une Résistance rien qu'académique comme l'est le Comité Valmy, deux sites où a été publié cet article en premier.

Cependant l'article est riche, fort documenté et juste... à ceci près que le défaut de Marx fut de trop coller à sa réalité du moment qui, sans en avoir l'air contenait tout de l'esprit du capitalisme, un esprit plus profond que la rente et qui est la manie d'amasser, d'amasser, d'amasser... Marx a pris comme base pour tout son édifice intellectuel : le Productivisme. Mais la révolution qui en a découlé ne fut jamais celle qu'il a admirée dans la Communne de Paris, la sienne ne fut qu'un retournement de crèpes et le "socialisme communiste", une forme de capitalisme retroussé qui, fort insinueux, est allé jusqu'à la dénaturation du vrai communisme..., qui, lui, le grand inconnu (car jamais vraiment expérimenté), se fonde sur l'amour universel...

C'est-à-dire : au plus loin de l'amour chrétien qui n'est qu'un amour parcellaire, exclusif et réservé au seuls humains !

Repartir de Marx, pourquoi ? Puisque d'emblée on dit qu'il va falloir le dépasser !

Malheureusement, on ne pourra pas le dépasser sans au préalable changer tous nos schémas et nos apriori qui font notre Science et notre Vision du Monde... depuis la BiBle et tout ce qui en a découlé... Un volcan éructatif de tout ce qui est tordu. (Le Capitalisme est né de là !)

L'univers est plasmatique et non gravitationnel comme on le prétend, l'univers est électrique et non simplement chimique comme ce qui fait la totalité des représentations de la matière et de la vie aujourd'hui... (Notamment l'univers de mensonges qu'est la Biochimie !)

Changer cela, c'est absolument tout changer. C'est faire tomber l'inquisition scientifique, l'Ordre des médecins et tout le consensus dans lequel nous adorons nous baigner...

Vouloir changer en conservant tous les modèles qui ont fait ce que l'on veut renverser, c'est s'assurer du perpétuel recommencement et loin de nous libérer, c'est assurément nous enfermer.

La nature humaine n'est pas réductible au seul productivisme, pas réductible à l'économisme, pas réductible à cet univers de choses denses et mortes que sont nos compréhensions de l'Espace sous forme gravitationnelle... au point de devoir inventer des trous noirs comme seule explication de la cohésion générale, c'est-à-dire : de fonder tout sur la mort !

Il faudrait sortir de notre univers d'OBJETS et sortir nous-mêmes de cette réduction à l'OBJET !

Tant qu'on ne sortira pas de tous ces schémas éculés, on ne s'échappera pas de notre Prison car on ne fera que remuer la soupière pleine de crapauds, de serpents, de scorpions et d'araignées en lesquels on devrait apprendre à voir Marx lui-même parmi tant d'autres !

Ce n'est pas parce qu'une révolution s'est réclamée de lui, qu'il doit être idolâtré. Sa révolution a échoué parce que c'est lui qui a porté en elle les ingrédients de son échec...

Et ce n'est pas la peine de comprendre Marx comme un pauvre malheureux qui aurait été court-circuité par le serpent du Capitalisme, ce qui est vrai, en plus, mais Marx n'a pas su sortir du Capital, donc le capitalisme a pu s'insinuer de partout, il refaisait dans les pays communistes : son chez-lui ! Il était toujours dans son élément alors que le communisme n'était qu'une affreuse grimace du Communisme ! Exemple parfaitement réussi : la Chine !

Retour à Marx... Pourquoi pas !

Retour à Mao... Pourquoi pas !

Mais nous ne sortirons pas du cimetière.

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