Autant
te le dire tout de suite : c'est le genre de lecture dont tu ne te remets
pas aisément. Parce qu'il s'agit de Pancho Villa et qu'il n'est guère de révolutionnaire
plus enthousiasmant que lui. Et parce que sa vie est contée par Paco Ignacio Taibo
II, écrivain qui livre là une somme si fouillée et exhaustive qu'il est très facile
de s'y noyer. Tu sais quoi ? J'ai bu la tasse. Et j'ai adoré ça.
Des
armes, une moustache et un chapeau : Pancho Villa montre la voie !"Pancho
Villa, roman d'une vie", par Paco Ignacio Taibo II lundi
31 août 2009, par JBB
C'est
étrange : quelquefois, on lit, on lit, et il n'en reste guère, hors l'écume.
Des dizaines d'heures passées sur une biographie. Les pages qui se tournent sans
fin. Aucun effort pour se plonger dans l'ouvrage. La certitude qu'on en sortira
plus intelligent. L'impression - même - de s'être trouvé un héros - qu'importe
si le terme fait grincer certaines dents - , vraie rencontre qui devrait changer
ta vie ou à tout le moins te redonner du cœur à l'ouvrage à l'approche de la rentrée.
Et puis : rien, sinon un vague souvenir superficiel. Rageant. Le
bouquin auquel je fais allusion m'a occupé pendant une dizaine de jours, à raison
d'une centaine de feuillets quotidiens - denses, très denses, les feuillets. J'en
relevais parfois la tête pour souffler un bon coup, excédé par le perfectionnisme
de l'auteur, sa capacité à plonger dans les plus infimes détails, sa volonté de
se montrer le plus précis possible, son refus de prendre un tant soit peu de hauteur
pour mettre les choses en contexte. À d'autres moments, j'étais tellement enthousiaste
qu'il me fallait en parler, à ma copine qui n'en avait cure, à Lémi qui s'en battait
l'œil, à qui que ce soit même, n'importe quelle occasion bienvenue, surtout l'apéro.
Toujours, il y avait cette étrange impression, bonheur et insatisfaction mêlés,
sentiment de tout savoir - dans les plus petits détails - et de ne rien apprendre,
de rester sur ma faim. Et puis, le résultat, trois semaines après avoir refermé
l'ouvrage : je n'en conserve que quelques images générales, souvenirs imprécis
et insuffisants. Et je n'ai guère le courage, ou l'envie, de me replonger de suite
dans ces mille pages - denses, très denses, les pages - pour t'en livrer une exégète
à la hauteur. Alors : il va falloir te contenter de l'écume. Ce
n'est pas la première fois que Paco Ignacio Taibo II fait le coup, hein :
sa biographie de Che Guevara, Ernesto Guevara, connu aussi comme
le Che [1],
était déjà un monument de précision, une plongée minutieuse dans chacune des journées
du révolutionnaire, un livre aussi passionnant que lassant. Faisant
écrire à ce brave Lémi : « C’est que l’ouvrage
substitue au vide du mythe la profusion d’informations, l’exhaustivité biographique,
sans lyrisme ni sentiments, sans interprétations abusives. Juste une déferlante
documentée et précise d’informations en vue de retracer un parcours accidenté.
D’aucuns y verront une forme d’aridité, de sécheresse stylistique. Je crois plutôt
que c’est la seule manière de ne pas trahir le personnage. »
 Bis
repitita, donc. Mais en pire… Avec Pancho Villa, roman d'une vie,
l'écrivain mexicain livre une si grande foultitude de noms et de faits, pousse
si loin le souci de l'exactitude historique, de la précision quotidienne et de
la quête de vérité, fut-elle la plus futile, qu'il en donne littéralement le vertige.
Il s'abstient - par contre - de dresser un tableau général du Mexique du début
du XXe siècle, d'expliquer le contexte politique, de détailler les raisons des
affrontement qui n'ont cessé d'agiter le pays de 1910 à 1920. Macache, débrouille-toi
tout seul pour t'y retrouver… Qu'on
s'entende bien : je ne me plains pas. Bien au contraire, même : j'ai
adoré cet ouvrage. Mais voilà : quand je comptais te livrer un billet fort
complet sur Pancho Villa, je vais devoir rabattre mes prétentions. Et - que les
choses soient claires - je m'en lave les mains : c'est faute à ce maniaque
incroyable de Paco Ignacio Taibo II, lui qui a passé quatre années à travailler
sur le révolutionnaire et se fait fort, en
une interview donnée à Télé Toulouse, d'avoir livré « La
Bible sur Pancho Villa », « sans aucune
trace de fiction », sur le modèle de « la
biographie narrative ». « Avec une biographie
de cette sorte, vous devez entrer dans le personnage, il n'y a pas d'autre voie,
il faut entrer en lui, poursuit-il. Cela signifie suivre Pancho
Villa dans les plus petites choses du quotidien, de façon à le reconstruire. En
ce cas, c'était très difficile, parce qu'il y a un grand nombre de versions différentes
de sa vie. Lui, pour des événements importants, qui le concernent, a raconté quatre
ou cinq versions. Il faut confronter les versions, pour voir ce qui s'est réellement
passé. C'est une façon de parler avec le personnage. (…) La révolution de Pancho
Villa a été détruite, il a perdu, lui et ses hommes ont été éjectés de l'histoire
officielle. Ça veut dire qu'il faut refaire l'histoire à travers les soubresauts
et replis de la mémoire. » Pour le coup, l'histoire est refaite,
mais moi aussi.
 Et
Villa, tu me demandes ? Je ne sais que te répondre. Je pourrais te dire que
Pancho était un paysan mal dégrossi, homme sans éducation et autodidacte touchant.
Un être rude et brutal, qui n'hésitait jamais à faire fusiller ses adversaires
par dizaines, voire plus. Un sacré queutard, marié 27 fois (si, si…) et père de
36 enfants. Un tireur d'élite. Un gros gourmand, qui ne crachait jamais sur un
milshake à la fraise. Un baratineur ayant compris l'importance du mythe, lui qui
entretenait sa légende à coup de versions contradictoires et signait des contrats
avec les entreprises de cinéma américaines souhaitant filmer ses exploits. Un
ancien bandit ayant mué social, sans guère de doctrine ni de dogme. Un guérillero
d'élite, capable de lever une armée en quelques jours, de fiche une branlée d'anthologie
à ses adversaires et de disparaître du paysage par quelques sentes perdues dans
la montagne. Le seul - aussi - à avoir attaqué les États-Unis sur leur territoire
continental, puisqu'il a joyeusement et à la tête de ses hommes dévasté la ville
de Colombus en 1916, avant d'échapper les doigts dans le nez à l'expédition punitive
montée par les Américains. L'alter ego de Zapata, enfin, Emiliano au Sud et Pancho
au Nord, chacun enchaînant - sans guère se croiser - les coups de boutoir contre
le pouvoir dictatorial. Je pourrais te dire tout ça, mais tu n'apprendrais
pas grand chose, au fond. Retiens juste, ainsi que l'explique
Paco Ignacio Taibo II en une interview donnée au site Évène, que « Villa
ne plaît pas à grand monde, il représente l'horreur, la brutalité, le désespoir.
Étrangement, on l'associe beaucoup à l'alcool alors qu'il ne buvait pas. C'était
certes un homme qui devenait facilement violent, au caractère à fleur de peau,
mais pas un sadique… » Et
à moi, t'enchaînes ? S'il me plaît à moi ? Clair que oui. Un max, même.
Ok : il fusillait sec. Ok : il agitait ses pistolets à tout bout de
champ. Ok : il aimait sans doute davantage se battre que n'importe quoi d'autre
au monde. Circonstance (très) aggravante : il détestait l'alcool et fit fusiller
plusieurs de ses hommes, coupables de n'avoir pas respecté son interdiction de
tremper le bout du museau dans la bibine. Un moraliste hypocrite et prompt à faire
couler le sang, suggères-tu ? Non, te réponds-je, Pancho Villa déchire bien
plus du steack que ça.
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 Reprenons.
1910, le dictateur Porfirio Díaz se fait élire pour la huitième fois président
de la République, les pauvres crèvent toujours la dalle, les classes laborieuses
n'ont que poussière à porter à leur bouche et quelques baudruches privilégiées
se partagent les terres. D'où : la révolte gronde. Elle part du Nord du Mexique,
pauvres qui se soulèvent , péons sans avenirs, bandits, crèves-la-faim et révolutionnaires
mêlés. Pancho Villa, devenu hors-la-loi après avoir pris la défense de sa sœur
qu'un petit chefaillon tentait de violer, est au cœur de l'action. S'impose comme
chef guérillero. Et organise coups de main sur embuscades sur attaques d'ampleur.
Le truc, c'est qu'il ne va plus arrêter, en guerre presque constante contre
les hommes qui gouvernent le pays au cours des années 1910 à 1920. Et ils sont
une tripotée à s'être imposés à la tête du Mexique. Díaz remplacé par Madero ;
Madero dégagé par le contre-révolutionnaire Huerta ; Huerta viré par Carranza ;
Carranza destitué. Les présidents changent, mais toujours Villa se bat, courant
de victoire en défaite, gagnant une ville pour en perdre une autre, diable d'homme
qui ne cesse de rebondir et d'attaquer là où on l'attend pas, une fois montant
à l'assaut avec plusieurs milliers d'hommes, une autre fuyant avec quelques dizaines
de fidèles, une autre encore reconstituant ses troupes et ses finances en attaquant
les trains de passage. Comment le vaincre ? Il est chez lui dans les terres
du Nord, bénéficie de l'appui d'une partie de la population et se révèle stratège
de haut-vol. Cela
déjà, c'est jouissif : Pancho n'abdique pas, ne repose jamais les armes et
s'en tire toujours. Il est insaisissable. Mais il n'est pas que ce combattant
malin et futé, bien plus malin et futé que ses adversaires : il est aussi
un chef de guerre, qui a charge d'hommes et responsabilité d'organisateur. L'incroyable
précision de la biographie de Paco Ignacio Taibo II a déjà ce mérite, montrer
combien Pancho se démène pour armer, équiper et ravitailler ceux qui se battent
avec lui, passant un temps fou à nouer des contacts avec des industriels américains
ou européens, jonglant avec les trains de ravitaillement et mettant la main à
la pâte pour dénicher des chaussures dignes de ce nom pour ses soldats. La révolution
n'est pas un dîner de gala, mais d'abord un incroyable travail d'organisateur
et de logisticien.
 La
révolution, justement ? D'abord, elle se fait par le bas : comme tous
ceux qui le rejoignent, Pancho n'est pas un intellectuel, un bourgeois ou un enfant
de la classe moyenne. Il est le peuple, littéralement. Et tous les satrapes ridicules
qui ne cessent de prôner une avant-garde éclairée à la révolution peuvent aller
se brosser : le villisme n'a que faire des guides et des idéologues, non
plus que de ceux qui prétendent choisir le bonheur des masses à leur place. Pour
une bonne raison : il est la masse. Pour le reste, je laisse la parole
à Paco Ignacio Taibo II : « Pour Pancho Villa,
(la révolution) est la nécessité de changer radicalement un monde qu'il n'aime
pas. Et il ne connaît qu'un moyen de le changer : les armes. Villa fait très
peu de politique dans sa vie, il s'occupe seulement d'économie quand il gère son
hacienda de Canutillo : il y développe sa vision d'un monde agraire qui,
dans son idéal, est très hiérarchisé, très militaire. Pour le reste, il prend
les armes. » Une petite nuance, toutefois : s'il fait très
peu de politique, Villa y est néanmoins contraint par la force des choses. Qu'il
s'agisse de redistribuer des terres récupérées, de mettre en place une nouvelle
monnaie, d'édicter un arrêté commandant la spoliation des biens des plus nantis
des habitants de cette ville tout juste prise ou de bâtir des écoles - Pancho,
rustre sans éducation, ne kiffait rien de moins que de faire construire des écoles -,
le guérillero mexicain ne cessait de mettre les mains dans le cambouis. Enfin,
il y a cette référence à l'hacienda de Canutillo : en 1920, Villa dépose
les armes, obtient une amnistie et se retire sur ce domaine situé non loin de
Chihuahua, l'un de ses fiefs du Nord du pays. De cette hacienda, il fait un modèle
d'organisation, rejoint par ses soldats les plus fidèles qui se transforment en
paysan. La terre est partagée, cultivée en collectivité. L'école est obligatoire
pour les enfants, les veuves de combattants sont prises en charge, les paysans
ont accès à une boutique communale (implantée dans l'ancienne église) qui distribue
gratuitement ce que l'hacienda produit, les coûteux tracteurs sont achetés en
commun. L'ordre règne - Villa n'était pas vraiment un tendre en la matière… -
et les vols sont inexistants dans ce qui devient une ville de plus de 3 000 habitants.
Et Pancho le chef de guerre se mue en paysan débonnaire, travaillant sans cesse
à faire vivre ce lieu à part : Si
au début Canutillo n'était pour Villa qu'un lieu de retraite où se reposer de
dix années de lutte armée, ce lieu devint peu à peu dans l'esprit de Pancho un
projet social, une façon de vivre pour lui et pour des milliers de paysans, un
monde différent de l'hacienda porfirienne qu'il avait connue et mal supportée,
et différente de l'hacienda capitaliste du Nord qu'il avait haïe et reniée,
écrit Paco Ignacio Taibo II. Mais à quoi ressemblait ce nouveau
projet ? Il ne devait surtout pas ressembler à la petite propriété agricole
- qui ne lui inspirait pas confiance - , il fallait qu'il permette aux veuves
de vivre et qu'il inclue l'éducation. Accumulant certitudes et intuitions, Pancho
consacra toute son énergie à ce qu'il pressentait, et il agit à sa manière, la
seule qu'il connaissait : avec ténacité et en tâtonnant, en imposant une
structure militaire paternaliste, de la rigueur et beaucoup, beaucoup de volonté. Las !
Pancho n'aura guère le temps de savourer son bonheur à Canutillo : le révolutionnaire
est victime d'une embuscade, organisée avec l'aval du pouvoir, le 23 juillet 1923,
dans la ville de Parral. En compagnie de quelques-uns de ses hommes, qui voyageaient
en voiture avec lui, il est descendu sans pouvoir réagir, le corps criblé de balles.
Pancho meurt.
 Il
n'est guère de choses à rajouter. Je pourrais encore te servir un long baratin,
mais mieux vaut en rester là. Ce livre, Pancho Villa, roman d'une
vie, est aussi passionnant qu'insupportable, notamment dans son soin du détail ;
il est donc indispensable et je ne peux que chaudement te recommander de te plonger
dedans. Quant au bonhomme dont il est question, je me contenterai de préciser
que j'en ai déjà rêvé quatre fois depuis que j'ai refermé sa biographie ;
autant dire que tu n'en sortiras pas d'indemne. Viva Villa !, voilà tout.
Ps :
note que les éditions Allia ont sorti récemment un ouvrage sur le sujet, Pancho
Villa du grandiose journaliste révolutionnaire John Reed. Si le bouquin de
Paco Taibo est sidérant par sa quête de l'exactitude et par sa volonté d'aller
au plus profond de chaque détail, le texte de Reed - qu'Allia a édité dans sa
collection à 3 € - se révèle un brin trop général et succint (le livre fait 79
pages). Les deux ouvrages n'ont guère à voir, puisque l'un est travail d'historien
effectué près d'un siècle après les faits, l'autre de journaliste réalisant à
l'époque un reportage sur la révolution mexicaine ; l'un est trop fouillé,
l'autre pas assez. Mais au fond, tous deux, les ouvrages de Paco Taibo et John
Reed, donnent envie d'en savoir plus. En clair : tu n'as pas fini d'entendre
parler du Mexique insurgé du début du XXe siècle et de Villa.
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