29 janvier, zéro heure zéro zéro



auteur : Taimoin sur Oulala.net
dimanche 25 janvier 2009, par Taimoin




Demain, le 29 janvier, il s’agira de nous rappeller que nous sommes des citoyens, des êtres humains de chair et de sang,
que notre liberté est inaliénable et que résister, se révolter contre un pouvoir oppressif est un devoir.

Nous ne quitterons pas les rues et les places. Ce sont les nôtres. Nous les forcerons à en partir parce que, pire que briser nos vies, ils endeuillent nos rêves.


Il est l’heure.

Il est l’heure de mettre le feu au trône en carton et de chasser les marchands tricolores des demeures de Marianne.

Nous allons sortir et respirer, dans la rue, dans l’espace, ouvrir les fenêtres, ouvrir les fenêtres de nos cœurs et de nos vies.

Ca suffit, il est l’heure.

Nous ne défilerons pas, nous ne serons pas au pas, oh non !...Nous serons là, définitivement là, là où est notre place. Hommes, femmes et enfants qui ne supportent tout simplement plus l’espèce de peste grisâtre dont ils métastasent nos villes, nos forêts, nos rivières, nos pensées, nos petits souvenirs et nos beaux élans.

Maintenant, ça suffit. Nous ne revendiquerons pas, nous reprendrons la rue, nous reprendrons la démocratie.

Qu’ils s’en aillent tout droit, par derrière ou sur le côté, avec regrets, avec remords, avec atermoiements et larmoiements, peu importe. Nous leur laissons le misérable avantage de se défiler. Evidemment, ceux qui auraient la courtoisie de rester, pour notre plaisir nous les bastonneront joliment, jusqu’à ce qu’un peu de leur sang bleu et sans vigueur tâche la soie des gilets qu’ils volent, avec billets en compensation..

Ceux dont nous parlons se reconnaîtront, je le crois. Ce sont ceux à qui l’écran ou danse la mort imagée fait table ouverte. L’écran ou l’on vend de l’avenir à la criée et de l’espérance à deux euros, de la crotte pré-emballé et du mensonge relifté. Ils sont là déjà depuis bien plus longtemps que nous n’osons le craindre. Ils se parent de titres qu’ils ont achetés et prostituent leurs fonctions avec délectation. Ils habitent les palais et ils braillent désespérément qu’ils savent et agissent pour nous.

Leur savoir est sombre et contagieux. Ils apprennent, avant de naître, à sourire comme la mort et à vendre l’alpha et l’oméga, pour pouvoir un jour, une heure encore, plastronner au milieu de l’écran comme les tombeaux qu’ils sont, blancs, horribles à regarder et plein de vers à l’intérieur.

Ca suffit, il est notre heure.







29 janvier, zéro heure zéro zéro




















Voilà ce que nous allons faire. Je le leur annonce pour les tourmenter gentiment, avant de les botter.

Nous allons créer de grandes vagues, des vagues capitales, des vagues régionales et des vagues villageoises. Les plus grandes ne seront pas forcément celles qu’ils croient, avec leurs esprits infectés de hiérarchie et d’uniformes, de grands malades qui envoient les autres mourir pour abonder leurs comptes en contrées exotiques et paradis électroniques.

Nous allons laisser les usines, laisser les bureaux, laisser les bus et les métros, et les quartiers ou ils nous parquent pour que nous dormions immobiles et soumis comme des animaux déchus. Laisser les appartements idem, qu’eux et leurs amis nous louent et nous vendent à des prix de négriers, eux qui détestent les nègres.

Nous allons prendre un peu l’air et nous le parfumerons de soixante-huit couleurs inédites. Nous allons secouer les banderoles, transfigurer notre jour de jolis mots, joindre nos bras, faire un lit moelleux à leur ridicule achevé, à leurs ordres Guntergenerahpanzerhullulés.

Et ce jour, nous nous n’en verrons pas le bout, car nous ne le laisserons pas se coucher.

Il faut tout le temps du monde pour notre gâteau de vie, de forces, de rires et de grandes pensées pour une société ou vivre ensemble enfin. Un gâteau que nous parerons goulument de grandes pauses, dans l’herbe que nous auront posée sur leurs bitumes policiers.

Il faut le temps, oui, que tout le monde comprenne ce qu’ils sont. Ou plutôt ce qu’ils ne sont pas, eux qui prétendaient trop avoir ne serait-ce que le droit de nous critiquer. On ne critique pas le Peuple, on l’écoute et on se soumet.

Oyez, posez vos têtes plates sur le plancher de vos palais usurpés. Il va vous faire leçon.

C’est pour cette immense faute que vous partirez, il faut enfin que vous le compreniez, même si dans l’ensemble vous êtes dramatiquement décervelés. Première et majeure des fautes gravées sur une liste qui grandit en grondant plus fort chaque seconde.

Rassurez-vous représentants en farces et attrapes périmées, nul doute que l’autre opérette de nation, l’autre trône cartonné dans son petit cagibi, avec sa petit mitre sur la tête et ses postillons, vous fera une toute petite place.

Vous avez oubliés, savez-vous ?...Vous ne comprenez rien. Vous ne vivez même pas. Ici et maintenant, gentils robots cravatés en agapes officielles, le temps est fini pour vous. Vos nostalgies vert-de-gris excèdent les patiences les plus belles.

Il faudrait vous réapprendre la vie. Brûler à nouveau vos châteaux, et toutes vos ridicules babioles hors de prix. Cingler vos prétentions, étouffer votre morgue longuement.

A quoi bon ?..

Vous n’êtes rien, nous sommes des dizaines de millions.
A quoi bon nous fatiguer à vous accorder remises à niveau, remises de peine ? Vous rechuteriez en grands malades de l’Avoir et du Pouvoir que vous êtes. Nous pourrions évidemment, indéfiniment vous mettre en cage. Les enfants viendraient vous jeter quelques bananes, nous ririons un peu avant de rentrer dans nos demeures misérables, communautaires et magnifiques.

A quoi bon ?...Il vous manque quelque chose que toute une carrière ne pourra vous apporter. Une affaire que le plus brillant de vos avocats ne pourra gagner. Il vous manque de la vie, il vous manque des pleurs, il vous manque le courage simple de vous dire que vous n’êtes pas grand-chose et que c’est un véritable honneur, un brevet d’humanité, un doctorat d’aptitude essentielle à construire une société. Il vous manque juste l’essentiel.

Alors à quoi bon, partez. Mais rappelez-vous, nous avons gagné. Maintenant, vous pouvez faire semblant de pleurer.

Nous avons gagné demain. Très simplement d’ailleurs. Un immense coup de fil télépathique nous a connecté. Les morts même sont revenus à nos côtés. J’ai reçu, ce matin, un fax exprès pour vous signifier congé, définitivement, par Carlo Giuliani et Gilles Deleuze, Karl Marx et Salvador Dali, Edith Piaf et Angel Parra. Une goutte de rosée m’a dit en confidence que le Palais Principal du Primus allait tomber.

Vous avez quelques jours pour vous préparer. Débranchez les micros, prenez vos fiches, vos dossiers, vos plans et vos compte secrets. Laissez les écharpes que nous avions, dans notre grande candeur, posé en travers de vos torses gras et mous. Laissez les privilèges, aussi datés que vos calculs minables, et vos despotiques compulsions.

Laissez toute espérance et nous vous laisserons peut-être, dans notre mansuétude, vos petits châteaux barricadés, vos palaces puants et vos yacht clinquants.

S’il vous prenait envie avant l’oubli, de tenter la dernière chance des faisandés, un radeau vous attendra au coin du Luxembourg.
Vos petits bras vous mèneront peut-être aux portes de l’empire ravagé, à droite en sortant de la faille de San Andréas.

Le 29 janvier, le soleil se lèvera à minuit une. Mamétéo-France à prévu qu’ils ne se couchera pas avant six mois.

29 janvier, zéro heure zéro zéro











Y’a du monde au Bal des Pompiers ces derniers jours... dimanche 1er février 2009 (23h57)


de La Louve


Y’en a même certains soi disant "de gauche" qui doivent commencer à se sentir mal à l’aise face à la possibilité d’un mouvement social d’ampleur en France, si on en juge par les réactions crispées, les rapprochement précipités, les soutiens qui te soutiennent comme la corde le pendu...

Ça joue les pompiers à qui mieux mieux...

Et vas y que j’appelle immédiatement Sarkozy à "négocier" (mais quoi?) le soir même du 29 janvier (en prenant bien soin de dire que "nous ne pourrons pas faire dix manifestations comme celles du 29 janvier", ou en annonçant que nous n’étions que 300.000 manifestants à Paris...), ou que je publie un "appel des appels" totalement vide et creux (un machin qui parle de "l’idéologie de l’homme économique" - gloups - quelle est cette idéologie-là?), au besoin en le présentant fallacieusement comme un "premier pas vers le socialisme" (oui oui, y’en a qui font ça.... vous avez bien lu...), sans parler des habituels pompiers qui optent pour la solution de diversion des luttes vers l’électoralisme le plus plat, genre "arrêtez de vous battre avec la police, en juin, nous aurons les élections européennnnnneeeesss" (ahhhh.... je suis soulagée....).

En ces temps troublés, on ne rappellera jamais assez à quel point seule la clarté est révolutionnaire, et l’ambiguïté idéologique, un dangereux poison.

Combien viennent nous dire qu’il faut d’urgence (oui, d’urgence) réfléchir à "la violence révolutionnaire" (sous-entendu, pour la condamner) sans prendre, évidemment, la peine de faire d’abord un détour par la violence patronale, la violence policière...

Voir ces 2 ou 3 millions de personnes dans la rue le 29 janvier n’a peut être pas seulement affolé la droite.

Cela a peut être affolé également toute une partie de cette "gôche" parfaitement intégrée au système, (juste un peu plus sociale, un peu plus charitable, un peu plus revendicative que la droite), bref, celle qu’on connaît depuis des décennies et qui nous fait toujours le même coup "il faut savoir arrêter une grève"...

Ben oui, en même temps, il faut la comprendre, cette "gôche"...

Qu’elle se dise "gôche de gauche" ou "gauche du PS", la réalité, c’est qu’elle n’a absolument pas les moyens, selon les mauvaises habitudes qu’elle a prises, (ni l’envie, donc) de gouverner, si d’aventure un fort mouvement social coordonné, déterminé et puissant , parvenait à renverser l’actuel gouvernement (Sarkozy compris)...

Ou plutôt, qu’elle n’a QUE l’envie de gouverner "comme d’habitude", comme on le lui laisse faire depuis des années.

Elle n’a aucun programme politique sérieux susceptible de ramener sur son nom les citoyens révoltés - elle n’en a probablement pas l’intention d’ailleurs, les concessions à faire au mouvement seraient trop grandes, la possibilité de contrôler et d’imposer une conception de la citoyenneté et de la démocratie obsolètes et marquée par le capitalisme serait trop ténue.

Elle n’a pas non plus les moyens d’étouffer le mouvement naissant.

Bref, pour elle c’est un peu la quadrature du cercle, et elle est privée de son dada, à savoir la possibilité, disons le, de gouverner en alternance avec la droite, au fond, de co-gérer le système capitaliste.

De ce fait, l’air de rien, elle biaise pour "mettre le couvercle". Profusion d’appels réformistes lancés par des officines petit-bourgeois qui n’ont pas viré leur cuti, association occulte avec une partie de la droite de gouvernement , dans les actes et dans les paroles...

Ce sont les mêmes qui disaient soutenir les Palestiniens lors des récents massacres de Gaza mais qui ne voulaient pas aller jusqu’à manifester avec le vrai peuple (vous savez, celui qu’on ne peut plus contrôler quand il se déchaîne), et qui préférait finalement, par "rejet du communautarisme et condamnation des extrémismes religieux", se faire sa petite manifestation d’initiés et de gens triés sur le volet un ou deux jours après les autres à Paris...

C’est le même groupe qui mettait dos à dos "13 israéliens tués en cinq ans" et "plus de 1000 palestiniens tués en 3 semaines"

Ma parole, quand je regarde et que j’écoute tous ces gens, que j’observe leurs manœuvres depuis quelques semaines, je me croirai vraiment revenue à la fin des années 60...

Bien sur, je ne dis pas que les élections ne servent à rien.

Je dis que des élections (surtout les Européennes) sans ancrage dans les luttes (ancrage autre qu’une vague présence aux manifestations pour vous refourguer un tract et montrer votre frime aux caméras), les élections sans projet politique (et j’entends par là autre chose qu’un catalogue de mesurettes économiques), et bien, c’est du pipeau.




Quand nous investissons les institutions bourgeoises (nous devons le faire) ça ne peut pas être autrement qu’en révolutionnaires.

Bien sûr, aussi, ne soyons pas aveugles ou naïfs, ce mouvement populaire naissant est comme un mille feuilles ...

Il y a une bouche couche de ce qu’on appelait à une époque les "petits-bourgeois". Puisque les cadres paniquent aussi à l’approche de la grande récession faucheuse d’emplois, paraît-il...

Ceux-là il ne faut pas les écarter d’office, mais il faut "les avoir à l’oeil" - il y a quand même peu de chances que leurs buts soient les nôtres...

Donc, tout le monde ne souhaite pas une perspective révolutionnaire.

Nous savons même que beaucoup souhaitent surtout qu’elle n’arrive pas à la faveur de cette crise...

Nombreux, sans doute, sont celles et ceux qui souhaiteraient simplement une "autre gestion" de la "crise" actuelle.

"Jésus Marie Joseph (sic), Pourvu que les anarchistes, les communistes et l’extrême gauche n’en profitent pas pour prendre le pouvoir dans ce pays", voilà ce que se disent quand même un certain nombre de gens, y compris de ceux qui ont participé aux manifestations du 29 janvier dernier....

On ne peut pas dire que la grande majorité des manifestants participant à la journée du 29 janvier dans toute la France est d’ores et déjà animée d’un puissant sentiment révolutionnaire, ni d’une conscience de classe prolétaire.

Mais...Mais... il y a quand même une révolte, une envie naissante de "faire craquer quelque chose".

Même chez les plus tièdes. Un désir qui pointe son nez, qui commence à se tourner vers du "nouveau". Cela, c’est le début d’une prise de conscience collective qui peut nous emmener loin, à condition que les pompiers ne nous noient pas sous leurs trombes d’eau glacée...

Alors voilà.

Soyons vigilants, prenons garde à ce que nous signons, à ce que nous diffusons, la manière dont nous participons aux mouvements qui se disent "unitaires" et " de masse"...

Il ne faut pas céder à la précipitation, à la panique, à l’urgence.

Il faut absolument laisser le temps au mouvement de prendre de l’ampleur, dans sa diversité , sur des bases de classe, des bases antifascistes et anticapitalistes. Libertaires aussi.

Ne pas le corseter immédiatement dans des "appareils d’appareils"...Ne pas l’enfermer de suite dans des règles ou des coordinations trop rigides.

Et surtout, bien identifier les buts de chacun, derrière les paroles mielleuses et les postures engagées.

Par exemple, pourquoi certain leader d’un parti de gauche nouvellement créé se refuse à tirer toutes les conclusions de ses prémisses?...

Quand il dit "nous ne ferons pas d’alliance avec le PS, nous l’avons quitté !" (ah oui mais ça, je suis bien placée pour savoir que si c’est un premier pas, ça ne suffit pas...), il dit ensuite "nous sommes concurrents du PS" (tout est dit), et il conclut "le PS n’est pas notre ennemi , notre ennemi c’est la droite"...

Pin Pon Pin Pon Pin Pon...

Comprenne qui pourra, pour moi c’est plutôt clair, (mais on dit souvent que j’ai mauvais esprit)...

Il faut aussi se faire confiance, et laisser le temps qu’un projet politique neuf et radical puisse émerger de la confrontation de toutes ces bribes de population qui ne se parlaient plus depuis longtemps et qui se retrouvent à s’unir, pas seulement "contre la crise", pas seulement "contre Sarkozy" mais aussi, contre un système, "contre le capitalisme", n’en déplaise à certains qui voudraient bien que toutes ces "petites" réactions populaires, prolétaires, mises bout à bout ensemble, ne soient que des gentils feux de paille.

C’est donc le moment où jamais de bien lire les lignes et entre les lignes, de prendre le temps de la réflexion et de bien garder en tête ce que nous souhaitons comme perspective vraiment nouvelle : la fin du capitalisme, qui commence nécessairement par la fin de la propriété privée des moyens de production, le pain pour tous, la liberté, la démocratie véritable, bref, le socialisme par exemple.

Fraternellement à toutes et tous.

De : La Louve

dimanche 1er février 2009











Autant te le dire tout de suite : c'est le genre de lecture dont tu ne te remets pas aisément. Parce qu'il s'agit de Pancho Villa et qu'il n'est guère de révolutionnaire plus enthousiasmant que lui. Et parce que sa vie est contée par Paco Ignacio Taibo II, écrivain qui livre là une somme si fouillée et exhaustive qu'il est très facile de s'y noyer. Tu sais quoi ? J'ai bu la tasse. Et j'ai adoré ça.

Des armes, une moustache et un chapeau :
Pancho Villa montre la voie !

"Pancho Villa, roman d'une vie", par Paco Ignacio Taibo II


lundi 31 août 2009, par JBB


C'est étrange : quelquefois, on lit, on lit, et il n'en reste guère, hors l'écume. Des dizaines d'heures passées sur une biographie. Les pages qui se tournent sans fin. Aucun effort pour se plonger dans l'ouvrage. La certitude qu'on en sortira plus intelligent. L'impression - même - de s'être trouvé un héros - qu'importe si le terme fait grincer certaines dents - , vraie rencontre qui devrait changer ta vie ou à tout le moins te redonner du cœur à l'ouvrage à l'approche de la rentrée. Et puis : rien, sinon un vague souvenir superficiel. Rageant.

Le bouquin auquel je fais allusion m'a occupé pendant une dizaine de jours, à raison d'une centaine de feuillets quotidiens - denses, très denses, les feuillets. J'en relevais parfois la tête pour souffler un bon coup, excédé par le perfectionnisme de l'auteur, sa capacité à plonger dans les plus infimes détails, sa volonté de se montrer le plus précis possible, son refus de prendre un tant soit peu de hauteur pour mettre les choses en contexte. À d'autres moments, j'étais tellement enthousiaste qu'il me fallait en parler, à ma copine qui n'en avait cure, à Lémi qui s'en battait l'œil, à qui que ce soit même, n'importe quelle occasion bienvenue, surtout l'apéro. Toujours, il y avait cette étrange impression, bonheur et insatisfaction mêlés, sentiment de tout savoir - dans les plus petits détails - et de ne rien apprendre, de rester sur ma faim. Et puis, le résultat, trois semaines après avoir refermé l'ouvrage : je n'en conserve que quelques images générales, souvenirs imprécis et insuffisants. Et je n'ai guère le courage, ou l'envie, de me replonger de suite dans ces mille pages - denses, très denses, les pages - pour t'en livrer une exégète à la hauteur. Alors : il va falloir te contenter de l'écume.

Ce n'est pas la première fois que Paco Ignacio Taibo II fait le coup, hein : sa biographie de Che Guevara, Ernesto Guevara, connu aussi comme le Che [1], était déjà un monument de précision, une plongée minutieuse dans chacune des journées du révolutionnaire, un livre aussi passionnant que lassant. Faisant écrire à ce brave Lémi : « C’est que l’ouvrage substitue au vide du mythe la profusion d’informations, l’exhaustivité biographique, sans lyrisme ni sentiments, sans interprétations abusives. Juste une déferlante documentée et précise d’informations en vue de retracer un parcours accidenté. D’aucuns y verront une forme d’aridité, de sécheresse stylistique. Je crois plutôt que c’est la seule manière de ne pas trahir le personnage. »

Bis repitita, donc. Mais en pire… Avec Pancho Villa, roman d'une vie, l'écrivain mexicain livre une si grande foultitude de noms et de faits, pousse si loin le souci de l'exactitude historique, de la précision quotidienne et de la quête de vérité, fut-elle la plus futile, qu'il en donne littéralement le vertige. Il s'abstient - par contre - de dresser un tableau général du Mexique du début du XXe siècle, d'expliquer le contexte politique, de détailler les raisons des affrontement qui n'ont cessé d'agiter le pays de 1910 à 1920. Macache, débrouille-toi tout seul pour t'y retrouver…

Qu'on s'entende bien : je ne me plains pas. Bien au contraire, même : j'ai adoré cet ouvrage. Mais voilà : quand je comptais te livrer un billet fort complet sur Pancho Villa, je vais devoir rabattre mes prétentions. Et - que les choses soient claires - je m'en lave les mains : c'est faute à ce maniaque incroyable de Paco Ignacio Taibo II, lui qui a passé quatre années à travailler sur le révolutionnaire et se fait fort, en une interview donnée à Télé Toulouse, d'avoir livré « La Bible sur Pancho Villa », « sans aucune trace de fiction », sur le modèle de « la biographie narrative ». « Avec une biographie de cette sorte, vous devez entrer dans le personnage, il n'y a pas d'autre voie, il faut entrer en lui, poursuit-il. Cela signifie suivre Pancho Villa dans les plus petites choses du quotidien, de façon à le reconstruire. En ce cas, c'était très difficile, parce qu'il y a un grand nombre de versions différentes de sa vie. Lui, pour des événements importants, qui le concernent, a raconté quatre ou cinq versions. Il faut confronter les versions, pour voir ce qui s'est réellement passé. C'est une façon de parler avec le personnage. (…) La révolution de Pancho Villa a été détruite, il a perdu, lui et ses hommes ont été éjectés de l'histoire officielle. Ça veut dire qu'il faut refaire l'histoire à travers les soubresauts et replis de la mémoire. » Pour le coup, l'histoire est refaite, mais moi aussi.

Et Villa, tu me demandes ? Je ne sais que te répondre. Je pourrais te dire que Pancho était un paysan mal dégrossi, homme sans éducation et autodidacte touchant. Un être rude et brutal, qui n'hésitait jamais à faire fusiller ses adversaires par dizaines, voire plus. Un sacré queutard, marié 27 fois (si, si…) et père de 36 enfants. Un tireur d'élite. Un gros gourmand, qui ne crachait jamais sur un milshake à la fraise. Un baratineur ayant compris l'importance du mythe, lui qui entretenait sa légende à coup de versions contradictoires et signait des contrats avec les entreprises de cinéma américaines souhaitant filmer ses exploits. Un ancien bandit ayant mué social, sans guère de doctrine ni de dogme. Un guérillero d'élite, capable de lever une armée en quelques jours, de fiche une branlée d'anthologie à ses adversaires et de disparaître du paysage par quelques sentes perdues dans la montagne. Le seul - aussi - à avoir attaqué les États-Unis sur leur territoire continental, puisqu'il a joyeusement et à la tête de ses hommes dévasté la ville de Colombus en 1916, avant d'échapper les doigts dans le nez à l'expédition punitive montée par les Américains. L'alter ego de Zapata, enfin, Emiliano au Sud et Pancho au Nord, chacun enchaînant - sans guère se croiser - les coups de boutoir contre le pouvoir dictatorial.
Je pourrais te dire tout ça, mais tu n'apprendrais pas grand chose, au fond. Retiens juste, ainsi que l'explique Paco Ignacio Taibo II en une interview donnée au site Évène, que « Villa ne plaît pas à grand monde, il représente l'horreur, la brutalité, le désespoir. Étrangement, on l'associe beaucoup à l'alcool alors qu'il ne buvait pas. C'était certes un homme qui devenait facilement violent, au caractère à fleur de peau, mais pas un sadique… »

Et à moi, t'enchaînes ? S'il me plaît à moi ? Clair que oui. Un max, même. Ok : il fusillait sec. Ok : il agitait ses pistolets à tout bout de champ. Ok : il aimait sans doute davantage se battre que n'importe quoi d'autre au monde. Circonstance (très) aggravante : il détestait l'alcool et fit fusiller plusieurs de ses hommes, coupables de n'avoir pas respecté son interdiction de tremper le bout du museau dans la bibine. Un moraliste hypocrite et prompt à faire couler le sang, suggères-tu ? Non, te réponds-je, Pancho Villa déchire bien plus du steack que ça.





Reprenons. 1910, le dictateur Porfirio Díaz se fait élire pour la huitième fois président de la République, les pauvres crèvent toujours la dalle, les classes laborieuses n'ont que poussière à porter à leur bouche et quelques baudruches privilégiées se partagent les terres. D'où : la révolte gronde. Elle part du Nord du Mexique, pauvres qui se soulèvent , péons sans avenirs, bandits, crèves-la-faim et révolutionnaires mêlés. Pancho Villa, devenu hors-la-loi après avoir pris la défense de sa sœur qu'un petit chefaillon tentait de violer, est au cœur de l'action. S'impose comme chef guérillero. Et organise coups de main sur embuscades sur attaques d'ampleur.
Le truc, c'est qu'il ne va plus arrêter, en guerre presque constante contre les hommes qui gouvernent le pays au cours des années 1910 à 1920. Et ils sont une tripotée à s'être imposés à la tête du Mexique. Díaz remplacé par Madero ; Madero dégagé par le contre-révolutionnaire Huerta ; Huerta viré par Carranza ; Carranza destitué. Les présidents changent, mais toujours Villa se bat, courant de victoire en défaite, gagnant une ville pour en perdre une autre, diable d'homme qui ne cesse de rebondir et d'attaquer là où on l'attend pas, une fois montant à l'assaut avec plusieurs milliers d'hommes, une autre fuyant avec quelques dizaines de fidèles, une autre encore reconstituant ses troupes et ses finances en attaquant les trains de passage. Comment le vaincre ? Il est chez lui dans les terres du Nord, bénéficie de l'appui d'une partie de la population et se révèle stratège de haut-vol.

Cela déjà, c'est jouissif : Pancho n'abdique pas, ne repose jamais les armes et s'en tire toujours. Il est insaisissable. Mais il n'est pas que ce combattant malin et futé, bien plus malin et futé que ses adversaires : il est aussi un chef de guerre, qui a charge d'hommes et responsabilité d'organisateur. L'incroyable précision de la biographie de Paco Ignacio Taibo II a déjà ce mérite, montrer combien Pancho se démène pour armer, équiper et ravitailler ceux qui se battent avec lui, passant un temps fou à nouer des contacts avec des industriels américains ou européens, jonglant avec les trains de ravitaillement et mettant la main à la pâte pour dénicher des chaussures dignes de ce nom pour ses soldats. La révolution n'est pas un dîner de gala, mais d'abord un incroyable travail d'organisateur et de logisticien.

La révolution, justement ? D'abord, elle se fait par le bas : comme tous ceux qui le rejoignent, Pancho n'est pas un intellectuel, un bourgeois ou un enfant de la classe moyenne. Il est le peuple, littéralement. Et tous les satrapes ridicules qui ne cessent de prôner une avant-garde éclairée à la révolution peuvent aller se brosser : le villisme n'a que faire des guides et des idéologues, non plus que de ceux qui prétendent choisir le bonheur des masses à leur place. Pour une bonne raison : il est la masse.
Pour le reste, je laisse la parole à Paco Ignacio Taibo II : « Pour Pancho Villa, (la révolution) est la nécessité de changer radicalement un monde qu'il n'aime pas. Et il ne connaît qu'un moyen de le changer : les armes. Villa fait très peu de politique dans sa vie, il s'occupe seulement d'économie quand il gère son hacienda de Canutillo : il y développe sa vision d'un monde agraire qui, dans son idéal, est très hiérarchisé, très militaire. Pour le reste, il prend les armes. » Une petite nuance, toutefois : s'il fait très peu de politique, Villa y est néanmoins contraint par la force des choses. Qu'il s'agisse de redistribuer des terres récupérées, de mettre en place une nouvelle monnaie, d'édicter un arrêté commandant la spoliation des biens des plus nantis des habitants de cette ville tout juste prise ou de bâtir des écoles - Pancho, rustre sans éducation, ne kiffait rien de moins que de faire construire des écoles -, le guérillero mexicain ne cessait de mettre les mains dans le cambouis.
Enfin, il y a cette référence à l'hacienda de Canutillo : en 1920, Villa dépose les armes, obtient une amnistie et se retire sur ce domaine situé non loin de Chihuahua, l'un de ses fiefs du Nord du pays. De cette hacienda, il fait un modèle d'organisation, rejoint par ses soldats les plus fidèles qui se transforment en paysan. La terre est partagée, cultivée en collectivité. L'école est obligatoire pour les enfants, les veuves de combattants sont prises en charge, les paysans ont accès à une boutique communale (implantée dans l'ancienne église) qui distribue gratuitement ce que l'hacienda produit, les coûteux tracteurs sont achetés en commun. L'ordre règne - Villa n'était pas vraiment un tendre en la matière… - et les vols sont inexistants dans ce qui devient une ville de plus de 3 000 habitants. Et Pancho le chef de guerre se mue en paysan débonnaire, travaillant sans cesse à faire vivre ce lieu à part :

Si au début Canutillo n'était pour Villa qu'un lieu de retraite où se reposer de dix années de lutte armée, ce lieu devint peu à peu dans l'esprit de Pancho un projet social, une façon de vivre pour lui et pour des milliers de paysans, un monde différent de l'hacienda porfirienne qu'il avait connue et mal supportée, et différente de l'hacienda capitaliste du Nord qu'il avait haïe et reniée, écrit Paco Ignacio Taibo II. Mais à quoi ressemblait ce nouveau projet ? Il ne devait surtout pas ressembler à la petite propriété agricole - qui ne lui inspirait pas confiance - , il fallait qu'il permette aux veuves de vivre et qu'il inclue l'éducation. Accumulant certitudes et intuitions, Pancho consacra toute son énergie à ce qu'il pressentait, et il agit à sa manière, la seule qu'il connaissait : avec ténacité et en tâtonnant, en imposant une structure militaire paternaliste, de la rigueur et beaucoup, beaucoup de volonté.

Las ! Pancho n'aura guère le temps de savourer son bonheur à Canutillo : le révolutionnaire est victime d'une embuscade, organisée avec l'aval du pouvoir, le 23 juillet 1923, dans la ville de Parral. En compagnie de quelques-uns de ses hommes, qui voyageaient en voiture avec lui, il est descendu sans pouvoir réagir, le corps criblé de balles. Pancho meurt.

Il n'est guère de choses à rajouter. Je pourrais encore te servir un long baratin, mais mieux vaut en rester là. Ce livre, Pancho Villa, roman d'une vie, est aussi passionnant qu'insupportable, notamment dans son soin du détail ; il est donc indispensable et je ne peux que chaudement te recommander de te plonger dedans. Quant au bonhomme dont il est question, je me contenterai de préciser que j'en ai déjà rêvé quatre fois depuis que j'ai refermé sa biographie ; autant dire que tu n'en sortiras pas d'indemne. Viva Villa !, voilà tout.


Ps : note que les éditions Allia ont sorti récemment un ouvrage sur le sujet, Pancho Villa du grandiose journaliste révolutionnaire John Reed. Si le bouquin de Paco Taibo est sidérant par sa quête de l'exactitude et par sa volonté d'aller au plus profond de chaque détail, le texte de Reed - qu'Allia a édité dans sa collection à 3 € - se révèle un brin trop général et succint (le livre fait 79 pages). Les deux ouvrages n'ont guère à voir, puisque l'un est travail d'historien effectué près d'un siècle après les faits, l'autre de journaliste réalisant à l'époque un reportage sur la révolution mexicaine ; l'un est trop fouillé, l'autre pas assez. Mais au fond, tous deux, les ouvrages de Paco Taibo et John Reed, donnent envie d'en savoir plus. En clair : tu n'as pas fini d'entendre parler du Mexique insurgé du début du XXe siècle et de Villa.























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