Face
au monde tel qu'il tourne (mal), tu pourrais avoir envie de baisser les bras.
Compter les forces en présence, les leurs - écrasantes - et les nôtres - rachitiques.
Énumérer leurs victoires et nos défaites, mesures politiques comme autant de reculs,
petite police et contrôle permanent pour paralyser nos vies. Scruter l'époque
et n'y voir que noirceur et bassesse, soleil en berne, sensation que l'avenir
t'échappe et que le monde par eux modelé est désormais horizon indépassable. Chercher
tes alliés, et ne trouver partout que petits intérêts politiciens, médiocrités
syndicales, ridicules égoïsmes et pathétiques ambitions, bourbier en lequel les
forces institutionnelles dites de gauche voudraient enterrer ton envie de crier,
contester, maudire.
Bref,
tu pourrais lâcher l'affaire. Penser que tout est vain, il y a longtemps qu'ils
ont gagné. Que rien ne sert de bouger, ils ont aussi fait main basse sur la contestation :
partis et syndicats officiels à la rue au lieu de la prendre, voix silencieuses
sans même avoir été étouffées. Qu'il vaut encore mieux cultiver ton jardin, te
retirer en ton chez-toi et leur laisser la fange.
Tu pourrais… Sauf que
le monde ne leur appartient pas. Les rues sont à toi, il suffit de les prendre.
La politique - au sens noble - ne leur appartient pas ; l'espace public est
à toi, les idées et les belles ambitions itou. Ce territoire est autant à toi
- si ce n'est plus - qu'aux petits politiciens risibles, matraqueurs assermentés,
uniformes agréés, officiels de la contestation au petit pied et autres souffleurs
du clairon de l'identité et du néolibéralisme borné. Monde, politique et territoire
sont à toi, et il est temps de le clamer. Si possible en te montrant plus malin
qu'eux.
Rien
de neuf en ce constat. Mais ils ne sont pas si nombreux, ceux et celles qui cherchent
les failles, surprennent celui qu'il faut qualifier d'ennemi et reprennent l'initiative.
Ils ne sont pas si nombreux, mais ils sont là et te montrent la voie. C'est réjouissant.
Et quoi : en ce morose début de décennie, il n'est pas tant d'occasions de
ne pas se sentir perdre, non ?
Du
principe de la balade sauvage, et de ses motifs

Depuis
quelques semaines, elles bourgeonnent tranquillement. Une dizaine de "balades
sauvages" se sont déjà tenues à Paris, réunissant de 20 à 80 participants, conviés
par bouche-à-oreille et désireux de trouver une autre manière de clamer leurs
honte et indignation face au traitement réservé aux réfugiés. Un lieu de rendez-vous
dans les quartiers populaires. Une banderole. Des tracts. Des affiches. Un parcours
erratique, dicté par les envies des participants et les réactions de la police.
Une grande mobilité, une belle souplesse. Et une dispersion rapide, jusqu'au prochain
rendez-vous.
Par d'organisation officielle, donc. Ni d’autorisation à quémander,
de palabres avec la préfecture, de flics au départ de la manif (enfin, normalement…),
de saucisses CGT, d’interminable cortège CFDT ou d’itinéraire imposé. Non encadrée,
une manifestation redevient ce qu’elle devrait toujours être : un bras d’honneur.
Un joli crachat, qu'importe le faible nombre de participants ou la maigre portée
de l'événement.
Ce
principe, tu peux l'appliquer à n'importe quelle (noble) revendication. Mais c'est
le sort fait aux réfugiés qui a constitué le trame de celles s'étant déroulées
à Paris ces dernières semaines. Parce qu'il n'est guère de combat plus juste.
Que c'est là un très actif terrain de lutte souterraine, avec une belle campagne
de sabotage menée contre les distributeurs des banques collaborant avec la machine
à expulser [1].
Que le procès des "dix de Vincennes" vient de se terminer et qu'il a fourni une
(énième) illustration de l'indécence d'une politique écrasant les faibles, au
mépris de toute justice [2].
Que l'atmosphère se fait tendue autour des soutiens inorganisés (mais très actifs)
aux réfugiés, certains militants ayant récemment "bénéficié" des fort peu délicates
attentions de l'anti-terrorisme [3].
Et parce que c'est marre.
Un
texte publié
sur Indymédia-Nantes résume fort bien la question :
Nous
ne goberons pas leurs fantasmes sur d’imaginaires « ultra-gauche »
et « anarcho-autonomes » en énième ennemi intérieur, nous
n’avalerons pas leurs salades sur ces dix sans-papiers de Vincennes condamnés
d’avance, bouc-émissaires d’une révolte collective. L’aspiration à la liberté
dans un monde débarrassé de toute domination sera toujours bien plus vaste que
leurs cerveaux étroits de flics ne peuvent l’imaginer.
Détruisons
ce qui nous détruit.
Liberté pour tous, avec ou sans
papiers.
D'une
manif sauvage l'autre : balade, puis interpellation
Mardi
dernier, métro Château-Rouge, 18 h. Exceptionnellement, le rendez-vous avait été
annoncé - appel à manifestation publié sur Indymedia - pour marquer le coup face
à la vague d'arrestations tout juste conduite par l'anti-terrorisme. Sur place,
80 personnes patientant dans un climat tendu et une atmosphère méfiante. Les flics
sont partout, des dizaines de fourgons garés dans les rues adjacentes, des civils
disséminés aux alentours. Un déploiement de forces si impressionnant qu'il en
deviendrait presque paralysant, l'impression de ne pas pouvoir bouger le petit
doigt sans se faire sauter sur le râble dans la seconde par des centaines de cartes
tricolores. Pression…
Mais voilà : une telle machine policière peut
impressionner, elle se révèle surtout crétinement inadaptée. De bouche à oreille,
discrètement, passe la consigne : quitter les lieux l'air de rien, par petits
groupes, prendre le métro et se retrouver un peu plus loin, à Strasbourg-Saint-Denis.
Chose faite.
Nouvelle sortie de métro, restent une cinquantaine de personnes.
Début de la véritable manif, déploiement d'une large banderole appelant à la destruction
des centres de rétention et occupation de l'espace public. On enquille les rues,
rapidement, cortège résolu et désormais joyeux. On gueule, slogans repris à tue-tête.
Les lieux sont à nous, les uniformes - contraints de se réorganiser - à la ramasse.
Cela ne durera pas : au bout d'un quart d'heure, ils sont sur nos traces,
courant en nombre derrière nous. On trottine, on court aussi, on gueule encore
un peu. Puis, on se disperse. Fin de la balade : les manifestants sont déjà
à dix stations de métro que les matraques et boucliers arpentent encore les rues
du quartier, à la recherche d'un "anarcho-autonome" à se mettre sous la dent.
Samedi,
métro Place de Clichy. Rendez-vous secret, mais les civils sont quand même dans
la place, surveillant du coin de l'œil notre rassemblement informel d'une cinquantaine
de personnes. Qu'importe : hop, métro ! Le groupe se reconstitue à La
Chapelle, mais n'a pas semé les civils. Tout en tractant et collant quelques affiches,
banderole de sortie, on pense les perdre en enquillant quelques petites rues entre
La Chapelle et Stalingrad.
Las, eux ont à cœur de prouver qu'ils ne sont
pas si idiots qu'on croit… Cinq minutes de balade et un fourgon apparaît au bout
de cette longue rue qu'on remonte, parfaite souricière, immeubles d'un côté, voies
ferrées de l'autre. Quelques-uns passent en courant, tandis que les autres font
demi-tour pour s'échapper de l'autre côté. Dix secondes, et puis : trois
autres fourgons stoppent au fond de la rue, barrant toute issue. Joli piège.
Un
dernier demi-tour. Au pas de course, une tentative pour l'honneur, quelques cris :
« Allez, on force ! On passe, on passe ! »
Et les flics en face, matraque dans une main, la gazeuse dans l'autre, brandissant
les deux d'un air hargneux :
« Quoi, tu passes ?
Vas-y, essaye, essaye ! »
Finalement : on ne passe
pas… Des deux côtés, les CRS referment la souricière, nous rassemblent en un coin,
eux tout autour. De vagues effarouchées, avant qu'on ne prenne acte de la défaite.
Fouille, contrôle, transvasement dans les fourgons, traversée de Paris avec le
gyrophare, re-fouille, re-contrôle, nos identités soigneusement notées sur de
petits carnets. Deux heures d'attente dans le parking d'un commissariat du 11e
arrondissement, puis : « Allez, cassez-vous ! »
Notre groupe de 25 personnes retrouve la liberté, gardant le sentiment un brin
amer de s'être fait avoir comme des bleus. Un partout, balle au centre.
La
partie continue, partout et toujours
De
telles "balades" ne changeront pas grand-chose. Même : ne changeront rien.
Mais pour toi, pour nous, c'est important. Preuve qu'on ne baisse pas les bras.
Et qu'il reste des modes d'action à utiliser, des voies à emprunter, des interstices
où s'engouffrer. Rien n'est jamais perdu, il faut juste éviter les pièges trop
évidents, les rues sans issue. La partie continue et tu devras en être. D'ailleurs,
tu en es déjà.
Pour
parfaite conclusion, cet extrait de TAZ, livre légendaire
d'Hakim Bey :
Nous
ne cherchons pas à vendre la Zone d'autonomie temporaire (TAZ) comme une fin exclusive
en soi, qui remplacerait toutes les autres formes d’organisation, de tactiques
et d’objectifs. Nous la recommandons parce qu’elle peut apporter une amélioration
propre au soulèvement, sans nécessairement mener à la violence et au martyre.
La TAZ est comme une insurrection sans engagement direct contre l’État, une opération
de guérilla qui libère une zone (de terrain, de temps, d’imagination) puis se
dissout, avant que l’État ne l’écrase, pour se reformer ailleurs dans le temps
ou l’espace. Puisque l’État est davantage concerné par la Simulation que par la
substance, la TAZ peut « occuper » ces zones clandestinement
et poursuivre en paix relative ses objectifs festifs pendant quelque temps. Certaines
petites TAZs ont peut-être duré des vies entières, parce qu’elles passaient inaperçues,
comme les enclaves rurales Hillbillies au Sud des États-Unis - parce qu’elles
n’ont jamais croisé le champ du Spectacle, qu’elles ne se sont jamais risquées
hors de cette vie réelle qui reste invisible aux agents de la Simulation.
Babylone
prend ses abstractions pour des réalités ; la TAZ peut précisément exister
dans cette marge d’erreur. Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence
et de défense, mais sa plus grande force réside dans son invisibilité - l’État
ne peut pas la reconnaître parce que l’Histoire n’en a pas de définition. Dès
que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, elle va
disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs,
à nouveau invisible puisqu’indéfinissable dans les termes du Spectacle. A l’heure
de l’État omniprésent, tout-puissant et en même temps lézardé de fissures et de
vides, la TAZ est une tactique parfaite. Et parce qu’elle est un microcosme de
ce « rêve anarchiste » d’une culture libre, elle est, selon
moi, la meilleure tactique pour atteindre cet objectif, tout en faisant l’expérience
de certains de ses bénéfices ici et maintenant.