L'aliénation linguistique
Bernard GENSANE


Acquérir une langue c'est accumuler des compétences linguistiques. C'est aussi se pénétrer d'une idéologie, d'une vision du monde, d'une échelle de valeurs qui se greffent sur celles de la langue maternelle. Développer un discours athée dans une langue qui ramène sans arrêt le locuteur à une formulation religieuse de sa pensée relève de la gageure. Accessoirement, il est impossible de dire
" neige " en bambara.

L'anglais, ou, plus exactement, le sabir atlantique, est maintenant la seule langue au monde qui va de soi. Certains titres de films " US " ne sont même plus traduits, ou alors mot à mot, ce qui est parfois source de contresens : il me revient en mémoire le titre d'un très bon polar de Sydney Pollack, Absence of Malice. Ce film devint en français Absence de malice alors qu'il aurait fallu traduire, selon le contexte, Sans intention de nuire ou Sans préméditation, ce qui n'était pas du tout la même chose. Je prends un exemple tout à fait au hasard, la page 100 du Télérama n° 3138. On y relève les titres de film suivants : Hitman, Already Dead, Breaking Bad, Broken Arrow, The Marine, Blade, Casino no Limit, In the Land of Women, Hollywood live, Waitress, The Mission, Last Seduction, Doggy Bag, Oh Happy Day, Head case, Les Commitments, Purple Rain, Under the Cherry Moon, Toys, Goodbye Emmanuelle (film français), Don't Look Back, I'm not There, London to Brighton, Wonderful Town, Sex Academy. Sur quelle planète vivons-nous ?

Dans les années soixante-dix, on pouvait entendre sur les ondes françaises des réclames (on disait déjà "pub ") vantant tel whisky parce qu'il était « The Scotch we drink in Scotland ». À la même époque, dans certaines UFR d'anglais des universités parisiennes, on n'imposait pas aux étudiants anglicistes une connaissance raisonnable du français et l'exercice de version passa, "with malice", à la trappe. Cela permit à des étudiants anglophones et fortunés d'obtenir sans peine en France une licence qu'il n'aurait peut-être pas obtenue chez eux. Dans un champ d'activité différent, les consignes anti-incendie pour toute la ville de Stockholm sont, depuis belle lurette, rédigées en sabir atlantique car la lutte contre le feu est programmée par un ordinateur se trouvant aux
États-Unis. Les pompiers suédois sont donc censés être très réactifs dans la langue de l'Empire. Lorsqu'une langue va de soi, l'idéologie qu'elle véhicule va également de soi. Quand j'étais adolescent, on trouvait chez nous des magasins dont les enseignes signalaient sans honte des "surplus américains". Se serait-on jeté sur des surplus turcs ou ivoiriens ? Dans les années soixante-dix, quantité de jeunes Français portaient des treillis de l'armée américaine. Ceux de l'armée rouge eussent été beaucoup moins naturels ! Ce qui va également de soi, c'est que les Étatsuniens se sont accaparés le vocable "américain" (« God bless America »), au détriment des Canadiens, mais aussi des Argentins, des Chiliens, etc., qui sont aussi des Américains, qui se définissent en tant que tels, d'autant que pour certains d'entre eux l'immigration fut antérieure à celle des Nord-Américains.

Je voudrais aujourd'hui relever quelques exemples de ce qui est peut-être le comble de l'aliénation linguistique : des mots "anglo-américains" que nous utilisons couramment en français, alors qu'ils n'existent pas
outre-Manche ou outre-Atlantique.

Les enfants français jouent au baby-foot alors que les Anglais jouent au table football. Les Anglais ne font pas de stock-car mais du stock-car racing. Leurs sportifs ne chaussent pas de baskets (mot qui signifie uniquement "panier") mais des sneakers, trainers, tennis shoes, ou plimsolls. Y compris les adeptes des Mixed Martial Arts (et non du free fight). Il n'y a pas chez eux de recordmen du monde mais des record holders, de tennismen mais des tennis players, de footballe(u)rs mais des football players, de rugbymen mais des rugby players. Il n'y a pas de compétitions de catch mais de wrestling. Un goal ne fera pas son jogging matinal vêtu d'un jogging :
un goal-keeper fera son jog, vêtu d'un jogging outfit, ou d'un tracksuit. On ne le considèrera pas comme faisant partie des people mais des celebrities ou celebs. Aucune de ces célébrités ne sera top mais great, même si elle a un portfolio (et non un book). Avec l'âge, le Grand-Breton ne se fera pas faire un relooking mais un make-over, ou encore un face-lift, mais pas un lifting. Le soir, il n'ira pas au dancing mais dans un dance-hall, à moins qu'il préfère regarder des music videos (et non des clips), ou encore faire un peu de channel hopping (et non du zapping), après s'être fait un blow-dry (et non un brushing). Peut-être aura-t-il chez lui une pinball machine
(et non un flipper, qui n'est autre qu'une nageoire). Il finira vraisemblablement la soirée en écoutant les nouvelles (les news de Canal+) présentées par un announcer et non par un speaker. En espérant qu'il ne nous apprendra pas qu'un avion vient de se scratcher (se gratter, sous les ailes, peut-être...).

Naturellement, les Anglais ne portent pas de smoking mais une dinner jacket (les Étatsuniens un tuxedo). Ils ne connaissent pas la mode du string mais du thong. Ils ne portent pas de sweat (prononcé /swet/ dans les classes moyennes françaises et /swi:t/ " ce qui signifie alors bonbon " dans les classes plus populaires) mais des sweat shirts. Ces habits, on ne les confie pas au pressing mais au drycleaner.

Les Anglais ne roulent pas en break mais en station wagon (d'où le sw que l'on voit en France sur les voitures, françaises, qu'on appelait "commerciales" autrefois). Ils ne se garent pas dans un parking mais dans un car park (ou parking lot aux États-Unis). Ils ne vont pas non plus dans un camping mais dans un camping site où, là comme ailleurs, ils n'actionnent pas des warnings mais des warning (ou hazard) lights. Quand ils font leurs courses ils n'utilisent surtout pas de caddie mais un trolley. S'ils achètent par l'internet, ils n'envoient pas de mails (courrier papier) mais des emails. Ce courrier peut faire l'objet d'un schedule (et non d'un planning).

Échantillon nullement exhaustif.





L'aliénation linguistique (suite)



Bernard GENSANE

L'universalité est un leurre car la manière de communiquer des peuples ne saurait être universelle. Si l'anglais s'est développé davantage que le français comme langue de travail c'est peut-être aussi parce qu'il était déjà conçu par ses utilisateurs premiers comme un outil. Le français, quant à lui, était vécu par les Français comme porteur de culture ou de traditions. Les anglophones ont su mieux que les Français (et d'autres) marquer la distance entre langue patrimoine et langue instrumentale ou quotidienne.

Ceci m'amène à évoquer la récente hégémonie du sabir dans le discours et les pratiques scientifiques. Dans ce domaine, le français a subi une défaite écrasante, d'autant moins évidente que le sabir n'a pas toujours été le vecteur " préféré " des scientifiques : Pasteur (dont la thèse fut rédigée en latin) ou les époux Curie n'ont jamais écrit un mot en anglais. Einstein rédigea sa Théorie de la relativité en allemand. Mais les faits sont là : l'anglais couvre 90% des publications scientifiques. Par ailleurs le pourcentage d'articles en anglais dans les revues scientifiques françaises n'a cessé d'augmenter depuis une trentaine d'années. Il n'est pas certain que les scientifiques aient pleinement évalué les conséquences de l'abandon de leur langue maternelle sur la qualité de leurs travaux. Lorsqu'il communique, le scientifique mêle dans son acte de parole plusieurs codes : un code linguistique général d'expression en langue anglaise et un code linguistique particulier spécifique de son champ disciplinaire.






Pour demain, la bataille sera rude. Même en informatique où, pourtant, la technique française a réalisé quelques prouesses. ADA, programme français de logiciels, utilisé par l'armée étatsunienne, est en anglais. PROLOG, logiciel français utilisé par les Japonais, est aussi en anglais. La France peut fort bien inventer, mais l'utilisation s'effectue en anglais. Alors que les Japonais, qui exportent leur informatique en anglais, pratique chez eux dans leur langue. En France, pendant ce temps, on en est à envisager la suppression dans les programmes informatisés de l'accent circonflexe, apanage exclusif du français et du "português", ainsi que du "ù" que l'on ne trouve plus, il est vrai, que dans les mots français "où" et italien "più".

Faisons un petit tour du côté de l'allemand. La langue de Goethe est l'une des plus polluées qui soit, par l'anglais, mais aussi par le français. Ce, de manière totalement injustifiée d'un point de vue rationnel. Quelques exemples : Schubert, Schumann et quelques autres génies de la musique ont eu beau composer des centaines de lied (au pluriel lieder), les Allemands utilisent depuis plusieurs décennies le mot " chanson ", qui n'est autre que la traduction de lied. J'entendais l'autre jour un homme politique d'outre-Rhin parler de " détail ", alors que le mot allemand Einzelheit est presque aussi vieux qu'Hérode. Les Allemands utilisent désormais l'expression Sinn machen, calquée de l'anglais to make sense, (tout comme nous, d'ailleurs : " faire sens ", en lieu et place de " signifier "). Dernier exemple : les Allemands appellent leur téléphone portable handy, à l'origine un nom de marque, subtilisé de l'anglais handy, qui signifie " pratique ". Je me souviens, il y a cinquante ans, être entré pour la première fois de ma vie dans une grande ville allemande (il s'agissait de Francfort). Le premier grand panneau de signalisation indiquait : Information Center. En m'intéressant aux Allemands, j'ai lu récemment ceci :

"Sarkozy a tapé du poing sur la table et menacé de se retirer de l'euro, ce qui a tordu le bras d'Angela Merkel, la chancelière allemande, selon un autre responsable socialiste ayant écouté M. Zapatero."

Bien sûr, en tant que Français, je suis content que mon président sache taper du poing sur la table face aux méchants dirigeants que le sort des malheureux Grecs indiffère. Mais je crains pour l'intégrité physique de la Kanzlerin Merkel. Un bras tordu, ça fait mal.

Le fait est que le neuneu qui a rapporté cet épisode magnifique de chevalerie, soit l'a pompé de l'anglais, soit l'a repris de quelqu'un ignare et qui ne sait pas que mal traduire peut entraîner des incidents diplomatiques graves, y compris des guerres.

Le neuneu aliéné a calqué l'expression anglaise "to twist somebody's arm" qui sigifie "forcer la main de quelqu'un". Ouf ! Je respire pour les précieuses articulations teutonnes.

Un anglicisme nous concernant, très idéologique même s'il n'a l'air de rien : " Dans ce pays ", utilisé, par exemple, par le personnel politique, pour dire : " en France, chez nous ". Il s'agit du calque de l'expression anglaise In this country, qui, me semble-t-il, s'est répandue, outre-Manche, dans la deuxième moitié du XIXè siècle. Lorsqu'un Anglais dit in this country au lieu de in England ou in Britain, il nomme sans nommer tout en nommant. Autrement dit, il met à distance, moins cependant que s'il disait in that country. Il s'agit donc d'une expression très légèrement méprisante utilisée par les classes dirigeantes, comme si elles parlaient de leur pelouse à tondre : « vous savez, ce pays, que nous aimons bien, et dont il faut bien s'occuper. » Le calque français perd tout cela au niveau conscient, mais l'expression travaille au niveau de notre inconscient : c'est ce qu'on appelle l'aliénation.

Moins grave, mais tout est grave parce que tout signifie : « les dernières vingt-quatre heures » (the last twenty-four hours), au lieu des « vingt-quatre dernières heures ». Pour s'en convaincre, il suffit d'essayer avec « les deux dernières minutes » : « les dernières deux minutes " sont " provisoirement peut-être -- une horreur. À de rares exceptions près : secretary general (pour l'Onu, par exemple), president elect (aux États-Unis), poet laureate (poète officiel en Grande-Bretagne), God almighty (Dieu tout-puissant), Casino Royale (un James Bond), calqué sur battle royal (bataille en règle), l'adjectif se place devant le substantif en anglais, et il est d'autant plus près du nom qu'il est important. Donc, pour l'anglais, dans the last twenty-four hours, ce qui compte, c'est vingt-quatre. Alors qu'en français, dans " les vingt-quatre dernières heures ", ce qui compte c'est dernières, par opposition à prochaines. Le saviez-vous ? La note de la Grèce a été « dégradée » par les agences de notation. Quelle honte ! L'anglais est « downgraded ». En français, une note, ça se baisse, tout simplement.

L'équipe de football de Lyon, pour sa part, a été " crucifiée " par le Bayern de Munich. Aïe, aïe, aïe ! De l'anglais crucify, of course. Le problème est que dans ce verbe anglais, la connotation biblique est terriblement présente. To crucify pourrait donc être traduit par " crucifier ", " mettre en croix ", à la rigueur " mettre au pilori " (supplice utilisé couramment outre-Manche jusqu'au début du XIXè siècle). Au sens figuré, to crucify implique que l'on cause à autrui une véritable torture, une douleur insupportable. Les utilisateurs français de
" crucifier " ont en tête l'idée, au sens figuré, de " massacrer ", " anéantir ", " écrabouiller ". Il me semble
(je n'en mettrais pas mes mains aux clous) que ce "crucifier " date de 1969 et de la chanson des Beatles
" The Ballad of John and Yoko ", où Lennon raconte ses difficultés matérielles à convoler en justes noces, quelque part en Europe. McCartney avait tiqué devant ces vers :

Christ, you know it ain't easy

You know how hard it can be

The way things are going

They're gonna crucify me

Ils risquaient de rappeler la célèbre controverse de 1966 (l'affirmation de Lennon selon laquelle les Beatles étaient désormais « plus populaires que Jésus Christ »). Seulement, dans cette chanson, Lennon, comme souvent, jouait avec les mots. " Christ ", c'est le Christ, mais c'est aussi, " Bon Dieu ! ", " merde ! ", " bordel ! " Le refrain de la chanson signifiait donc :

Dieu (Merde), vous savez que c'est pas facile

Vous savez que ça peut être pénible

Ce qui se passe en ce moment

Je vais me faire crucifier (écrabouiller)







L'aliénation linguistique (suite)

Bernard GENSANE

S'il y a "guerre" linguistique, c'est qu'il y a invasion, mais peut-être pas de résistance. « On s'habitue, c'est tout » (J. Brel). Dans les villes, la moitié des magasins ont un nom anglo-américain ou qui imitent l'anglo-américain. Parfois avec bonheur, d'ailleurs. L'aliénation souriante nous donne ainsi "Planet-Hair". Dans l'alimentation, un tiers, tout au plus, des produits français ont un nom réellement français. Sur les billets d'avions, les cartes bancaires, les noms sont précédés de " Mr ", et non " M. " (pourquoi pas "Senior" ?).

Il y a quarante ans, le directeur de l'Agence d'information des Etats-Unis (USIA), Frank Shakespeare (sic) exposait crûment : « Si nous définissons la guerre froide comme une lutte entre idéologies, une guerre menée avec d'autres instruments que ceux du conflit militaire, il est alors évident que la guerre froide existe toujours en termes de luttes pour conquérir l'esprit des hommes. Nous devons continuer à nous montrer forts, mais nous devons aussi découvrir la nature de l'ennemi. » Même s'il brandissait sa lance ou, figurativement, branlait son dard (to shake one's spear), Frank Shakespeare offrait un argument un peu mince : ce n'est pas en raison d'une prétendue rivalité Est-Ouest, ou au nom du danger soviétique que l'Empire avait entrepris depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale d'inonder la périphérie de ses produits culturels. Si les soviets n'avaient pas existé, il aurait fallu les inventer. Y compris jusqu'à inonder les pays latino-américains de bandes dessinées discréditant les mouvements de résistance à l'Empire.

L'exportation de produits manufacturés (de moins en moins, d'ailleurs) assoit moins la domination idéologique que les produits culturels. Encore qu'il soit quelque peu artificiel de dissocier les deux : acheter un "jean" c'est acheter de la toile et de l'idéologie. Acheter une tablette électronique, c'est acheter une vision, une appréhension du monde. Et cette idéologie est celle d'un pays obsédé par la reproduction, l'imitation, par des objets qui sont moins censés restituer le réel que nier sa fonction de signe. Paniqué par le vide, voulant à tout prix faire oublier son manque d'épaisseur historique, ce pays produit du faux en allant jusqu'à combler les trous du réel : ainsi les entreprises Disney ont-elles rendu ses bras à la Vénus de Milo dans leurs parcs d'attraction (voir La Guerre du faux d'Umberto Eco).

Bien sûr, les pays les plus proches de l'Empire sont les plus vulnérables. Il y a longtemps que les grands réseaux de télévision se sont installés dans le continent sud-américain. Tout comme de grands groupes de presse, souvent en s'alliant avec des représentants des bourgeoisies locales.

De la télévision à l'éducation, il n'y a qu'un pas. Dès 1966, la division "télé" de Westinghouse assurait à la demande du gouvernement fédéral la formation des volontaires de la paix en partance pour le Brésil et la Colombie. En 1973, Westinghouse recruta comme vice-président de son département de télé-éducation, l'inévitable Frank Shakespeare qui venait de démissionner de l'USIA.

Vers 1970 on a assisté à l'ascension irrésistible des firmes multinationales du secteur électronique et aérospatial en tant que producteur de culture grâce au contrôle exercé sur la technologie de l'éducation et la technologie des satellites. Il ne s'agissait pas seulement d'universaliser une culture de loisir à travers les "comic strips", les séries de télévision et autres produits de la culture de masse mais d'universaliser des modes d'éducation.

C'est à l'ombre du "Fourth Network" et de la fondation Ford que naquit en 1966 le Children's Television Workshop, réalisateur de la première série pour enfants Sesame Street, qui réussit en moins de trois ans à s'imposer sur le marché mondial. Destiné aux enfants de quatre à six ans, ce programme a été acheté par plus de soixante télévisions dans le monde. Avec cette émission, apparut le nouveau visage de l'hégémonie culturelle : derrière la prétendue neutralité du message destiné aux enfants, il y avait un véritable contrôle des esprits L'émission fit l'objet d'évaluations constantes auprès des téléspectateurs. La Fondation Ford subventionna des équipes de chercheurs pour étudier l'impact de l'émission en Amérique latine. Sesame Street a aujourd'hui une version palestinienne. Gary Knell, le P-DG du programme, expliquait récemment à l'Unesco la philosophie de cet atelier planétaire :

« Sesame Street a été créé aux États-Unis à la fin des années 1960, époque où le pays traversait une période très difficile. Une guerre controversée se déroulait, des tensions raciales troublaient les quartiers sensibles et de nombreux enfants vivaient dans la pauvreté. Le but de Sesame Street était de mettre les techniques de la télévision, le média le plus populaire à l'époque, au service de la préparation des enfants à l'école et de l'amélioration de leurs chances de succès. Les fondateurs de l'Atelier Sesame ont eu une approche excellente : ils ont couvert tout ce que l'on appelle "le programme complet de l'enfant" qui comprend non seulement le développement cognitif, mais aussi des approches sociales et émotionnelles. » Sesame Street est également décliné de manière politiquement correcte en Israël : le programme met l'accent sur la diversité (avec Mahboub, une marionnette arabo-israélienne) et évoque les questions d'immigration, en provenance d'Éthiopie ou de Russie.

Ce n'est rien de le dire, mais l'idéologie de l'Empire n'a pas toujours pris les mêmes gants. Rappelons que pour déstabiliser le régime scrupuleusement légal de Salvador Allende au Chili, les propriétaires des moyens de communication de masse de tout le continent américain se liguèrent pour produire et répandre l'image d'un pays en proie au chaos et à la folie. Grâce à la Société Interaméricaine de Presse, rassemblant plus de 800 propriétaires de journaux américains, ils défendirent une conception de la liberté qui devait déboucher sur le coup d'État de Pinochet. Au sein de cette agence continentale, on trouvait en bonne place des propriétaires de United Press International. La lutte contre le gouvernement d'Allende permit aux agences de renseignement étatsuniennes d'inaugurer de nouvelles méthodes d'espionnage. En 1973, l'armée américaine construisit à Porto Rico un complexe secret de communications permettant d'intercepter les informations en provenance du Chili. Tous les programmes de la radio et de la télévision chiliennes où apparaissaient des dirigeants politiques de gauche étaient captés et soumis à l'analyse par ordinateurs par des spécialistes en matière de guerre psychologique.

 




En matière de presse, le modèle étatsunien a exercé sa fascination jusque dans un pays comme la France, qui pourtant possédait en ce domaine des traditions vieilles de plusieurs siècles. Il ne fut point nécessaire de prendre des participations financières. De solides alliés dans la place (dont d'anciens militants de gauche s'étant ralliés à Washington par anti-soviétisme) aidèrent à la pénétration du modèle. Les années soixante virent la naissance des deux premiers "news magazines" français, L'Express et Le Nouvel Observateur, le premier revendiquant explicitement la filiation américaine. La relance de l'hebdomadaire fondé par Jean-Jacques Servan Schreiber ("JJSS", comme FDR, JFK, LBJ) avait été préparée par une enquête de plusieurs mois aux États-Unis. Dans l'esprit des rénovateurs, la politique (et donc le politique) devaient se soumettre aux lois du marché. Finis les analyses, les articles de fond : il convenait désormais, pour ne pas ennuyer, de dramatiser le monde, de faire de chaque article un film documentaire, d'accompagner l'événement, mieux de le créer. Par la suite, Le Point (après avoir " par parenthèse " subtilisé son titre à une publication belge de gauche) s'inspira de Newsweek, tandis que L'Expansion, fondé par Jean-Louis Servan-Schreiber ("JLSS", un cousin de "JJSS") marcha sur les traces de Fortune. Dans le secteur des sciences humaines, il fallait être aveugle pour ne pas voir que Psychologie était l'épigone de Psychology Today. Dans la publicité, Stratégies reprenait les meilleures idées d'Advertising Age tandis que dans le porno doux, Daniel Filipacchi lançait Lui sur le modèle de Playboy. Par ailleurs, une édition française du Reader's Digest existe depuis 1947 (une version indienne se vend à 600000 exemplaires). Enfin, 250.000 décideurs, dont 25000 français lisent quotidiennement L'International Herald Tribune, qui a son siège à Paris. Ce quotidien est imprimé dans 35 villes et lu dans 180 pays. Les deux tiers des lecteurs ne sont pas étatsuniens. C'est ce journal (et non L'Humanité ou France-Observateur) que Jean Seberg distribuait sur les Champs-Élysées dans À Bout de souffle de Godard.

Quelques petits exemples divertissants pour nous désaliéner.

En français, le mot agenda désigne, depuis le XVIe siècle, un carnet contenant une page pour chaque jour. Ayant repris le sens latin de ce mot (choses à faire), l'anglais donne à agenda le sens d'ordre du jour. Quel sens est favorisé par les politiques et les gens des médias ?

Cela faisait quelques années que je l'attendais et c'est arrivé : le mot patrouille, utilisé par la DDE, dans le sens et à la manière du mot anglais patrol. En anglais, le terme a un sens militaire, mais aussi civil. Ce qui n'est pas le cas en français. Ce qui est amusant, si je puis dire, c'est qu'autrefois, patrouiller, c'était patauger.
J'ai furieusement l'impression qu'aujourd'hui, sous Sarkozy, la DDE patauge.

L'exclamation « Bingo ! », en français, me hérisse le poil. Il n'y a pas si longtemps, on disait : « Gagné ! », « Euréka ! » si on avait des lettres. Ce mot vient tout simplement du jeu de loto. Outre-Manche, quand on a placé plusieurs pions là où il faut, on crie « Bingo ! ». Ça contribue à l'ambiance dans les pubs.

Un courant alternatif, en français, c'est le contraire d'un courant continu, parce qu'il change de sens. Le célèbre groupe de rock australien AC/DC avait choisi ce nom pour bien signifier que ses membres étaient à voile et à vapeur (Alternating Current/Direct Current). En bon français, depuis le XVIIe siècle, une alternative est une situation où il y a deux solutions possibles, comme pour le courant électrique : un sens, puis l'autre. On pourra parler d'une alternative d'excitation et d'abattement. En anglais, alternative signifie autre, différent, de rechange. Une seule solution, donc. Alternative medecine = médecine parallèle. Alternative education = une éducation basée sur des méthodes nouvelles. Alternative n'a pas du tout le vrai sens d'alternative. Si un Anglais veut utiliser le concept d'alternative (cet après-midi, on a eu le choix entre pluie et grêle), il a à sa disposition alternation, qui signifie également alternance, ce mot présupposant une succession d'au moins deux éléments. Si bien que quand on dit qu'Attac est un mouvement alternatif, on parle anglais. Y compris quand on parle des « activistes » (et non des militants) d'Attac. En anglais, activist n'est pas péjoratif, alors qu'il l'est en français. Il vient d'activisme qui, dans son acception politique, date de 1916, et était appliqué aux Flamingants, partisans de la langue flamande, soutenus par l'occupant allemand. Durant la Guerre d'Algérie, on verra l'expression « les activistes de l'OAS ». C'est pourquoi activiste connote normalement, dans notre langue, violence et extrémisme de droite.

Terminons par du plus léger. Dans des dialogues de feuilletons anglais ou étatsuniens, on entend désormais, lorsque le ton monte entre deux protagonistes et que l'un des deux veut clore le débat : « Fin de l'histoire ». Il s'agit évidemment du calque de End of the story. En français normal, on aurait le choix entre : un point c'est tout, ça suffit, on arrête là, tu te tais (etc.) À noter qu'en matière de fin, « point barre » (dot slash) a remplacé « point final », alors que quand on écrit du texte, on n'utilise jamais " ./ ". En anglais, slash a plusieurs sens (ex : to go for a slash = aller pisser), mais, pour ce qui nous concerne ici, c'est tout simplement une barre oblique.

Désormais, dans l'université, LRU oblige, les chercheurs sont censés afficher un fort facteur d'impact (impact factor). On ne leur demande pas d'être bon (surtout pas bon enseignant, ce dont tout le monde se contrefiche), on exige que leur signature, seule ou en collaboration, traîne partout sur le net, en particulier dans les revues étatsuniennes. Une seule solution (adoptée par des jeunes universitaires qui n'ont pas forcément les dents longues mais qui ne veulent pas crever) : on forme un groupe de 10 ou 15 et l'on écrit deux ou trois articles en se citant les uns les autres. C'est mathématique : en deux temps, trois mouvements, les moteurs de recherche vous recrachent une centaine de fois votre nom. Vous avez réglé votre problème d'impact. Tout exemple de novlangue recèle, outre un rapport de forces, une petite saloperie, une bassesse, une compromission.

Pour les chanteurs, l'impact factor se mesure non plus au nombre de concerts qu'ils donnent par an mais au nombre de dates (dates). « Allez sur mon site, et vous saurez tout sur mes dates. »

Pour tourner, les chanteurs prennent le train. Plus ils roulent, mieux il en va de la "profitabilité" (profitability) de la SNCF. Dans le français de ma grand-mère, le mot "profitabilité" n'existait pas. Ce qui est profitable, est avantageux ou salutaire (cette leçon lui a été profitable). Le contraire est dommageable ou néfaste. L'anglais profitable signifie rentable, fructueux.

Bernard GENSANE