
- Recep
Tayyip Erdogan s'est rendu au chevet de chaque blessé à l'hôpital Atatütk. Ici,
le militant turco-irlandais El Mehdi El Hamid El Hamdi l'embrasse sur le front
pour le remercier de son action. Le Premier ministre, qu'Israël croyait déstabiliser,
est le vainqueur de cette première épreuve de force.
Une
semaine après l’attaque en haute mer d’un convoi humanitaire maritime par les
troupes israéliennes de quels éléments nouveaux dispose t-on et quelles premières
conclusions peut-on établir ?
Avant
de répondre à cette double question, il convient de balayer le blabla médiatique
qui obscurcit le sujet.
En
premier lieu, la Flottille de la liberté n’entendait pas simplement apporter du
secours matériel aux Gazaouites, mais aussi briser le blocus [1].
Cette donnée, après avoir été occultée durant deux jours, a soudain été ajoutée
à l’argumentaire des porte-parole israéliens. Ceux-ci ont alors accusé les humanitaires
d’être des crypto-politiques, bien que les associations aient toujours revendiqué
palier à l’impuissance des Etats à faire respecter le droit international et humanitaire.
Les militants embarqués sur la Flottille étaient des citoyens du monde venus appliquer
la résolution 1860 des Nations
Unies.
Les porte-parole israéliens ont reproché aux humanitaires d’avoir
opposé une résistance aux soldats et d’avoir même utilisé des armes contre eux.
Cela montrerait qu’il s’agissait en réalité de « terroristes ».
Pour appuyer ce raisonnement, le ministère des Affaires étrangères a diffusé diverses
photos de couteaux et d’armes par destination saisis sur le Mavi Marmara [2].
Or, les données EXIF de ces photos montrent que la plupart sont anciennes et ont
été prises en d’autres circonstances [3].
Il s’agit là d’une technique classique de propagande, pendant que l’on discute
de la véracité des photos, on masque que, au regard du droit international, non
seulement la poursuite du blocus est illégale, mais Israël, puissance occupante
a le devoir de veiller à l’acheminement de l’aide humanitaire. En outre, l’attaque
de la flottille en eaux internationales étant illégale, les passagers avaient
le droit de se rebeller, pourvu qu’ils aient —eux— un usage « proportionné
de la force », ce qui fut le cas.
En
second lieu, en termes de sécurité, Israël n’avait que faire de laisser passer
cette flottille. Elle n’apportait pas d’armes à la Résistance palestinienne, uniquement
de l’aide à la population. Certes, Tel-Aviv a imposé un embargo qui constitue,
selon les termes du rapporteur des Nations Unies, « une punition collective »,
mais même au regard de cette punition imposée à 1,5 million de Gazaouites, 10
000 tonnes de marchandises ne représentent pas un enjeu significatif (cela fait
moins de 7 kilos par habitant, ce n’est pas avec cela que l’on reconstruit sa
maison et que l’on nourrit sa famille). Israël a d’ailleurs déjà laissé passer
des convois terrestres et un convoi maritime, et il s’est engagé cette semaine
à acheminer l’aide transportée par le cargo Rachel Corrie.
L’objectif
israélien, ainsi que je l’ai indiqué dans ces colonnes dès le premier jour, était
de « casser la crédibilité de la Turquie », au moment où elle
se rapproche de la Syrie et de l’Iran –ou, de manière plus précise, de faire tomber
le gouvernement Erdogan— et de « revendiquer le leadership du mouvement
sioniste en montrant que Tel-Aviv décide et Washington entérine » [4].
Les stratégies respectives

- Conférence
de presse du ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu, à l'issue
de la réunion du Conseil de sécurité.
Ce
neuvième convoi du collectif associatif a été encouragé par Ankara pour démontrer
l’illégalité du blocus.
Lors
de sa conférence de presse à New York, le ministre turc des Affaires étrangères,
Ahmet Davutoglu, a indiqué que son gouvernement avait multiplié les contacts préalables
avec son homologue israélien pour l’informer du convoi et lui demander de laisser
le passage ouvert.
Autant
que l’on puisse savoir, Ankara avait envisagé trois scénarios :
1.
Israël laisse passer le convoi qui est accueilli en fanfare par les Gazaouites.
Dans ce cas, la Turquie démontre que, contrairement à la plupart des gouvernements
arabes, elle est indépendante et ne se plie pas aux injonctions de Tel-Aviv.
2.
Israël déroute le convoi et le fait accoster à Ashdod/Isdud. Les marchandises
et les humanitaires rejoignent Gaza par la route où ils sont accueillis en fanfare.
Tel-Aviv garde la tête haute, et le bénéfice politique est moindre pour Ankara.
3.
Israël sabote la flottille ou l’arraisonne. Dans ce cas, Ankara internationalise
l’incident et en profite pour remettre en cause la continuation du blocus. C’est
le meilleur scénario, politiquement parlant.
Le
gouvernement israélien a cru disposer d’une autre option : montrer à l'état-major
turc que si le gouvernement civil vient aider les Palestiniens, Tel-Aviv peut
en retour agiter les séparatistes kurdes ; et montrer une fois de plus, qu’adossé
aux Etats-Unis, Israël est au dessus du droit international. Bref, le gouvernement
Netanyahu pensait possible de pousser les militaires turcs à perpétrer un cinquième
coup d'Etat.
Dans
cette optique, le tandem Netanyahu-Barak a commandité à des mercenaires kurdes
une attaque terroriste contre la base militaire navale d’I.skenderun (au sud de
la Turquie). Elle a été réalisée le 31 mai peu après 0 heures. Des roquettes ont
été tirées lors de la relève la garde, tuant 7 soldats [5].
Par
ailleurs, le gouvernement israélien s’est assuré d’être couvert par Washington [6].
Ainsi que l’a fait remarquer le leader libyen Mouamar Khadafi [7],
il est impensable que les forces israéliennes aient lancé une opération de piraterie
en Méditerranée sans en informer à l’avance la VIe flotte états-unienne, chargée
de combattre la piraterie et le terrorisme dans cette zone, avec laquelle elles
travaillent habituellement. L’idée était de saisir les marchandises et de les
acheminer à Gaza pour montrer sa bonne foi, tout en arrêtant les militants et
en les accusant de liens avec le « djihadisme » pour discréditer
le gouvernement démocrate-musulman de l’AKP.
L'abordage
de la flottille pouvait avoir lieu soit de nuit en haute mer, soit de jour dans
les eaux palestiniennes. Le gouvernement israélien a choisi la première option
de sorte que l'assaut ne soit pas commenté en direct sur les chaînes de télévision
satellitaires par la soixantaine de journalistes embarqués par les associations.
L'ordre a été donné au moment où se terminait l'attaque de la base navale d’I.skenderun.
De
fait, Israël a bien été couvert par les Etats-Unis, qui (avec la France) se sont
efforcés d’empêcher toute décision contraignante du Conseil de sécurité. A l’issue
d’une interminable session, celui-ci a accouché d’une indigente déclaration présidentielle [8].
On peut y lire une litanie de vœux pieux sur la libération des prisonniers, l’aide
humanitaire aux Gazaouites, et la création d’un Etat palestinien.
En coulisses,
le Conseil était divisé sur un point juridique particulier, que nous détaillerons
dans un instant. Il s'est montré impuissant à clarifier lui-même les faits :
au lieu de créer une Commission d’enquête, il s’est limité à demander « qu’il
soit procédé [éventuellement par Israël] à une enquête prompte, impartiale, crédible
et transparente, dans le respect des normes internationales ».
Certes,
la Commission des droits de l’homme de l’ONU a, quant à elle, institué une mission
pour établir les faits, mais sa compétence est limitée [9].
Au demeurant, Israël s’en moque comme il s’est moqué de la mission Desmond Tutu
sur les crimes commis à Jenine, ou de la mission Richard Goldstone sur les bombardements
de Gaza.
La confusion des territoires
Alors
que les agences de presse avaient évoqué 16 morts, le bilan réel serait de 9 tués,
sous réserve que les blessés graves ne succombent pas ultérieurement de leurs
blessures. Selon la télévision publique turque, les commandos israéliens avaient
une liste de personnes à éliminer, mais la résistance des passagers ayant perturbé
le plan, seul le poète Raed Salah a été atteint. Il est probable qu’au moment
de donner l'ordre de l'assaut, le gouvernement Netanyahu savait que le Mavi
Marmara avait été enregistré aux Comores. Les commandos croyaient donc commettre
des violences en territoire comorien.
Or, les organisateurs, politiquement
soutenus par les autorités turques, avaient hissé le pavillon turc et non celui
des Comores. En outre, ils avaient déployé un gigantesque drapeau turc sur le
flanc du cargo. Selon la jurisprudence de la Cour permanente de Justice de La
Haye [10],
le bateau n’était donc pas territoire comorien, mais turc. Il avait d'ailleurs
déjà changé de nationalité lorsqu'il avait rejoint le reste de la flottille et
la République de Chypre lui avait refusé le mouillage à cause de cela.
Tous
les débats sur l'échec du renseignement israélien ne portent que sur cela :
comment le Mossad a-il pu ignorer le changement de nationalité du cargo ?
Toutes les déclarations gênées de chancelleries, à Washington, à Paris et
ailleurs, demandant que les faits soient établis avant qu’elles ne se prononcent
sur les conséquences juridiques, portent sur ce point jamais énoncé : au
moment de l’assaut, le Mavi Marmara était-il territoire comorien ou turc ?
La
réponse à la question est de la plus haute importance. En effet, la Turquie est
membre de l'OTAN et l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord stipule :
« Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une
ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée
comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent
que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit
de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la
Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en
prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle
action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir
et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. »
Juste
avant que ne se réunisse le Conseil atlantique, la Justice turque a procédé à
un nouveau coup de filet pour arrêter des personnalités accusées d’avoir fomenté
un complot contre le gouvernement constitutionnel. Parmi les suspects figure l’ancien
ministre de la Justice, Seyfi Oktay. Ils auraient appartenu au réseau Ergenekon,
version locale actuelle du Gladio… c’est-à-dire des services secrets de l’OTAN.
La
symbolique de ces arrestations est renforcée par la campagne conduite depuis deux
ans par les partisans de l’AKP dans les médias. A coup de fictions télévisées
et de films de cinéma, ils ne cessent de vulgariser la manière dont les services
secrets de l’OTAN organisèrent quatre coups d’Etat militaires successifs dans
le pays. Ils ne cessent d’expliquer que les Anglo-Saxons jouent un double jeu,
alliés de façade, ils ont alimenté les problèmes kurde, arménien et chypriote
pour affaiblir le pays.
A
l’issue d’une longue et pénible réunion à huis clos, le secrétaire général de
l'Alliance, Anders Fogh Rasmussen, a lu une déclaration d'une phrase : « J’exige
la libération immédiate des civils ainsi que des navires retenus par Israël » [11].