Jeudi
5 janvier 2012 4 05 /01 /Jan /2012 00:19 Précaires, exclus, marginaux,
malades mentaux : devenez Invisibles Les
Invisibles :
Lorsque la politique traduit larchaïsme
de la pensée.
Dr
Bourgeois

Ils
sont parmi nous les précaires, et ils deviennent insidieusement invisibles.
On les rend invisibles. La période actuelle voit déferler en France
des textes étrangement consensuels comme s'ils mettaient en acte la face
sombre d'un inconscient collectif. Ces textes sont autant de passages à
l'acte du politique visant peu ou prou à parfaire l'invisibilité
des précaires. Nous allons tenter de cerner ici ce processus et d'en définir
le sens. Il
fut un temps pas si lointain ou la misère criante des grands exclus avait
gardé un impact sur la conscience du corps social, sans jamais arriver
cependant à ce que celui-ci débouche sur la mise en place d'un véritable
dispositif solidaire, d'une politique cohérente préventive (la lutte
contre les facteurs causaux de la pauvreté) et curative (la mise en uvre
de moyens de réadaptation-réhabilitation). Par voie de conséquence,
la charité comme expression palliative des mentalités et de l'ordre
social complétait la solidarité insuffisante envers le pauvre, cet
alter-ego.
La
société a usé de ses moyens ordinaires pour apaiser la souffrance
des exclus et par ailleurs susciter chez le citoyen un mouvement compassionnel
assimilant la cause de l'exclusion à une Grande Cause. L'Abbé Pierre
caracola longtemps en tête des personnalités préférées
des français. Coluche (les enfoirés show-bizzeux mis à part)
et les restaurants du cur, l'armée du Salut aux relents moralisateurs
anglo-saxons, le SDF édenté vendant un journal de rue au carrefour,
renvoient au personnage de l'exclu longtemps resté dans l'imaginaire collectif
comme un enjeu émotionnel important, chacun s'en accommodant en s'appuyant
sur ses opinions et son registre compassionnel intime. Le monde était binaire
et les exclus, même si on ne les fréquentait pas, ne faisaient pas
peur aux inclus dans la mesure où ceux-ci pouvaient s'estimer du bon coté
de la barrière. Même s'il errait dans les rues, le SDF, l'exclu,
avait un visage, il ne laissait pas indifférent mais il n'était
pas Moi. S'il nous tendait un miroir, nous ne nous reconnaissions pas en lui.
Aujourd'hui,
il en est autrement. Dans un contexte où la monté de l'individualisme,
la crainte du lendemain liée à la crise vécue comme inéluctable,
la banalisation de la violence et la glorification du pouvoir de l'argent façonnent
un autre idéal collectif, le personnage de l'exclu dérange le bel
ordonnancement social ; il doit disparaître, il est trop inquiétant,
il est notre futur. De l'objectif Zéro SDF affiché en son temps
par un ancien candidat à la présidentielle[1] (le décryptage
du terme pouvait évoquer le souhait d'une solution finale à la Wannsee)
aux textes d'inspiration sécuritaire tout azimuts multipliés par
le pouvoir actuel et visant à réduire la supposée capacités
de nuisances des sujets hors-normes, il y a comme une continuité fantasmatique
(transcendant les clivages politiques), sinon d'action. Sans admettre des causes
sociales à cette croissance exponentielles du nombre des SDF, sans prendre
en compte le fait qu'ils sont de plus en plus jeunes, féminins, violents,
sans repères, désespérés, et qu'il y a désormais
des mineurs parmi eux, on les traque, on les stigmatise sous prétexte de
les responsabiliser. Tout se passe comme si après avoir tenté pendant
des années de les apprivoiser (la carotte ou le couvercle sur la cocotte-minute
sociale) on leur montrait le bâton pour les faire fuir comme des chiens
errants.

Citons
quelques exemples déjà anciens, datant des débuts du quinquennat
de N. Sarkozy pour montrer qu'ils n'ont rien réglé, bien sûr
:
-1) Arrêté anti-chiens concernant les SDF: Pour un SDF, son chien
est souvent son seul compagnon fiable. Il ne va pas les détrousser la nuit
ou pendant qu'ils se retrouvent assommés par l'alcool ou d'autres produits.
Il est aussi certes, un peu leur souffre-douleur, voire un instrument de défense
ou d'intimidation et à ce titre, il dérange. Par ailleurs la présence
d'animaux dans les asiles de nuit complique la tâche des accueillants et
contredit les protocoles hygiénistes sourcilleux qui prolifèrent
dans tous les lieux médico-sociaux. On est obligé de créer
des asiles « bas seuil », c'est-à-dire hors règles car
sinon trop de SDF se trouveraient marginalisés de surcroit, exclus des
foyers pour exclus. Un comble.
-2) Arrêté anti-regroupement : On traque ainsi les jeunes dans les
cages d'escalier des immeubles des cités. Bien sûr, ils taguent les
couloirs, ils défoncent les boites à lettres, ils fréquent
peu les stades, ils font du bruit, ils traficotent et ils intimident le passant.
Ils agressent aussi parfois. Ils créent en fait des microsociétés
rebelles, dotés chacune de codes et de valeurs étranges, ils forment
un patchwork de tribus jeunes (comme on aurait dit bantoues du temps des colonies)
promptes à en découdre sur le parvis de la Défense ou dans
les agoras marchandes, promptes à faire flamber les voitures le soir de
la Saint Sylvestre. Les amendes qu'ils ne pourront jamais payer puisqu'ils n'ont
aucun revenus ou les TIG à visée éducative qu'on ne pourra
jamais leur faire exécuter faute d'éducateur-justice en nombre suffisant
ne les dissuaderons jamais de se rassembler et d'exprimer à leur manière
leur désarroi. Par contre ces textes constituent de nihilo les conditions
d'une surmarginalisation. Autrefois ces jeunes se trouvaient en irrégularité
quelques minutes par jour (conduite de scooter sans casque, fumette de cannabis,
petits vols...), maintenant, ils le seront quelques heures par jour. Ils vont
rejoindre la masse des autres invisibles, les sans-papiers, les clandestins, tous
ceux qui sont en situation irrégulière 24h/24 et le sont parfois
de père en fils. Rien ne changera en apparence si ce n'est que cette irrégularisation
chronique s'ancrera davantage dans leur appartenance identitaire et compliquera
d'autant leur insertion sociale. -3)
Arrêté anti-mendicité, anti-Rom, anti-rave party...Les motifs
d'exclusions s'accumulent et se cumulent parfois, ils configurent une constellation
floue des exclus. Le problème avec l'ensemble de ces dispositions c'est
que, individuellement, elles apportent une réponse immédiate et
émotionnelle aux inquiétudes de beaucoup de braves gens, d'autres
pauvres victimes de la petite délinquance, d'autres démunis effrayés
par plus démunis qu'eux, d'autres futurs exclus qui ne le savent pas encore,
mais que globalement elles décrivent de façon contraignante les
contours inquiétants d'un néo-monde intolérant que l'on croyait
réservé aux films glauques d'anticipation des années 80.
Dans ce contexte de restriction des libertés, l'ouverture de droits, pourtant
élémentaires ou vitaux, n'est pas près de voir le jour :
droit à la différence, à la santé, à une couverture
sociale, au logement, à un revenu, au travail, etc. Ces droits passent
à la trappe, sous le « Droit écran » que constitue le
droit à la sécurité, qui d'ailleurs n'existe pas. A croire
que l'insécurité est entretenue pour polariser l'attention des gens
et les distraire des luttes sociales.
-4)
Arrêté anti-prostitution : L'arsenal policier du gouvernement se
met au service d'un Ordre Moral(isateur) et promet un bel avenir à l'épidémie
de SIDA. La prostitution, jusqu'à présent, n'était pas interdite
par la loi. Elle est devenue officiellement un délit (notion de racolage
passif). Ce qui pousse les prostituées à travailler dans une plus
grande clandestinité et accroît les risques de violence à
leur égard. Elles cumulent souvent les critères d'exclusion : elles
sont femmes ou d'une minorité sexuelle, étrangères, sans-papiers,
pauvres....Contraintes à une quasi clandestinité, elles perdent
le fragile accès aux actions de prévention sanitaire comme celles
prônant l'utilisation systématique du préservatif lors des
passes. Leur prise en charge psychologique, sanitaire et sociale péniblement
construite par des réseaux de terrain, bénévoles ou subventionnés
(tournée des bus, associations communautaire) se retrouve mise en péril.
Des techniques policières que l'on aurait voulu croire d'un autre âge
sont à nouveau employées, comme les nouvelles mesures contre le
proxénétisme suspendant à la délation, la remise ou
la suspension de peine pour les prostituées condamnées. Et à
côté de cela combien de scandales d'état impliquant y compris
des politiques montrent que sexe et pouvoir gardent des relations étroites.
-5)
Fermeture de Sangatte (2002, N. Sarkozy étant ministre de Chirac) puis
fermeture de la « Jungle de Calais » (E. Besson étant ministre
de Sarkozy), expulsion des sans-papiers. On proclamait qu'en fermant les lieux
d'accueil pour sans-papiers, on leur ferait quitter la France : Echec sur toute
ligne. Les incohérences du système et le manque de moyens a propulsé
un grand nombre de demandeurs d'asiles dans des foyers et des centres d'hébergement
d'où ils chassaient les autres usagers naturels (femmes battues, sortis
récents de psychiatrie, clochards) mais cela ne suffit pas. Alors on a
chassé les sans-papiers des Centres d'Hébergement. Cet hiver, les
clandestins errent toujours dans nos rues mais on ne les voit plus, ils se sont
comme dilués dans le brouillard (ou les fumigènes du stade vélodrome[2]).
Quelques uns de ces clandestins sont recueillis par des citoyens courageux osant
braver l'opprobre xénophobe entretenue par le climat sociopolitique actuel.
Le parallèle avec les français qui osaient secourir les juifs traqués
sous Vichy est certes un peu fort, mais il y a un peu de ça. Et dans ce
lot, combien de Docteur PETIOT ?

Nous
voyons parfois, dans les Centre-Médico-psychologiques, des malades mentaux
maintenus en situation de clandestinité par le système (ni expulsables,
ni intégrables), épaulés et exploités à la
fois par des compatriotes peu scrupuleux, en règle eux. De plus, sous prétexte
de bonne pratique, sous la pression des lobbies pharmaceutiques, on a détruit
le système dassistance et de collecte pour redistribution de médicaments
non utilisés. (http://www.humanite.fr/node/31189) Les Autorisations provisoires
de séjour ne protègent pas mieux les malades. Elles ne leur accordent
aucune égalité avec les citoyens français dans l'accès
aux soins et aux droits : pas de droit au travail, impossibilité d'obtenir
l'AAH et autres minima sociaux. Sans papier, sans droit, sans ressource, la loi
surexpose les exclus en les éloignant toujours plus des systèmes
de soins et de prévention et en les privant des informations qui leur donneraient
les moyens de se protéger efficacement et de se soigner (car il existe
encore des dispositions qui leur sont favorables dans la Loi).

Les
sans-papiers sont exclus de la Couverture maladie universelle (CMU), ils sont
voués à la protection au rabais de l'Aide Médicale d'Etat,
limitée aux soins hospitaliers. Il y a quelques jours, une assistante sociale
de l'hôpital général nous téléphonait car un
patient schizophrène, un travailleur agricole clandestin en France depuis
1992, en phase paranoïde processuelle ne pouvait obtenir, en pharmacie, les
comprimés d'antipsychotiques prescrits par un psychiatre de ville (c'est
son frère qui avait payé la consultation). On nous dit que ces lois
protégent les personnes les personnes les plus vulnérables en refoulant
les marginaux suspectés d'être des fauteurs de troubles, d'être
les seuls responsables de l'insécurité, mais elles privent en fait
des droits élémentaires des populations entières.

Au
nom du Droit à la sécurité on oublie tous les autres une
fois de plus. A quand la prime pour la dénonciation d'un clandestin, d'un
SDF refusant d'aller en centre d'hébergement (où d'ailleurs il n'y
a pas de place), d'un jeune qui fume au coin de la rue... Notre début de
XXI° siècle ressemble plus au XIX° (ambiance puritaine et normalisatrice
victorienne) qu'au XX° siècle. L'ordre moral est en route. Le ménage
est fait en apparence mais on met la poussière sous le tapis et c'est comme
si on supprimait les cendriers pour combattre le tabagisme en s'étonnant
ensuite que les fumeurs jettent leurs mégots à terre[3].

|
|  -6)
Le recours systématique à l'incarcération fait partie de
cette annihilation programmée. L'application du décret sur la suspension
de peine pour pathologie graves ou grand âge n'est pas suivi d'effets, peut-être
est-ce à cause du fait que la plupart des détenus très âgés
sont des pédophiles et que cela ferait désordre de les relâcher.
À ce jour, peu de personnes ont pu en bénéficier, l'ex-préfet
Papon a fait exception ce n'est pas un hasard. Dans
le même temps, la hausse des incarcérations est effrayante et cette
augmentation statistique vise en particulier des catégories sociales néocriminalisées
qui n'ont rien à gagner à aller en prison comme les parents d'enfants
délinquants scolaire, les mineurs (ils sont de plus en plus jeunes à
aller en prison), les sans-papiers , les prostituées, toutes populations
hyperexposées du point de vue sanitaire, psychique et social.
Alors
qu'il n'y a jamais eu autant de personnes derrière les barreaux, on distille
dans les médias l'idée d'un laxisme scandaleux de la justice. Et
après on dit qu'il manque de psychiatre en prison ! Chaque incarcération
est l'aveu d'un échec de la politique d'intégration. Ce n'est plus
une politique d'intégration, c'est une désintégration sociale.
On en vient maintenant (C. Guéant, ministre de N. Sarkozy) à créer
des règlements supplémentaires susceptibles de dissuader les étudiants
d'origine étrangère à venir faire leurs études en
France sous prétexte qu'ils seraient en concurrence avec les chômeurs
français après l'obtention de leurs diplômes. (http://www.rue89.com/2011/12/30/etudiants-etrangers-le-troisieme-coup-de...)
La
poursuite de cette logique effrénée de l'enfermement de tous les
déviants, quelque ils soient, à travers le programme immobilier
de construction de nouvelles prisons, sans numerus clausus, (ce n'est pas comme
en médecine) n'est pas le gage d'une amélioration programmée
des conditions sanitaires et éducatives de la détention, mais au
contraire leur négation au profit d'impératifs sécuritaires.
Il existe, parmi les métiers du cinéma, celui de cadreur. La tache
de ce professionnel est de veiller à ce que dans le champ de l'objectif,
lorsque les moteurs de la camera tournent, rien n'apparaisse de façon indue.
En ce sens Nicolas Sarkozy avec sa Loi sur la Sécurité Intérieure
fait du cadrage vis à vis de l'exclusion. «Sida : ni Sarkozy, ni
Kaposi.» scandait les militants d'Act Up lors d'une manifestation à
Paris. Il est vrai que Le syndrome de Sarkozy, c'est une maladie opportuniste
qu'on développe à cause du virus du SIDA (Sécuritaire, Inégalitaire,
Démagogique, Anti-tout). Il y a incompatibilité entre des lois répressives
et des impératifs de santé publique.
Aujourd'hui,
les dispositions gouvernementales ne sont animées que par des préoccupations
sécuritaires. Nicolas Sarkozy s'attaque en premier lieu à des catégories
de populations visibles, celles qui sont dans la rue et font désordre :
prostituées, usagers de drogues, précaires, malades mentaux[4].
A chacune correspondra bientôt dans le code pénal un arsenal répressif
ad hoc pour les rendre invisibles. Le pire à mon sens c'est qu'une Marine
Le Pen puisse impunément se déclarer aujourd'hui « candidate
des invisibles » sans être contredite. A l'heure où l'image
résume la réalité puis la constitue irrémédiablement,
en politique comme en sport, dans un reportage sur la guerre en Irak ou dans un
film pornographique, ce petit métier, ingrat et autrefois au strict service
du réalisateur, est devenu essentiel[5].
Du
temps ou ils pouvaient être visibles (avant d'être visés),
les exclus nous ont pourtant beaucoup appris. Ils ont permis de démembrer
une partie de la nosographie psychiatrique, de différentier symptômes
sociaux et psychiques, de comprendre en quoi l'appropriation dérangeante
d'une carapace identitaire par défaut pouvait s'avérer protecteur
vis à vis d'effondrements narcissiques majeurs, de décompensation
psychosomatiques ou dépressives, ils nous ont permis de théoriser
et d'élaborer une stratégie psycho(re)constructive à développer
sur la durée et en parallèle aux autres processus désaliénants
renarcissisants socialisants ou réhabilitants qui peuvent ramener un mort-vivant
vers le monde des vivants, faire céder cette déliaison qui s'affirme
comme l'un des processus princeps de l'exclusion.
On a même pu penser qu'après les névroses qui ont participé
à la fondation de la psychopathologie via la psychanalyse (XIX° siècle),
après les psychoses qui nous ont occupé pendant les 50 dernières
années et nous ont obligé à inventer la psychiatrie institutionnelle
puis la psychiatrie de secteur, sans parler des psychotropes, la prise en charge
des exclus ces autres nous-mêmes carencés du point de vue du narcissisme
allaient constituer un enjeu fort : Prise de contact, humanisation de la relation,
établissement de la confiance, échanges, sont des étapes
indispensables au processus délicat d'orientation vers le soin, psychiatrique
si besoin, somatique en tous cas, de ces sujets en déshérence. Et
non, c'est tout le contraire qui est fait aujourd'hui. Ludwig Fineltain à
propos des Etats-limites, parlait de Styxose, en référence au fleuve
mythique (le haïssable) qui séparait dans l'antiquité grecque
les deux mondes, celui des vivants et celui des morts. Longtemps les exclus ont
ramé sur la barque de Charon emportés par des courants contraires,
et les vivants les appelaient, couraient sur la rive. Maintenant, on voudrait
nous laisser croire qu'ils ont définitivement accosté sur l'autre
rive et que s'ils nous regardent avec leurs yeux creux c'est qu'ils nous sont
hostiles. Le corps social, tout entier occupé à s'agiter pour s'assurer
qu'il est encore jeune et du coté des vivants, veut les oublier, les nier,
effacer jusqu'à la trace de leur existence[6].
Il y a comme un travail de deuil pathologique à l'échelle de tout
une communauté vis-à-vis de ses exclus qui se déroule sous
nos yeux et le psychiatre est convoqué non pas en tant que soignant ou
tisseur de lien, mais en tant que médecin-légiste pour disséquer,
disserter sur les causes de la mort avant qu'on ne fasse disparaître le
cadavre. D'ailleurs, il n'y a pas de cadavre. Il est invisible. « Pas de
cadavre, pas de crime » dit l'aphorisme policier. On constate souvent que
les travailleurs sociaux uvrant dans le champ de l'exclusion, instruments
du contrôle social, ont, en quelque sorte intériorisé cette
mentalité normative. Pour eux, toute déviance devient intolérable,
tout trouble du comportement relève d'un trouble psycho-comportemental
(et non pas une d'une sociopathie) et aussitôt la psychiatrie se voit convoquée
pour normaliser, réduire la visibilité de la souffrance exprimé,
soigner bien sûr mais au prix parfois d'un internement. Tout cela part d'un
bon sentiment mais traduit l'intolérance globale et contagieuse du corps
social à la souffrance (d'où les dérives euthanasiques),
à la souffrance psychique (augmentation du taux des hospitalisations sous
contrainte) et à la différence (de l'eugénisme au clonage).
L'état d'avancement d'une civilisation est défini par la façon
dont elle traite ses morts, et ses malades mentaux (comme disait en substance
Lucien Bonnafé).
On
pourrait ajouter que la façon dont elle secrète, définit
et traite ses exclus en général, les pousse vers la mort, en est
un autre indice. La question pour tous les travailleurs sociaux dont nous sommes
en tant que psychiatres, est de savoir résister à la pression normalisatrice
tout en refusant la complaisance et la démagogie. Les nazis avaient créé
en Allemagne la notion de sous-homme. En son nom ont été gazés
des milliers de malades mentaux (le programme Die Aktion) puis, par la suite et
logiquement, des millions d'autres hommes à qui on reprochait d'être
différents : tziganes, juifs, homosexuels...
En
invisiblisant radicalement ses marginaux une société basée
sur la norme (dont le politique n'était que le bras armé) avait
repoussé aux marges des franges de plus en plus grandes de sa population.
Les nazis avaient commencé par faire disparaître les malades mentaux
et les grands tarés (eugénisme actif) puis en cercles excentriques
toutes autres formes de marginalité, c'est à dire in fine de non-conformité
au modèle aryen. En France, de façon plus larvée ou plus
hypocrite, on a laissé mourir de faim des milliers de malades mentaux,
simplement en les faisant disparaître des listes de ceux à qui l'Etat
Français devait assistance. Privés des rations caloriques nécessaires
puisque les circulaires ministérielles les avait exclus des listes d'ayants
droits, ils sont morts en silence et on été enterrés réglementairement
dans les fosses communes des hôpitaux psychiatriques. Un bâton numéroté,
peint par un obscur patient préposé, les situait un moment, jusqu'à
ce que le stock (10 à l'hôpital de Montfavet) étant épuisé,
on le réutilise. Ainsi
sont morts en France, il y a 70 ans, des milliers d'hommes, déjà
invisibles et niés (reniés !) avant de mourir, ainsi cet hivers,
meurent sans bruit, sans nom et sans image les SDF préalablement invisibilisés.
Un SDF qui meurt l'été passe inaperçu, un SDF qui a le mauvais
goût de mourir un soir de grand froid sur un trottoir de Paris fait la une
(brièvement) du journal télévisé, il devient un fait
de société. Par conséquent l'hiver, au moment des grands
froids, on les embarque presque de force vers des centres d'hébergement
ouverts à la hâte et qui sont, au sens propre, des camps de concentration.
Nanterre ou Drancy ? On se demande pourquoi, si ces centres sont utiles, ils ne
sont pas ouverts en permanence car alors qu'on traîne manu militari, et
sous l'il des caméras, les SDF engourdis par le froid et l'alcool
vers ces abris provisoires, le reste de l'année on refuse de mettre en
jeu les moyens nécessaires à la pérennisation des Centre
d'Hébergement et de Réinsertion Sociale. On constate que même
les passages à l'acte d'apparence compassionnels trouvent une signification
politique. Le risque (ou le but ?) de telles déportation de miséreux,
c'est que désormais ils se cachent davantage ils plongent vers une plus
grande invisibilité sociale, en prélude à quel nouvel holocauste
?
Il
serait bon de travailler sur la notion de limite : -A partir de quand une conduite
est-elle l'expression normale, attendue, d'une souffrance psychique (ou physique)
dont la cause est extérieure à l'individu et identifiable et, en
corollaire a partir de quoi peut on définir qu'un comportement relève
réellement d'un désordre mental ?-Quelles sont les limites de la
psychiatrie convoquée au chevet des exclus ? Imprégnés malgré
eux de l'ambiance sécuritaire actuelle, les travailleurs sociaux, dont
les psychiatres sont, pour partie, en viennent à ne plus tolérer,
eux non plus, la déviance. Dès lors la tentation de psychiatriser
des comportements aberrants ou dérangeants peut être lue comme l'expression
d'un sourd processus d'exclusion de son champ d'intervention des exclus les plus
exclus : c'est l'exil asilaire comme passage à l'acte.
Cette
surexclusion rampante trace donc des limites à la psychiatrie puisque l'exclusion
en deviendrait une maladie. Maladie mentale ou maladie sociale ? -Si le rôle
de la psychiatrie de secteur a évidemment à voir avec la prise en
charge des exclus, comme de tous citoyens, il faut sans cesse rappeler que l'exclusion
n'est pas une maladie même si la maladie mentale exclue et aliène
et que si la psychiatrie ne peut se désintéresser des personnes
précaires, c'est plus par une mission de coordination et d'orientation,
d'imprégnation diffuse des travailleurs sociaux par la culture psy qu'elle
agira dans un sens désaliénant : En acceptant les marginaux en son
sein, c'est à dire en les cataloguant comme psy, elle contribuera à
en recruter d'autres, en tache d'huile (cf. Die Aktion). En les rejetant en bloc
elle ignorera 35% de sa file active[7]. La marge de manuvre est donc étroite.
En ce sens la préoccupation humaniste de la psychiatrie à devenir
une psychiatrie citoyenne rencontre la problématique des travailleurs sociaux
; c'était le sens du rapport PIEL-ROELANDT quasi mort-né ou tératogène
(la Loi du 4 mars 2002) selon les lectures qu'on en a pu faire.

Comment
faire ?
Nous
allons juste indiquer quelques pistes.-Remettre le fait psychiatrique à
sa simple place dans la trajectoire vitale d'un individu et ainsi relativiser
les connexions de la psychiatrie aux réseaux de prise en charge d'un sujet,-Ne
pas méconnaître le rôle que peut jouer un contexte socio-économique
déstabilisant dans la genèse de troubles du comportement,-Indiquer
sans cesse (et à ses propres yeux car la tentation existe aussi pour les
psychiatres) que la réponse ne doit pas court-circuiter l'élaboration
de la demande et ne doit pas être exclusivement psychiatrique. La notion
d'espace transitionnel comme espace à contenu thérapeutique (ou
à contenu évolutif pour rester plus large) est à réinventer,
-Dans un processus d'exclusion, faire la part des choses entre la problématique
psychique (névrose d'échec par exemple) et la problématique
sociale,-Déstigmatiser le malade mental comme le précaire, et réciproquement,
tout en gardant à l'esprit que, paradoxalement pour un précaire,
l'étiquette de malade mental sera un moins identitaire et un plus social
puisqu'elle lui octroie des droits nouveaux.-Etre une ressource et non plus un
déversoir. L'hôpital psychiatrique gardera sa place dans la topographie
mentale de la communauté s'il conserve la maîtrise de la hauteur
de ses murs et de la forme de ses portes. Ainsi,
l'intervenant psychiatrique se métapositionnera et contribuera ainsi à
dialectiser la relation trouble exclus-inclus jusqu'à forcer chacun à
se positionner et à reprendre l'initiative. La notion symbolique d'une
éventuelle psychiatrisation pourra trianguler la perception d'une situation
de crise par ses deux protagonistes : le marginal et le réhabilitateur
en risque de burn out. Ni marginaux, ni recentrés, interstitiels, les exclus
infiltrent notre société et la cimentent dans ses fonctionnements
les plus rétrogrades. Si le contraire de marginalisation c'est «
recentrage », alors la mission de la psychiatrie et des travailleurs sociaux
est d'aider les exclus à se recentrer par eux-mêmes (c'est la différence
entre un processus actif et un processus passif) dans le monde qu'ils ont choisit
et non dans l'alternative illusoire qu'on leur impose « pour leur bien »
hors la rue : la conformité, la prison ou l'asile.
Dr
Bourgeois
Notes
[1]
L. Jospin durant la campagne présidentielle 2002 [2]
La traite des jeunes sportifs, arrachés encore mineurs à leur pays,
achetés donc vendus est un autre scandale. [3]
Ces dispositions évoquent les coups de balais et les palissades érigées
à la hâte, couvertes de peinture fraîche disposées sur
le trajet allant de l'aéroport au centre ville lorsque le Pape est annoncé
dans un pays sous-développé, ou bien les monceaux de pots de fleurs
et les plantes vertes que l'on dispose en hâte dans les couloirs de nos
hôpitaux lors de la visite éclair d'un directeur d'ARS ou d'un ministre.
Dès qu'il est parti, on remballe le tout et la misère de nos hôpitaux
réapparaît. [4]
La psychiatrie et le champ socio-réhabilitateur se montrent poreux et sensibles
aux miasmes politiques alors qu'au départ il s'agissait de faire évoluer
le politique dans un sens humaniste. La crise des références théoriques
du soin psychiatrique a été provoquée par le mouvement historique
de désaliénation qui les a contaminés par des critères
importés du lexique sociologique ; cette déconstruction de leur
discipline est de la responsabilité des psychiatres. Cet éclatement
conceptuel était alors la bienvenue dans une perspective de transversalité
des disciplines, il a permis des avancées notables en son temps mais, retour
de bâton, sa récupération péjorative par une politique
affranchie du socle humaniste autorise aujourd'hui cette dérive excluante.
[5]
Autrefois dans l'Egypte ancienne on brisait au burin les cartouches contenant
le nom des défunts honnis, ce qui avait pour effet, croyait-on, de les
précipiter dans l'enfer. Il semble bien que la politique actuelle participe
du même processus archaïque de dénégation. [6]
L'archipel du Goulag dispersait jadis sur toute l'étendue de l'ex-URSS
ses camps voués à l'invisibilité et à l'anonymat des
relégués. Là-bas on mourrait sans bruit, sans image, sans
nom et sans histoire. Aujourd'hui un archipel de ghettos dorés pour riches,
gardé par des milices, s'étale insolemment au soleil, un archipel
de structures de soin moderne est semé sur le territoire français
mais les pauvres, exclus de la fête, errent dans les interstices entre ces
bulles-mirages, éclairées, comme autrefois, dans les romans de Dickens,
l'orphelin errait sous la neige le soir de Noël, ébloui par les lumières
du sapin des bourgeois, mais le ventre désespérément vide.[7]
E. PIEL in reh@b', santé mentale-thérapeutiques & réhabilitation
psychosociale, p. 4, janvier 2003, N°3. |
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