En
Égypte, l'organisation des Frères Musulmans, chapeautée par
«Hassan Al-Banna» (1906-1949) en 1928 s'était, depuis le début
de sa création, engagée sur la voie du «réformisme
politique» et du national-islamisme. Le jeune Nasser lui-même en fut
un membre actif parce que la stratégie «entriste» que cette
organisation avait adoptée l'a grandement subjuguée. Ce fut notamment
grâce à elle que la junte des «officiers libres» qu'il
dirige a pu détrôner le Roi «Farouk» en juillet 1952.
Une fois à la tête de l'Égypte, Nasser, en stratège
averti, s'est caché, durant presque deux ans, derrière la figure
emblématique de «Mohammed Naguib» (1901-1984) afin de mieux
gérer le nouveau contexte politique particulièrement tendu entre
les nationalistes et les islamistes sur fond de Guerre Froide.
Ironie
du sort, Nasser a prestement tourné la veste, obligé son ténor
à démissionner et s'est lancé dans une véritable traque
à l'encontre de tous ceux qui l'ont soutenu à se hisser sur les
marches du pouvoir. Les premières victimes en furent: les Frères
Musulmans. Ainsi, purges, chasse aux sorcières et démantèlement
du réseau islamiste furent le lot commun de tous ceux qui ont osé
critiquer «les dérives despotiques» du nouveau régime.
Mais plus que tout, ce fut une longue traversée du désert pour les
adeptes de «Hassan Al-Banna».
Néanmoins,
«l'Islamisme politique» dans sa version classique et conformiste s'est
toujours nourri de la chair égyptienne en l'anesthésiant à
outrance. A ce titre, des secteurs stratégiques tels que la justice, l'éducation,
l'enseignement supérieur et surtout les médias furent massivement
investis par ces manuvriers aux desseins douteux.
Le
bombardement subit du canal de Suez en 1956 par la coalition tripartite (France,
Angleterre, et Israël) a toutefois recentré les préoccupations
du «Raîs» dont la popularité ne cesse d'augmenter sur
la lancinante problématique du «leadership arabe» et du conflit
arabo-sioniste.
Il est juste de noter à cet égard que le Baasisme «nassériste»
est bien plus distinct de celui de l'Irak et de la Syrie d'autant plus que celui-ci
semble être plus radical et moins tolérant envers le courant islamiste
en général et la tendance des Frères Musulmans en particulier.
Ce qui explique peut-être la montée fulgurante et structurée
du «péril vert» en Égypte et l'absence de courant politiquement
représentatif de l'Islamisme en Syrie des Assad, Irak post-Saddam et Libye
Gueddafiste. En ce sens, dans ses pays, une certaine tendance confessionnelle
«anarchique» a torpillé tout plan structurel de l'Islamisme
politique. Les Chites à titre d'exemple s'étaient depuis belle lurette
opposés aux Sunnites en Irak et les Kurdes, bien que Sunnites de confession
y étaient perçus comme des «parias religieuse» et minoritaires.
En
Égypte, Nasser aurait, jusqu'à la fin de son règne en 1970,
instrumentalisé idéologiquement la carte islamiste comme bon lui
semble pour deux raisons fondamentales: de prime abord, il sait pertinemment que
l'organisation des «Frères Musulmans» a souvent le vent en
poupe et fascine la grande majorité de la population égyptienne.
Donc, la manipuler serait la voie idoine pour l'apprivoiser et mettre toute la
population sous sa coupe. Deuxièmement, le fantôme de «l'ennemi
sioniste» nécessite la mobilisation de toute la mouvance islamiste
pour la grande «cause arabe». Ce qui devrait passer inéluctablement
par les relais traditionnels des mosquées et de lieux de culte où
les Frères Musulmans s'excellent en prêches idéologiques incendiaires
contre «l'entité sioniste».
C'est
pourquoi, l'errance et le martyr du peuple palestinien sont mis la plupart du
temps en relief et Nasser est vu comme «le héros sauveur et messianique»
d'une «Oumma» en déclin. Autant les Frères étaient
de redoutables «maniganciers», autant Nasser fut un politicien rusé
et machiavélique. Par moments, le régime sort ses griffes et condamne
sans ménagement les islamistes, le cas du penseur «Sayyd Qutb»,
allié des Frères Musulmans pendu en 1966 en est la parfaite preuve.
Par endroits, ceux-ci ont les coudées franches et instrumentalisent la
base sociale selon les besoins de la cause. En Égypte, le compromis politique
du couple «Nationalisme-Islamisme» fut la pierre angulaire de tout
le système social.
Sous
le règne de Sadate (1918-1981), la politique internationale entre dans
une nouvelle phase, la doctrine «nassériste» d'opposition frontale
à l'impérialisme occidental et au sionisme a cédé
le pas à une certaine «voie réconciliatrice» qui aurait
débouché quelques années plus tard sur la «normalisation»
diplomatique avec Israël. En toile de fond, les chimères du socialisme
«tiersmondiste» triomphant sont finis et «l'ogre islamiste»
fort structurée commence à sortir de «la sphère sociale»
peu prometteuse, et envahir le cercle économique aux dividendes juteuses.
Les islamistes, libéraux en principe, et pragmatiques par circonstances
ne se sont jamais engagés sur le terrain politique mais se sont toutefois
donné par tactique un «certificat de virginité» auprès
des masses.
Ainsi, le bellicisme et l'animosité nourries vers «l'entité
sioniste» comme l'appellent les conservateurs, ont fortement diminué
sinon, se sont complètement estompés au niveau inter-étatique
en raison de la signature du traité de «Camp David», bien plus
tard en 1979. En cette période, les islamistes ont changé d'horizon
et de cap car ils ont découvert les bienfaits du négoce que leur
a offert l'ouverture de la sphère économique et se sont désengagés
des luttes syndicales et sociales même si la défaite des armées
arabes dans la guerre de 6 jours en 1967 aurait pu être un crédo
de «réislamisation politique» et un motif de mobilisation en
leur faveur.
On
assiste même à une certaine forme de «dissocialisation»
du mouvement islamiste. Les raisons en sont fort diverses: les premiers balbutiements
de l'économie ultralibérale et «compradore» leur ont
permis de tirer bénéfice des richesses nationales sans vraiment
entrer en conflit direct avec les fondements idéologiques du régime
en place.
Ce fut une forme de «compromis tacite»
entre un pouvoir pan-arabiste, militaire, progressiste et faussement laïc,
et une mouvance islamiste réformiste, aguerrie mais également faussement
opposante.
L'assassinat
du président «Sadate» en 1981 a failli briser ce «contrat
idéologique» n'était-ce la mainmise de l'institution militaire
sur les rouages du système politique et le cycle de «répressions-arrestations»
qu'elle avait enclenché par la suite afin d'apaiser et d'éloigner
les activistes islamistes du pouvoir. Une fois la loi d'exception décrétée,
son successeur «Moubarak», serre encore plus les verrous, contexte
politique oblige et interdit toute manifestation politique des «Frères
Musulmans» bien qu'en arrière-boutique, leur influence idéologique
ait été avalisée par des cercles appartenant même au
sérail ayant, plus qui est, démontré une réelle coopération
avec eux.
L'islamisme politique dans le monde arabe fut
depuis longtemps un enjeu de pouvoir et non plus un choix ni encore moins un projet
de société. Qu'il s'agisse de l'Égypte ou de l'Algérie,
le même constat s'impose de lui-même. On n'est plus en face d'un phénomène
social enraciné mais devant des manipulations politiques dévergondées.
Pour décrire le malaise algérien du début des années
90, William Quandt, l'historien américain, spécialiste de l'Algérie
aurait écrit un ouvrage phare en 1998 qui s'intitule «Entre urnes
et balles: la transition algérienne de l'autoritarisme». Le grand
désenchantement qui avait caractérisé les lendemains incertains
de l'arrêt du processus électoral 1992 ont confirmé ce titre
à priori sensationnel. Officiellement, l'Algérie est submergé
par le flot islamiste. Officieusement, elle est tenue en laisse par la poigne
de fer de «la grande muette».
En
façade, les invectives, les parti-pris et les critiques ont été
laissés comme un pré carré aux deux camps adverses qui en
ont découlé: «les éradicateurs» et «les
réconciliateurs» dont les visions sont irrémédiablement
irréconciliables. Les premiers républicains laïcs et «légalistes»
soutenus par l'establishment sont allés carrément au détriment
du jeu démocratique en appelant à l'invalidation des résultats
du scrutin de décembre 91. Ce qui est en lui-même, une première
dans les annales électorales mondiales, et les seconds, démocrates
modérés, «légitimistes» et acquis à la
poursuite du processus électoral ont essayé d'incarner le rôle
d'arbitre politique entre un «Islamisme politique» de plus en plus
envahissant et une institution militaire aux aguets de tout probable dérapage.
Mais
ce qui est vraiment captivant dans le cheminement politique de notre pays depuis
pratiquement les années 80, c'est que la mouvance islamiste fut un succédané
voire un viatique certain à l'agonie du régime. L'article 120 venu
au monde sous l'instigation de «Mohammed Chérif Messaâdia»
et ce qu'il implique de restrictions aux différents courants politiques
qui ne s'inscrivent pas dans la logique rentière des caciques du F.L.N
fut uniquement un coup dur contre les communistes et les militants activistes
et syndicalistes de gauche car il ne vise, en aucune manière, «l'Islamisme
politique» qui était fortement structuré et intégré
dans les instances du Parti Unique.
En
plus, il fut la meilleure carte utilisée par le F.L.N afin de justifier
la politique économique de l'anti-pénurie (P.AP), engagée
par le président Chadli. Ainsi le pays était-il en phase accélérée
de «désindustrialisation» et surtout de «déboumédiénisation»
car tous les projets économiques ambitieux initiés au milieu des
années 70 ( industrie industrialisante, plans économique et révolution
agraire) furent tout bonnement laissés en suspens. D'ailleurs, ceux-ci
avaient en majorité été des initiatives fantaisistes et vouées
à l'échec dès le départ car élaborées
sans prospection réelle durant «la Guerre Froide» sur le sillage
du Bloc de l'Est. Par conséquent, «l'Islamisme réformiste»
qui ne s'est nullement attaqué au régime et qui a, de surcroît,
mis en roulement son modèle économique n'est jamais perçu
comme une menace potentielle pour la stabilité politique et institutionnelle
de la nomenclature.
Ce
qui fut une erreur d'appréciation fatale puisque les années de prospérité
ont atteint leur pic paroxystique au tout début des années 86 avec
la crise mondiale et la «casuistique réformiste» de l'Islamisme
politique s'est soudainement transformée en une «rhétorique
belliciste» acquise au «Salafisme djihadiste» avec l'affaire
«Bouyali» en 1987. Encore faut-il rappeler en dernière instance
que le F.L.N comme front national et consensuel englobant en son sein différentes
tendances: les nationalistes, les laïcs, les communistes et les islamistes
a facilité à ces derniers la compréhension et l'assimilation
de toutes les méthodes et les stratégies ayant permis à l'ancienne
élite nationaliste d'accéder et de pérenniser au pouvoir
(trucage des élections, bourrage des urnes, lavage de cerveaux et endoctrinement
politique).
C'est
pourquoi, le processus électoral en Algérie est déjà
biaisé depuis les Municipales de 90 car c'est «la fraude à
la Neaglen» qui fut le langage exclusif des deux camps, à savoir
les islamistes et F.L.N sous la férule de l'armée. La tragédie
algérienne est en ce sens beaucoup plus compliquée que celle de
l'Égypte bien que les deux pays soient sur la même longueur d'onde
au plan régional.
En
résumé, on ne saurait le dire autrement, l'Islamisme politique est
plus qu'un catalyseur de l'autoritarisme. Il est même son frère jumeau.
Kamal Guerroua, universitaire.