L’invention
du « peuple juif »,
À propos d’un livre de Shlomo Sand
Par Michel Staszewski, 15
mars
Introduction
Dès l’avant-propos, cet « essai à caractère historique
» [1], comme le définit Sand lui-même, m’est apparu comme l’oeuvre d’un chercheur
rigoureux et honnête, qui « annonce la couleur » en montrant au lecteur « d’où
il parle » : il le fait au travers de portraits de personnages ayant compté dans
sa vie personnelle au point d’avoir joué un rôle dans la genèse de ce livre. Suit
une analyse historique approfondie des origines des concepts de peuple, d’ethnie
et de nation. Puis vient le « plat de résistance » : Sand s’attaque à des questions
le plus souvent ignorées par les historiens israéliens spécialisés en « histoire
du peuple juif » [2].
Article
Shlomo Sans pose notamment
les questions suivantes :
« un peuple juif a-t-il réellement existé pendant
plusieurs millénaires là où tous les autres « peuples » se sont fondus et ont
disparu ? Comment et pourquoi la Bible (…) dont personne ne sait vraiment quand
ses parties ont été rédigées et ordonnées, est-elle devenue un livre d’histoire
crédible qui décrit la naissance d’une nation ? Dans quelle mesure le royaume
des Hasmonéens [3] de Judée, dont les différents sujets ne parlaient pas la même
langue et, pour la plupart, ne savaient ni lire ni écrire, pouvait-il constituer
un Etat-nation ? Les habitants de Judée ont-ils vraiment été exilés après la destruction
(…) ? Et s’il n’y a pas eu d’exil du peuple, qu’est-il advenu des habitants locaux
et qui sont ces millions de juifs apparus sur la scène de l’histoire en des lieux
si inattendus ? Si les juifs disséminés de par le monde constituent un même peuple,
quelles composantes communes pourra-t-on trouver, aux plans culturel et ethnographique
(laïc), entre un juif de Kiev et un juif de Marrakech, si ce n’est la croyance
religieuse et certaines pratiques rituelles ? (…) A défaut de dénominateur commun
culturel profane entre les communautés religieuses, les juifs seraient-ils unis
et distingués par les « liens du sang » ? Les juifs forment-ils un « peuple-race
étranger », comme les antisémites se le représentaient et ont voulu le faire croire
depuis le XIXe siècle ? » [4]
La fin d’un mythe
Thèse centrale du livre :
« les juifs ont toujours formé des communautés
religieuses importantes qui sont apparues et ont pris pied dans diverses régions
du monde, mais ne constituent pas un « ethnos » porteur d’une même origine, unique,
qui se serait déplacé au cours d’une errance et d’un exil permanents ». [5]
Cette thèse s’oppose à celle qui s’est imposée, en Israël et ailleurs, surtout
depuis les années 1970 mais qui trouve son origine dans les conceptions essentialistes
élaborées principalement à la fin du XIXe et au début du XXe siècles. Selon celle-ci,
la grande majorité des juifs d’aujourd’hui sont les descendants des Hébreux des
temps bibliques qui, malgré leur dispersion, ont toujours réussi à préserver les
« liens du sang » entre leurs communautés pourtant très éloignées géographiquement.
Sand démonte un à un les mythes « historiques » constitutifs de cette
vision d’un peuple préservé miraculeusement « malgré l’histoire ». Pour lui, la
Bible ne peut être considérée comme un livre d’histoire. Il établit de manière
convaincante l’impossibilité historique du grand exode des Hébreux d’Egypte. Il
met en doute l’importance du royaume de David et de Salomon. L’exil à Babylone
? Il n’aurait concerné que les élites politiques et intellectuelles. Celui de
l’an 70 de notre ère n’aurait tout simplement pas eu lieu : à l’époque de la domination
romaine, seule une minorité de prisonniers réduits en esclavage auraient été forcés
de quitter la Palestine. Ses recherches le mènent à la conclusion que l’écrasante
majorité des habitants de la Judée continuèrent à vivre sur leurs terres, même
après la destruction du second temple. Une partie d’entre eux se convertit au
christianisme au IVe siècle, tandis que la majorité se rallia à l’islam lors de
la conquête arabe au VIIe siècle.
Mais d’où proviennent alors les nombreuses
communautés juives qui se sont développées en dehors de la Palestine ?
Une religion prosélyte
Du IIe siècle avant J.C. au IIe siècle après J.C.,
le judaïsme fut la première religion prosélyte. C’est ainsi qu’il se répandit
sur tout le pourtour de la Méditerranée. Au premier siècle de l’ère chrétienne
apparut, sur le territoire de l’actuel Kurdistan, le royaume juif d’Adiabène.
Malgré la victoire du christianisme au IVe siècle dans l’empire romain, le judaïsme
continua à se répandre aux marges du monde chrétien : naissance, au Ve siècle,
du royaume juif d’Himyar sur le territoire de l’actuel Yémen et conversion de
tribus berbères au VIIe siècle, dont certaines prendront ensuite part à la conquête
de la péninsule ibérique. Au VIIIe siècle, le judaïsme se répandit dans l’immense
royaume khazar qui s’étendait du Caucase à l’Ukraine actuelle. A partir du XIIIe
siècle, de nombreux juifs issus de ce royaume auraient été refoulés vers l’est
de l’Europe du fait des conquêtes mongoles. Ce serait là qu’avec des juifs venus
des régions slaves du sud et d’autres issus des actuels territoires allemands,
ils auraient posé les bases de la culture yiddish.
Jusque dans les années
1960, on trouve des éléments de cette histoire plurielle de l’origine de juifs
dans l’historiographie sioniste. Mais une « normalisation » interviendra suite
à la conquête de la Cisjordanie en juin 1967 :
« Les conquérants de la
cité de David (…) se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique
et non (…) les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars ! » [6]
À la même époque, à l’appui de la thèse de l’unicité d’origine du « peuple
juif », des biologistes israéliens commenceront à défendre l’idée d’une « proximité
génétique » des Juifs du monde entier.
Des remises en questions porteuses
d’espoir
Depuis la fin des années 1980, les « nouveaux historiens » israéliens
ont fait voler en éclat les mythes sionistes concernant les conditions de la création
de l’Etat d’Israël [7]. Il en résulte qu’aujourd’hui, seules des personnes très
mal informées ou de mauvaise foi soutiennent encore que les dirigeants sionistes
étaient prêts à partager la Palestine selon les stipulations de la résolution
181 votée par l’Assemblée générale de l’O.N.U. en novembre 1947, ou que les Arabes
de Palestine ont volontairement quitté leur pays en 1948. Le fait qu’il soit aujourd’hui
scientifiquement établi que les Palestiniens ont été à cette époque victimes d’un
nettoyage ethnique constitue un argument de poids pour ceux qui demandent la reconnaissance
des droits des exilés.
Avec l’ouvrage de Sand, c’est un des principaux
mythes fondateurs du sionisme qui s’écroule : celui selon lequel, du début de
l’ère chrétienne au milieu du XXe siècle, les juifs auraient constitué un peuple
en exil ayant toujours aspiré au retour dans sa patrie. Sand démontre au contraire,
de manière convaincante, qu’il n’y a pas eu d’exil massif et que ce sont par conséquent
les Palestiniens d’aujourd’hui qui sont, pour la plupart, les descendants des
Hébreux de l’Antiquité, majoritairement convertis à l’islam à partir du VIIe siècle.
Ainsi s’effondrent une à une les justifications « historiques » du dessein
sioniste de remplacement des populations autochtones par des juifs venus du monde
entier. Non, la Palestine de la fin du XIXe siècle n’était pas une « terre sans
peuple ». Non, les Arabes de Palestine ne sont pas partis volontairement en 1948.
Non, les juifs du monde entier ne constituent pas un seul peuple et ne sont pour
la plupart pas les descendants des Hébreux de Palestine.
Ces remises
en question me semblent porteuses d’espoir. Car comme l’écrit Shlomo Sand pour
terminer son livre :
« Si l’on peut tenter de modifier de façon si radicale
l’imaginaire historique, pourquoi ne pas chercher également à envisager, en faisant
preuve de beaucoup d’inventivité, un avenir totalement différent ? Si le passé
de la nation relève essentiellement du mythe onirique, pourquoi ne pas commencer
à repenser son avenir, juste avant que le rêve ne se transforme en cauchemar ?
».
Post-scriptum
Ce texte est déjà paru dans Points Critiques, mensuel
de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique, n° 293, février 2009, pp. 16-17.
Nous le reprenons avec l’amicale autorisation de l’auteur.
Textes de Michel
Staszewski
L’invention du « peuple juif », 15 mars
Antisionisme et antisémitisme
ne sont pas synonymes , Mars 2008
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Notes
[1] Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Editions Fayard, 2008.
[2] Les universités israéliennes comportent des départements séparés d’ « histoire
générale », d’ « histoire du Moyen-Orient » et d’« histoire du peuple juif ».
[3] Hasmonéens ou Asmonéens : dynastie fondée par Simon Macchabée qui
régna sur la Judée de 140 à 36 av. J.-C.
[4] Shlomo Sand, Comment le
peuple juif fut inventé, pp. 34-35.
[5] Ibidem, p. 36.
[6] Shlomo
Sand, « Comment fut inventé le peuple juif », in Le Monde diplomatique, Août 2008,
p. 3.
[7] Cf. Dominique Vidal, Comment Israël expulsa les Palestiniens
(1947-1949), Editions de l’Atelier, Paris, 2007.
Source: http://lmsi.net/spip.php?article870
Lundi 16 Mars 2009