Le
libre-échange permet d’inonder les marchés de produits à bas prix qui concurrencent
(de façon déloyale ?) les productions nationales, révélant leur défaut de
« compétitivité ». (Re)devenir compétitif (33) implique l’abaissement
des coûts de production directs et indirects. Cette démarche passe par la réduction
des salaires réels, des avantages sociaux… et, plus généralement, des dépenses
« clientélistes » (assimilées à de la corruption) et des dépenses
liées à l’État providence (présentées comme inéquitables, car essentiellement
corporatistes).
Sous
prétexte de concurrence, il s’agit de rehausser les profits. Pour ce faire, il
convient d’ajuster les structures économiques et sociales nationales aux règles
du « laisser-faire » – « laisser-passer »,
étendu à l’ensemble de la planète. « Parmi la population, comme les
pauvres le sont trop et que les riches sont exemptés (34), c’est sur la classe
moyenne que reposera l’essentiel de la charge de l’ajustement (35) ».
Ainsi,
la classe moyenne devient « l’ennemie » du capitalisme financiarisé
car son existence injustifiée – puisque sous d’autres cieux, des populations assurent
les mêmes tâches productives à moindre coût – réduit les profits. Le capitalisme
dénonce le compromis conclu précédemment et fait procéder à l’euthanasie de la
classe moyenne parasite. Pour ce faire, l’intervention de l’État, guidée par les
élites politiques complices, apparaît indispensable.
La
classe moyenne produite ou détruite par l’État
L’intervention
de l’État est impérative pour assurer le développement de la classe moyenne ou
son euthanasie, car c’est lui qui légifère, règlemente, incite, réprime… contrôlant
ainsi, plus ou moins directement, une large part de la production et de la redistribution
des richesses. L’État prend et donne, fait et défait, tricote et détricote… Par
le biais de la loi, du secteur public, de la fiscalité – redistribution…, l’État
façonne, corrige et adapte la structure sociale nationale. Les élites politiques
(issues du suffrage universel en démocratie) assurent la direction de l’État,
proposent et votent les lois. Ce sont donc lesdites élites politiques nationales
qui portent la responsabilité de la densification ou de l’éclaircissement de la
classe moyenne.
Durant
la phase ascendante du cycle, le compromis entre le capital et la classe moyenne
autorise les élites politiques à œuvrer en sa faveur. L’État intervient pour assurer
un bien-être accru par la loi et la réglementation, pour créer des emplois, pour
mettre en place des services publics de qualité…, ce qui a pour effet de densifier
la classe moyenne (36) tout en permettant au capital de se valoriser pleinement.
On assiste à la construction de l’État providence et de l’État nationaliste –
clientéliste. Au cours de cette phase, dans les pays du Sud, une bonne partie
du surplus dégagé sur le territoire national, principalement sous forme de rente
(agricole, minière, énergétique…), est mobilisé par l’État et distribué sur place.
C’est la période des « Pères de la nation » (Houphouet-Boigny,
N’Krumah, Nyerere…). Au Nord, le fordisme permet la croissance autocentrée, génératrice
de surplus largement redistribué. Sur le plan politique, le climat est assez serein.
En effet, en démocratie, les élites politiques émanent, pour une large part, de
la classe moyenne. Elles fondent leur discours sur les concessions, obtenues ou
à négocier avec les capitalistes (37), au profit de la classe moyenne essentiellement.
De ce fait, la classe politique se trouve relativement en phase avec l’électorat
(38).
Au
cours de la période descendante du cycle, qui coïncide avec la divergence des
intérêts du capital et de la classe moyenne, l’État œuvre à la destruction de
cette dernière. Cela signifie la défaisance (39) des dispositifs mis en place
au cours de la période précédente : l’État providence au Nord et l’État nationaliste
– clientéliste au Sud. En régime démocratique, cette démarche présente un risque
majeur pour les élites dirigeantes qui doivent mettre en œuvre des politiques
contraires aux intérêts de leur électorat traditionnel (40). Le contournement
de cet obstacle politique implique l’atomisation du pouvoir de l’Etat central
(41), l’organisation de la démocratie virtuelle (42), la promotion de l’idéologie
du marché, la manipulation de l’opinion publique, le changement des élites par
leur internationalisation (43)… Les élites, au pouvoir ou susceptible d’y accéder,
réunies autour du projet néolibéral (monétariste ou ordolibéral) qu’elles déclinent
avec le vocabulaire propre à leur position « officielle »
sur l’échiquier politique, produisent un discours étriqué et peu différencié,
qui tente de cacher la réalité de la dynamique de paupérisation du plus grand
nombre, imposée par le capitalisme financiarisé. Le fossé se creuse entre la classe
politique et les électeurs qui expriment leur désintérêt par une abstention massive
aux scrutins électoraux. Malgré cela, les élites s’impliquent de plus en plus
au service du capital contre les populations et particulièrement contre la classe
moyenne. Pour elles, les règles du marché qui sont censées récompenser les prudents
(44) et sanctionner les téméraires ne s’appliquent pas aux capitalistes financiers.
La crise de 2008, montre que les élites ont fait en sorte que « les
téméraires semblent être les bénéficiaires de la crise qu’ils ont provoquée, tandis
que le reste de la société [et particulièrement la classe moyenne] porte le fardeau
de leur insouciance (45) ». L’instrumentalisation de l’État et des institutions
supranationales au service du capitalisme financiarisé engendre une crise globale
de légitimité des élites, qu’elles soient nationales ou internationales.
Au
total, selon que la classe moyenne sert ou dessert le capital, les élites utilisent
l’État pour en densifier ou pour en éclaircir les rangs.
Conclusion
De
nombreux scientifiques et commentateurs ont souligné l’importance des classes
moyennes dans le processus de développement. Les performances des pays du G7 qui,
de 1965 à 2004 ont représenté une part quasi stable de 65 % du PIB mondial peuvent
être, en grande partie, attribuées à une classe moyenne nombreuse (46). « Ce
sont les classes moyennes qui ont bâti l’économie française du XXème siècle ;
elles en ont été les plus grandes bénéficiaires (47) ». Plus généralement,
« sur le long terme (200 ans), l’économie de marché occidentale a resserré
les inégalités entre les classes sociales [et] ce sont les classes moyennes qui
ont le plus bénéficié de ce resserrement des inégalités (48) ». La tendance
s’inverse à partir de la fin des années 1970 avec la mondialisation néolibérale
qui lamine progressivement les classes moyennes. Face à ce constat, d’aucuns (49)
avancent que la « réduction » des classes moyennes dans certaines
zones géographiques serait surcompensée par la densification de ces mêmes classes
dans d’autres zones du globe.
On
s’interroge sur l’apparition et la densification des classes moyennes dans les
pays émergents (Chine, Inde…). Selon notre analyse, dans un contexte de mondialisation
néolibérale, de libre-échange, de déréglementation, de libre mouvement des capitaux…
et de non-intervention incitatrice et protectrice de l’État, les classes moyennes
ne seront qu’un phénomène éphémère. En effet, le marché mondial mettant en concurrence
tous les peuples, les revenus sont forcément plafonnés par la nécessité de rester
compétitifs par rapport aux nouveaux entrants sur ledit marché (par exemple :
la Chine par rapport au VietNam…, etc). Dans ces conditions, une classe moyenne
ne peut se développer durablement. Dès que, dans un pays, les revenus atteignent
un certain seuil, les coûts de production deviennent trop élevés pour affronter
la concurrence tant sur le marché national que mondial. Les productions concernées
sont alors délocalisées vers des pays ou des régions plus compétitives, où se
créent des embryons de classe moyenne au « détriment » de
celle du pays d’origine. Il s’agit d’une sorte de jeu à somme nulle où l’un gagne
ce que l’autre perd (50).
Pour
se densifier durablement, la classe moyenne a besoin de l’intervention incitatrice
et protectrice de l’État qui ne peut intervenir dans un contexte de mondialisation
néolibérale. Il faut donc réhabiliter l’État. De plus, les élites politiques à
la tête de l’État (ou susceptibles de l’être) doivent privilégier les intérêts
de la classe moyenne par rapport à ceux du capital.
Depuis
de nombreuses années, l’expérience nous montre qu’au niveau mondial – à quelques
rares exceptions près (51) – les élites au pouvoir, au capital social internationalisé,
semblent plutôt être à la solde du capital financier. Cela signifie que l’avenir
radieux des classes moyennes implique le changement des élites qui ne se fera
certainement pas sans violence (52).
Notes :
1
Cet article est une version épurée d’une communication présentée au Congrès des
études africaines en France, CEAN – IEP de Bordeaux, septembre 2010.
2
En France, on les nomme : droite « bling bling » et gauche
« caviar », sur le plan des idées politiques, une épaisseur
de moins d’un cheveu les sépare.
3
Au Sud pendant cette période, « de nombreux pays optent pour un développement
introverti en mettant en œuvre des stratégies d’industrialisation par substitution
des importations (ISI), aptes à lutter contre la détérioration des termes de l’échange
(DTE). Il s’agit de remplacer progressivement les importations de produits manufacturés
par la production nationale dans une stratégie de remontée de filière. Pour ce
faire, le marché domestique doit être protégé (au moins temporairement) et l’État
joue un rôle majeur dans la mise en œuvre de ladite stratégie (state-led-development) »,
Bernard Conte, Clientélisme, ajustement et conflit, Bordeaux, CED, DT n° 101,
2004, p. 1.
4
Bernard Conte, Clientélisme, ajustement et conflit, op. cit. p. 5.
5
Bernard Conte, La division internationale du travail et le développement interne :
le cas de la Côte d’Ivoire, op. cit. p. 359.
6
Ibidem, p. 321-376.
7
Bonnie Campbell, « Quand l’ivoirisation secrète une couche dominante »,
Le Monde diplomatique, novembre 1981.
8
République de Côte d’Ivoire, Ministère du plan, Plan de développement économique
social et culturel, 1981-1985, Abidjan, 1982, p. 744.
9
Bilan national de l’emploi en Côte d’Ivoire, Ministère des relations extérieures,
Etudes et documents, n° 47, Paris, mai 1982, p. 132.
10
Jean-Paul Azam, La faisabilité politique de l’ajustement en Côte d’Ivoire (1981
– 1990), (version révisée n°3) études du Centre de développement, OCDE, Paris,
1994, p. 71.
11
« Cote d’Ivoire, compétition capitaliste aigüe autour de la répartition
de la rente issue de l’exploitation des ressources naturelles », La
lettre de mouvement communiste, n° 15 ; janvier 2005,
consulté le 19 août 2010.
12
Denis Cogneau et Sandrine Mesplé-Somps, L’économie ivoirienne, la fin du mirage ?
Dial, Paris, Document de travail DT/2002/18, Décembre 2002, p. 88.
13Afrik.com,
« Côte d’Ivoire : la pauvreté atteint le seuil critique de 48,9
% », 6 janvier 2009,
consulté le 19 août 2010.
14
Gabriel Kessler, « L’expérience de paupérisation de la classe moyenne
argentine », Cultures & Conflits, 35, 1999, http://www.conflits.org/index173.html
Consulté le 17 juillet 2010. Le délitement de la classe moyenne s’observe aussi
au Brésil, cf. par exemple : Larissa Morais, « La classe moyenne
brésilienne », Jornal do Brasil, 12 mai 2004, traduction Elizabeth Borghino
pour Autres Brésils,
consulté le 8 août 2010.
15
Gabriel Kessler, « L’expérience de paupérisation de la classe moyenne
argentine », art.cit.
16
Idem.
17
Latinreporters.com, « Argentine : le péroniste Eduardo Duhalde,
5e président en deux semaines »,
, consulté le 1er août 2010.
18
Idem. Le délitement de la classe moyenne s’observe aussi au Brésil, cf. par exemple :
Larissa Morais, « La classe moyenne brésilienne », Jornal
do Brasil, 12 mai 2004, traduction Elizabeth Borghino pour Autres Brésils,
consulté le 8 août 2010.
19
Geneviève Brunet, « Crise des pays émergents. De bons élèves lourdement
punis », L’Hebdo,
consulté le 1er août 2010. Voir aussi : John Evans, « Impact
social de la crise asiatique. » Le Monde diplomatique, mai 1998, pp.
3.
20
Alain Wang, « Asie : la crise frappe les classes moyennes », »,
Courriercadres.com
19 mars 2009, consulté le 2 août 2010.
21
Cf. Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la planète, Bordeaux, Presses universitaires
de Bordeaux, 2009.
22
Christian Marazzi, « Middle-class confusion de terme, confusion de concept »,
Collectif d’analyse politique,
Première publication en juillet 1994, Mise en ligne le lundi 7 juillet 2003, consulté
le 2 août 2010.
23
Marc-André href="Gagnon, « La ‘fausse classe moyenne’ piégée »,
Le journal des alternatives, 30
avril 2009, consulté le 2 août 2010.
24
« Elles constituent désormais moins des deux tiers de la société »,
Cf. note suivante.
25
Cidal, « L’érosion des classes moyennes se poursuit en Allemagne »,
Centre d’information et de documentation sur l’Allemagne, Paris, ,
publié le 17/06/2010, consulté le 4 août 2010. L’étude est disponible à cette
adresse : http://www.diw-berlin.de/documents/publikationen/73/diw_01.c.357505.de/10-24-1.pdf
26
Louis Chauvel, Les classes moyennes à la dérive, Paris, Seuil, 2006.
27
Louis Chauvel, « Classes moyennes, le grand retournement »,
Le Monde, 3 mai 2006. p. 24.
28
Kevin Murphy, Andrei Shleifer et Robert Vishny, Income Distribution, Market
Size and Industrialization, Quarterly Journal of Economics, (août 1989),
p. 537-564.
29
Homi Kharas, The emerging middle class in developing countries, Working Paper
n° 285, Paris, OCDE, Development Centre, janvier 2010, p. 7. Traduction
de l’auteur. 30 Cf. Bernard Conte, « Côte d’Ivoire : du clientélisme
‘éclairé’ au clientélisme ‘appauvri’ », Strategic-Road.com, 19/04/2003,
consulté le 27 août 2010.
31
« [En France], de 1997 à 2007, la part de l’industrie dans le PIB est
passée de 18,4% à 12,1% et les emplois industriels ont diminué de 2 millions en
trente ans », Pascal Salin, « Faut-il craindre la désindustrialisation ? »,
La Tribune, 10/03/2010.
32
« L’ajustement structurel a contribué, contrairement à ce que laisse
entendre le FMI, à la désindustrialisation de l’Afrique », Joseph Stiglitz,
« L’Afrique doit compter davantage sur elle-même », Les Afriques,
08/02/2010, http://www.lesafriques.com/actualite/joseph-stiglitz-l-afrique-doit-compter-davantage-sur-elle-5.html ?Itemid=89 ?articleid=22104
consulté le 26/08/2010.
33
La compétitivité devient obsessionnelle. Cf. par exemple : T. Biggs, M. Miller,
M. Otto, C. et G. Tyler, « Africa Can Compete ! Export Opportunities
and Challenges for Garments and Home Products in the European Market, »
World Bank – Discussion Papers 300, World Bank. 1996.
34
Les riches sont les seuls censés produire de la croissance, il faut les protéger,
par exemple grâce à un « bouclier » fiscal.
35
Bernard Conte, « Le oui irlandais débloque l’Europe ordolibérale »,
Contre Info.info, 10/10/2009, http://contreinfo.info/article.php3 ?id_article=2835
consulté le 27/08/2010. 36 Au Chili, « les couches moyennes ont joui
d’une redistribution favorable – à l’intérieur de l’ensemble des salariés – des
dépenses publiques dans les domaines de la santé, de l’éducation et surtout du
logement, sous les différents gouvernements démocratiques qui ont précédé la dictature »,
Rosa Jimenez et René Urbina, « Les avatars des couches moyennes dans
le Chili d’aujourd’hui », in. Tiers-Monde, 1985, tome 26, n° 101.
Classe moyenne : la montée et la crise, p. 154-174. citation p. 161.
37
Il semble que les capitalistes soient prêts à accorder la majorité des concessions,
car elles vont dans le sens de la marche du fordisme et du nationalisme – clientéliste.
38
Les promesses électorales peuvent être globalement tenues.
39
C’est à dessein que j’emploie le terme du vocabulaire financier « défaisance »,
car il s’agit d’une exigence du capitalisme financier.
40
En régime « moins » démocratique, la démarche peut conduire
au conflit, éventuellement armé. Cf. Bernard Conte, « Afrique de l’Ouest :
clientélisme, mondialisation et instabilité », Paris, Encyclopaedia
Universalis, 2004, p. Du même auteur : « La responsabilité du FMI
et de la Banque mondiale dans le conflit en Côte d’Ivoire », Etudes
internationales, vol. XXXVI, n° 2, juin 2005. p. 219-228.
41
Cf. Bernard Conte, La Tiers-Mondialisation de la planète, op. cit. p. 194-199.
42
Ibidem, p. 199-203.
43
Cf. Yves Dezalay et Bryant G. Garth. La mondialisation des guerres de palais.
Paris, Le Seuil, 2002 ; Zbigniew Brzezinski, Between Two Ages : America’s
Role in the Technetronic Era, New York, Viking Press, 1970.
44
Ceux qui prennent des risques « calculés » par opposition
à ceux qui prennent des risques « inconsidérés ».
45
George Friedman, The Global Crisis of Legitimacy, Stratfor, global
intelligence, 4 mai 2010. http://www.stratfor.com/weekly/20100503_global_crisis_legitimacy
consulté le 19 août 2010. Traduction libre.
46
Underpinning the performance of the G7, and indeed driving the global economy,
is a large middle class, Homi Kharas, The emerging middle class in developing
countries, op. cit.
47
Xavier Théry, « Comment les classes moyennes ont divorcé des élites »,
Marianne 2, 27/09/2009, http://www.marianne2.fr/Comment-les-classes-moyennes-ont-divorce-des-elites_a182194.html
consulté le 30/08/2010.
48
Ibidem.
49
Les néolibéraux évidemment.
50
Par contre, le capital est toujours gagnant.
51
On peut citer le Venezuela.
52
Les révolutions ont souvent eu pour origine la classe moyenne.