Coupat et le désert made in Israël :
Julien Coupat mérite-t-il d'être lu ?




Julien Coupat est un écrivain très intéressant. voir /L'insurrection qui vient/, aux éditions La Fabrique.
La Fabrique lance une pétition pour le soutenir,
sur http://www.betapolitique.fr/inculpes-de-tarnac-petition-a-l-17701.html
http://www.betapolitique.fr/inculpes-de-tarnac-petition-a-l-17701.html%20.
Pour signer il suffit d'envoyer un mot à lafabrique@lafabrique.fr .
Et voici un échantillon bien inspiré des réflexions
de Julien Coupat:

Appel du 5 février 2005

par Julien Coupat





[...] L'armée israélienne est en passe de devenir le consultant le plus en vue pour la pacification urbaine ; les experts du monde entier courent s'y émerveiller des dernières trouvailles, si redoutables et si subtiles, en fait d'élimination des subversifs. L'art de blesser - en blesser un pour en apeurer cent - y atteint, paraît-il des sommets. Et puis il y a le « terrorisme », bien sûr. Soit « toute infraction commise intentionnellement par un individu ou un groupe contre un ou plusieurs pays, leurs institutions ou leurs populations, et visant à les menacer et à porter gravement atteinte ou à détruire les structures politiques, économiques ou sociales d'un pays ». C'est la Commission européenne qui parle. Aux Etats-Unis, il y a plus de prisonniers que de paysans.


A mesure qu'il est réagencé et progressivement repris, l'espace public se couvre de caméras. Ce n'est pas seulement que toute surveillance semble désormais possible, c'est surtout qu'elle semble admissible. Toutes sortes de listes de « suspects » circulent d'administration en administration, dont on devine à peine les usages probables. Les escouades de toutes les milices, parmi lesquelles la police fait figure de garant archaïque, prennent partout positon en remplacement des commères et des flâneurs, figures d'un autre âge. Un ancien chef de la CIA , une de ces personnes qui, du côté adverse, s'organisent plutôt qu'elles ne s'indignent, écrit dans Le Monde : « Plus qu'une guerre contre le terrorisme, l'enjeu est d'étendre la démocratie aux parties du monde [arabe et musulman] qui menacent la civilisation libérale, à la construction et à la défense de laquelle nous avons oeuvré tout au long du XXème siècle, lors de la première, puis de la deuxième guerre mondiale, suivies de la guerre froide - ou troisième guerre mondiale. »


Dans tout cela, rien qui nous choque, rien qui nous prenne de court ou qui altère radicalement notre sentiment de la vie. Nous sommes nés dans la catastrophe et nous avons établi avec elle une étrange et paisible relation d'habitude. Une intimité presque. De mémoire d'homme, l'actualité n'a jamais été que celle de la guerre civile mondiale. Nous avons été élevés comme des survivants, comme des machines à survivre. ON nous a formés à l'idée que la vie consistait à marcher, à marcher jusqu'à s'effondrer au milieu d'autres corps qui marchent identiquement, trébuchent puis s'effondrent à leur tour, dans l'indifférence. A la limite, la seule nouveauté de l'époque présente est que rien de tout cela ne puisse plus être caché, qu'en un sens tout le monde le sache. De là les derniers raidissements, si visibles, du système : ses ressorts sont à nu, il ne servirait à rien de vouloir les escamoter.









Beaucoup s'étonnent qu'aucune fraction de la gauche ou de l'extrême gauche, qu'aucune des forces politiques connues ne soit capable de s'opposer à ce cours des choses. « On est pourtant en démocratie, non ? » Et ils peuvent s'étonner longtemps : rien de ce qui s'exprime dans le cadre de la politique classique ne pourra jamais borner l'avancée du désert, car la politique classique fait partie du désert. Quand nous disons cela, ce n'est pas pour prôner quelque politique extra-parlementaire comme antidote à la démocratie libérale. Le fameux manifeste « Nous sommes la gauche », signé il y a quelques années par tout ce que la France compte de collectifs citoyens et de « mouvements sociaux », énonce assez la logique qui, depuis trente ans, anime la politique extra-parlementaire : nous ne voulons pas prendre le pouvoir, renverser l'Etat, etc. ; donc, nous voulons être reconnus par lui comme interlocuteurs.




Partout où règne la conception classique de la politique règne la même impuissance face au désastre. Que cette impuissance soit modulée en une large distribution d'identités finalement conciliables n'y change rien. L'anarchiste de la FA , le communiste de conseils, le trotskiste d'Attac et le député de l'UMP partent d'une même amputation. Propagent le même désert.




La politique, pour eux, est ce qui se joue, se dit, se fait, se décide entre les hommes. L'assemblée, qui les rassemble tous, qui rassemble tous les humains abstraction faite de leurs mondes respectifs, forme la circonstance politique idéale. L'économie, la sphère de l'économie, en découle logiquement : comme nécessaire et impossible gestion de tout ce que l'on a laissé à la porte de l'assemblée, de tout ce que l'on a constitué, ce faisant, comme non-politique et qui devient par la suite : famille, entreprise, vie privée, loisirs, passions, culture, etc.




C'est ainsi que la définition classique de la politique répand le désert : en abstrayant les humains de leur monde, en les détachant du réseau de choses, d'habitudes, de paroles, de fétiches, d'affects, de lieux, de solidarités qui font leur monde. Leur monde sensible. Et qui leur donne leur consistance propre.




La politique classique, c'est la mise en scène glorieuse des corps sans monde. Mais l'assemblée théâtrale des individualités politiques masque mal le désert qu'elle est. Il n'y a pas de société humaine séparée du reste des êtres. Il y a une pluralité de mondes. De mondes qui sont d'autant plus réels qu'ils sont partagés. Et qui coexistent.


La politique, en vérité, est plutôt le jeu entre les différents mondes, l'alliance entre ceux qui sont compatibles et l'affrontement entre les irréconciliables.


Aussi bien, nous disons que le fait politique central des trente dernières années est passé inaperçu. Parce qu'il s'est déroulé dans une couche du réel si profonde qu'elle ne peut être dite « politique » sans amener une révolution dans la notion même de politique. Parce qu'en fin de compte cette couche du réel est aussi bien celle où s'élabore le partage entre ce qui est tenu pour réel et le reste. Ce fait central, c'est le triomphe du libéralisme existentiel. Le fait que l'on admette désormais comme naturel un rapport au monde fondé sur l'idée que chacun a sa vie. Que celle-ci consiste en une série de choix, bons ou mauvais, Que chacun se définit par un ensemble de qualités, de propriétés, qui font de lui, par leur pondération variable, un être unique et irremplaçable. Que le contrat résume adéquatement l'engagement des êtres les uns envers les autres, et le respect, toute vertu. Que le langage n'est qu'un moyen de s'entendre. Que chacun est un moi-je parmi les autres moi-je. Que le monde est en réalité composé, d'un côté, de choses à gérer et de l'autre, d'un océan de moi-je. Qui ont d'ailleurs eux-mêmes une fâcheuse tendance à se changer en choses, à force de se laisser gérer.



Bien entendu, le cynisme n'est qu'un des traits possibles de l'infini tableau clinique du libéralisme existentiel : la dépression, l'apathie, la déficience immunitaire - tout système immunitaire est d'emblée collectif -, la mauvaise foi, le harcèlement judiciaire, l'insatisfaction chronique, les attachements déniés, l'isolement, les illusions citoyennes ou la perte de toute générosité en font aussi partie.

A la fin, le libéralisme existentiel a si bien su propager son désert que c'est désormais dans ses termes mêmes que les gauchistes les plus sincères énoncent leurs utopies. [...]






les guerres de quatrième génération

D’un terrorisme à l’autre.


GHARBI Fethi


La guerre de quatrième génération est selon des stratèges américains une spécificité de notre époque.

Pour ces derniers, l’humanité a connu à travers l’histoire, quatre formes de guerres.



Ils considèrent que la guerre de première génération reposait sur des masses humaines disposées en lignes et en colonnes sur le champ de bataille. L’emploi de l’arme blanche ou des armes à feu rudimentaires obligeaient les combattants de se battre directement. C’était les corps à corps sanglants qui caractérisaient ce type de guerre.

La seconde génération est née avec l’invention du canon. La physionomie de la guerre allait changer ; l’ennemi devenait en quelque sorte une abstraction qu’on pouvait éliminer à distance.

Avec la troisième génération on passe de la guerre de position vers la guerre de mouvement. Lors de la Seconde Guerre Mondiale, la blitzkrieg ou guerre-éclair a permis aux Allemands de surprendre leurs ennemis grâce à leur mobilité. Les sionistes avaient appliqué, de leur coté, ce type de stratégie pendant la guerre des six jours.

La guerre de quatrième génération, selon ces mêmes stratèges est synonyme de la quatrième guerre mondiale, la troisième a été remportée, bien entendu, par l’occident face à l’URSS, après plusieurs décennies de guerre froide. Cette quatrième guerre mondiale oppose essentiellement le Nord au Sud. Des groupes dits"terroristes", ne possédant pas les moyens militaires dont dispose l’ennemi vont utiliser un ensemble de stratagèmes comme l’anonymat et les attaques sanglantes de civils dans des lieux publics. Ces carnages retransmis par les médias démoralisent l’ennemi et le poussent à faire des concessions. A en croire ces généraux américains il y aura d’un coté des groupuscules sans fois ni loi , ne reculant devant rien pour infléchir des troupes régulières armées jusqu’aux dents mais respectueuses des règles de la guerre.

Mais lorsqu’ on y regarde de plus près, on constate que tout autant que les terroristes, les grandes nations pratiquent sans aucune retenue le terrorisme d’’état. Depuis déjà 1945, les Américains, pour mettre à genou l’armée japonaise , bombardent à l’arme atomique deux villes, Hiroshima et Nagasaki tuant des centaines de milliers de civils.

Après la débâcle de Dien Bien Phu, certains officiers supérieurs de l’armée française , à leur tête le colonel Charles Lacheroy vont développer le concept d’« ennemi intérieur » pour faire face à un ennemi interne impossible à identifier, car disséminé dans la population. Dès lors, une place prépondérante est accordée tant au renseignement politique qu’à l’action policière .

En Algérie, ce concept va se traduire par quadrillage urbain, interrogatoires et torture. Ces exactions systématiques sont l’expression d’une "révolution dans l’art de la guerre" censée répondre à la "guerre totale" menée par les rebelles.

Ce concept d’« ennemi intérieur » ne tardera pas à franchir les frontières. A partir des années soixante des officiers français sillonneront les États Unis, l’Argentine, le Chili et d’autres pays d’Amérique latine pour enseigner la nouvelle théorie. Le terrorisme d’état a pris forme. Tout le monde sait à quel point ces leçons ont été fructueuses surtout en Argentine et au Chili.

L’artiste argentin Adolfo Pérez Esquivel, prix Nobel de la Paix 1980, décrit très bien comment s’est développée la dictature des militaires dans tous les pays du Cône Sud dans le cadre du Plan Condor et dans quel contexte s’est préparé et déroulé le coup d’État du 24 mars 1976 en Argentine, orchestré par le général Videla. Il dit :

"...La question centrale est d’arriver à comprendre les causes de tout cela et de ne pas nous en tenir seulement aux effets et à la douleur d’un peuple. La tragédie n’a pas commencé le 24 mars 1976, mais les fondements qui sont à la base de cette domination imposée à tous les peuples du continent latino-américain, ont surgi plusieurs dizaines d’années auparavant et sont le résultat de l’imposition de la « doctrine de la sécurité nationale » (DSN) et de l’application du Plan Condor. Plus de 80 000 militaires latino-américains ont reçu une formation à l’École des Amériques de Panama et dans les académies militaires des États-Unis, où était enseignée cette doctrine de la sécurité nationale basée sur les expériences de la guerre du Vietnam et de la guerre d’Algérie avec l’application des méthodes de torture, d’emprisonnement et de disparition forcée des personnes..."

Pour témoigner de ce qui se passait à cette époque en Argentine, il ajoute : "...Je me souviens de ma rencontre avec le capitaine de marine Scilingo quand il m’a avoué qu’il avait participé par deux fois à des vols de la mort, où ils jetaient à la mer une trentaine de prisonniers encore en vie. Au retour à la base, le chapelain militaire les recevait à la messe, les bénissait et leur disait que ce qu’ils avaient fait, c’était pour sauver le pays des griffes du communisme international et qu’en réalité, ils leur avaient donné une mort chrétienne pour le plus grand bien de la Patrie..."

Lors de la première invasion de l’IRAK en 1991, les missiles intelligents lancés des navires et les frappes chirurgicales avaient fait près de 300000 morts... Ponts, routes, alimentation en eau potable et en électricité, plus rien ne fonctionnait. Suivirent près de douze ans d’un embargo meurtrier, durant lesquels les USA, la Grande-Bretagne et la France étranglèrent la population. Pendant ces longues années, la mortalité des enfants de moins de cinq ans doubla, devenant l’une des plus élevées du monde. La malnutrition, inconnue auparavant, fit son apparition. Plus d’un million d’irakiens, dont la moitié étaient des enfants, moururent de ce blocus meurtrier. C’est à ce lourd bilan que viennent s’ajouter les centaines de milliers de morts de la seconde invasion, en 2003. L’histoire gardera en mémoire des évènements tels que le massacre de Fallouja qui prouve à quel point cette coalition d’armées régulières n’étaient en fait que des troupes terroristes "légales".

Le terrorisme d’état va atteindre chez les Israéliens son paroxysme au point d’être qualifié de "pathologique". Depuis les massacres de Sabra et Chatila en 1982, aux carnages des civils à Gaza en 2009 — en passant par la destruction du camp de réfugiés de Jénine et la destruction des infrastructures palestiniennes de Cisjordanie en 2002, les massacres dans le camp de réfugiés de Jabaliah et de Beit Hanoun en 2005 et les bombardements massifs sur le Liban en 2006 — "L’armée de défense israélienne" narguant toutes les conventions de Genève, tous les organismes de l’ONU, rêve d’une épuration ethnique par la pratique de la terreur. La soldatesque sioniste compte terminer la besogne de ses sinitres prédécesseurs, La Hagana et l’Irgoun qui avec des massacres comme celui de Deir Yassin ont poussé à l’exode la moitié d’une population Palestinienne terrorisée. Les puissances occidentales, en encourageant ces exactions utilisent Israel non seulement comme moyen de déstabilisation de la région mais aussi comme outil d’expérimentations stratégiques et militaires.

Tous ces exemples montrent bien que le terrorisme n’est nullement l’apanage de groupuscules qu’on rend la plupart du temps responsables de tous les maux dont souffre la planète. On peut même comprendre que des groupes d’individus démunis ou désespérés puissent plonger dans l’extrémisme le plus aveugle. Mais que des états comme la France en Algérie, les USA au Vietnam et en Irak, la Russie en Tchetchenie sans parler de l’Argentine, du Chili et d’Israel fassent fi des lois les plus élémentaires régissant les relations internationales, cela ne peut augurer pour l’humanité que d’un avenir encore plus sombre.

Fethi GHARBI





La TRICONTINENTALE

RenéGallissot
Lors de son enlèvement à Paris, le 29 octobre 1965, Mehdi Ben Barka préparait la conférence tricontinentale, qui s’est tenue à La Havane en janvier 1966.

L’année 1956 fut vertigineuse : secousses du bloc communiste, expédition franco-britannique de Suez. Le 26 juillet, en Egypte, le président Gamal Abdel Nasser a nationalisé la Compagnie du canal de Suez. On attend l’effondrement de l’Egypte ; c’est le contraire qui se produit, avec la poussée des luttes d’indépendance. La conférence de Bandung, en avril 1955 (1), avait annoncé l’essor des mouvements d’émancipation nationale d’Asie et d’Afrique avant que l’embrasement ne se propage en Amérique latine, puis gagne les colonies portugaises d’Afrique et, à terme, l’Afrique du Sud.

Qui se souvient aujourd’hui du 14 juillet 1958, quand la République est proclamée à Bagdad, éclatante, sans voiles religieux, renouvelant la déclaration de 1789, séculière, fédérant les minorités, promettant le pluralisme de pensée et d’expression ? La guerre française d’Algérie n’en finit pas, mais la lutte algérienne tient jusqu’au bout. Pour l’Afrique, le centre de gravité se situe au Congo, qui sort de la domination de la Belgique. La Tricontinentale existe d’abord de fait.

C’est pour mettre en convergence les mouvements de libération du tiers-monde que Mehdi Ben Barka (2), au moment de son assassinat, en octobre 1965, préparait la conférence tricontinentale, qui devait se tenir à La Havane du 3 au 13 janvier 1966. L’Organisation de solidarité des peuples d’Afrique et d’Asie (OSPAA) s’était réunie pour la première fois à Accra, au Ghana, dès 1957. Près de cinq cents délégués venus de trente-cinq pays représentaient les mouvements de libération et les partis plus que les Etats – une sorte de mouvement international. Ismaël Touré, frère du président de la Guinée (Conakry) Ahmed Sékou Touré, présidait le conseil gérant le fonds de solidarité, assisté de trois vice-présidents, dont Ben Barka. La question posée dans les réunions de l’OSPAA était de savoir si le mouvement afro-asiatique devait s’élargir à Cuba, aux Caraïbes et à l’Amérique latine. Elle fut de nouveau posée au Caire, en mars 1961, par la nouvelle commission, intitulée commission sur le néocolonialisme, présidée par Ben Barka.

L’institutionnalisation des régimes issus des indépendances soulève de nouveaux problèmes et amène à établir une différence entre ce qui relève d’une stratégie de pouvoirs étatiques et ce qui relève d’une internationale de mouvements de libération. En 1961, face aux gouvernements « modérés », le groupe de Casablanca réunit les Etats dits progressistes : l’Egypte, le Ghana (qui pousse à l’unité africaine sous l’impulsion de Kwame Nkrumah), la Guinée, le Mali, la Libye (comme lieu de rencontre ou refuge) et le Maroc, au bénéfice du gouvernement de gauche d’Abdallah Ibrahim, qui vient cependant d’être renvoyé.

Ce groupe disparaît à la proclamation en 1963 de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), qui se dote, au congrès d’Addis-Abeba, d’une charte liant les Etats. Sa mission impérative est de préserver « l’intégrité territoriale » : un Etat, un peuple, un territoire. Parler au nom de l’Etat, c’est parler au nom du peuple et se l’approprier. Le populisme d’Etat est donc le fondement idéologique de l’organisation. L’action de l’OSPAA vise, en revanche, à donner aux indépendances un projet national de développement et à rompre l’enfermement nationaliste par la solidarité.

En raison de deux condamnations à mort au Maroc, Ben Barka se trouvait en exil entre Le Caire et Genève. Durant les quelque six mois passés à Alger en 1964, il s’emploie à donner une perspective internationaliste à la conjonction des luttes de libération nationale. L’inspiration ne fait pas seulement écho aux éclats de colère de Frantz Fanon (3) ; elle vient de plus loin, du Discours sur le colonialisme d’Aimé Césaire, de l’ouvrage d’Albert Memmi Portrait du colonisé, précédé de Portrait du colonisateur (1957). Elle s’est nourrie dans les échanges avec la pensée contestatrice de la puissance impériale britannique en Afrique (Jomo Kenyatta, Kwame Nkrumah, Julius Nyerere).

La capitale algérienne était devenue le foyer intellectuel de la contestation révolutionnaire internationale. On y retrouvait les dirigeants des mouvements de libération et, en premier lieu, après les troubles en Angola (1961), en Guinée-Bissau (1963) et au Mozambique (1964), les exilés des colonies portugaises. Métis et minoritaires, les intellectuels capverdiens, notamment Amilcar Cabral (4), faisaient écho aux courants libérateurs venus du continent américain. L’une des figures les plus puissantes du mouvement noir aux Etats-Unis, Malcolm X, séjournait à Alger en 1964 ; Ernesto Che Guevara, avant d’aller au contact des maquis du Congo, y passe également au printemps 1965.

Rompre le sous-développement est non seulement un projet national, mais aussi une action concertée contre la dépendance du système capitaliste, dont les pôles dominants sont divers tout en étant liés à l’hégémonie économique et politique des Etats-Unis. « L’Afrique est l’Amérique latine de l’Europe », répète Ben Barka. Travailler à fédérer le Maghreb et l’Afrique prend une dimension anti-impérialiste. On sort du national-développementalisme, qui va murer la gauche dans le cadre des nouveaux Etats et la lier à leur service tant par nationalisme que par élitisme technocratique. Le mouvement tricontinental n’appartient pas à la mouvance soviétique, ce qui provoque des frictions avec les partis communistes, pas plus qu’il ne sacrifie au maoïsme. Ben Barka entend développer une dynamique autonome ; son tour de force est de trouver le point d’équilibre entre la Chine et l’URSS pour s’assurer leur aide.

Assassinats politiques et coups d’Etat Ben Barka veut lancer à Alger une publication d’information, d’agitation et de réflexion de la commission anticolonialiste de l’OSPAA, sous le titre La Revue africaine.La vision s’élargit à la révolution cubaine et à l’Amérique latine. Ce qui l’enthousiasme à Cuba, c’est le succès de la campagne d’alphabétisation dont il rêve pour le Maroc. Il s’emploie à mettre sur pied un Centre d’études et de documentation sur les mouvements de libération nationale, et, pariant sur le potentiel révolutionnaire de la jeunesse du tiers-monde, il trace l’esquisse d’une université tricontinentale.

Parallèlement, à Alger, Henri Curiel (5) active son réseau Solidarité. A l’époque, il a deux préoccupations : aider les déserteurs américains qui refusent d’aller au Vietnam, et ouvrir des centres de formation pour des militants de l’African National Congress (ANC), interdit depuis 1960, qui luttent contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud. Curiel signe peut-être ainsi son arrêt de mort : il sera assassiné en 1978.

Depuis Cuba, après l’échec de l’expédition de la baie des cochons, décidée par le président John F. Kennedy pour renverser M. Fidel Castro, ce dernier défie les Etats-Unis et déclare, lors d’un discours à La Havane, le 16 avril 1961 : « Les idées socialistes sont les idées révolutionnaires de la présente époque historique. » Washington décrète le blocus de Cuba (qui n’est toujours pas levé). La Havane se rapproche alors de Moscou, et la crise des missiles, à la suite de l’installation de fusées soviétiques sur l’île, entraîne les deux blocs au bord d’une confrontation militaire. En février 1962, Cuba est exclue de l’Organisation des Etats américains (OEA). M. Castro réplique en demandant « aux peuples de se mettre en mouvement ».C’est l’objectif de la Tricontinentale. Le 3 octobre 1965, au cours d’une conférence de presse préparatoire au congrès de La Havane, Ben Barka déclare que « les deux courants de la révolution mondiale y seront représentés : le courant surgi avec la révolution d’Octobre et celui de la révolution nationale libératrice ».

C’est dans cet élan révolutionnaire de la Tricontinentale que se trouve la cause profonde de l’enlèvement et de l’assassinat de Ben Barka. Dans l’exécution du crime, la part marocaine, au sommet de l’Etat, est certes majeure. Au Maroc, les lycéens et les étudiants protestent, les 22 et 23 mars 1965, contre les quotas scolaires et sont rejoints dans les rues par leurs parents. Une manifestation de masse est réprimée, à Casablanca, par le général Mohammed Oufkir, ministre de l’intérieur. L’état de siège est décrété. Second volet, Hassan II laisse entendre à l’adresse de Ben Barka qu’une ouverture vers un gouvernement d’union nationale est possible. En exposant les conditions d’une transition démocratique qui ne sont pas réalisées, Ben Barka donne sa réponse politique dans la présentation qu’il rédige alors pour son rapport, au IIe Congrès de l’Union nationale des forces populaires de 1962, et qui prendra le titre d’Option révolutionnaire au Maroc (6). Dès juin, la fausse fenêtre se referme. La concertation entre le Palais et les services spéciaux ainsi que la diplomatie des Etats-Unis est devenue plus étroite.

Pour l’essentiel, Ben Barka se consacre à la préparation de la Conférence tricontinentale. Le IVe Congrès de l’OSPAA, réuni à Accra (Ghana) du 6 au 19 mai 1965, a enfin décidé d’intégrer l’Amérique latine et de tenir compte de la conférence fondatrice à La Havane en janvier 1966. Ben Barka préside le comité préparatoire. En juillet, il s’assure du concours des Soviétiques et des Chinois. Il définit les objectifs : aide aux mouvements de libération nationale – notamment au mouvement palestinien ; intensification des luttes, y compris armées, sur les trois continents ; soutien à Cuba ; liquidation des bases militaires étrangères ; opposition aux armes nucléaires, à l’apartheid et à la ségrégation raciale. La finalité est la « libération totale ». Fin septembre, Ben Barka se rend à La Havane afin de mettre au point l’ouverture de la conférence pour
le 3 janvier 1966.

Eliminer Ben Barka était devenu une exigence majeure dans la répression internationale des insurrections du tiers-monde. Or le 19 juin 1965, à Alger, le coup d’Etat du colonel Houari Boumediène privait Ben Barka et le projet de Tricontinentale du soutien du président Ahmed Ben Bella. Par ailleurs, le 30 septembre, le président Sukarno avait perdu, de fait, son pouvoir en Indonésie, qui était une des premières bases du mouvement.

Pour comprendre la finalité du crime, il suffit de relever la série d’assassinats politiques et de coups d’Etat qui, à la même époque, visent à rétablir l’ordre réactionnaire. En cette seule année 1965 : le premier ministre d’Iran, Ali Mansour, est tué le 21 janvier ; un des chefs de l’opposition portugaise, Humberto Delgado, le 13 février ; Malcolm X, le 21 février ; le vice-ministre de la défense du Guatemala, Ernesto Molina, le 21 mai, etc. Che Guevara sera abattu en 1967, Martin Luther King en avril 1968, Cabral en janvier 1973…

C’est en recourant à la force armée et aux commandos de l’ombre, en imposant des dictateurs ou en déclenchant des guerres d’intervention que s’est exercée, à cette époque, entre la fin de la guerre d’Algérie (1962) et la fin de la guerre du Vietnam (1975), une sorte de « lutte de classes mondiale ». La recherche d’une véritable émancipation poussait alors en avant les mouvements de libération, dont le mouvement tricontinental s’efforçait de capter le potentiel progressiste. C’est cette perspective de libération mondiale qu’on a voulu tuer en assassinant Ben Barka.

René Gallissot.Colonialisme, Impérialisme, Nord-Sud, Tiers-monde, Est-Ouest, Algérie, Maroc, Cuba