18
septembre 2010
Ce que léthique communiste nest
pas
Emrah KAYNAK

Saisi
à travers la sphère idéologique bourgeoise, le communisme
se confond avec une doctrine de renoncement et un égalitarisme grossier.
Le socialiste passe pour un être primitif dépourvu de tout sens gustatif
ou esthétique. Le communisme prend, selon cette interprétation triviale,
la forme dun principe de contrainte absolu menant à la standardisation
des esprits alors que le capitalisme est présenté comme un principe
de jouissance infini.
Largent,
dans la société capitaliste, est la mesure de toutes choses devant
lequel tous les hommes sinclinent, ceux qui en manquent comme ceux qui en
abondent. Largent, principe de puissance, est devenu sa propre norme.
Le
renoncement est le substrat du capitalisme et non du socialisme comme lécrit
Karl Marx dans ses Manuscrits de 1844 : « le renoncement à soi-même,
le renoncement à la vie et à tous les besoins humains est sa thèse
principale. Moins tu manges, tu bois, tu achètes des livres, moins tu vas
au théâtre, au bal, au cabaret, moins tu penses, tu aimes, tu fais
de la théorie, moins tu chantes, tu parles, tu fais de lescrime,
etc., plus tu épargnes, plus tu augmentes ton trésor que ne mangeront
ni les mites ni la poussière, ton capital. Moins tu es, moins tu manifestes
ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus
tu accumules de ton être aliéné. Tout ce que léconomiste
te prend de vie et dhumanité, il te le remplace en argent et en richesse
et tout ce que tu ne peux pas, ton argent le peut : il peut manger, boire, aller
au bal, au théâtre ; il connaît lart, lérudition,
les curiosités historiques, la puissance politique ; il peut voyager ;
il peut tattribuer tout cela ; il peut acheter tout cela ; il est la vraie
capacité. Mais lui qui est tout cela, il na dautre possibilité
que de se créer lui-même, de sacheter lui-même, car tout
le reste est son valet et si je possède lhomme, je possède
aussi le valet et je nai pas besoin de son valet. Toutes les passions et
toute activité doivent donc sombrer dans la soif de richesse. Louvrier
doit avoir juste assez pour vouloir vivre et ne doit vouloir vivre que pour posséder
».
Louvrier
est asservi par la force des choses à ce culte de largent et de la
possession. Cest le capitalisme qui en a fait ce quil est aujourdhui.
Le marxisme nabsolutise en rien cette tragique condition et il souhaite
encore moins la généraliser en tant que norme universelle. Au contraire,
cette condition, perçue par Marx comme la négation même de
la condition humaine, ne pourra être dépassée que par une
révolution sociale qui supprimera le paradigme salariat-patronat, prolétariat-bourgeoisie.
Le
communisme se distingue tout autant de lindéterminisme et de la fuite
dans lintériorité du stoïcisme que de la libération
transcendante et abstraite du judéo-christianisme qui exclut les plaisirs
prosaïques et érige la pauvreté en idéal. La pensée
religieuse accorde à la souffrance et au dénuement une vertu salvatrice.
Friedrich
Nietzsche, dans Généalogie de la morale, critiquait vigoureusement
la posture ascétique comme principe contraire à la vie. Il ne sagit
pas de sabstraire de la réalité par la force de limagination
mais de sy projeter corps et âme pour la transformer, pour devenir
partie prenante de sa propre existence.
La
servitude consumériste est laliénation du sujet aux choses
cest-à-dire le fait daccorder aux objets des puissances magiques,
de les personnifier : la possession de tel produit vous rendra heureux, plus libre,
plus intelligent, respecté ; telle marque vous correspond parfaitement,
Le
caractère bourgeois dun produit ou dune activité est
attaché plus à son sens social quà son essence. Dépossédé
de cette valeur distinctive ou élitiste, celui-ci perd pour la bourgeoisie
son attrait. La chasse (ou léquitation) nest pas en soi un
passe-temps bourgeois mais elle en prend la forme dans un contexte défini.
La
quête ininterrompue de plaisirs immédiats, consumés dans lacte
de consommation même, ne peut que déchoir en un hédonisme
nihiliste. Un désir assouvi cède ipso facto sa place à un
désir inassouvi.
Légoïsme,
la fièvre acquisitive, et lindividualisme acharné ont une
base matérielle ; ils sont le reflet des conditions concrètes dune
matrice économico-culturelle qui prescrit, au bénéfice de
sa propre rationalité, des conduites de consommation préfigurées.
Un
homme est libre sil est souverain de ses choix non pas dans leur détermination
libre mais dans la compréhension de leurs causes efficientes. Une passion
cesse dêtre une passion sitôt quelle devient intelligible
et transparente. Pour être à proprement parler libre, il ne sagit
pas de faire ce quon veut mais de gouverner sa volonté.
Pour
le communiste, lexistence ne se réduit pas à laddition
de plaisirs disloqués. Les besoins et les plaisirs sont modulés
par un principe dunité et de continuité : la manifestation
croissante des virtualités humaines, lexpansion des forces vitales,
que seule lémancipation collective potentialise. Marx na cessé
de mettre lémancipation individuelle au cur de son projet,
au point quil le concevait comme une association où "le libre
développement de chacun est la condition du libre développement
de tous". Autrement dit, le Je et le Nous sengendrent dans une union
dialectique. Lêtre sengage dans un mouvement fédératif
avec tout le dynamisme de sa subjectivité, sans renoncer à ce qui
le caractérise. Le dirigisme étatique, la subordination de la créativité,
la coercition intellectuelle sont donc absolument étrangers au projet marxiste.