Dieudonné
à Bruxelles :
des citoyens contournent la censureInterdit
de spectacle vendredi passé par le Bourgmestre Gaëtan Van Goidsenhoven
(MR), lhumoriste Dieudonné a pu compter sur laide improvisée
dun réseau de citoyens. En quelques heures, ceux-ci lui ont trouvé
une salle de rechange : la boîte de nuit du Bazaar. Près de 400 personnes
y ont acclamé lartiste engagé qui a livré deux représentations
de son spectacle « Sandrine ». Au final : une performance magistrale,
une absence classique de troubles à lordre public et une liberté
dexpression restaurée.
Olivier
Mukuna
Samedi 8 Mai 2010 Fantasme
idéologique ; "De qui parlez-vous, monsieur l'agent ?", Raison
populaire

Dans
la matinée du 30 avril, les censeurs bruxellois remportent une nouvelle victoire.
Le Bourgmestre (maire) d’Anderlecht, Gaëtan Van Goidsenhoven (MR), vient d’obtenir
le renoncement du propriétaire de la salle Akdeniz-Chambord. A quoi l’homme
renonce-t-il ? A maintenir le spectacle de l’humoriste Dieudonné prévu depuis
deux mois dans sa salle de fêtes. La veille, ce gérant avait déjà reçu des appels
de la police communale « l’invitant » à annuler le spectacle. Devant ses refus
répétés : il est convoqué au bureau du Bourgmestre ! Au sortir de l’entrevue,
le propriétaire confirme l’annulation. Servilement
rapportés par la presse, les « motifs » de l’interdiction sont aussi classiques
qu’infondés : la salle ne répond pas aux normes de sécurité, selon le maïeur et
sa police. Pourtant, depuis six ans, ce lieu accueille mariages et concerts (selon
une fréquence hebdomadaire pour les premiers et trimestrielle pour les seconds)
dont l’affluence oscille entre 500 et 1000 personnes par soirée. Comment expliquer
qu’en six ans cette salle « non-conforme » n’aie pas enregistré le moindre incident
de sécurité ? Comment expliquer que les autorités d’Anderlecht n’aient pas
interdit préalablement un seul de ces évènements depuis six ans (1) ?
Plus étonnant : le propriétaire de la salle Akdeniz-Chambord avait
déjà accueilli Dieudonné à se produire chez lui le 24 septembre 2009. Dans un
silence politico-médiatique remarquable. Résultat : plus d’un millier de spectateurs
venus de Bruxelles et de Wallonie, aucun trouble à l’ordre public et - là encore
- aucune interdiction préalable du Bourgmestre d’Anderlecht.
Fantasme idéologique
On l’a compris : les véritables ressorts de cette soudaine interdiction
sont ailleurs. Comme d’autres propriétaires de salles bruxelloises qui ont invité
Dieudonné en 2009, le gérant d’origine turque s’est vu menacé par son Bourgmestre
Van Goidsenhoven. En clair : soit il annulait le spectacle soit il se voyait facturer
un dispositif de 50 policiers ajouté aux éventuels dégâts commis lors de la soirée.
Coût minimal annoncé : près de 20.000 € … Du point
de vue de la jurisprudence comme des oppositions en présence, l’éventualité de
troubles à l’ordre public relève pourtant du pur fantasme idéologique. De 2004
à 2010, chacune des représentations de l’artiste controversé en Communauté française
(Woluwé-Saint-Pierre, Seraing, La Louvière, Arlon, Ixelles, Saint-Josse, Bruxelles-ville
et Anderlecht) se sont soldées par un calme plat. Pas le moindre incident,
le moindre blessé ou la moindre déprédation. Quant
aux militants ultra-sionistes susceptibles de faire « le coup de poing » avec
le public de Dieudonné, c’est simple : ils n’existent pas ! En six ans, sur une
quinzaine de dates dans une dizaine de villes et communes, seule une trentaine
de manifestants anti-Dieudonné - menés par les islamophobes et sionistes Alain
Desthexe (MR) et Yves De Jonghe d’Ardoy (MR) - ont exprimé leur désapprobation
à Saint-Josse. Dans le calme et sans autre violence que verbale …
Mais ce type de réalité factuelle n’intéresse pas Gaëtan Van Goidsenhoven
ni les médias aux ordres. Sans le moindre esprit critique, ces derniers ont relayé
la censure maïorale. Pas son contournement par un réseau de citoyens libres et
courageux. Confirmant, sur le sujet, leur pratique habituelle du « journalisme
par omission » (2). Ni les télés RTBF (3) et RTL-TVI (4) , ni les quotidiens Le
Soir (5) , La Libre Belgique (6) , La Capitale (7) et La Dernière Heure (8) ne
couvriront ou diffuseront cette information nouvelle : Dieudonné s’est finalement
produit à Bruxelles. Incompétence, soumission envers l’autoritarisme politique
ou partialité anti-journalistique ? Un peu des trois ? A vous de choisir …
« De qui parlez-vous, monsieur l’agent ? »
Dans les heures qui suivent l’interdiction, coups de téléphones, sms
et e-mails s’échangent tous azimuts. Il apparaît vite que plusieurs citoyens anonymes
refusent la censure et tentent de trouver une salle de secours. Une première adresse
circule, puis est abandonnée. Une seconde connaît le même sort. Vers 17h00, la
propriétaire du night-club Le Bazaar nous confirme sa volonté d’accueillir Dieudonné.
L’info circule déjà et se répand comme une traînée de poudre.
|
| 19h00.
Devant les portes closes de la salle Akdeniz-Chambord, quelques spectateurs dépités
discutent. Trois voitures banalisées les surveillent. Un jeune homme se dirige
vers l’une d’elles et demande au conducteur : « C’est bien ici que le spectacle
de Dieudonné doit avoir lieu ? ». « Non, il a été annulé », répond le policier,
« mais le spectacle aura quand même lieu au Bazaar ». Et l’agent de lui fournir
les coordonnées précises de l’établissement comme s’il cherchait à écourter son
« importante » surveillance … 19h30.
Plusieurs groupes se dirigent vers l’entrée du Bazaar dont une vingtaine de Français
venus de Lille. 20h00. Plus de 200 personnes, serrées sur le trottoir, forment
une queue impressionnante qui encercle la moitié du pâté de maisons. Les futurs
spectateurs sont calmes. L’air est néanmoins électrique. Soudain,
la tension monte. Les combis de la police quadrillent les alentours. Une
voiture des forces de l’ordre bloque l’entrée de la rue après qu’un fourgon s’y
soit engagé. Le véhicule s’arrête net devant l’établissement. Un policier en sort
rapidement. Il apostrophe sans ménagement un badaud : « Il est déjà dedans ?!
». « De qui parlez-vous, monsieur l’agent ? », répond ironiquement le citoyen.
« Est-il déjà à l’intérieur, oui ou non ?! », hurle le policier. « Ecoutez, je
ne vois pas de qui vous parlez, nous sommes venus assister à une soirée dansante
», sourit le jeune homme. Furieux, le policier tourne les talons et décoche à
son interlocuteur : « On s’est très bien compris ! ». Pendant
que les spectateurs entrent par grappe, plusieurs policiers cherchent fébrilement
la gérante du Bazaar. Lorsqu’ils la trouvent, ils tentent de lui faire annuler
l’évènement. Arguant notamment qu’elle n’a pas demandé « une autorisation pour
organiser une manifestation ». Celle-ci rétorque qu’il ne s’agit pas d’une « manifestation
» et qu’elle n’a enfreint aucune loi en programmant un spectacle dans son établissement.
Devant l’évidence et l’énervement qu’ils commencent à produire, les policiers
rebroussent chemin. Non sans relever la carte d’identité de la propriétaire du
Bazaar … Raison populaire 21h30.
Le night-club est quasiment plein. Les nombreux spectateurs restés sur le carreau
ont été conviés à une seconde représentation. Se frayant un passage à travers
la foule, majoritairement debout, Dieudonné entre enfin sur « scène ».
D’entrée de jeu, l’humoriste improvise autour des raisons
hallucinantes qui lui font rencontrer son public dans… une boîte de nuit. Pendant
cinq minutes, l’artiste censuré fera hurler de rire la salle en décrivant la manière
dont le gérant d’Anderlecht s’est couché devant la pression politique.
Apparemment imperméable aux conditions liberticides comme
aux divers cafouillages techniques, le comédien va prouver qu’il reste le meilleur
des humoristes francophones actuels. Donné pour « mort » chaque année par les
médias français, ce maître du rire alternera autodérision, improvisations chirurgicales,
satires multidirectionnelles et dénonciations pertinentes durant près de trois
heures. Une performance magistrale que peu de ses collègues pourraient égaler,
nous confie Dieudonné Kabongo, comédien et humoriste belgo-congolais.
Dès que lui est parvenu la nouvelle, Kabongo s’est rendu au Bazaar.
Si son célèbre homonyme lui a fait connaître moult confusions agaçantes, il ne
l’avait jamais vu jouer « Sandrine ». A la sortie, Dieudonné Kabongo a ces mots
: « Il possède une répartie énorme et une faculté d’adaptation au lieu comme au
public proprement impressionnante. Pour jouer dans de telles conditions, il faut
vraiment être costaud à l’intérieur. C’est une rare conjugaison d’intelligence,
de comédie et d’humour. La plupart des humoristes français ont raison lorsqu’ils
disent que c’est le meilleur ». Vers une heure du matin, les deux collègues
échangeront leurs vécus, entrecoupés de grands éclats de rire. Une belle rencontre
que devrait immortaliser une prochaine édition du magazine culturel Kiosque …
Au final, que retenir de cette soirée « interdite
» mise sur pied en quelques heures par des citoyens ordinaires ? Sans toujours
le savoir, ces anonymes ont appliqué et défendu les articles 19 (9) , 23§5 (10),
26 (11) et 27(12) de la Constitution belge. Et ont rappelé, sans violence
ni débordement, que la raison vient toujours du peuple lorsque le pouvoir politique,
conforté par une majorité de médias, s’abîme dans la censure et l’autoritarisme.
Quant à l’auteur de ces lignes, l’un des deux
journalistes présents ce soir-là, il invoque l’article 25 (13) de cette même Constitution.
Tout en invitant les véritables démocrates à agir enfin contre ceux qui s’attaquent
aux libertés en principe garanties dans notre « démocratie » ...
Olivier Mukuna
(1) A cet égard, lire l’hebdo
satirique Pan du 5 mai 2010, seul média francophone à tailler en pièces les «
motifs » d’interdiction avancés par Van Goidsenhoven (http://www.lepan.be/?p=5236
). (2)
Lire « Egalité Zéro – Enquête sur le procès médiatique de Dieudonné », O. Mukuna,
Editions Blanche, Paris, 2005. (3) http://www.rtbf.be/info/economie/le-bourgmestre-danderlecht-interdit-une-representation-de-dieudonne-212824
(4) http://www.rtlinfo.be/info/magazine/arts_et_spectacles/467173/une-representation-de-dieudonne-interdite-au-dernier-moment-a-anderlecht
(5) http://www.lesoir.be/regions/bruxelles/2010-04-30/un-spectacle-de-dieudonne-interdit-a-anderlecht-767467.php
(6) http://www.lalibre.be/actu/belgique/article/580001/le-bourgmestre-d-anderlecht-interdit-une-representation-de-dieudonne.html
(7) http://archives.sudpresse.be/anderlecht-interdit-un-spectacle-de-dieudonne_t-20100430-H2FKUL.html?queryand=Dieudonn%E9+Anderlecht&when=-1&firstHit=0&by=10&sort=datedesc&pos=0&all=69&nav=1
(8)
http://www.dhnet.be/dhjournal/archives_det.phtml?id=1043263 (9)
« La liberté de manifester ses opinions en toute matière est garantie, sauf la
répression des délits commis à l’occasion de l’usage de cette liberté. » (10)
« Chacun a le droit de mener une vie conforme à la dignité humaine », en ce compris
« le droit à l’épanouissement culturel et social ». (11)
« Les Belges ont le droit de s’assembler paisiblement et sans armes, en se conformant
aux lois qui peuvent régler l’exercice de ce droit, sans néanmoins le soumettre
à une autorisation préalable. Cette disposition ne s’applique point aux rassemblements
en plein air, qui restent entièrement soumis aux lois de police. » (12)
« Les Belges ont le droit de s’associer; ce droit ne peut être soumis à aucune
mesure préventive. » (13)
« La presse est libre; la censure ne pourra jamais être établie; il ne peut être
exigé de cautionnement des écrivains, éditeurs ou imprimeurs. »
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