L'entrée
en scène de la Russie
La
perte d'influence des Etats-Unis est si palpable que le général David Petraeus,
commandant en chef du Central Command a sonné l'alarme à Washington. A ses yeux,
le jeu joué par les Israéliens non seulement en Palestine, mais surtout en Irak,
a plombé les projets états-uniens dans la région.
Plus encore, l'enlisement
des GI's en Irak et en Afghanistan en fait des otages de la Turquie, de la Syrie
et de l'Iran, seuls en mesure d'apaiser les populations révoltées.
Dans
une complète inversion des rôles, l'allié stratégique du Pentagone est devenu
un boulet, tandis que ses ennemis régionaux sont ses boucliers.
Prenant
acte de l'échec du remodelage US du Grand Moyen-Orient, Moscou s'est repositionné
sur la scène régionale lors du voyage du président Dmitry Medvedev à Damas et
Ankara.
Concernant
les conflits avec Israël, la Russie a réaffirmé que le règlement politique devait
être fondé sur les résolutions pertinentes de l'ONU (incluant l'inaliénable droit
au retour des Palestiniens) et les principes de la conférence de Madrid (restitution
des territoires occupés, dont Jérusalem-Est et le Golan syrien, en échange d'un
Traité de paix).
En outre, Dmitry Medvedev a confirmé la préférence russe
pour la solution à deux Etats. Compte tenu de la présence d'un million d'ex-Soviétiques
en Israël, Moscou veut prévenir un exode prévisible en cas de chute du régime
sioniste. Dans cette perspective, il a souhaité une réconciliation entre le Fatah
et le Hamas, et a rencontré Khaled Mechaal, le leader politique de la Résistance
palestinienne, alors même que celui-ci est qualifié de « terroriste »
par les Etats-Unis. Il s'agit bien d'un pas décisif de la Russie : le président
Medevedev avait refusé par trois fois de recevoir M. Mechaal de passage à
Moscou, il a cette fois eu une entrevue avec lui, et qui plus est à Damas. A cette
occasion, le président russe a souligné l'urgence croissante de la situation humanitaire
à Gaza et déploré le désintérêt de Washington à résoudre ce drame.
Enfin,
faisant allusion aux menaces israéliennes de bombarder les convois d'armes passant
de Syrie au Liban, il a mis en garde Tel-Aviv contre une escalade de la tension.
La
Russie soutient le rapprochement politique et économique en cours entre l'Iran,
la Syrie et la Turquie. Les trois Etats leaders au Proche-Orient sont entrés dans
une phase d'intense coopération. En quelques mois, ils ont ouvert leurs frontières
et libéralisé leurs échanges à marche forcée. Leurs économies bloquées par les
années de guerre ont été soudainement ventilées. La Russie entend ne pas rester
à l'écart de cette nouvelle zone de prospérité. Immédiatement, Ankara et Moscou
ont abrogé la nécessité de visas pour leurs ressortissants. Ainsi un Turc peut
entrer sans formalité en Russie alors qu'il n'y est toujours pas autorisé ni aux
USA, ni dans l'Union européenne, bien que la Turquie soit membre de l'OTAN et
candidate à l'UE.
Moscou
a créé des instances permanentes de concertation à haut niveau, aux plans diplomatique
et économique, avec Damas et avec Ankara, qui contrastent avec la politique des
Etats-Unis.
En début d'année, la secrétaire d'Etat US, Hillary Clinton,
avait sommé la Syrie de prendre ses distances avec la Résistance. Pour toute réponse
le président Bashar el-Assad s'était immédiatement affiché aux côtés de son homologue
iranien Mahmoud Ahmadinejad et du secrétaire général du Hezbollah Hassan Nasrallah
et avait signé un document ironiquement qualifé de « Traité de distance
réduite ». La rencontre avait été improvisée de sorte que Khaled Mechaal
n'avait pas eu le temps de s'y rendre, mais le Hamas était associé à la démarche.
Mettant ses menaces à exécution, le président Barack Obama a répliqué en
reconduisant pour deux ans des sanctions économiques contre la Syrie.
Rosatom
et Atomstroyexport, qui terminent la construction d'une centrale nucléaire civile
en Iran (Bushehr) et sont en discussion pour de nouvelles, en construiront une
autre en Turquie pour 20 milliards de dollars. Elle devrait être inaugurée dans
sept ans. Un projet similaire est à l'étude en Syrie. Le manque d'électricité,
dans une région qui a souffert des bombardements israéliens, est le principal
handicap au développement économique. Du point de vue proche-oriental l'empressement
russe à construire ces centrales n'est pas tant imputable à un appétit commercial
qu'à une volonté de donner aux peuples concernés le moyen d'accélérer le développement
économique que les Occidentaux leur ont si longtemps interdit.
En outre
Stroitransgaz et Gazprom vont assurer le transit du gaz syrien vers le Liban,
Beyrouth étant empêché par son voisin israélien d'exploiter ses importantes réserves
off shore.
Au
plan militaire, la Russie a pris livraison de sa nouvelle base navale en Syrie.
Celle-ci lui permettra de rétablir l'équilibre en Méditerranée dont elle est plus
ou moins absent depuis la dissolution de l'URSS. Elle a également confirmé la
prochaine livraison de missiles S-300 à Téhéran afin de protéger l'Iran des menaces
de bombardement états-uniennes et israéliennes.
Tout
en stigmatisant les provocations iraniennes, les diplomates russes ont répété
qu'ils ne croient pas aux accusations occidentales à propos de prétendus programmes
nucléaires militaires iranien ou syrien. Alors que le protocole des Etats riverains
de la Caspienne ne prévoit qu'une fourniture d'armes à l'Iran si celui-ci était
attaqué, le président Medvedev a évoqué une possible intervention directe de la
Russie et mis en garde les Etats-Unis contre une guerre en Iran qui dégénérerait
en Troisième Guerre mondiale. Sur ce fondement, il a apporté son soutient au projet
de dénucléarisation de la région, c'est-à-dire de démantèlement de l'arsenal nucléaire
israélien. L'affaire vient d'être portée devant l'AIEA.

- En
octobre 2009, la Turquie et l'Arménie établissent —enfin— des relations diplomatiques.
L'espace caucasien s'ouvre pour Ankara (de gauche à droite les présidents turc
et arménien, Gül et Sargsyan).
Moscou
attache une importance particulière à aider la Turquie à régler ses contentieux
séculaires avec la Grèce et l'Arménie, incluant les conflits de Chypre et du Haut-Karabagh.
De la sorte, Ankara pourrait s'éloigner définitivement de Tel-Aviv et de Washington
et reprendre sa complète indépendance. Des pas importants, mais insuffisants,
ont été accomplis par le président Abdullah Gül vis-à-vis d'Erevan. Passant outre
95 ans de haine, la Turquie et l'Arménie ont établi des relations diplomatiques.
D'autres avancées devraient suivre vis-à-vis d'Athènes avec la bénédiction du
patriarche orthodoxe Cyril Ier de Moscou. De ce point de vue, la visite de Recip
Erdogan en Grèce est un événement historique qui relance le processus de réconciliation
en Mer Egée, amorcé dans les années 30 et interrompu par la Seconde Guerre mondiale.

- Les
présidents russe et turc, Dmitry Medvedev et Abdullah Gul. Les ennemis de la Guerre
froide deviennent partenaires pour stabiliser « le Proche-Orient et
le Caucase ».
- ©
Service de presse du Kremlin
Bouleversant
la stratégie US en Mer Noire et dans la Caspienne, Ankara a accepté un gigantesque
investissement russe pour la construction d'un pipe-line reliant Samsun à Ceyhan.
Il devrait permettre d'acheminer le pétrole russe de la Mer Noire vers la Méditerranée
sans avoir à emprunter les détroits, impropres au transit de matières polluantes.
Identiquement, Ankara étudie sa possible participation au projet de gazoduc russe
South Stream. Si celle-ci devait être confirmée, elle rendrait inutile le projet
concurrent des Etats-Unis et de l'Union européenne, Nabucco.
En
définitive, le soutien russe garantit la pérennité du triangle Téhéran-Damas-Ankara
face à l'hostilité des Etats-Unis et de l'Union européenne. L'équilibre stratégique
du Proche-Orient vient de basculer. L'onde de choc pourrait se propager au Caucase.