JULIEN
COUPAT :
CEUX
QUI TIENNENT LE PAYS PANIQUENT,
CAR ILS VOIENT BIEN QU’ILS NE MAÎTRISENT
RIEN
Alain Bauer a raison ! A la lecture
de ce texte excellent, on peut comprendre pourquoi Coupat est en prison. Ce mec
est dangereux, chacune de ces idées est mille fois plus “terroriste” qu’un crampon
de caténaire. Un esprit pareil, on l’embastille…et on le fait taire.
Ca ne m’étonnerait pas que, sous l’effet des psychotropes qu’on lui fourge en
cachette dans sa gamelle, le “gourou de Tarnac” soit retrouvé un jour, pendu par
la ceinture de son peignoir, dans sa cellule… le pouvoir a toujours su identifier
les véritables terroristes et les éliminer. On connait cela au moins depuis 1793…
Jeudi 28 Mai 2009 Julien Coupat
: “La prolongation de ma détention est une petite vengeance” [Propos
recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot - LE MONDE | 25.05.09] Voici
les réponses aux questions que nous avons posées par écrit à Julien Coupat. Mis
en examen le 15 novembre 2008 pour “terrorisme” avec huit autres personnes interpellées
à Tarnac (Corrèze) et à Paris, il est soupçonné d’avoir saboté des caténaires
SNCF. Il est le dernier à être toujours incarcéré. Pour des raisons de place,
Le Monde a coupé une question et sa réponse dans la version imprimée, mais
publie l’intégralité de l’entretien sur lemonde.fr. M. Coupat a demandé à ce que
certains mots soient en italiques.
Comment
vivez-vous votre détention ?
Très bien merci. Tractions,
course à pied, lecture.
Pouvez-nous nous rappeler
les circonstances de votre arrestation ?
Une bande de jeunes
cagoulés et armés jusqu’aux dents s’est introduite chez nous par effraction. Ils
nous ont menacés, menottés, et emmenés non sans avoir préalablement tout fracassé.
Ils nous ont enlevés à bord de puissants bolides roulant à plus de 170 km/h en
moyenne sur les autoroutes. Dans leurs conversations, revenait souvent un certain
M. Marion [ancien patron de la police antiterroriste] dont les exploits virils
les amusaient beaucoup comme celui consistant à gifler dans la bonne humeur un
de ses collègues au beau milieu d’un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant
quatre jours dans une de leurs “prisons du peuple” en nous assommant de questions
où l’absurde le disputait à l’obscène. Celui qui semblait être le cerveau
de l’opération s’excusait vaguement de tout ce cirque expliquant que c’était de
la faute des “services”, là-haut, où s’agitaient toutes sortes de gens qui nous
en voulaient beaucoup. A ce jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits
divers récents attesteraient même qu’ils continuent de sévir en toute impunité.
Les sabotages sur les caténaires SNCF en France
ont été revendiqués en Allemagne. Qu’en dites-vous?
Au
moment de notre arrestation, la police française est déjà en possession du communiqué
qui revendique, outre les sabotages qu’elle voudrait nous attribuer, d’autres
attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract présente de nombreux inconvénients
: il est posté depuis Hanovre, rédigé en allemand et envoyé à des journaux d’outre-Rhin
exclusivement, mais surtout il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre
compte, celle du petit noyau de fanatiques portant l’attaque au cœur de l’Etat
en accrochant trois bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin
de ne pas trop mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge
public. Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de
son aura de mystère : il s’agissait simplement de protester contre le transport
vers l’Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et
de dénoncer au passage la grande arnaque de “la crise”. Le communiqué se conclut
par un très SNCF “nous remercions les voyageurs des trains concernés de leur
compréhension”. Quel tact, tout de même, chez ces “terroristes”!
Vous
reconnaissez-vous dans les qualifications de “mouvance anarcho-autonome” et
d’”ultragauche”?
Laissez-moi reprendre d’un peu haut. Nous
vivons actuellement, en France, la fin d’une période de gel historique dont l’acte
fondateur fut l’accord passé entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer
le peuple sous prétexte d’”éviter une guerre civile”. Les termes de ce pacte pourraient
se formuler ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents
ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective sérieuse
de révolution. L’avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la clique sarkozyste,
est d’avoir pris l’initiative, unilatéralement, de rompre ce pacte en renouant
“sans complexe” avec les classiques de la réaction pure – sur les fous, la religion,
l’Occident, l’Afrique, le travail, l’histoire de France, ou l’identité nationale.
Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le
monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste tétanisée. Elle
est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop discréditée pour opposer
la moindre résistance à un pouvoir qu’elle n’ose pas, elle, traiter en ennemi
et qui lui ravit un à un les plus malins d’entre ses éléments. Quant à l’extrême
gauche à-la-Besancenot, quels que soient ses scores électoraux, et même sortie
de l’état groupusculaire où elle végète depuis toujours, elle n’a pas de perspective
plus désirable à offrir que la grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop.
Son destin est de décevoir. Dans la sphère de la représentation politique,
le pouvoir en place n’a donc rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement
pas les bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l’importuner,
elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène. Dans
ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste,
son seul ennemi réel dans ce pays, c’est la rue, la rue et ses vieux penchants
révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui ont suivi le second
tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser un instant à la hauteur
de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d’entreprises
ou de facs, a su faire entendre une autre parole. Cette analyse sommaire du
théâtre des opérations a dû s’imposer assez tôt puisque les renseignements généraux
faisaient paraître dès juin 2007, sous la plume de journalistes aux ordres (et
notamment dans Le Monde) les premiers articles dévoilant le terrible péril
que feraient peser sur toute vie sociale les “anarcho-autonomes”. On leur prêtait,
pour commencer, l’organisation des émeutes spontanées, qui ont, dans tant
de villes, salué le “triomphe électoral” du nouveau président. Avec cette
fable des “anarcho-autonomes”, on a dessiné le profil de la menace auquel
la ministre de l’intérieur s’est docilement employée, d’arrestations ciblées en
rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques visages. Quand on ne
parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui assigner une case
et l’y incarcérer. Or celle de “casseur” où se croisent désormais pêle-mêle les
ouvriers de Clairoix, les gamins de cités, les étudiants bloqueurs et les manifestants
des contre-sommets, certes toujours efficace dans la gestion courante de la pacification
sociale, permet de criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien
dans l’intention du nouveau pouvoir de s’attaquer à l’ennemi, en tant que tel,
sans attendre qu’il s’exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories
de la répression. Il importe peu, finalement, qu’il ne se trouve personne
en France pour se reconnaître “anarcho-autonome” ni que l’ultra-gauche soit un
courant politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n’a,
par la suite, jamais produit autre chose que d’inoffensifs volumes de marxologie.
Au reste, la récente fortune du terme “ultragauche” qui a permis à certains journalistes
pressés de cataloguer sans coup férir les émeutiers grecs de décembre dernier
doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut l’ultragauche, ni même qu’elle
ait jamais existé. A ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent
que se systématiser face aux provocations d’une oligarchie mondiale et française
aux abois, l’utilité policière de ces catégories ne devrait bientôt plus souffrir
de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel d’”anarcho-autonome” ou d’”ultragauche”
emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de reléguer dans l’inexplicable
une révolte que tout justifie.
La police vous considère
comme le chef d’un groupe sur le point de basculer dans le terrorisme. Qu’en
pensez-vous?
Une si pathétique allégation ne peut être
le fait que d’un régime sur le point de basculer dans le néant.
Que
signifie pour vous le mot terrorisme?
Rien ne permet d’expliquer
que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d’avoir
orchestré, au su de la DST, la vague d’attentats de 1995 ne soit pas classé parmi
les organisations terroristes internationales. Rien ne permet d’expliquer non
plus la soudaine transmutation du “terroriste” en héros à la Libération, en partenaire
fréquentable pour les accords d’Evian, en policier irakien ou en “taliban modéré”
de nos jours, au gré des derniers revirements de la doctrine stratégique américaine.
Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste.
Qui refuse d’avoir part à cette souveraineté se gardera bien de répondre à votre
question. Qui en convoitera quelques miettes s’exécutera avec promptitude. Qui
n’étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu instructif le cas de ces deux ex
– “terroristes” devenus l’un premier ministre d’Israël, l’autre président de l’Autorité
palestinienne, et ayant tous deux reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.
Le flou qui entoure la qualification de “terrorisme”, l’impossibilité manifeste
de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la législation française
: ils sont au principe de cette chose que l’on peut, elle, très bien définir :
l’antiterrorisme dont ils forment plutôt la condition de fonctionnement.
L’antiterrorisme est une technique de gouvernement qui plonge ses racines dans
le vieil art de la contre-insurrection, de la guerre dite “psychologique”, pour
rester poli. L’antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le
terme, n’est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c’est la méthode par
quoi l’on produit, positivement, l’ennemi politique en tant que terroriste.
Il s’agit, par tout un luxe de provocations, d’infiltrations, de surveillance,
d’intimidation et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique,
de l’”action psychologique”, de la fabrication de preuves et de crimes, par la
fusion aussi du policier et du judiciaire, d’anéantir la “menace subversive” en
associant, au sein de la population, l’ennemi intérieur, l’ennemi politique
à l’affect de la terreur.
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| L’essentiel,
dans la guerre moderne, est cette “bataille des cœurs et des esprits” où
tous les coups sont permis. Le procédé élémentaire, ici, est invariable : individuer
l’ennemi afin de le couper du peuple et de la raison commune, l’exposer sous les
atours du monstre, le diffamer, l’humilier publiquement, inciter les plus vils
à l’accabler de leurs crachats, les encourager à la haine. “La loi doit être
utilisée comme simplement une autre arme dans l’arsenal du gouvernement et dans
ce cas ne représente rien de plus qu’une couverture de propagande pour se débarrasser
de membres indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra
que les activités des services judiciaires soient liées à l’effort de guerre de
la façon la plus discrète possible”, conseillait déjà, en 1971, le brigadier
Frank Kitson [ancien général de l'armée britannique, théoricien de la guerre
contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose. Une fois n’est
pas coutume, dans notre cas, l’antiterrorisme a fait un four. On n’est pas prêt,
en France, à se laisser terroriser par nous. La prolongation de ma détention pour
une durée “raisonnable” est une petite vengeance bien compréhensible au vu des
moyens mobilisés, et de la profondeur de l’échec; comme est compréhensible l’acharnement
un peu mesquin des “services”, depuis le 11 novembre, à nous prêter par voie de
presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos camarades.
Combien cette logique de représailles a d’emprise sur l’institution policière,
et sur le petit cœur des juges, voilà ce qu’auront eu le mérite de révéler, ces
derniers temps, les arrestations cadencées des “proches de Julien Coupat”. Il
faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable
carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d’autres le lancement de leurs
nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement
intérieur], d’autres encore la crédibilité qu’ils n’ont jamais eue et qu’ils
n’auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.
Vous
êtes issu d’un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans une autre direction…
“Il y a de la plèbe dans toutes les classes” (Hegel).
Pourquoi
Tarnac?
Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez
pas, nul ne pourra vous l’expliquer, je le crains.
Vous
définissez-vous comme un intellectuel? Un philosophe ?
La
philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon entend déjà
la parole d’Héraclite comme échappée d’un monde révolu. A l’heure de l’intellectualité
diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier “l’intellectuel”, sinon l’étendue
du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de penser de l’aptitude à vivre. Tristes
titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au juste, faudrait-il se définir?
Etes-vous l’auteur du livre L’insurrection qui
vient ?
C’est l’aspect le plus formidable de cette procédure
: un livre versé intégralement au dossier d’instruction, des interrogatoires
où l’on essaie de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L’insurrection
qui vient, que vous manifestez comme le préconise L’insurrection qui vient, que
vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d’Etat bolchevique d’octobre
1917, puisqu’il est mentionné dans L’insurrection qui vient, un éditeur
convoqué par les services antiterroristes. De mémoire française, il ne s’était
pas vu depuis bien longtemps que le pouvoir prenne peur à cause d’un livre.
On avait plutôt coutume de considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés
à écrire, au moins ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément.
Le sérieux historique revient. Ce qui fonde l’accusation de terrorisme, nous
concernant, c’est le soupçon de la coïncidence d’une pensée et d’une vie; ce qui
fait l’association de malfaiteurs, c’est le soupçon que cette coïncidence ne serait
pas laissée à l’héroïsme individuel, mais serait l’objet d’une attention commune.
Négativement, cela signifie que l’on ne suspecte aucun de ceux qui signent de
leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique
la moindre de leurs fermes résolutions; l’injure est de taille. Malheureusement,
je ne suis pas l’auteur de L’insurrection qui vient – et toute cette affaire
devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère essentiellement policier
de la fonction auteur. J’en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant,
pas plus tard que la semaine dernière, j’ai mieux compris la hargne hystérique
que l’on met, en haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale
de ce livre, c’est que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement
vrai, et ne cesse de s’avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s’avère, sous
les dehors d’une “crise économique”, d’un “effondrement de la confiance”, d’un
“rejet massif des classes dirigeantes”, c’est bien la fin d’une civilisation,
l’implosion d’un paradigme : celui du gouvernement, qui réglait tout en Occident
– le rapport des êtres à eux-mêmes non moins que l’ordre politique, la religion
ou l’organisation des entreprises. Il y a, à tous les échelons du présent, une
gigantesque perte de maîtrise à quoi aucun maraboutage policier n’offrira
de remède. Ce n’est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance
tatillonne, de contrôles judiciaires, et d’interdictions de communiquer au motif
que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l’on fera s’évanouir ce
qui est constaté. Le propre des vérités est d’échapper, à peine énoncées, à ceux
qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous assigner
en justice, tout au contraire.
Vous lisez “Surveiller
et punir” de Michel Foucault. Cette analyse vous paraît-elle encore pertinente?
La prison est bien le sale petit secret de la société
française, la clé, et non la marge des rapports sociaux les plus présentables.
Ce qui se concentre ici en un tout compact, ce n’est pas un tas de barbares ensauvagés
comme on se plaît à le faire croire, mais bien l’ensemble des disciplines qui
trament, au-dehors, l’existence dite “normale”. Surveillants, cantine, parties
de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie, baston, laideur
des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour prendre la pleine mesure
de ce que l’école, l’innocente école de la République, contient, par exemple,
de carcéral. Envisagée sous cet angle imprenable, ce n’est pas la prison qui
serait un repaire pour les ratés de la société, mais la société présente qui fait
l’effet d’une prison ratée. La même organisation de la séparation, la même administration
de la misère par le shit, la télé, le sport, et le porno règne partout ailleurs
avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts murs ne dérobent aux regards
que cette vérité d’une banalité explosive : ce sont des vies et des âmes en tout
point semblables qui se traînent de part et d’autre des barbelés et à cause d’eux.
Si l’on traque avec tant d’avidité les témoignages “de l’intérieur” qui exposeraient
enfin les secrets que la prison recèle, c’est pour mieux occulter le secret qu’elle
est : celui de votre servitude, à vous qui êtes réputés libres tandis que sa menace
pèse invisiblement sur chacun de vos gestes. Toute l’indignation vertueuse
qui entoure la noirceur des geôles françaises et leurs suicides à répétition,
toute la grossière contre-propagande de l’administration pénitentiaire qui met
en scène pour les caméras des matons dévoués au bien-être du détenu et des directeurs
de tôle soucieux du “sens de la peine”, bref : tout ce débat sur l’horreur de
l’incarcération et la nécessaire humanisation de la détention est vieux comme
la prison. Il fait même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur
qu’elle doit inspirer avec son hypocrite statut de châtiment “civilisé”. Le petit
système d’espionnage, d’humiliation et de ravage que l’Etat français dispose plus
fanatiquement qu’aucun autre en Europe autour du détenu n’est même pas scandaleux.
L’Etat le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce n’est de toute
évidence qu’un début : la vengeance est l’hygiène de la plèbe. Mais la plus
remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire consiste certainement
à prétendre qu’il serait là pour punir les criminels quand il ne fait que gérer
les illégalismes. N’importe quel patron – et pas seulement celui de Total
–, n’importe quel président de conseil général – et pas seulement celui des Hauts-de-Seine–,
n’importe quel flic sait ce qu’il faut d’illégalismes pour exercer correctement
son métier. Le chaos des lois est tel, de nos jours, que l’on fait bien de ne
pas trop chercher à les faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de
seulement réguler le trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement
et politiquement suicidaire. Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait
la fiction judiciaire, entre le légal et l’illégal, entre les innocents et les
criminels, mais entre les criminels que l’on juge opportun de poursuivre et ceux
qu’on laisse en paix comme le requiert la police générale de la société. La race
des innocents est éteinte depuis longtemps, et la peine n’est pas à ce à quoi
vous condamne la justice : la peine, c’est la justice elle-même, il n’est
donc pas question pour mes camarades et moi de “clamer notre innocence”, ainsi
que la presse s’est rituellement laissée aller à l’écrire, mais de mettre en déroute
l’hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte procédure.
Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l’esprit est porté à relire Surveiller
et punir depuis la Santé. On ne saurait trop suggérer, au vu de ce que les
Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de Foucault, de les expédier en
pension, quelque temps, par ici.
Comment analysez-vous
ce qui vous arrive?
Détrompez-vous : ce qui nous arrive,
à mes camarades et à moi, vous arrive aussi bien. C’est d’ailleurs, ici, la première
mystification du pouvoir : neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d’une
procédure judiciaire “d’association de malfaiteurs en relation avec une entreprise
terroriste”, et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave
accusation. Mais il n’y a pas d’“affaire de Tarnac” pas plus que d’”affaire Coupat”,
ou d’”affaire Hazan” [éditeur de L'insurrection qui vient].
Ce qu’il y a, c’est une oligarchie
vacillante sous tous rapports, et qui devient féroce comme tout pouvoir devient
féroce lorsqu’il se sent réellement menacé. Le Prince
n’a plus d’autre soutien que la peur qu’il inspire quand sa vue n’excite plus
dans le peuple que la haine et le mépris. Ce qu’il y a, c’est, devant nous,
une bifurcation, à la fois historique et métaphysique: soit nous passons d’un
paradigme de gouvernement à un paradigme de l’habiter au prix d’une révolte cruelle
mais bouleversante, soit nous laissons s’instaurer, à l’échelle planétaire, ce
désastre climatisé où coexistent, sous la férule d’une gestion “décomplexée”,
une élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues en marge de tout.
Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les bénéficiaires
de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une idée moins squelettique. Il
ne s’est jamais vu qu’une classe dominante se suicide de bon cœur. La révolte
a des conditions, elle n’a pas de cause. Combien faut-il de ministères
de l’Identité nationale, de licenciements à la mode Continental, de rafles de
sans-papiers ou d’opposants politiques, de gamins bousillés par la police dans
les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme ceux qui osent encore
occuper leur fac, pour décider qu’un tel régime, même installé par un plébiscite
aux apparences démocratiques, n’a aucun titre à exister et mérite seulement d’être
mis à bas ? C’est une affaire de sensibilité. La servitude est l’intolérable
qui peut être infiniment tolérée. Parce que c’est une affaire de sensibilité et
que cette sensibilité-là est immédiatement politique (non en ce qu’elle
se demande “pour qui vais-je voter ?”, mais “mon existence est-elle compatible
avec cela ?”), c’est pour le pouvoir une question d’anesthésie à quoi il répond
par l’administration de doses sans cesse plus massives de divertissement, de peur
et de bêtise. Et là où l’anesthésie n’opère plus, cet ordre qui a réuni contre
lui toutes les raisons de se révolter tente de nous en dissuader par une
petite terreur ajustée. Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu’une variable
de cet ajustement-là. On nous suspecte comme tant d’autres, comme tant de “jeunes”,
comme tant de “bandes”, de nous désolidariser d’un monde qui s’effondre. Sur ce
seul point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d’escrocs, d’imposteurs,
d’industriels, de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques,
de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l’heure tient
le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas qu’ils font vers
le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle “victoire” dont
ils se flattent répand un peu plus vastement le désir de les voir à leur tour
vaincus. Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève
de le rendre haïssable. En d’autres termes : la situation est excellente. Ce n’est
pas le moment de perdre courage.
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