Jean-Pierre
Berlan (I) : « Derrière les OGM, c’est un projet de mort qui s'impose.
 Tu
ne t'intéresses pas au contenu de ton assiette ? L'agriculture, ça te broute ?
Tu ne devrais pas, tant se joue là notre avenir. Avec l'industrialisation de l'agriculture
et la marchandisation du vivant, c'est la mort qui pointe le bout de son nez.
Celle de la diversité et - donc - de l'humanité. Le chercheur Jean-Pierre Berlan
en livre ici une démonstration limpide et effrayante.
Jean-Pierre
Berlan (I) : « Derrière les OGM, c'est un projet de mort qui s'impose »
lundi
22 mars 2010, par Benjamin
L'agriculture.
Un petit tour dans l'actu, et puis s'en va… Vitrine cosmétique, le salon qui lui
est dédié a eu droit - comme chaque année - aux honneurs des médias feignant de
s'intéresser au sujet. Leur traitement reste toujours le même : le cul des
vaches, la visite présidentielle et - de façon générale - le chant lyrique d'une
profession fantasmée. En filigrane, la volonté farouche de ne pas aborder les
questions qui fâchent. As-tu par exemple vu le moindre reportage sur la désastreuse
industrialisation de l'agriculture ? Absolument pas. En a-t-on profité pour
revenir sur les brevets déposés sur le vivant par les multinationales, la dangereuse
évolution des clones pesticides brevetés, ou encore la pente mortifère empruntée
depuis des dizaines d'années par (presque) tout le secteur ? Pas plus. T'a-t-on
- enfin - expliqué ce que tu avais dans ton assiette ? Encore moins [1].
D'où cet étrange paradoxe : le mot "transparence" a beau être mis à toutes
les sauces, l'origine et le mode de production de ce qui arrive dans nos gamelles
reste un mystère.
 Secret ?
Pas pour Jean-Pierre Berlan, ancien chercheur à l'INRA (aujourd'hui à la retraite).
Il a réuni sur ces questions des textes passionnants, publiés en 2001 chez Agone
sous le titre La guerre au vivant – OGM et mystifications scientifiques.
C'est l'occasion d'une réflexion essentielle sur les biotechnologies, ces prétendues
"sciences de la vie" qui porteraient selon lui bien mieux l'appellation de "nécrotechnologies".
Dans cet ouvrage, des chercheurs, scientifiques et "spécialistes" [2]
reviennent ainsi minutieusement sur les OGM, traitant des risques de dissémination,
des problèmes de santé, du manque d'"expertise" sur le sujet (puisque la plupart
des études sont directement produites par les firmes qui en font commerce), de
la question cruciale du brevetage du vivant, et du scandaleux pillage des ressources
génétiques mondiales et de notre environnement par quelques firmes. Bref :
de notre rapport d'apprentis sorciers à la vie sous toutes ses formes. À
travers un nécessaire retour sur l'histoire de la sélection variétale et l'industrialisation
de l'agriculture à l'œuvre depuis deux siècles, Jean-Pierre Berlan montre au final
l'importance cruciale (et le caractère éminemment dangereux) du projet de société
qui transparait derrière l'application des principes marchands et de la logique
industrielle au monde vivant. Il
a accepté de développer ici les raisons pour lesquelles les "clones pesticides
brevetés" (les OGM) sont inacceptables, et en quoi ils ne sont en fait que la
partie émergée d'un projet de société mortifère. L'entretien étant aussi long
que passionnant, tu as droit à un premier jet aujourd'hui, à digérer avant de
lire la deuxième partie qui sera publiée mercredi. -Qu'est-ce
qu'un OGM ? La
première chose à dire est qu'il ne faut surtout pas utiliser le terme "OGM" ou
"Organisme génétiquement modifié". Pour une bonne raison : ce terme a été
inventé par Monsanto, à l'époque des premières manipulations génétiques. En 1973,
en Californie, deux chercheurs, Cohen et Boyer, ont créé la première « chimère
fonctionnelle » [3].
Puis le premier brevet a été déposé en 1980 [4].
À ce moment-là, on pensait pouvoir industrialiser la vie, en faire à peu
près ce qu'on voulait. Pour un biologiste de cette époque, la vie n'était qu'un
vaste meccano dans lequel il suffisait de transférer des gènes d'une espèce à
l'autre pour avoir la fonction correspondante. A l'époque, donc, les chercheurs
pensaient détenir avec les « chimères fonctionnelles » l'explication
ultime de la vie : séquencer tous les génomes du monde allait permettre de
comprendre ce que c'est qu'être vivant. Et partant, comprendre aussi ce que c'est
qu'être humain : j'en veux pour preuve le fait qu'un type comme Walter Gilbert,
prix Nobel de physiologie et de médecine, ait pu déclarer que le jour où on aurait
séquencé le génome des humains, on saurait enfin ce que c'est qu' « être
humain ». C'est dire les illusions dans lesquelles on se berçait, et
la propagande qui régnait à cette époque… Le
terme « chimère » vient de là, de cette véritable explosion
autour d’un vivant qu'on croyait pouvoir maitriser et industrialiser à volonté.
Sauf que parler de « chimère génétique » n'était guère appétant
pour les entreprises qui se lançaient dans l'aventure, comme Monsanto. Leurs services
de relations publiques - c'est-à-dire de désinformation - ont donc décidé, en
accord avec les scientifiques eux-mêmes, qu’il valait mieux utiliser un terme
beaucoup plus neutre et permettant de tenir un discours mensonger. C'est à cette
période qu'on a commencé à parler d' "organismes génétiquement modifiés". À
partir de là, tout se suit, puisque le discours retrouve une certaine (fausse)
cohérence. Parce que l'humanité a toujours « modifié » la
nature. Depuis dix mille ans et la révolution néolithique, depuis qu'on a inventé
l'agriculture, la domestication des plantes et des animaux, on a toujours modifié
génétiquement le vivant. Mais on oublie de dire qu'il a fallu attendre 1973 pour
que la première « trans »-genèse ait lieu, et que cela représente
une différence essentielle, spectaculaire, une véritable révolution. Cette
révolution pourrait faire peur à beaucoup de gens ; il faut donc la taire,
imposer sur elle une espèce de black-out, afin que les populations ne se rendent
compte de rien. D'où un discours mensonger, du genre : « Avec
les Organismes génétiquement modifiés, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles,
ce n'est que la continuation de ce qu'on a toujours fait. En plus on le fait avec
des méthodes beaucoup plus scientifiques, beaucoup plus fiables, on sait exactement
ce qu'on fait... ». Ça fonctionne même avec certains de mes collègues.
Particulièrement abrutis, ceux-ci pratiquent une désinformation totale, avec des
discours du type : « La nature manipule plusieurs
dizaines de milliers de gènes chaque fois qu'elle fait un croisement, alors que
nous nous n'en manipulons que quatre ou cinq, une dizaine à tout casser. Nous
sommes donc beaucoup plus précis, nous faisons les choses de façon beaucoup plus
intelligente que cette nature odieuse. » C'est un discours de pure
propagande, avec une apparence logique au départ mais qui ne correspond absolument
pas à la réalité des faits. En réalité, donc, les gens qui réalisent ces
manipulations génétiques ne savent tout simplement pas ce qu'ils font. Et le terme
d’"organisme génétiquement modifié" ne veut rien dire, il n'est destiné qu'à endormir
la vigilance du public.
 [5]Dans
ce cas, quel terme faudrait-il utiliser ? C'est
un terme qui - curieusement – ne fait aucune référence à un phénomène biologique,
que ce soit la transgenèse ou la manipulation génétique. Il s’agit du terme de
« clone pesticide breveté ». Cela permet de rappeler que,
depuis deux siècles, les sélectionneurs s'efforcent de remplacer les variétés,
les caractères de ce qui est varié et la diversité par l'uniformité. Au
19e siècle, on parlait de "races" de blé. "Race", parce que ces plantes avaient
un certain nombre de caractères en commun, particulièrement visibles et éclatants :
la couleur, le port, l'allure générale… C’était absurde : quand vous observez
de près une prétendue "race", vous vous apercevez que le terme n'a aucun sens,
que tous les individus sont différents et qu'il y a une énorme diversité à l'intérieur
de cette "race" ou de cette "variété". Le terme « variété »
signifiant, bien sûr, diversité, pour faire référence au processus de sélection
leur permettant de survivre dans la nature, d'évoluer et de se perpétuer… À
l'heure actuelle - c’est très frappant - on cultive des variétés dans un sens
très particulier : une variété moderne de blé, d'orge, d'avoine, de tomate
ou de tout ce que vous pouvez imaginer sont des plantes copiées sur un modèle
ayant fait l'objet d'un dépôt auprès d'instances officielles. Vous avez le "créateur"
de variété qui dépose son obtention auprès d'un organisme officiel. Puis cette
dernière doit être produite, donc copiée et multipliée à un nombre d'exemplaires
suffisant pour pouvoir être vendue comme semence. Quand on parle de "copies",
évidemment, c'est le terme "clone" qui vient à l’esprit. Et c'est bel et bien
ça : les variétés modernes, ce qu'on appelle "variété" au sens moderne du
terme, ce que cultive un agriculteur "moderne" aujourd’hui sous nos latitudes,
ce sont des variétés au sens de "clone", c'est-à-dire très exactement le contraire
d'une variété. Il y a vraiment une mystification complète dans le langage
utilisé pour décrire ces plantes. Nous sommes dans une société de communication,
c'est à dire dans une société de mensonge organisé, dans laquelle les mots sont
imposés par les dominants pour nous rouler dans la farine. User de ces termes
nous empêche de penser la réalité : si vous utilisez le mot variété pour
désigner des clones, comment voulez-vous réussir à penser correctement ?
Les mots n'ont plus de sens, et vous ne savez plus à quoi vous avez affaire. Il
est alors bien plus difficile de s'opposer à quoi que ce soit. Ça
fait donc deux siècles que nous sommes dans cette logique de clonage. A cet égard,
la fameuse histoire de Dolly, le premier clone de mammifère, n'est que l'extension
au monde animal de ce que l'on tente de faire – avec succès, d'ailleurs – pour
les plantes depuis deux siècles. Il y a une logique, une véritable continuité
dans le système industriel qui pousse, depuis les débuts de la sélection, vers
cette recherche de clones, de l'uniformité, de la standardisation, de la normalisation. « Nous
sommes dans une société de communication, c'est à dire dans une société de mensonge
organisé, dans laquelle les mots sont imposés par les dominants pour nous rouler
dans la farine. »Tout
ceci est dans la logique de la révolution industrielle britannique : c'est
en Angleterre qu'ont été mises pour la première fois en œuvre ces techniques aboutissant
au clonage. Elles ont ensuite été codifiées : le raisonnement complet a été
formalisé en 1936 par John Le Couteur, l’un de ces "agronomes" ricardiens, gentilshommes
agriculteurs britanniques qui sont en fait des capitalistes investissant dans
l'agriculture pour faire des profits. C'est-à-dire pour tirer profit de leur investissement
en agriculture. Pour faire simple : ils se fichent pas mal de produire du
blé ou autre chose. Pour eux, ce qui importe est d'appliquer les principes industriels
au monde vivant. Il s’agit d’un basculement : la logique industrielle
n'est évidemment pas limitée qu'à l'industrie mais, pour la première fois, on
la met en pratique et on la systématise réellement en ce qui concerne le vivant.
C'est une nouvelle vision du monde qui s’impose, et ce même au sein de l’agriculture.
C'est d'ailleurs aussi l'agriculture qui permet cette révolution industrielle,
entre autres grâce aux profits et surplus qu'on peut tirer de la production agricole.
Ça fait donc deux siècles qu'on est dans une logique d'extension de l'uniformité,
de standardisation et de normalisation du monde agricole. Et même si ces gens-là
n'ont pas conscience de ce qu'ils réalisent, cela correspond tout simplement à
l'application au monde vivant, à l'agriculture en l'occurrence, des principes
industriels qui sont en train de bouleverser le paysage social, économique et
politique en Angleterre.
 Cette
logique de clonage amène donc forcément à celle du brevetage du vivant ? Ça
y conduit nécessairement. On touche là au deuxième défaut de poids que rencontre
le système économique dans lequel nous vivons : les êtres vivants se reproduisent
et se multiplient gratuitement. Or, la gratuité est une horreur absolue, un véritable
affront vis-à-vis de la logique économique. C'est la dernière chose que les industriels
et les semenciers tolèrent. Il s'agit donc de lutter contre cette injustice de
la nature. Comment ? Alors que dans le monde vivant, il n'est pas possible
de produire sans en même temps reproduire, eux veulent séparer la production de
la reproduction. C'est un projet mortifère, de fou furieux qui est en train d'être
mis en place. Un projet de mort. La
plus belle preuve du caractère mortifère de ce projet consiste en l’invention
d’une technique, qui est le plus grand triomphe de la biologie appliquée à l'agriculture
depuis deux siècles. Il s’agit de Terminator, une technique
de transgenèse permettant de fabriquer des semences qui, une fois devenues plantes,
sont programmées pour tuer leur descendance. De fait, l'agriculteur récolte un
grain stérile. Pour certains, c’est un rêve vieux de deux siècles qui se réalise.
Ils ne le diront évidemment pas : un semencier ne va pas se présenter devant
sa clientèle (les agriculteurs) en expliquant que la reproduction des êtres vivants
est un grand malheur et qu'il faudrait stériliser les plantes ou les animaux pour
faire augmenter leurs profits. Il ne va pas dire ça, il ne peut pas annoncer son
projet mortifère. Il va donc plutôt raconter des bobards. Il y a dès lors une
lutte contre « les enclosures du monde vivant ». Avec une
volonté de nous exproprier, de nous ôter cette faculté merveilleuse de la vie,
à savoir la capacité de se reproduire et se multiplier. Avec en arrière-fond le
projet d'en faire un bien privé, qui est un projet aussi ancien que la sélection
commerciale. Pour les animaux, c'est très facile à faire, et ça a été réalisé,
toujours en Angleterre, à la même période. Au fur et à mesure qu'on cherchait
à fixer des "races", à force de sélection de certains caractères au détriment
d'autres, on a rendu les bêtes de plus en plus faibles, stupides, voire complètement
débiles. Une vraie dégénérescence. C'est pareil au niveau des plantes. « Les
êtres vivants se reproduisent et se multiplient gratuitement. Or, la gratuité
est une horreur absolue, un véritable affront vis-à-vis de la logique économique. »Revenons-en
aux brevets. Une variété est toujours "hétérogène instable" (selon les termes
utilisés dans le langage semencier), ce qui veut tout simplement dire qu'elle
varie. C’est logique : elle est vivante, elle varie… Mais c'est aussi gênant :
vous ne pouvez pas imposer votre droit de propriété dessus puisque, d'une année
sur l'autre, elle évolue. Vous ne pouvez donc pas définir ce qui est à vous. Tandis
que le clone, lui, est "homogène" et "stable", vous pouvez le reproduire à l'identique
moyennant un certain nombre de précautions et de procédures, d'une génération
à l’autre. Il s’agit d’une sorte de mort-vivant. Et vous pouvez donc y associer
un droit de propriété : il suffit d'observer le mort-vivant X, de voir en
quoi il diffère du mort-vivant Y, et vous pouvez poser un droit de propriété dessus,
puisqu'il est homogène et stable [6]. L'idée
de base sur laquelle repose cette logique de clonage est imparable : si je
peux remplacer ma variété, le caractère de ce qui est varié (la diversité), par
une plante que je vais cloner et que je vais pouvoir reproduire à volonté, qui
est supérieure à la moyenne de la variété, j'aurais un progrès. C'est une tautologie.
Théoriquement il y a toujours un gain à remplacer une variété de n'importe quoi
par le meilleur n'importe quoi extrait de la variété.
 Mais
est-ce que c'est réellement un progrès ? On
peut y opposer certaines réserves de taille, bien entendu : depuis une trentaine
d’années (et la conférence de Rio), on sait que ce qui est logiquement imparable
peut être biologiquement erroné. Il y a toute une redécouverte, qui est en train
de se faire, sur la valeur en soi de la diversité. On peut prendre l'exemple d'un
travail qui a été fait aux États-Unis il y a quelques années sur des systèmes
de prairie, avec une, 5, 15, et jusqu'à 50 espèces différentes. Le résultat expérimental
de cette étude montre que plus le nombre d'espèces que vous allez trouver dans
ces systèmes de prairies est important, plus la production de biomasse est importante.
Donc, en soi, la diversité est productive. De mémoire, la biomasse produite par
un système à 16 espèces est supérieure de 42 % à la biomasse produite par
l'espèce la plus productive en monoculture. C'est énorme ! Au
fond, je suis persuadé que c’est une nouvelle révolution agricole qui se profile.
D'une certaine manière, cette phase de l'agriculture industrielle - qui a donc
commencé il y a deux siècles et s'est vraiment mise en place en Europe dans les
années 30, et à la fin des années 50 en France - ne sera qu'une parenthèse dans
l'histoire de l'humanité. Enfin… si l'humanité continue. Parce qu’il y a une contradiction
absolue entre ces deux logiques, celle de l'industrie, qui est celle de la normalisation,
de l'uniformisation et de la standardisation, et la logique de la vie, qui est
celle de la diversité. Entre les deux, nous ne pouvons pas pour l'instant savoir
laquelle va gagner. Le problème du choix, à l'heure actuelle, se pose en
ces termes-là : d'un côté, il y a le système industriel appliqué au monde
vivant, c'est la mort ; de l'autre côté, la diversité, la vie. Du coup, on
voit bien que les larmes de crocodiles des biologistes (dont mes chers collègues
de l'INRA) sur « la biodiversité qui fout le camp »
ne sont rien d’autre que du vent. Bien sûr que la biodiversité fout le camp, vous
cultivez des clones ! Vous êtes en monoculture monoclonale ! On ne peut
guère faire pire d'un point de vue écologique, et donc du point de vue de la diversité. Et
en quoi sont-ils « pesticides », ces clones brevetés ? Le
terme "pesticides" est - en passant - utilisé par le président de la République,
qui a parlé lors du Grenelle de l'environnement de "plantes pesticides". Il faisait
simplement allusion au fait que quasiment toutes les plantes et semences transgéniques
commercialisées dans le monde sont des semences et des plantes dites "a-pesticides" :
soit elles produisent un insecticide, et toutes les cellules de la plante en produisent,
soit ce sont des plantes qui absorbent un pesticide sans en mourir [7]. Historiquement,
ces produits chimiques, aujourd’hui utilisés à doses massives dans le monde agricole
(engrais ou pesticides), sont des substances militaires. Leur origine remonte
directement à la Première Guerre mondiale et aux gaz de combats. C’est un certain
Fritz Haber qui fut à l'origine de l'invention de la méthode de synthèse de l'ammoniac,
élaborée en 1908 et adoptée dès 1909 par BASF. C'est grâce à cette production
massive d'azote que la Première Guerre mondiale est devenue la première guerre
industrielle. Fritz Haber a été un grand promoteur des gaz de combat réalisés
grâce à son procédé, alors même que l'état-major allemand ne voulait pas en entendre
parler. Pour une raison simple : l’état-major allemand savait qu’utiliser
ces gaz entraînerait une même réaction de la France et de l’Angleterre (qui étaient
à un niveau technique et scientifique à peu près égal à celui de l'Allemagne).
Haber a finalement obtenu que l'état-major allemand utilise ces gaz (à Ypres
pour la première fois, d'où le terme "ypérite"). Quelques jours après (et sans
même assister aux obsèques de sa femme, elle-même chimiste, qui s’était suicidée
parce qu'elle supportait mal que la science se mette au service de la mort à grande
échelle), il est parti sur le front russe pour superviser à nouveau l'utilisation
des gaz de combat. Avec plus de réussite, puisque les Russes étaient à un niveau
technique bien inférieur. En 1918, Haber a eu peur d'être condamné pour
crime de guerre, et il s’est réfugié en Suisse. Mais son inquiétude a été de courte
durée : il a reçu la même année le Prix Nobel de chimie pour son invention
de la synthèse de l'ammoniac, qui allait permettre de produire des engrais en
quantités massives [8].
On n'avait pas produit un gramme d'ammoniac pour l'agriculture pendant cette période-là,
évidemment… Ça servait plutôt pour produire des explosifs, mais la capacité de
déni de la réalité, de la part des scientifiques, est quelque chose d'hallucinant. De
façon plus large, l'origine de toute l'agriculture moderne se trouve vraiment
dans la Première Guerre mondiale : les chars de combat ont été reconvertis
en tracteurs à chenille, les gaz de combat en engrais azotés, et des bases ont
été posées, qui permettront la mise au point, plus tard, des pesticides… Toute
la "révolution verte" a en fait une origine militaire. Jusqu’à l'approche du système
agricole moderne, qui montre bien qu'« on fait la guerre ».
Ainsi de ces célèbres photos de tracteurs ou de moissonneuses-batteuses, alignés
comme à la parade, en Russie soviétique comme aux États-Unis : il y en a
dix de front, c'est vraiment la charge de chars de combat, la lutte et l'acharnement
contre la nature. Mais
les agriculteurs voyaient ça comme un progrès… Tout
à fait. Lorsque le DDT, les premiers pesticides et insecticides sont apparus à
la fin des années 50, ça a été une véritable révolution pour les agriculteurs.
On peut le comprendre. Pour des gens qui, pendant la guerre, faisaient la chasse
aux doryphores un à un dans les champs de pomme de terre, se contenter du petit
épandage d'un produit quelconque pour les tuer tous était absolument extraordinaire.
Ça semblait si miraculeux que, sur le moment, personne n'a réfléchi aux conséquences
de l'utilisation des pesticides. Personne n’a pensé que leur usage aurait des
effets pervers. Mais si au début les insectes meurent tous, des résistances apparaissent
immanquablement après un certain temps ; il faut alors utiliser davantage
d’insecticide, passer à des doses plus élevées ; enfin il n’y a plus d’autre
solution que de changer de drogue. D'ailleurs,
il faut comparer les pesticides à des drogues dures : il y a l'effet d'accoutumance
et de dépendance. L’agriculture actuelle y est devenue accro, mais aussi l'agronomie
et les agronomes - eux n'ont d'ailleurs rien eu à faire : c'est l'industrie
qui s'est imposée, ils ont juste adapté les systèmes de production aux nouveaux
moyens techniques. De fait, l'industrie, et en particulier l'industrie chimique,
prend une place de plus en plus centrale dans le processus de production. Et les
agriculteurs sont devenus complètement dépendants de ces produits, dans une logique
de fuite en avant. Peu importe qu’on sache, depuis les années 60, que ces produits
peuvent être dangereux… Depuis que Rachel Carson a écrit le premier livre dénonçant
les effets nocifs des pesticides [9],
les preuves se sont accumulées d'une façon incroyable. À tel point que l'industrie
des pesticides cherche maintenant d'autres formes de pesticides : c'est ainsi
qu'elle a inventé les fameux "organismes génétiquement modifiés". Les OGM, ce
sont des plantes pesticides. Il
y a donc une forme de continuité ? Bien
sûr. Ces clones pesticides ne marquent pas du tout une rupture, sinon technique.
La logique reste la même, celle de cette industrialisation du vivant menée tambour
battant depuis deux siècles. Ce n'est d’ailleurs pas un hasard si les firmes produisant
les pesticides ont aussi pris le contrôle de l'industrie des semences - donc de
la vie. Elles se prétendent "industrielles des sciences de la vie", pour tromper
tout le monde ; mais en réalité elles ne produisent que des produits en -cide
(fongicides, insecticides, herbicides…), soit des produits qui tuent. Ce sont
donc, en fait, des industries des sciences de la mort. Et elles poursuivent ainsi
leur projet mortifère par d'autres moyens, qu'on appelle couramment les OGM. « Ces
clones pesticides ne marquent pas du tout une rupture, sinon technique. La logique
reste la même, celle de cette industrialisation du vivant menée tambour battant
depuis deux siècles. »Ce
qui est intéressant avec les pesticides soi-disant OGM, c'est qu'il s'agit en
fait de changer le statut des pesticides. Presque toutes les plantes transgéniques
vendues dans le monde sont a-pesticides : soit elles en absorbent un sans
en crever (c'est le cas des plantes dites Round Up ready,
mais ça peut aussi l'être avec d'autres herbicides), soit elles produisent elles-mêmes
un insecticide. Dans ce deuxième cas, chaque cellule de la plante produit
un insecticide, donc il passe évidemment dans la chaine alimentaire. Les fabricants
prétendent que « la toxine insecticide n'a aucun effet »,
mais ils n'en savent rien, ils n'ont même pas été regarder ce qui se passait dans
le tube digestif des ruminants. Encore moins dans notre tube digestif à nous…
Il faut savoir que nous avons à peu près dix fois plus de bactéries que de cellules
dans notre corps. Celles-ci sont symbiotiques avec nous, même si on les connaît
très mal ; et ces gens des sciences de la mort qui vous disent qu'il n'y
a aucun effet… C'est de la folie. Revenons au premier type de plante, celles
qui sont tolérantes à un herbicide. Comment ça fonctionne ? L'herbicide agit
normalement en rentrant à l'intérieur de la plante, entre autres grâce à des adjuvants
favorisant la pénétration de ce dernier. Les plantes rendues tolérantes à un herbicide
neutralisent l'action de l'herbicide, mais elles ne le détruisent pas. C’est le
cas de la plupart des plantes Round Up ready : il y a
une neutralisation de l'herbicide, mais l'herbicide n'est pas détruit, ni même
décomposé. Là-aussi, il rentre donc dans la chaine alimentaire. Dans
ces deux cas, vous voyez bien que le projet est complètement fou, puisqu'il s'agit
de changer le statut des pesticides. Au lieu d'être des produits dangereux qu'il
faut éliminer - autant que faire se peut – de la chaine alimentaire, on veut en
faire des constituants de cette dernière. Nous rendre au final tolérants, nous
aussi, aux pesticides. Voilà un enjeu qui est absolument colossal, pour les fabricants
de pesticides. S'ils peuvent faire des pesticides des constituants de la chaine
alimentaire, ils domineront toute la chaine alimentaire. Mais
c'est quoi, exactement, le Round Up ? La
molécule active du Round Up, la molécule herbicide, s'appelle le glyphosate. C'est
une molécule qui a été "créée" par des chimistes suisses à la fin des années 40 ;
Monsanto en a étudié les propriétés herbicides, et l'a brevetée à la fin des années
70. Monsanto est donc propriétaire du glyphosate breveté en tant qu'herbicide.
C’est une molécule assez merveilleuse, puisqu’il s’agit d’un "herbicide total".
Qui tue tout, réellement. C'est formidable pour la SNCF, pour les parcs et jardins,
pour les bords de route, etc… Le glyphosate a longtemps été considéré comme
inoffensif, grâce à la propagande de Monsanto, qui protégeait la meilleure de
ses vaches-à-profit. Mais quand certaines préoccupations écologiques ont commencé
à émerger, les gens de Monsanto ont pensé que ce serait génial de pouvoir le transformer
en "herbicide spécifique". C'est-à-dire de réaliser une manipulation génétique
sur une plante pour la rendre tolérante à cet herbicide total. L'herbicide total
deviendrait ainsi un herbicide spécifique : tout crèverait sauf cette plante,
rendue tolérante à cet herbicide. A partir du moment où des plants de maïs, d'orge,
de blé, d'avoine, de tout ce que vous pouvez imaginer, même des forêts entières,
seront tolérants au glyphosate, celui-ci pourra être utilisé sur l'ensemble de
la planète. Le but de Monsanto est là : maximiser l'utilisation de glyphosate.
Et leur stratégie a plutôt bien réussi, même si elle se heurte à des résistances
et à l’inquiétude d’une partie du public. « Le
but de Monsanto est là : maximiser l'utilisation de glyphosate. »Le
deuxième coup de génie de Monsanto a été de lier complètement l'achat de semences
tolérantes au glyphosate à son propre herbicide breveté. Donc d'obliger les agriculteurs
à n'acheter que l'herbicide de marque Monsanto. D'une certaine manière, c'est
un moyen de prolonger la durée de vie du brevet, qui était d'environ 20 ans. A
partir de 2000, en sortant ces plantes tolérantes à l'herbicide Round
Up et puisque l'agriculteur est forcé d'acheter les deux en même temps, Monsanto
fait coup double et peut continuer à vendre son herbicide au prix de marque, au
lieu de le vendre au prix du générique. Il s’agit donc de prolonger éternellement
la durée de vie du brevet sur le glyphosate et d'arroser l'ensemble de la planète
avec cette molécule. Les enjeux sont évidemment considérables : si Monsanto
réussit, c'est la planète entière qui sera arrosée de Round Up, et l'entreprise
qui fera des profits immenses. La firme est donc prête à tout pour que réussisse
ce projet.
 C’est
une surenchère permanente… Nous
savons bien que ce sont des techniques parfaitement inutiles, que le système pesticide
est profondément addictif. Il n’a d’avantages que pour les fabricants, qui créent
ainsi leur propre marché. À partir du moment où vous mettez le doigt dans l'engrenage
pesticide, vous ne pouvez pas éviter de suivre, puisqu'un pesticide sera un jour
dépassé par les résistances qu'il aura suscitées, il en faudra un autre, et puis
après un troisième. C'est ainsi qu'on est passés des organochlorés aux organosphosphorés,
aux pyréthrinoïdes, aux nicotinoïdes… C’est en effet une forme de surenchère
complètement folle, avec - par exemple - les nicotinoïdes, qui sont maintenant
utilisés à des doses de un ou deux grammes par hectare : ils sont d'une telle
puissance qu'ils ne s’utilisent que par très petites doses et deviennent quasiment
indétectables. Résultat ? Le tonnage d'utilisation des pesticides diminue,
évidemment… Ces nouveaux produits vont pourtant empoisonner la planète encore
plus sûrement que les anciens. C'est une fuite en avant permanente, qui crée et
élargit son propre marché de façon constante. C'est la situation du drogué :
on peut dire qu'on est dans une agriculture de drogué. Aux drogues dures. Avec
quelques firmes pour uniques dealers ? Exactement !
Elles prétendent que l'humanité a toujours fait des transformations génétiques,
depuis le début de la domestication des plantes et des animaux. Mais elles oublient
de préciser qu'à cette époque, presque toute l'humanité était concernée, et que
c'était une humanité de paysans, d'agriculteurs et d'éleveurs. Tandis que l’humanité
voulant poursuivre la transformation entamée il y a 10 000 ans se réduit à une
douzaine de firmes produisant des pesticides. Et c'est tout. C'est quand même
une curieuse humanité… Celle-ci parvient pourtant à imposer ses suggestions, lesquelles
sont reprises par la Commission européenne, et retranscrites quasi automatiquement
dans le droit français. On est en train de confier la planète et son avenir biologique
aux industriels des sciences de la mort, tout simplement. On marche vraiment sur
la tête, c'est à se demander si les hommes politiques ont deux sous de jugeote. Pourquoi
les agriculteurs acceptent-ils de rentrer dans ce système ? Parce
que les 50 ou 60 000 fermes vraiment importantes et influentes en France sur le
plan économique sont complètement entre les mains de ces entreprises. Tout simplement.
C'est un simple prolongement du système industriel. Une mise au point, d’abord.
Il faut arrêter de parler d'agriculteurs : aujourd’hui, ça n'existe plus.
Il y a deux générations, le paysan était un homme qui élevait ses chevaux de trait
et les nourrissait avec l'avoine qu'il produisait dans son champ. Il produisait
ses fourrages, réutilisait le fumier de ses animaux dans ses champs, semait le
grain récolté et se nourrissait vraiment à partir des produits de sa ferme. Il
vendait les excédents à l'extérieur, ce qui lui permettait d'acheter les quelques
biens - industriels ou pas - qui lui étaient nécessaires, comme du sucre, du café,
du tabac… C’était un homme qui avait un peu d'épargne, qu'il ne confiait d'ailleurs
même pas au Crédit Agricole mais gardait sous son matelas. Bref, un individu autonome
et indépendant. À l’inverse, le technoserf actuel achète ses "chevaux de
trait" à John Deere, "l'avoine" pour les nourrir à Total ou à BP, l'engrais à
la Grande Paroisse (et on voit ce que ça donne, parfois ; comme à Toulouse… [10]),
les semences et les pesticides à Monsanto, etc. Et il fait tout ça grâce à un
prêt permanent auprès du Crédit Agricole, accordé parce qu’il vend à des chaines
de grande distribution. Un tel individu n’a plus la moindre parcelle d'autonomie,
il est complètement soumis au système de marché et a perdu toute forme d'indépendance. « Il
faut arrêter de parler d'agriculteurs : aujourd’hui, ça n'existe plus. […]
Un tel individu n’a plus la moindre parcelle d'autonomie, il est complètement
soumis au système de marché et a perdu toute forme d'indépendance. »Ils
sont finalement tellement dépendants qu’ils sont prêts, alors que le système pesticide
montre bien qu'il est au bout du rouleau, à accueillir n’importe quelle prétendue
innovation du secteur industriel par des cris de soulagement. Ils sont tellement
engagés là-dedans… Et même s'ils se sont empoisonnés eux-mêmes avec des pesticides,
ils veulent continuer à essayer d'y croire. On leur a toujours promis qu’il n’y
avait pas de danger ni d'effet négatif, que le prochain pesticide serait bien
meilleur. On ne leur dit pas qu’il faut 30 ans pour s'apercevoir qu'un pesticide
a des effets particulièrement dangereux et nocifs, et eux sont tellement au bout
du rouleau, sous pression, bouffés par cette constante fuite en avant, qu’ils
sont prêts à croire et à prendre n'importe quoi… Ces braves gens sont pieds et
poings liés ; du coup ils attendent comme le Messie que l'industrie leur
offre un nouveau boulet magique qui va les sortir d'affaire.
 En
dehors de ces "technoserfs", il y a quand même des agriculteurs relativement autonomes,
qui cultivent en respectant leur environnement… Heureusement
qu'il y en a encore ! J'aime par exemple beaucoup ce que font les biodynamistes,
parce qu'ils ont vraiment compris qu'on ne cultive pas des plantes ni des animaux,
mais qu'on cultive la terre, un sol, qu'il faut absolument associer le végétal
et l'animal - les insectes également - et, globalement, qu'il faut donner à chacun
sa part dans la nature. Ils ont saisi que le but de l'agriculture est d'abord
d'avoir des sols en bon état, en bonne santé. A partir du moment où vous avez
des sols en bonne santé, tout le reste suit. Il
y a en plus une dimension sociale chez les biodynamistes : il n'est pas non
plus question de rentrer dans un système d'exploitation de la main d'œuvre. A
l’inverse de l’agriculture biologique qui est en train de se dessiner, soit une
agriculture biologique industrielle, avec des exploitations de 5 000 hectares,
avec des agronomes et autres spécialistes d'entomologie chargés - par exemple
- d’étudier la meilleure manière de placer des pesticides naturels dans un champ.
C'est un système dont les biodynamistes ne veulent pas, et je pense qu'une bonne
partie des gens qui sont en bio ont compris aussi que ce n'est pas ce vers quoi
il fallait aller. Il
y a donc bien des agriculteurs du genre que vous évoquez. De plus en plus je pense,
même. C’est normal : ils sont les premières victimes des pesticides - en
particulier en viticulture, mais également en arboriculture - et c'est logique
que certains se posent des questions sur ce système qui les tue à petit feu. Ils
se rendent aussi compte du silence fait autour de cette question : il n'y
a pas d'étude épidémiologique sur le sujet, ou alors les résultats sont tus. Les
arboriculteurs qui ont épandu des pesticides en masse, pendant trente ans, ont
pourtant payé un très lourd tribut aux pesticides, avec des maladies de Parkinson
en veux-tu en voilà. La situation est encore pire dans les exploitations
de grandes dimensions, qui font venir des Marocains, des Espagnols, bref des travailleurs
de l'étranger servant de main d'œuvre à bas coût. Pendant longtemps - et encore
aujourd’hui - ce sont eux qui s’en sont d’abord pris plein la figure, rentrant
ensuite chez eux avant de se découvrir un cancer. C'est donc aussi une façon de
se défausser des maladies. Parce que ces ouvriers ne sont absolument pas suivis,
ni chez eux, ni chez nous. C'est une situation invraisemblable. Un scandale. Une
fois de plus, pour revenir à ce que je disais, on voit bien que la chose la plus
importante est de sortir de l'agriculture industrielle. De revenir à une certaine
diversité. Et d’acter que le sol n'est pas, comme une bonne partie de la recherche
agronomique le considère, un support linéaire, mais qu’il est simplement l'organisme
vivant par excellence de la planète. C'est la petite pellicule de vie qui filtre
tout, une espèce de peau par laquelle tout transite, par laquelle s'accomplissent
les grands cycles de l'azote, de l'eau, des nutriments… Sur les 6 400 kilomètres
de rayon de la terre, il y a 30 centimètres qui contiennent 80 % de la biomasse,
c'est-à-dire de la masse vivante de la planète. Et cette toute petite pellicule
de vie, on est en train de la détruire à toute vitesse. Avec l'agriculture industrielle,
c'est tout simplement la désertification de la planète qu'on est en train d'organiser.
C'est tellement évident qu’une firme comme Evian paye même des agriculteurs
dans le bassin d'infiltration de ses eaux de source pour qu'ils travaillent de
façon biologique et/ou organique. De même sur les zones de captage, dans un certain
nombre de villes en France, des municipalités payent les agriculteurs pour qu'ils
travaillent proprement. Quand on en arrive à payer les gens pour qu'ils ne travaillent
pas comme des cochons, c’est vraiment qu'il y a quelque chose qui cloche… -Si
tu veux lire la suite de cet entretien : Jean-Pierre
Berlan (II) : « Il faut réinventer le contraire du monde dans lequel
nous sommes ».
Notes[1]
À ce sujet, les documentaires Notre Pain Quotidien et We
feed the world sont à voir absolument. Je ne t'ai rien dit, mais tous deux
sont disponibles sur le net… [2]
Outre Jean-Pierre Berlan, Michael Hansen, Paul Lannoye, Suzanne Pons et Gilles-Eris
Séralini ont participé à l'ouvrage. [3]
Soit le premier "OGM" fonctionnel. [4]
Jean-Pierre Berlan revient sur le brevetage du vivant dans
cet article. [5]
Les illustrations utilisées dans cet articles sont toutes tirées des documentaires
Notre Pain quotidien et We Feed the world. [6]
Concernant cette question du brevetage du vivant, cours immédiatement voir l'édifiant
documentaire de Marie-Monique Robin (qui menait également l'enquête dans Le
Monde selon Monsanto), Les pirates du vivant. Je ne t'ai
toujours rien dit, mais ils sont tous deux disponibles aussi sur le net. [7]
La consommation de pesticides a ainsi clairement
augmenté aux États-Unis depuis l'autorisation des plantes a-pesticides, en 1996. [8]
Haber a ensuite persisté dans cette "voie" : il a par la suite inventé le
zyklon b, qui sera utilisé dans les camps de concentration. [9]
Silent Spring, paru en 1962, sensibilisa une bonne partie
de l'opinion américaine à certains problèmes environnementaux, suscita une interdiction
(aux États-Unis) du DDT et conduisit enfin à la création de l'Environmental Protection
Agency, une agence nationale de protection de l'environnement indépendante du
gouvernement américain. [10]
La Grande Paroisse est l'ancien nom de la société GPN, filiale du groupe Total.
C'est le premier fabricant français d'engrais, notamment d'engrais azotés et d'engrais
composés, vendus sous la marque AZF.
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Jean-Pierre
Berlan (II) : « Il faut réinventer le contraire du monde dans lequel
nous sommes.

Il
y a deux jours, le chercheur Jean-Pierre Berlan évoquait ici-même le brevetage
du vivant et l'industrialisation de l'agriculture. C'était si limpide et passionnant
qu'on ne pouvait en rester là : voici donc la deuxième partie de l'entretien.
L'occasion de souligner que la critique des errements de l'agriculture doit s'inscrire
dans une plus large dénonciation du capitalisme et de la société de contrôle.
Jean-Pierre
Berlan (II) : « Il faut réinventer le contraire du monde dans lequel
nous sommes »
mercredi
24 mars 2010, par Benjamin
« La
main invisible du marché, c'est pour les Bisounours, c'est quand tout le monde
il est beau, tout le monde il est gentil. Faut arrêter : le marché, c'est
la jungle. […] Les néolibéraux, c'est des grands malades, ces mecs-là ! Friedman
et toute sa bande… C'est eux qui ont mis en place la politique économique de Pinochet,
au Chili ! Et c'est enseigné dans toutes les écoles de commerce ! C'est
des psychopathes ! » Ces mots ne ne sont pas ceux d'un
révolutionnaire, d'un cagoulé ou d'un énième prophète du Grand Soir. Mais de Régis
Aubenas, un agriculteur responsable - pour son département - du secteur fruits
de la très tiède FNSEA. Dans le dernier numéro de Fakir (N°44, avril 2010),
on le découvre ainsi pestant contre Friedman, contre la déréglementation du secteur
agricole et - de façon générale - contre ces politiques néo-libérales qui sont
en train de le mettre sur la paille, lentement mais sûrement. Intéressant ?
Oh que oui ! Quand les plus productivistes en arrivent à de telles analyses,
criant haut et fort que le secteur agricole et le système économique marchent
sur la tête, c'est qu'il se passe quelque chose de décisif, non ? Que notre
mode de production est devenu si évidemment nuisible et absurde qu'il n'est d'autre
alternative que d'en changer ? Que la fuite en avant doit cesser, sauf à
vouloir disparaître corps et biens ? Cela,
Jean-Pierre Berlan le dit depuis longtemps, le répète, le martèle, avec conviction
et passion. Tu es d'ailleurs déjà au courant, pour peu que tu aies lu la première
partie de l'entretien qu'il a accordé à A.XI (sinon, je t'encourage fortement
à le faire ; ça
se passe ici). Nul besoin, donc, de te redire que l'homme, ancien chercheur
à l'Inra et auteur de La guerre au vivant – OGM et mystifications
scientifiques [1a],
n'a de cesse de dénoncer un système nous poussant droit dans le mur. Ou de te
répéter qu'il rue intelligemment dans les brancards et prône un ambitieux changement
de paradigme. Mieux vaut lui laisser la parole… -Pour
vous, les "clones pesticides brevetés" sont souvent refusés pour de mauvaises
raisons… Je
m’intéresse d’abord aux significations politiques et scientifiques des techniques.
Dans le cas présent, je constate qu’on peut tout-à-fait obtenir l'équivalent des
"clones pesticides brevetés" par d'autres moyens que la transgenèse. En particulier,
par des moyens naturels. Si un tournesol est mis en contact avec un herbicide
à des doses croissantes, il se produira un jour une mutation : un individu
tournesol plus ou moins tolérant à cet herbicide verra le jour. Avec un travail
de sélection et de pression sélective, on va rapidement obtenir un tournesol qui,
de façon tout à fait "naturelle", va se transformer en plante tolérante au pesticide.
De la même façon, aux États-Unis, les amarantes sont devenues "naturellement"
tolérantes au Round Up à cause de l’usage très répandu de ce dernier. C'est un
phénomène qui se produit tout le temps ; un insecticide peut par exemple
devenir inutile parce que les insectes y deviennent résistants. On
ne peut donc reprendre certaines critiques "traditionnelles" contre les OGM -
soit la critique de la manipulation génétique ou celle de l’ignorance des scientifiques
- puisqu'on peut obtenir cette "plante pesticide" par des moyens naturels. Une
bonne partie des préventions de ceux qui s'opposent aux soi-disant OGM tombent
donc forcément. Au Cetiom [2a],
il y a ainsi des gens pour tenir ce discours : « Mais
enfin, soyez logiques ! Nous obtenons une plante résistante à un herbicide
par des moyens parfaitement naturels et vous venez nous chercher des poux dans
la tête ? » A partir de là, il devient clair que ce qui
importe est le résultat, et non le processus pour y arriver. Je me fiche pas mal
de savoir si une plante est transgénique ou pas, de savoir comment on l'a obtenue.
La seule chose importante est qu’il s’agisse d'un clone. D'un clone pesticide.
D'un clone pesticide breveté. Qu’il soit obtenu par transgenèse ou par des moyens
naturels n’y change rien… En résumé : je crois que la signification politique,
économique et sociale, le type de projet de société qui se profile derrière cette
plante, sont absolument indépendants du moyen d'obtention. Et il s’agit bien d’une
industrialisation de l'agriculture qui se poursuit toujours par des moyens nouveaux. La
recherche ne serait donc pas responsable ? Il
faut comprendre sur quelles bases repose l'institution. Parce que la recherche
agronomique est une institution. C'est-à-dire qu'elle relève d'un système et doit
faire corps avec ce que le système recherche. Quelle est la règle du jeu la plus
fondamentale de notre monde ? Par quoi nos existences sont-elles dominées ?
La recherche du profit. Pourtant, lorsque je demande à des gens ce que produit
Peugeot, ils répondent des voitures ; pour Aventis, on me parle de médicaments ;
pour Michelin, de pneumatiques ; etc… Sérieusement, vous croyez vraiment
que Peugeot produit des voitures, Michelin des pneumatiques et Aventis des médicaments ?
Bien sûr que non ! Ils produisent des profits. S'ils ne produisent pas de
profits, ils ne peuvent pas produire de biens, qu'ils soient utiles, inutiles,
toxiques, criminels, peu importe… La règle du jeu la plus fondamentale de notre
monde, qui domine complètement nos sociétés, est donc bel et bien la production
de profits. Une fois que vous avez compris que toutes les institutions d'une
société (et plus encore les grandes entreprises capitalistes, cotées en bourse)
doivent contribuer à ce qui est sa règle de fonctionnement la plus fondamentale,
soit la recherche du profit, vous vous rendez bien compte qu'il n'est pas question
que la moindre d'entre elles puisse aller contre la règle du jeu de ce même système. « Sérieusement,
vous croyez vraiment que Peugeot produit des voitures, Michelin des pneumatiques
et Aventis des médicaments ? Bien sûr que non ! Ils produisent des profits. »De
la même manière, il faut revenir sur les larmes de crocodile que les médias versent
sur la faim dans le monde. Parce que la logique interne de notre système de production
de profits signifie qu'on se contrefout du fait que les gens crèvent de faim.
Tout ça, c'est bon pour amuser les gogos, faire des émissions et taper les spectateurs
au portefeuille, les émouvoir et les culpabiliser. Mais en réalité, si ça produit
du profit de les faire crever de faim, on fera du profit en les affamant. C'est
d’ailleurs le cas. C'est ce qu'on a appelé du beau terme de "biocarburants", qui
sont en réalité des "nécrocarburants" : ils ont condamné des dizaines de
millions de gens à la mort. C'est ce qu’explique Jean Ziegler, l'ancien rapporteur
pour le droit à l'alimentation aux Nations Unies, qui tempête que les populations
du Sud ne meurent pas de faim ou de mort naturelle, mais bien qu'elles sont as-sa-ssi-nées [3a].
Par qui ? Par nos dirigeants, qui se sont lancés dans les biocarburants,
par la FNSEA, par Monsanto et autres firmes, par le système financier, le FMI,
la Banque Mondiale… Revenons
à la recherche. Comment voulez-vous que la recherche agronomique travaille sur
la gratuité, alors que la règle du jeu est marchande ? C'est absolument grotesque
de s'imaginer une seule seconde qu’elle va chercher contre le système qui la paye.
Elle contribue donc au fonctionnement du système, à l'industrialisation du monde
vivant et de l'agriculture. Et partant il est passablement absurde de vouloir
le lui reprocher. Comme il faut éviter la critique consistant à présenter les
chercheurs comme corrompus, vendus, etc. D'abord, c'est inexact. Et ensuite, c’est
sans aucun intérêt. Parce qu'une fois que vous avez dit que la recherche publique
est corrompue, vous n'avez rien dit. Certains sont corrompus, d'accord. Et alors ? Non.
Ce à quoi il faut s’intéresser, c’est la manière dont des gens qui pour la plupart
ne sont pas corrompus, des gens qui ont pour beaucoup de hautes exigences envers
le service public, leur métier et le rôle qu'ils aimeraient avoir dans la société,
des gens pensant contribuer au bien-être de l'humanité et à mieux nourrir les
hommes, c’est la manière - disais-je - dont ces gens ont intériorisé la règle
du jeu du système. La manière dont ils vont d'eux-mêmes respecter et favoriser
cette règle du jeu. Et la manière dont ils vont participer à l'extension du système
marchand. Ce qu'il faut découvrir, c'est pourquoi - et comment - ils le
font spontanément, sans en être conscients (tout au moins, en général), contribuant
finalement à faire fonctionner le système en sens exactement inverse de leurs
souhaits originaux. C'est ce que j'appelle le syndrome du pont de la rivière Kwaï.
Vous connaissez l’histoire, j’imagine ? Je résume quand même :
pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Japonais voulaient organiser le travail
de prisonniers militaires britanniques dans un camp en Thaïlande, leur faire construire
ce pont sur la rivière Kwaï. Mais ça ne fonctionnait pas, les soldats multipliaient
les actes de sabotage, menés par le colonel Nicholson… D’abord torturé par les
Japonais, Nicholson est ensuite réintégré dans le commandement de ses hommes prisonniers,
pour peu qu'il réalise un bel ouvrage. A partir de là, il se met à construire
le pont, jusqu’à devenir un parfait collaborateur du système : l'application
stricte des règles de la guerre et des conventions internationales le transforme
en instrument efficace des Japonais. Il faut toujours garder ce "syndrome du Pont
de la Rivière Kwai" en tête, surtout quand on analyse des institutions. En
résumé : la plupart des scientifiques ont la conviction absolue de contribuer
au bien-être de l'humanité ; mais ils ont aussi une capacité absolument ahurissante
à se leurrer sur ce que le système attend d'eux, sur ce qu'ils font en réalité
et sur ce à quoi ils servent.
 Ces
logiques de "servitude volontaire" représentent donc le ciment d’un système d'oppression ? Exactement.
Le système marchand doit s'étendre, mais aussi élargir et approfondir son emprise,
pour que ses tentacules s'introduisent subrepticement dans tous les recoins de
nos vies et les organisent. C'est en cours depuis très longtemps. C'est bien pour
cela que la critique anarchiste des institutions me paraît de plus en plus intéressante
et valable - celle de Chomsky par exemple. Il s’agit des seules personnes à s’être
rendues compte que ce qu'on appelle "le progrès" est d’abord chaque fois le progrès
d'une forme de servitude. À avoir compris que tant que les hommes ne prendront
pas le contrôle de leur propre vie, c'est-à-dire un véritable contrôle de leurs
moyens d'existence, le système les tiendra sous sa propre dépendance. Cela renvoie
aussi à une réflexion de Marx, dans Le Capital, où il expliquait
qu'on pourrait faire l'histoire des inventions en fonction des troubles sociaux
ou des grèves ouvrières. La technique est clairement un moyen de contrôle social. La
biologie moléculaire en est une parfaite illustration. Tel que défini par la fondation
Rockefeller au cours des années 30 (avec une mise en œuvre par cette même fondation
entre les années 40 et 60), le projet de la biologie moderne est de développer
de nouveaux moyens de contrôle social par la manipulation des particules infiniment
petites du vivant. A la base, il s’agissait donc bel et bien d’un projet politique
de contrôle social - d'ailleurs fortement teinté d'eugénisme (dans les années
30, tous les biologistes étaient eugénistes). Par la manipulation des particules
du vivant, il s’agissait d’accroître le contrôle sur la société. Pourquoi ?
Parce que toute forme de liberté - la sexualité humaine, par exemple - est éminemment
dangereuse. « Le
système marchand doit s'étendre, mais aussi élargir et approfondir son emprise,
pour que ses tentacules s'introduisent subrepticement dans tous les recoins de
nos vies et les organisent. »Les
nanotechnologies sont l'aboutissement très clair de cette logique : cette
problématique du contrôle social s’y exprime pleinement. Soit la possibilité de
pouvoir (et de savoir) piéger les gens en tous lieux et à tous instants, avec
les téléphones mobiles, internet, la carte bleue, les puces RFID, etc… Le contrôle
du système sur la vie est en train de prendre des formes tout à fait effarantes.
En réaction, je crois aussi qu’un nombre croissant de gens sont prêts à déserter
le système, à essayer de retrouver des zones d'autonomie, même si l'appareil d'État
s'y oppose. Un
bon exemple en est – au niveau agricole – la tentative de vaccination des ovins
contre la langue bleue, c’est à dire contre la fièvre catarrhale [4a].
En gros, l'État veut obliger les éleveurs ovins à vacciner leurs bêtes contre
une maladie qui n'est pas transmissible à l'homme, qui serait transmise par un
moucheron d'animal à animal. Problème : il y aurait 21 versions différentes
du virus. Le vaccin auquel l'État a recours est donc probablement inopérant, parce
que le virus aura de toute façon muté une fois qu’ils auront réussi à l’imposer.
C'est idiot… En filigrane de cette histoire, on retrouve le monopole scandaleux
de Pasteur Mérieux [5a],
une véritable catastrophe en France : c'est en partie à cause de lui qu'on
vaccine à tour de bras dans ce pays… Parallèlement à cela, les institutions
étatiques cherchent à contrôler de plus en plus le bétail. En 2012, la Commission
européenne prévoit que ne seront admis à la reproduction que les animaux inscrits
sur un rôle spécifique, agréés et dument enregistrés par l'État. Ce processus
de fichage systématique - donc, une fois de plus, de contrôle pur et simple du
vivant - est parfaitement hallucinant. Surtout quand on sait que l'État fait essentiellement
des conneries dans le domaine de l'élevage et de la sélection… Tout
ça pour quoi ? Soi-disant pour « améliorer la race ».
Utiliser le terme "améliorer" permet de dissimuler la perte de caractères pouvant
par ailleurs être intéressants. Je vous rappelle qu'une base fondamentale de la
biologie est l'idée qu'une structure génétique donnée n'est jamais supérieure
dans tous les milieux. Elle peut l'être dans certains, mais dans d'autres elle
sera tout à fait affaiblie. C'est ce qu'on appelle "la norme de réaction". Il
est donc nécessaire de se demander ce qu'on entend par "améliorer". Par rapport
à quoi ? Par rapport au système technique. Si nous remettons en cause ce
système technique, leur amélioration ne sert à rien. Un certain nombre d'éleveurs
d'ovins considèrent ainsi que l' "amélioration" proposée est simplement la poursuite
d'une fuite en avant. Ils se rendent bien compte - notamment parce que ça touche
des espèces encore peu industrialisées, comme les moutons - qu'on veut les emmener
là où ils ne veulent pas aller. Il y a donc des éleveurs qui résistent et qu'il
faut soutenir, qui passent devant les tribunaux et doivent payer des amendes parce
qu'ils ne veulent pas entendre parler de ça. Un éleveur présent avec son troupeau
tous les jours sait pourtant beaucoup mieux ce qu'il fait que des vétérinaires
bureaucrates ou des laboratoires… Mais il ne peut pas faire ce qu'il veut, notamment
parce qu'il est surveillé en permanence. Avec les systèmes de primes, les photos
par satellite, les bordereaux de surveillance à remplir sans arrêt, le contrôle
sur les agriculteurs est aujourd'hui absolu. Il sont constamment surveillés, fliqués,
c'est une situation insupportable.
 Mais
la population rejette parfois cette fuite en avant. Par exemple, elle freine des
quatre fers et du museau sur les "clones pesticides brevetés"… Il
y a en effet une résistance intuitive à ces nouvelles techniques, fondée sur un
raisonnement clair et matérialiste. Si les gens n'en veulent pas, c'est d'abord
parce qu'ils ne savent pas vraiment à quoi ça sert. Ils voient bien que les clones
pesticides brevetés servent les profits de Monsanto et ils sentent aussi qu'il
y a peut-être des dangers corrélés. Pourquoi prendraient-ils des risques pour
que Monsanto fasse plus de profits ? La plupart des gens refusent donc
les "clones pesticides brevetés" sur cette base-là. Mais ils ne sont pas passés
à l'étape suivante, celle de se dire : « Pourquoi
refusons-nous cela ? Est-ce que nous ne sommes pas en train de poser une
question beaucoup plus large, à savoir celle de la malbouffe et ses corollaires ? »
C'est là que Bové, avec toutes ses ambiguïtés, intervient dans le débat. C'est
là que d'autres types de questions émergent : « Est-ce
qu'il ne serait finalement pas souhaitable qu'on réfléchisse à une autre façon
de produire ? », par exemple. Ces questions sont en arrière-plan,
certains les voient distinctement, d'autres moins. Mais tout le monde les pressent,
au fond. À
partir de là, le rôle d'une résistance véritablement politique est d'élargir la
brèche, de dire que le sujet réel du refus est beaucoup plus large que ça. Réfléchissez
à la nature du monde moderne, à la dégradation écologique qu'il sous-tend, aux
délires techno-scientifiques qui nous ont amené là… Réfléchissez par exemple au
fait que vous utilisez votre téléphone mobile, et aux conséquences qu'il a sur
votre vie : vous êtes constamment à disposition. Est-ce que vous avez envie
d'être constamment à disposition ? Est-ce que vous n'avez pas envie, de temps
en temps, d'être dans un endroit où on ne peut pas vous joindre, de ne pas être
joignable pendant plusieurs jours ? Pourquoi est-ce que vous devriez être
constamment à la disposition du système ? Il y a 15-20 ans, lorsque les firmes
ont commencé à distribuer des ordinateurs gratuits à leurs cadres, ce n'était
pas pour leurs beaux yeux, mais pour les avoir constamment sous la main. Pour
les rendre dépendants et les contrôler en permanence. Avec l'ordinateur portable
et le téléphone mobile, les gens se sont jetés spontanément dans la gueule du
loup. C'est sur ce genre de questions qu'on peut réfléchir, en partant du
refus instinctif des "clones pesticides brevetés". Le
combat semble pourtant perdu d'avance, aussi bien sur les nanotechnologies que
sur les "clones pesticides brevetés"… C'est
vrai, ni les hommes politiques, ni les firmes ayant investi dans ces technologies
ne reculeront. Côté nanotechnologies, ils vont continuer à avancer, imposer ces
évolutions même si les opinions publiques n'en veulent pas. C'est pareil en ce
qui concerne la transgenèse : cela représente un investissement bien trop
énorme pour les firmes qui s'y sont engagées. Mais justement : plus elles
ont du mal à faire passer la pilule, plus ça leur coûte d'argent. Et actuellement,
c'est le cas - par exemple avec l'interdiction de certains "clones pesticides
brevetés" dans quelques pays européens et sous la pression des opinions publiques.
Nous leur avons déjà fait perdre beaucoup d'argent, et j'espère que ça va continuer. Sur
le long terme, pourtant, je pense qu'ils vont réussir leur coup. Progressivement.
Depuis 2003, la Commission européenne a statué sur un seuil : elle n'oblige
pas à mentionner sur les étiquettes la présence d'OGM quand celle-ci est inférieure
au taux de 0,9 % [6a].
Demain, ce sera 3%. Puis, un jour, plus personne n'y fera attention, nous serons
mis devant le fait accompli. C'est la stratégie que les politiques, sous la pression
des grandes firmes du secteur, utilisent : il s'agit de nous habituer à ça [7a].
Je ne veux pas démoraliser ceux qui luttent, mais il faut bien voir qu'il
y a une espèce de rouleau compresseur en marche. Avec des moyens absolument colossaux
à sa disposition. C'est finalement admirable qu'on ait réussi à les contenir si
longtemps [8a].
La partie n'est pas encore tout-à-fait perdue, mais elle aurait beaucoup plus
de chances d'être gagnée si les opposants utilisaient un vocabulaire précis. En
utilisant l'appellation d'"Organismes génétiquement modifiés", ils vont forcément
se faire avoir, puisqu'ils s'engagent sur la question technique. Il en va tout
autrement si vous vous servez du terme "clone pesticide breveté" en expliquant
ce qu'il y a derrière. D'autres
types de « clones brevetés » (non pesticides) sont souvent
mis en avant par les promoteurs de l'industrie agroalimentaire. Le riz doré [9a]
par exemple… Voilà.
Ça, c'est le rêve. Cette idée que nous allons faire mieux que la nature, qui a
quand même à peu près 4 milliards d'années d'expérience, d'essais et d'erreurs…
Elle a pourtant à peu près tout essayé, conservant seulement ce qui fonctionne…
Mais il faut quand même que nous jouions aux apprentis-sorciers… C'est d'autant
plus dramatique que si on raisonne sur un plan strictement technique, il faut
souligner qu'on sait faire autrement. On n'a pas besoin de tout ça. Je définis
l'agronomie, ou l'agro-écologie, comme la science et l'art de faire faire gratuitement
par la nature ce qu'on fait aujourd'hui à coups de moyens industriels ruineux.
Ruineux économiquement, pour l'environnement, pour la santé publique, pour les
agriculteurs, pour les paysages…
 Il
y a d'excellents exemples à donner de ces techniques agro-écologiques, incompatibles
avec la règle du jeu - soit le profit à tout crin - du monde dans lequel nous
sommes. Prenons-en un au Kenya, pays sous-développé, avec une absence de moyens
qui pousse à la réflexion. Au Kenya, donc, le maïs se fait bouffer par une pyrale ;
il s'agit d'un insecte foreur, une chenille rentrant à l'intérieur des tiges pour
manger le maïs et qui peut détruire entièrement un champ. C'est d'autant plus
embêtant que le maïs est aussi parasité par une plante qui s'appelle la striga,
laquelle s'enroule autour des racines de maïs et détourne à son profit la photosynthèse.
On a évidemment essayé tous les moyens de la science moderne pour lutter
contre ces fléaux ; mais les insecticides et les herbicides en sont incapables
- en général d'ailleurs, les insecticides fonctionnent très mal en Afrique, parce
que les générations d'insectes s'y renouvellent très rapidement et que les résistances
apparaissent très vite. Un centre de recherche, l'ICIPE (Centre de recherche sur
la physiologie des insectes et l'écologie), a alors vu le jour, résolu à travailler
avec des méthodes intelligentes. Les membres de ce centre ont commencé par étudier
toutes les associations de cultures pratiquées par les paysans au Kenya et dans
l'Est de l'Afrique. Après plusieurs années d'études ils ont retenu une technique,
qui consiste à cultiver en même temps que le maïs une légumineuse s'appelant desmodium.
Desmodium a quatre effets. Elle a d'abord une odeur désagréable, repoussante
pour le papillon de la pyrale, lequel s'éloigne alors du champ de maïs ;
il en sort d'autant plus facilement que, pour l'attirer à l'extérieur, on cultive
autour du champ de maïs une bande de deux mètres de large d'une plante qu'il apprécie
beaucoup, l'herbe à éléphants (penicetum purpureum). Le papillon de la pyrale
sort donc du champ de maïs parce que ça sent mauvais et que ça lui est désagréable,
il voit l'herbe à éléphants, il aime ça, il pose ses œufs dessus. Les chenilles
se développent et mangent un peu les feuilles, puis, au bout d'un moment, une
fois grosses, elles rentrent à l'intérieur des tiges de la plante. Là, la plupart
d'entre elles sont détruites par le mucilage [10a]
agressif que produit cette plante (qui est en outre une très bonne plante fourragère,
donc une très bonne plante pour l'élevage). Exit la pyrale : vous la contrôlez
de cette façon. En outre, la fameuse striga ne pousse pas en présence de
desmodium. Peut-être que desmodium émet des substances qui inhibent la germination
des graines de striga ? En tous cas, vous voilà débarrassé de la striga.
Et vous avez en plus réussi à faire ce dont tout agronome rêve, c'est-à-dire d'associer
une légumineuse et une graminée. Desmodium (la légumineuse) apporte donc la petite
usine d'engrais au pied du maïs. Enfin et pour ne rien gâcher, desmodium est aussi
une plante de couverture, qui protège les sols du rayonnement solaire et de l'érosion
par ruissellement. Voilà
donc une technique qui protège les sols et qui permet aux paysans keynians d'avoir
des récoltes fiables, abondantes, sans acheter ni engrais, ni pesticides, ni insecticide
ou herbicide. Mais si on la regarde du point de vue dominant de notre société,
c'est c'est à dire sous le prisme du PIB, donc des profits, il est évident qu'elle
ne génère aucun profit. Au contraire : elle produit du bien-être. La contradiction
est absolue : le bien-être des paysans croît, mais le PIB décroît. Et l'État
kenyan ne peut plus toucher de taxes sur les pesticides, les engrais et tous les
intrants importés. C'est pour ça que ce genre de techniques n'a strictement
aucune chance de se développer chez nous. Il faudra qu'on soit vraiment dans le
mur pour que la recherche agronomique finisse par chercher une autre manière de
faire. Tant qu'il y aura des possibilités de poursuivre cette fuite en avant que
j'ai décrite, le système refusera ces techniques différentes et toute forme d'alternative
gratuite. C'est inscrit dans ses gènes. Parce que son but n'est pas de produire
du bien-être. Parce qu'on s'en fiche, du bien-être. Parce que c'est finalement
très bien, de leur point de vue, que les paysans kenyans crèvent pour que les
entreprises fassent du profit…
 Les
alternatives ont donc peu de chances de s'imposer ? Disons
que l'un des enjeux essentielles - et c'est très difficile dans le monde dans
lequel nous sommes - est d'arriver à présenter et à démontrer aux populations
l'existence d'alternatives crédibles. Les gens doivent savoir et comprendre qu'il
y a des modes de fonctionnement sociaux permettant de vivre beaucoup mieux, de
mener une vie plus significative, plus intéressante, bien plus riche que la vie
qu'ils mènent actuellement, et que ça vaut le coup d'essayer de réfléchir à ça.
Je lisais d'ailleurs dans le livre - critiquable sur le fond, mais intéressant
sur le plan factuel - de Jared Diamond, Effondrement, qu'il
y a des sociétés humaines, à Bornéo ou en Papouasie Nouvelle-Guinée, qui auraient
20 000 ans d'existence. Elles sont toujours au même endroit, elles ont mis au
point des méthodes de culture et de contrôle démographique qui leur permettent
d'occuper le même territoire depuis 20 000 ans sans le détruire. C'est absolument
fantastique ! Quand on voit la façon dont toutes les différentes civilisations
ont détruit le milieu dans lequel elles vivaient, qu'ils s'agisse des Grecs, des
Aztèques, des Romains, des Babyloniens, des Mayas… Toutes ces civilisations n'ont
duré que cinq à dix siècles, pas plus. Et le capitalisme industriel - et son agriculture
industrielle - ne tiendra guère plus que les deux siècles d'existence qu'il compte
aujourd'hui… Il
y a pourtant des gens qui partent du principe que la technologie va pouvoir tout
résoudre, qu'une croissance infinie serait possible dans un monde fini… C'est
vrai, la technologie a résolu beaucoup de choses, notamment depuis Mathus. Celui-ci
avait pourtant raison, quelque part : si la production agricole croit de
façon arithmétique et que la démographie s'accroit de façon géométrique, il va
forcément y avoir collision entre les deux. Soit des gens qui vont crever de faim
parce qu' « au banquet de la nature tout le monde n'aura
pas sa place ». Malthus a eu tort pendant deux siècles ;
peut-être moins aujourd'hui. Il en va de la croissance démographique comme
de la croissance économique : il faut arrêter de rêver, elles ne pourront
se poursuivre indéfiniment. Parce que la croissance économique qui se fait par
définition à un taux exponentiel, c'est-à-dire à un taux constant, va inévitablement
dans le mur. C'est l'histoire que je raconte dans la préface du livre Écocide [11a],
celle du nénuphar qui double de surface chaque année sur son étang. À la 39e année,
il a occupé la moitié de la surface de l'étang. D'où la question : quand
occupera-t-il la totalité de la surface ? La 40e année, il ne lui faudra
qu'un an de plus pour doubler encore de volume et occuper la totalité de l'étang.
Ce qui est vrai du nénuphar qui croît de 100 % par an est vrai de toute fonction
qui croît de 1, 2 ou 3 % : ça prend simplement plus de temps. S'il croît
d' 1 % par an, il lui faudra 72 ans ou 73 ans pour atteindre le doublement ;
si sa croissance est à 3 %, il lui faudra 25 ans ; si elle est à 10 %,
soit le taux de croissance de la Chine, il lui faudra sept ans seulement pour
doubler. Ce qu'il faut bien comprendre - prenons cet exemple - est que quand
Attali propose de croître de 5 %, quand il prétend « libérer
la croissance de 5 % », il sous-entend que notre PIB
doublerait en l'espace de 15 ans. Ce qui signifierait qu'en l'espace de 15 ans,
nous consommerions autant de ressources que ce que nous en avons consommé depuis
les débuts de la Révolution industrielle. Soit depuis le moment où la croissance
s'est instaurée au cœur de nos sociétés (puisqu'avec l'industrie, la croissance
est devenue une nécessité). Dans les 15 prochaines années, le système détruirait
autant qu'il ne l'a fait depuis deux siècles ? Pour citer Kenneth Boulding,
président de l'Association des économistes américains, « celui
qui croit qu'une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un
monde fini est soit un fou, soit un économiste ». Et il en
va pour la croissance économique comme pour la croissance démographique. Comment
nourrir, alors, les plus de 9 milliards d'habitants de la planète prévus en 2050 ? Avec
des techniques agronomiques fondées sur la gratuité, avec la possibilité pour
les paysans d'avoir accès à un minimum de terre - comme en Inde -, qui équivaudrait
à environ un demi-hectare, on peut parfaitement s'en sortir. On peut très bien
vivre sur un demi-hectare, voire moins. Des travaux ont été menés, basés sur le
meilleur des techniques de jardinage européennes, asiatiques et africaines :
ils ont prouvé que dans un milieu tempéré, avec deux ou trois mois d'arrêt de
végétation, on peut vivre avec 450 mètres carrés par personne, de manière un peu
frugale, avec un recyclage systématique et avec de l'eau. 450 mètres carrés, c'est
très peu… Il n'est pas question, bien évidemment, de faire ça, mais cela montre
bien qu'on a de la réserve pour nourrir la planète. Mais ce n'est pas du tout
en cherchant vers la monoculture industrielle qu'on va résoudre le problème… La
situation aura bientôt tellement empiré qu'on n'aura pas d'autre choix que de
se poser cette question : « Dans quel monde voulons-nous
vivre ? » Il va falloir en inventer un autre. Ça ne se
fera pas facilement. Mais c'est possible. C'est une évidence. Et le basculement
finira par s'opérer. On peut, on doit passer à autre chose. Et il y a des gens
qui étudient cela [12a],
qui explorent cela, certains agriculteurs bio, les agriculteurs biodynamistes…
Il y a un potentiel de savoir et de savoir-faire détenu par ces gens aujourd'hui
en marge et qui sont en fait les véritables héros de notre temps. Et le grand
travail de demain pour réaliser un nouveau monde, une nouvelle société, sera de
redonner confiance à chacun dans ses capacités de création et d'inventivité, de
dialogue et de partage. Il faut réinventer le contraire du monde dans lequel nous
sommes.
Notes[1a]
Publié aux éditions Agone. [2a]
Sur son site, le Cetiom se présente comme un « organisme
technique de recherche et de développement au service des productions oléagineuses ». [3a]
Il y a de fortes chances qu'on revienne sur ces questions d'ici peu, mais en attendant
tu peux toujours "dévorer" le très bon livre de John Madeley, Le
commerce de la faim - La sécurité alimentaire sacrifiée à l'autel du libre-échange
(publié dans la collection Enjeux Planète), qui développe en détail comment les
politiques néolibérales ont condamné plus d'un milliard de personnes à mourir
de faim. [4a]
Pour ceux qui veulent en savoir plus sur le sujet, c'est ICI. [5a]
L'ancien institut Pasteur Mérieux, passé sous le contrôle de Rhône Poulenc en
1968, et qui s'appelle depuis 2004 Sanofi Pasteur, est la division vaccin du groupe
pharmaceutique Sanofi Aventis. Il fournit - quand même - 25% du marché mondial
de vaccins. [6a]
L’étiquetage est désormais obligatoire
lorsque le taux d’OGM dépasse 0,9% (la France a voté la loi depuis juin 2008),
mais ne l'est pas dans le cas d’aliments "accidentellement contaminés" à un pourcentage
inférieur. Cela montre surtout que les filières ne sont absolument pas hermétiques,
et qu’on ne peut pas transiger avec les clones pesticides brevetés : soit
on impose un moratoire absolu, soit on accepte qu’il y en ait partout (même dans
l’alimentation « bio »), d’ici quelques années. [7a]
On peut d'ailleurs se demander si la dissémination "naturelle" des OGM et la création
d'une situation écologiquement irréversible ne sont pas une stratégie des promoteurs
de ces biotechnologies : la question des seuils d'étiquetage montre bien
qu'on a déjà perdu le contrôle sur cette filière. C'est par exemple par dissémination
"commerciale" (importés par contrebande alors qu'ils étaient interdits, ce qui
a obligé les gouvernements à les autoriser d'office afin de pouvoir les différencier
des plantes classiques) qu'ils
ont été imposés au Paraguay et au Brésil. [8a]
Le « rouleau compresseur » attaque en
ce moment sur tous les fronts : ainsi de la pomme
de terre Amflora de BASF, du nouveau
coton BT dont Monsanto souhaiterait inonder l'Inde et de l'autorisation par
la
Chine de la culture et la commercialisation de riz transgénique. [9a]
Le "riz doré" serait modifié génétiquement pour produire de la vitamine A, pour
combler l'une des carences essentielles en micronutriments dont souffrent les
populations des pays du Sud. Ce qui n'est pas dit, c'est qu'il n'est nul besoin
de transgenèse pour cela, mais seulement de diversifier
les cultures. [10a]
Le mucilage est une substance visqueuse produite par la plante. [11a]
L'Écocide, ou l'Assassinat de la vie, préface au livre de
Franz Broswimmer Une brève histoire de l’extinction en masse des
espèces, également publié chez Agone, en 2010. [12a]
Un seul exemple - fort connu au demeurant - parmi des milliers, l’action de l’association
Kokopelli pour la "libération des semences".
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