de
: Hélène Marzolf via RF mercredi 21 décembre 2011 - 12h27
En
2003, dans "Escadrons de la mort, l'école française", Marie-Monique
Robin racontait comment la France, à partir de la fin des années 50, fit profiter
la junte argentine de ses méthodes de torture et de répression expérimentées en
Indochine et en Algérie. Son film étant considéré comme pièce à conviction, la
journaliste était citée à comparaître en février lors de procès contre des anciens
tortionnaires. Nous l'avons accompagnée.
Le
7 février, devant le tribunal de Mendoza. Une haie de policiers armés de talkies-walkies
est déployée au pied de l'escalier menant au bâtiment fédéral brun et ocre jaune.
A côté des marches flotte une banderole à l'effigie des morts et disparus de la
région. Dans cette province proche de la cordillère des Andes, l'Argentine purge
sa mémoire. Ce jour-là, on juge dix-huit militaires et policiers qui travaillaient
sous les ordres de Luciano Benjamín Menéndez, ex-responsable du troisième corps
de l'armée, et l'un des généraux les plus sanguinaires de la dictature qui sévit
de 1976 à 1983. Entourée de gardes du corps, Marie-Monique Robin sort d'une voiture.
Arrivée de France la veille, la journaliste est, ce matin, convoquée à l'audience
comme témoin général. Encombrée de sacs, la mine fatiguée, elle pose pour la presse,
devant le panneau en hommage aux victimes. Manière de sceller, sur la pellicule,
le compagnonnage qui, aujourd'hui, la lie à ceux qui exhument le passé.
C'est
la seconde fois que la Française comparaît dans l'un des procès qui, ces dernières
années, se sont ouverts dans toute l'Argentine. En 2008, elle s'est rendue à Corrientès
pour apporter son expertise historique dans le jugement des subordonnés de Ramón
Díaz Bessone, ex-ministre du Plan de la junte. Aujourd'hui son
film Escadrons de la mort, l'école française est considéré comme pièce
à conviction dans le processus judiciaire destiné à solder la période noire
de la dictature. Cette investigation, réalisée en 2003, révélait comment, à partir
de la fin des années 50, la France exporta en Argentine les méthodes de guérilla
antisubversive expérimentées en Algérie, et forma les militaires à la torture
et au renseignement. Elle dévoilait aussi les témoignages inédits de hauts responsables
argentins (Ramón Díaz Bessone, Benito Bignone, Albano Harguindeguy), qui, pour
la première fois, reconnaissaient l'aspect planifié de la répression.
Pensant
déclencher un débat dans l'Hexagone, Marie-Monique Robin a causé une
'commotion nationale' en Argentine.
Ironie
de ces révélations : pensant déclencher un débat dans l'Hexagone, Marie-Monique
Robin a causé une « commotion nationale » en Argentine.
Reprises dans les médias du pays le 1er septembre 2003 " le jour de la diffusion
du film en France ", les confessions des généraux poussèrent l'état-major
argentin à organiser une réunion de crise, et à dégrader les militaires, dans
l'attente de sanctions. Egalement mise en cause, la hiérarchie catholique orchestra,
dans la panique, une conférence de presse. L'impact du documentaire fut d'autant
plus fort que le pays s'apprêtait alors à négocier un tournant capital de son
histoire. Récemment élu, le président Néstor Kirchner venait de faire annuler
par le Parlement deux lois d'amnistie qui, depuis presque vingt ans, empêchaient
les poursuites contre les membres de la junte. Entérinée deux ans plus tard par
la Cour suprême, cette décision historique signa la fin d'une longue omerta juridique :
des centaines de procès ont, depuis, été relancés, certains grâce au film. Et
Marie-Monique Robin est aujourd'hui régulièrement citée à comparaître. Dans la
salle d'audience, une paroi vitrée sépare la cour du public. Seuls quatre accusés
sur dix-huit sont présents, des papys à l'air impénétrable. La pièce est pleine
de membres d'associations et de familles de victimes, et une caméra enregistre
les débats. Aujourd'hui, il ne sera pas question des faits reprochés aux accusés.
Le président du tribunal s'adresse à la journaliste : « Dites-nous
dans quelle mesure l'école française a influencé les militaires au pouvoir. »
Escadrons
de la mort... L'école française - part 1/7
Escadrons
de la mort... L'école française - part 2/7
Extrait d'Escadrons de
la mort, l'école française. DVD Idéale Audience International
Pendant
plusieurs heures, Marie-Monique Robin détaille la découverte par les Français,
pendant la guerre d'Indochine, d'un type de guerre non conventionnelle où les
lignes de front n'existent plus. La naissance du concept d'« ennemi
intérieur », intégré à la population civile. La guerre d'Algérie,
où les militaires français expérimentèrent les nouvelles techniques de quadrillage,
de torture et d'enlèvement. L'exportation en Argentine, avec l'aval du gouvernement,
de ces techniques de « guerre moderne ». L'établissement,
pendant vingt ans, d'une mission permanente d'assesseurs français à Buenos Aires.
Le rôle de religieux français (dont le père Grasset) dans l'apparition d'une branche
intégriste de l'Eglise ' la Cité catholique ' qui collabora avec les militaires'
Entre deux éclairages historiques, des téléviseurs diffusent des extraits du film.
A l'écran, le général Bessone, et Albano Harguindeguy, l'ancien ministre de l'Intérieur
pendant la dictature, parlent sans remords de l'efficacité des méthodes de répression,
et justifient la lutte contre « l'agression révolutionnaire ».
Escadrons
de la mort... L'école française - part 3/7
Escadrons
de la mort... L'école française - part 4/7
Extrait d'Escadrons
de la mort, l'école française. DVD Idéale Audience International
Devant
cette parole froide, des murmures de colère et de triomphe mêlés parcourent la
salle. « Tout ce qui est dit ce matin est extrêmement important,
se félicite, lors de la suspension d'audience, David Blanco, une ancienne victime
de la junte. En éclairant les bases théoriques et politiques de la répression,
ce travail historique apporte la preuve qu'il s'agissait d'un système pensé, organisé ! »
Il confère notamment une réalité tangible à un phénomène longtemps nié, celui
des disparitions : « Pendant des années a circulé l'idée selon
laquelle si les gens se volatilisaient c'est qu'ils étaient partis en vacances.
Ou alors qu'ils avaient dû faire quelque chose de répréhensible !,
explique le président du tribunal. Et puis les choses ont évolué. L'ouverture
des procès et les révélations des victimes font peu à peu avancer la société.
Mais cette prise de conscience est récente ! »
L'audience
à peine terminée, Marie-Monique Robin est embarquée par des policiers vers une
porte de service. Accompagner la journaliste en Argentine revient à faire l'expérience
d'un encadrement musclé. Impossible de sortir seules. Il nous faut conserver
aussi, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un téléphone portable dans lequel
est enregistré un numéro d'urgence. Comme des centaines d'autres témoins, Marie-Monique
Robin bénéficie, sur le sol argentin, d'un programme de protection piloté par
le ministère de la Justice. Longtemps réservée aux affaires de narcotrafic, de
terrorisme ou de mafia, cette précaution a été étendue aux procès liés à la junte.
«
Il y a encore trois ou quatre ans, témoigner dans ce type de procédures était
dangereux, à cause des actions menées par des groupes opérationnels et des entreprises
de sécurité liées à la junte, nous explique l'un de nos gardes du corps.
Mais aujourd'hui, ces corporations se désagrègent. Comme des procès se sont
ouverts dans tout le pays, la situation s'est un peu normalisée. »
Des pressions subsistent néanmoins. Nombre de juges, d'avocats et de victimes
évoquent des « menaces téléphoniques » et des « pressions
de voisinage ». Il n'est pas rare qu'une maison soit « visitée »
ou le bureau d'un avocat mis à sac. « La peur n'a pas complètement
disparu, explique le président du tribunal, personne ne pense que la
répression est totalement finie. »
Il
faut dire que, aujourd'hui, l'Argentine paie encore les décisions politiques des
trente dernières années. Contrairement à la France qui, en Algérie, mena une guerre
coloniale à l'extérieur de l'Hexagone, le pays a livré bataille sur son propre
sol, puis, après l'instauration des lois d'impunité de Raúl Alfonsín, en 1986
et 1987, laissé bourreaux et victimes cohabiter dans un climat délétère. « Pendant
des années,nous nous sommes sentis isolés, perdus, comme si nous étions
enfermés dans une sorte de ghetto de victimes de la dictature, explique Fernando
Rule, un ancien détenu. Ne pouvant compter sur les politiques, nous avons
mené une lutte personnelle, avec l'aide des mères de la place de Mai. Mais il
a fallu attendre longtemps une véritable catharsis institutionnelle ! »
'De
nombreux magistrats ont collaboré avec la junte. Le problème, c'est qu'ils
sont restés en activité !'
Aujourd'hui,
celle de l'appareil militaire est en cours. Poursuivi dans plusieurs procédures,
le général Videla a déjà écopé d'une peine de prison à vie, et les principaux
chefs de la junte sont condamnés ou inculpés. Particulièrement emblématique,
le procès de l'Esma (Ecole supérieure de mécanique de la marine), le plus important
lieu de torture du pays, s'est ouvert en 2009, et l'endroit est aujourd'hui transformé
en mémorial. Mais des pans entiers de la société n'ont pas encore été purgés.
« Prenez la presse, nous explique un étudiant, militant pour
la défense des droits de l'homme. Tout le monde sait que Clarin [le plus
gros groupe multimédia du pays, NDLR] est accusé d'avoir acquis son usine
de papier grâce aux militaires. Ce groupe a des liens historiques avec la dictature
et, d'après moi, cela se ressent encore dans sa ligne éditoriale. »
Depuis la reprise des procès, une autre de ces liaisons dangereuses avec le terrorisme
d'Etat est apparue au grand jour : « De nombreux magistrats
ont collaboré avec la junte, explique Fernando Rule. Le problème, c'est
qu'ils sont, depuis, restés en activité ! A Mendoza, cela a créé une situation
quasi féodale. »
Dans
cette province très conservatrice, corrompue, où l'on dénombre entre deux cents
et deux cent cinquante disparus, les organismes de défense des droits de l'homme
ont porté plainte en mars 2010 devant le Conseil supérieur de la magistrature
contre plusieurs juges fédéraux. Cette procédure a abouti à l'inculpation de
deux d'entre eux, Luis Francisco Miret et Otilio Romano, accusés d'avoir classé
des plaintes relatives à des arrestations arbitraires, des tortures et des enlèvements
d'enfants. « Le procès des juges n'en est qu'à ses débuts, nous
explique un avocat, mais grâce à l'arrivée d'une nouvelle génération demagistrats, les choses avancent. »
Elles
avancent, par exemple, à Resistencia. Dans cette ville de la province du Chaco,
où nous nous rendons le lendemain, deux magistrats, Roberto Mazzoni et Carlos
Flores Leyes, ont déjà fait l'objet de poursuites judiciaires. Au cours d'un dîner,
le secrétaire des droits de l'homme de la province, José Luis Valenzuela, nous
rapporte une anecdote stupéfiante. Ancienne victime de la dictature et, à ce titre,
amené à témoigner dans différents procès, il s'est retrouvé, récemment, interrogé
par le procureur Leyes, encore en exercice. En cours d'audience, il regarde machinalement
les pieds du magistrat et constate que ceux-ci sont « gigantesques ».
Un détail' mais de taille. Qui lui rappelle ce jour lointain où, torturé dans
un centre de détention, il a aperçu fugacement, à travers sa cagoule, « les
pieds gigantesques, inoubliables » de l'homme qui dirigeait l'interrogatoire'
En plein procès, l'ancienne victime demande alors au magistrat s'ils ont pu se
croiser dans le centre de détention. Chose incroyable, Leyes répond par l'affirmative.
Le bourreau aux pieds « impensables », c'était bien
lui. Destitué, puis poursuivi, le procureur est mort en avril 2010, avant d'être
condamné. « Personne ne sait ce qui est passé par la tête du juge,
dit un avocat de la région. Seul un incroyable sentiment d'impunité pourrait
expliquer ce qu'il a dit ce jour-là. »
Pendant
que l'Argentine fait son mea culpa, la "patrie des droits de l'homme"
ne voit toujours pas ce qui peut coincer dans ses méthodes de "maintien
de l'ordre" exportées à l'étranger.
Mercredi
9 février, tribunal de Resistencia. Marie-Monique Robin témoigne dans le cadre
d'un procès relatif à l'un des épisodes les plus sanglants de la dictature :
le massacre de Margarita Belén, en 1976, au cours duquel vingt-deux militants
proches des jeunesses péronistes furent torturés et assassinés après s'être rendus
à la police.
Escadrons
de la mort... L'école française - part 5/7
Escadrons
de la mort... L'école française - part 6/7
Extrait d'Escadrons de
la mort, l'école française. DVD Idéale Audience International
Assise
face aux juges, la journaliste reprend l'argumentaire historique déjà développé
à Mendoza. Mais ici, l'ambiance est différente, plus lourde, presque agressive.
La présidente du tribunal lève régulièrement les yeux au ciel, et gonfle les joues,
comme prise d'un ennui mortel. Quant aux neuf inculpés, huit militaires et un
policier de la région, ils ne font même pas semblant de s'intéresser à ce qui
se passe. L'un rumine son chewing-gum l'air mauvais, trois autres demandent à
quitter la salle. Arrive le moment des questions. « Et vous, en
France, avez-vous jugé vos militaires après la guerre d'Algérie ?,
demande, en milieu d'audience, un avocat. ' Non, répond la journaliste.
Comme chez vous, il y a eu une amnistie. » Qui, à la différence
de l'Argentine, n'a jamais été remise en question. A Mendoza, déjà, la journaliste
avait dû expliquer aux juges et avocats que la France « n'avait
toujours pas entamé son devoir de mémoire ». Pendant que l'Argentine
fait son mea culpa, la « patrie des droits de l'homme »
ne voit toujours pas ce qui peut coincer dans ses méthodes de « maintien
de l'ordre » exportées à l'étranger' En 2003, des députés Verts ont
bien demandé la constitution d'une enquête parlementaire, mais la Commission des
affaires étrangères, alors présidée par Edouard Balladur, a opposé son veto, au
motif que « les allégations portées sur le rôle de la France en
Amérique latine dans les années 70 sont sans fondement sérieux ».
Pour que les choses bougent, peut-être faudra-t-il attendre que l'Argentine, à
son tour, demande des comptes à ceux qui lui ont tout appris'