Comment
qualifiez-vous cette droite ?
Je
n'ose plus dire une droite de gouvernement. Ce n'est plus la droite, ce n'est
pas juste la droite... Extrême droite, ultra-droite ? C'est quelque chose d'autre.
Je n'ai pas de mot. Je pense de plus en plus que le sarkozysme est une pathologie
sociale et relève d'une analyse durkheimienne - en termes d'anomie, de désintégration
religieuse, de suicide - autant que d'une analyse marxiste - en termes de classes,
avec des concepts de capital-socialisme ou d'émergence oligarchique.
Le
chef de l'Etat a assuré qu'il s'efforçait de ne pas être "sourd
aux cris du
peuple". Qu'en pensez-vous ?
Pour
moi, c'est un pur mensonge. Dans sa tribune au Monde, Sarkozy se gargarise
du mot "peuple", il parle du peuple, au peuple. Mais ce qu'il propose aux Français
parce qu'il n'arrive pas à résoudre les problèmes économiques du pays, c'est la
haine de l'autre.
La
société est très perdue mais je ne pense pas que les gens aient de grands doutes
sur leur appartenance à la France. Je suis plutôt optimiste : quand on va vraiment
au fond des choses et dans la durée, le tempérament égalitaire des Français fait
qu'ils n'en ont rien à foutre des questions de couleur et d'origine ethnique ou
religieuse !
Pourquoi,
dans ces conditions, le gouvernement continue-t-il à reprendre à son compte une
thématique de l'extrême droite ?
On
est dans le registre de l'habitude. Sarkozy a un comportement et un vocabulaire
extrêmement brutaux vis-à-vis des gamins de banlieue ; il les avait utilisés durant
la campagne présidentielle tandis qu'il exprimait son hostilité à l'entrée de
la Turquie dans l'Union européenne dans un langage codé pour activer le sentiment
antimusulman. Il pense que cela pourrait marcher à nouveau.
Je
me demande même si la stratégie de confrontation avec les pays musulmans - comme
en Afghanistan ou sur l'Iran - n'est pas pour lui un élément du jeu intérieur.
Peut-être que les relations entre les Hauts-de-Seine et la Seine-Saint-Denis,
c'est déjà pour lui de la politique extérieure ? On peut se poser la question...
Si
vous êtes au pouvoir et que vous n'arrivez à rien sur le plan économique, la recherche
de boucs émissaires à tout prix devient comme une seconde nature. Comme un réflexe
conditionné. Mais quand on est confronté à un pouvoir qui active les tensions
entre les catégories de citoyens français, on est quand même forcé de penser à
la recherche de boucs émissaires telle qu'elle a été pratiquée avant-guerre.
Quels
sont les points de comparaison
avec cette période ?
Un
ministre a lui-même - c'est le retour du refoulé, c'est l'inconscient - fait référence
au nazisme. (Christian Estrosi, le 26 novembre, a déclaré : "Si, à la veille
du second conflit mondial, dans un temps où la crise économique envahissait tout,
le peuple allemand avait entrepris d'interroger sur ce qui fonde réellement l'identité
allemande, héritière des Lumières, patrie de Goethe et du romantisme, alors peut-être,
aurions-nous évité l'atroce et douloureux naufrage de la civilisation européenne.")
En manifestant d'ailleurs une ignorance de l'histoire tout à fait extraordinaire.
Car la réalité de l'histoire allemande de l'entre-deux-guerres, c'est que ce n'était
pas qu'un débat sur l'identité nationale. La différence était que les nazis étaient
vraiment antisémites. Ils y croyaient et ils l'ont montré. La France n'est pas
du tout dans ce schéma.
Il
ne faut pas faire de confusion, mais on est quand même contraint de faire des
comparaisons avec les extrêmes droites d'avant-guerre. Il y a toutes sortes de
comportements qui sont nouveaux mais qui renvoient au passé. L'Etat se mettant
à ce point au service du capital, c'est le fascisme. L'anti-intellectualisme,
la haine du système d'enseignement, la chasse au nombre de profs, c'est aussi
dans l'histoire du fascisme. De même que la capacité à dire tout et son contraire,
cette caractéristique du sarkozysme.
La
comparaison avec le fascisme,
n'est-ce pas excessif ?
Il
ne s'agit pas du tout de dire que c'est la même chose. Il y a de grandes différences.
Mais on est en train d'entrer dans un système social et politique nouveau, qui
correspond à une dérive vers la droite du système, dont certains traits rappellent
la montée au pouvoir de l'extrême droite en Europe.
C'est
pourtant Nicolas Sarkozy qui a nommé à des postes-clés plusieurs représentantes
des filles d'immigrés...
L'habileté
du sarkozysme est de fonctionner sur deux pôles : d'un côté la haine, le ressentiment
; de l'autre la mise en scène d'actes en faveur du culte musulman ou les nominations
de Rachida Dati ou
de Rama Yade au gouvernement.
La réalité, c'est que dans tous les cas la thématique ethnique est utilisée pour
faire oublier les thématiques de classe.
Propos
recueillis par Jean-Baptiste de Montvalon et Sylvia Zappi
Article
paru dans l'édition du 27.12.09