Tiahuanako, la ville aux mille mystères
Auteur : Christian Navis - Source : Agoravox






Les natifs des Andes avaient conservé dans leur culture orale la mémoire d’une grande cité impériale, puissante et majestueuse qui régnait sur toute la région. Hiératique, abandonnée et oubliée comme Machu Pichu, mais effleurant les rives d’un grand lac et reliée au reste du monde par de nombreuses voies, possédant une armée aussi nombreuse que redoutable, et regroupant les artistes les plus talentueux de son temps pour faire resplendir la gloire de son empereur.

Et puis les Espagnols avaient déboulé. Dans leur quête éperdue d’El Dorado, les conquistadors avaient fait parler les Incas sous la torture. Les informations obtenues étaient fragmentaires, codées, alambiquées. Inexploitables.
La ruse fut plus efficace. Avec l’aide de traîtres croyant se libérer de la tutelle de l’empereur, quelques soudards sous la direction de Pedro Cieza de Leon finirent par trouver le chemin. Mais pas les trésors. Convaincus que ces tas de cailloux n’avaient pas grand intérêt, ils ne s’attardèrent pas.
Plus tard, des jésuites s’y établirent. Ils furent tous massacrés sauf un. Le rescapé y gagna une parure pectorale en or massif mais y perdit la raison. Et à partir du XVI ème siècle, la ville aux mille mystères sombra dans un oubli séculaire. Personne ne savait plus la localiser.



L'homme au fouet et au chapeau


Il y a tout juste un siècle, l'archéologue-aventurier Hiram Bingham se lance dans la chasse au trésor.
Deux doctorats, une chaire à Harvard, une autre à Princeton, polyglotte et pilote de chasse, loin d'être un pusillanime rat de bibliothèque, l'homme est un battant. La baston avec les huaqueros (pilleurs de tombes) ne l'effraie pas. Avec son flingue et son fouet, il sait leur inculquer les bonnes manières. On voit où Spielberg et Lucas ont puisé leur inspiration...

Parti à la recherche de la légendaire Vilcabamba (que Lara Croft aurait visité aux dernières nouvelles ! ;-) il découvre l'improbable et altière cité de Machu Pichu.
Un temps, il hésite. Il se demande si cette ville en escaliers montant jusques dans les nuages fut le refuge de Manco Inca après la grande révolte de 1536 , et l'ultime sanctuaire jusqu'à l'exécution de Tupac Amaru en 1572.
Mais Choquequirao ("le berceau de l'or" en quechua) est un candidat plus plausible. La géographie lui donne une supériorité au plan militaire, expliquant les 36 ans de défaites locales subies par les conquistadors : sa position lui permet de contrôler la seule vallée encaissée conduisant au site et d'en écraser les intrus sous d'énormes pierres, quand Machu a plusieurs accès.

Bingham pense alors à Tiahuanaco dont il a entendu parler. Mais il lui faut encore déchanter. Sa ville est bien dans la cordillère, à mi-chemin entre la sierra et la selva, mais de lac point.

Quant à la route des Andes supposée relier entre elles les cités impériales, plus de 5000 kilomètres du nord au sud avec ses ouvrages d'art franchissant rivières, glaciers et ravins, il aura beau la suivre, c'est un trait hachuré. Effondrements ici, éboulements là, envahissement par la végétation ailleurs... Bingham finit par renoncer, se contentant de l'extraordinaire renommée que lui vaudra Machu Pichu. La redécouverte de Tiahuanaco reviendra à un Français. Cocorico !


Patience et croisement des sources

Le journaliste français Roger Delorme avait visité Cuzco, une ville perchée à 3400 mètres d'altitude aux remparts cyclopéens, constitués de blocs de pierre polygonaux parfaitement ajustés et dont certains pèsent jusqu'à cent tonnes. Et il connaissait la tradition du grand souterrain, cet "impossible" tunnel de 2 Km de long reliant le temple de Korichanca à la forteresse de Sacsahuaman, découvert en 2003 par Anselm Rambla.
Delorme avait vu aussi l'ancienne ville sainte de Pachacamac avec ses canaux, ses bassins et ses fontaines, ses fortifications et ses palais construits sur plusieurs niveaux dont les plus bas sont très antérieurs à l'unification de l'empire inca.

Mais disaient les Indiens : « Tout cela est beaucoup plus jeune que la très vieille ville près de la petite mer qu'on peut boire. »
Les légendes disaient que cette ville avait été créée par le Dieu Viracocha, un voyageur venu du ciel et des étoiles, et que les tout premiers hommes l'avaient habitée. Mais depuis, les Indios l'avaient toujours connue en ruines. Delorme avait écouté respectueusement, posé les bonnes questions, et gagné la confiance de ses interlocuteurs.

Loin de la goguenardise caractérisant les esprits simples confrontés à l'invraisemblable, il avait déchiffré les allégories et les symboles pour en extraire les éléments concrets qu'ils transfiguraient.


Là où la version officielle voyait des affabulations et des ruines qu'on ne retrouvait pas parce qu'on les confondait avec d'autres, il avait interprété les mythes des dieux et des géants, et les détails de leurs errances, pour en dévoiler les réalités qu'ils transcendaient. Et en 1958, il avait enfin réussi là où tant d'autres s'étaient cassés les dents.


Une géographie et un urbanisme déconcertants

Tiahuanaco est située à vingt kilomètres du lac Titicaca, et environ trente mètres plus haut que ses rives actuelles. Bâtie sur un plateau sablonneux aride à 4000 mètres d'altitude, c’est une cité morte, dont les vestiges désordonnés semblent appartenir à un monde qui n’a plus rien de commun avec ce que nous connaissons. La dispersion des monuments laisse entrevoir une cité très étendue.

Et l'existence de fossiles aquatiques aux abords de la cité, parfois inclus dans les ruines, permet une datation géologique de l'ordre de douze à treize mille ans, correspondant à la régression du grand lac.






La ville était alors située au bord de celui-ci, des quais qui existent encore en témoignent. On observe également des canalisations d'évacuation des eaux usées s'arrêtant au niveau des anciennes rives du lac. Ces égouts antiques étaient constitués par des blocs de pierre taillés et ajustés, fixés les uns aux autres par des chevilles de métal dont subsistent les encoches... Dans une société qui ne connaissait, nous dit-on, que les outils en bois et la cuisson la plus sommaire de la céramique !

Tiahuanaco apparaît comme un éternel chantier figé. Apparemment, la ville n'a jamais été achevée. On dirait qu’un cataclysme brutal a frappé cette cité majestueuse, 11.000 ans avant nous. Un tremblement de terre colossal dont les glissements de terrain auraient déplacé le grand lac tout en le vidant partiellement ? Des géologues confirment la vraisemblance de l'hypothèse. En faisant un épisode local d'un cataclysme planétaire d'une toute autre envergure. A relier à la dernière grande extinction de la fin du pléistocène-début de l'holocène.

Sinon que dire de cette tête d'éléphant dont la présence est parfaitement incongrue si l'on s'en tient aux évaluations chronologiques académiques d'une cité bâtie aux alentours de l'an moins cent avant notre ère... Une gravure par contre tout à fait banale si on la situe avant la disparition de ces animaux en Amérique du sud, il y a environ 12.000 ans. Même remarque pour les quarante six têtes de toxodontes ciselées dans la frise. Ces gros mammifères amphibiens se sont éteints dans cette région vers 10.000 avant J.C. Une fois encore, les indices parlent à qui veut les entendre !



Le soleil a rendez-vous avec Vénus


Le monument le plus connu de Tiahuanaco est la porte du soleil. Des mystères non résolus entourent sa construction comme celle des autres structures cyclopéennes. Outre l'art et la manière dont d'énormes monolithes de granit pesant chacun plusieurs dizaines de tonnes ont pu être élevés et ajustés ainsi, et tout spécialement le linteau, d'où provenaient-ils ? Aucune carrière n'existe à moins de 100 Km. Et les descendants de ces constructeurs, nous dit-on, ignoraient la roue.

Ce mystère n’est qu’une mise en bouche. Les matériaux de construction sont multiples : grès, granit, calcaire, pierre volcanique. Employés avec un réel sens de l'esthétique et du spectaculaire. Ainsi la grande pyramide est faite d'énormes blocs de grès parfaitement taillés et ajustés, ponctués tous les 3 mètres par des piliers monolithiques en granit.

Pedro Cieza de Leon, explorateur mais aussi chroniqueur du nouveau monde avoue ne pas comprendre quels outils ou machines ont permis de façonner une telle architecture. L'Espagne des cathédrales en aurait été incapable !

Ici, tout semble témoigner d’un remarquable savoir antérieur dont les modalités et les finalités furent perdues… Comme si des successeurs, peut-être illégitimes, après avoir considérablement régressé, avaient continué quelque temps à répéter sans les comprendre des rites obsédants. Des incantations pour le retour d’un lointain âge d’or ?

Sur la porte du soleil, de curieux pétroglyphes, attestent d'une forme d'écriture associée à des gravures qui étonnent le visiteur. Ainsi, ce calendrier vénusien avec ses années de 585 jours terrestres, identifié par l'astronome russe Kazantzev. Les natifs de Tiahuanaco seraient parvenus à calculer l'année vénusienne soit 584 jours (583,92 en réalité) Ensuite ils auraient découvert l'équivalence 584 X 5 = 2920 jours, soit 8 années solaires. Sans oublier un correctif de deux pour tenir compte des bissextiles.
Comme chez les Mayas vivant à des milliers de kilomètres de là et à une toute autre époque.

Une maîtrise surprenante pour des gens dont les lointains descendants, nous dit-on, ignoraient l'écriture, se contentant des "quipus", ces misérables pense-bêtes faits de nœuds dans des fils de laine pour noter les évènements importants de la vie courante. Et aussi, plus surprenant, pour calculer en base dix, une exception chez les Amérindiens.


De quoi donner le tournis !

Les bateaux traditionnels du lac Titicaca, décrits par les conquistadors et qui perdurent encore aujourd'hui, sont toujours construits en roseaux tressés, selon la technique utilisée par Thor Heyerdahl pour ses deux expédition Râ. Avec leurs extrémités fortement relevées, leurs pelles de gouverne et leurs mâts bipodes en forme de A majuscule, ils semblent tout droit venus de la lointaine iconographie des tombeaux égyptiens.

Quant à la pyramide à sept degrés d'Akapana, de 150 mètres de côté, aux obélisques de grès sculptés de personnages anthropomorphes, au culte du dieu-soleil Inti et aux sarcophages de pierre retrouvés dans une nécropole, nul ne sait vraiment où les pré-Incas sont allés chercher des idées aussi bizarres ?

C'est du moins la thèse des historiens dits sérieux... Auxquels il ne faut surtout pas parler de certains bibelots découverts au Pérou mais aussi en Bolivie, dans l'aire d'expansion de la civilisation de Tiahuanaco. Ils en feraient une crise d'apoplexie !

Ces objets, pour moins d'une dizaine en or et un peu plus en terre cuite ont la forme caractéristique d'une aile delta. Le plus beau d'entre eux, en or massif finement ciselé, est conservé au musée d'anthropologie de La Paz. Un autre en céramique traité à la thermoluminescence aurait dans les 10.000 ans. A 1.000 ans près car, autour de Tiahuanaco, la radioactivité naturelle anormalement élevée perturbe les mesures.

A-t-on plané sur l'altiplano ?


La question est moins saugrenue qu'il n'y paraît. Les civilisations anciennes avaient les moyens de fabriquer des petits planeurs ou des ailes delta. C'est aisément démontrable.

Aujourd'hui des engins bas de gamme sont encore construits en tendant de la toile sur des structures en bois léger. Avec, éventuellement, des cordages pouvant servir de haubans. Ce n'est pas de la haute technologie !
Rien n'aurait empêché de faire de même dans un lointain passé. N'oublions pas que si les essais pour faire voler plus lourd que l'air ont échoué pendant si longtemps dans notre civilisation, c'est parce que le problème était mal posé. Tous les précurseurs s'inspirant du vol battu des oiseaux voulaient construire des ailes mobiles, oubliant que les oiseaux planent aussi.

Bien avant que la Grèce et Rome règnent sur la Méditerranée, les Chinois disposaient de grands cerf-volants capables de transporter un homme d'un versant à un autre. Des calligraphies de la dynastie Zhou en font état. Et Marco Polo dit en avoir vu. Une pratique également connue des Maoris de Nouvelle Zélande. Un décret du gouverneur britannique au XIX ème interdisait cette pratique car "il n'est pas conforme à la volonté de dieu que les hommes aient des ailes" (sic)

Quant aux objections techniques, elles sont aisément réfutables.
L'envol ? Il suffit de se jeter en courant dans le vide, face au vent.
La portance ? Pour voler les planeurs utilisent les pompes, colonnes d'air chaud ascendant qu'on trouve au dessus des zones planes fortement chauffées par le soleil, mais aussi les ondes orographiques dues aux variations thermiques entre adret et ubac et les effets venturi quand le vent est défléchi et renforcé par des reliefs accidentés. Les Andes, l'Altiplano et les déserts offrent une configuration idéale.

La mania ? Les ailes delta peuvent évoluer par de simples déplacements de poids du pilote, provoquant des modifications du centre de gravité donc de la portance induisant des mouvements latéraux, ou des variations d'assiette provoquant du cabrage ou du piqué pour la montée et la descente, avec la possibilité de coordonner les deux opérations.
Quant aux planeurs ultra-légers, le précurseur Otto Lilienthal au XIXème utilisait les mouvements de son corps, mais aussi avait inventé le gauchissement de l'extrémité du bord de fuite des ailes avec des cordages, préfigurant les ailerons.

Les limites ? De nos jours, le record de distance est de 700 Km. Et en altitude, l'Himalaya.
Simples hypothèses ? Evidemment ! Mais elles auraient l'avantage d'expliquer les géoglyphes de Nazca, les troublants artéfacts des ancêtres des Fils du Soleil, et les légendes d'hommes volants abondant dans les cultures précolombiennes.