Les
documents Takieddine, dont Mediapart a commencé la publication le 10
juillet,

dévoilent
la vérité de la présidence de Nicolas Sarkozy. Et cette vérité
est sale. Ayant pour fil conducteur l'argent noir des ventes d'armes, cette documentation
sans précédent dans l'histoire de la République met à
nu un système dont l'intérêt financier est le seul mobile,
au détriment des lois en vigueur et de la morale publique.Ces
pratiques ou ces tentations ont toujours existé, et les affaires politico-financières
qui ont terni les présidences de François Mitterrand et de Jacques
Chirac en témoignent abondamment. Mais jamais elles n'avaient été
installées avec tant d'ampleur au coeur du pouvoir comme le démontrent
nos révélations qui attestent la place centrale occupée par
Ziad Takieddine dans le dispositif sarkozyste. Jamais elles ne s'étaient
étendues à ce point jusqu'à contaminer le sommet de l'Etat,
ses règles fonctionnelles et ses usages administratifs. Telle est la révélation
des documents Takieddine : la promotion de la corruption au coeur du pouvoir
exécutif. N'ayant
d'autres compétences que son rôle d'intermédiaire auprès
de régimes autoritaires ou dictatoriaux qui échangent des marchés
juteux contre une reconnaissance diplomatique, M. Takieddine n'a jamais cessé
d'appartenir au premier cercle qui entoure Nicolas Sarkozy depuis qu'il fit ses
premières armes, en 1994-1995, sur les contrats pakistanais qui sont au
coeur de l'affaire Karachi. Ce Franco-Libanais n'est pas un simple intermédiaire,
mais un conseiller occulte. Il fait des notes confidentielles, conçoit
la stratégie secrète, participe aux réunions dans les palais
de la République, donne son avis politique, transmet ses recommandations
diplomatiques, prépare les rencontres avec des chefs d'Etat étrangers,
organise les voyages préalables, s'occupe des contacts préliminaires,
traduit de l'arabe les documents ou les conversations les plus sensibles, transmet
officieusement des messages officiels, etc.

Depuis
le retour, en 2002, de Nicolas Sarkozy sur la scène politique nationale,
cet activisme militant d'un intermédiaire en vente d'armes ne s'est jamais
démenti. Via le principal collaborateur administratif de M. Sarkozy, le
préfet Claude Guéant --- aujourd'hui devenu ministre de l'intérieur
après avoir été son irremplaçable directeur de cabinet
comme ministre puis le secrétaire général de l'Elysée
---, M. Takieddine n'a cessé d'occuper ce rôle clé dans la
sarkozie, aussi bien auprès du ministre de l'intérieur avant 2007
qu'auprès du président de la République depuis 2007. Après
le Pakistan de ses débuts, son champ d'action a notamment concerné
l'Arabie saoudite --- ce
que nous avons déjà démontré ---, puis la
Libye --- ce
que nous avons commencé à raconter ---, mais aussi la Syrie
et le Liban, son pays d'origine --- ce que nous allons bientôt révéler. Dans
chaque cas, il s'est agi de promouvoir une politique extérieure de la France
complaisante sinon complice avec des régimes non-démocratiques,
aujourd'hui ébranlés par le
vent de liberté du 89 arabe, et notamment les pires d'entre eux, les
dictatures libyenne et syrienne. Mais surtout, dans chaque cas, il s'est agi d'en
profiter pour obtenir ou tenter d'obtenir des contrats sur des ventes d'armes
ou sur des achats de pétrole --- ce que démontreront nos prochains
épisodes syrien et libyen --- au détour desquels l'enrichissement
notable de M. Takieddine était garanti par des commissions dont les destinations
finales se perdent dans des paradis fiscaux. Contrairement
à ce qu'on avait pu croire avec les révélations constantes
de Mediapart, depuis 2008, sur l'affaire Karachi qui ont amené la justice
à enquêter sur son volet financier (voir ici
notre webenquête, «L'autre affaire qui affole l'Elysée»),
M. Takieddine n'est donc pas l'homme d'une seule affaire : cette vente de
sous-marins au Pakistan dans laquelle il fut imposé en 1994 comme intermédiaire
par le gouvernement Balladur dans la perspective du financement de sa campagne
électorale de 1995, avec un circuit de commissions passant par une société
écran dont la création fut supervisée par le ministre du
budget de l'époque, Nicolas Sarkozy (lire ici et là nos
articles sur l'implication de Nicolas Sarkozy dans l'affaire Karachi). Il fut
en vérité l'homme de toutes les opérations similaires tentées
depuis 2002 par le premier cercle de l'actuel chef de l'Etat dont les documents
en notre possession prouvent qu'elles avaient la même finalité :
assurer des financements occultes en vue d'une conquête durable du pouvoir
suprême qui serait la garantie d'une protection et d'une poursuite de ces
pratiques illicites.
Le
fil noir de l'aventure SarkozyLes
documents déjà révélés par Mediapart à
propos de l'Arabie saoudite et de la Libye le confirment. En 2003, alors que Nicolas
Sarkozy est ministre de l'intérieur, Ziad Takieddine a failli toucher 350
millions d'euros de commissions occultes dans le cadre d'un marché d'armement
avec l'Arabie saoudite. Interrompue sur intervention de Jacques Chirac, alors
président de la République, cette négociation était
secrètement conçue par celui que Ziad Takieddine nomme alors « le
patron » et dont il n'était que l'exécutant :
Nicolas Sarkozy. Le montage prévu afin de cacher les circuits financiers
occultes passait par « les décisions suivantes du
patron », écrit M. Takieddine : la création
d'une « nouvelle structure complètement dépendante
de son ministère » qui, en assurant « le
rôle de Conseil du Projet », « sera
capable de couvrir le sujet "sensible" par le biais de ses honoraires ». Ce
sujet sensible n'est autre que le versement de commissions pour lesquelles un
échéancier avait été prévu par Ziad Takieddine
sur le même modèle que celui déjà utilisé en
1994 pour un contrat de ventes de frégates militaires à l'Arabie
saoudite. Ce précédent contrat avait été validé
par le ministre du budget de l'époque qui n'était autre que Nicolas
Sarkozy. M. Takieddine finira par toucher 91 millions d'euros de commissions sur
ce marché. S'agissant de la tentative avortée de 2003, on
retrouve donc les mêmes personnages, le même ministre, passé
du budget à l'intérieur, et le même intermédiaire professionnel,
sinon personnel.

Les
notes Takieddine qui détaillent le montage financier prévu sont
destinées à l'entourage direct de NicolasSarkozy, essentiellement
son conseiller Brice Hortefeux, devenu ensuite ministre délégué
aux collectivités locales, et son directeur de cabinet, le préfet
Claude Guéant. Elles évoquent, dans un euphémisme transparent,
lettre capitale comprise, « le Système voulu ».
Elles mentionnent une « couverture/parapluie sur place » qui
serait« indispensable pour permettre une "assurance"
de résultat ». Enfin et surtout, elles mentionnent une « Banque
d'Affaires du P. » dont le rôle financier paraît
décisif : « Il sera utile lors de la prochaine
visite de préparation ultime de confirmer la signature avec la Société,
représentée par la Banque d'Affaires du P., du contrat en votre
possession suivant le schéma approuvé », écrit
ainsi M. Takieddine aux collaborateurs directs de M. Sarkozy, le 23 octobre 2003. Les
mêmes enjeux financiers occultes sont présents dans le dossier libyen,
tel que le dévoilent les documents Takieddine. Ce dernier fut l'instrument
direct du rapprochement privilégié avec Mouammar Kadhafi, entrepris
dès 2005 par Nicolas Sarkozy via son bras droit, Claude Guéant.
L'incongruité de la réception fastueuse du dictateur à Paris
fin 2007, à l'invitation personnelle du président de la République
nouvellement élu, trouve ici son fin mot : après la libération
des infirmières bulgares, marché symbolique qui masquait les marchés
financiers, c'était en quelque sorte une bonne manière faite à
un partenaire en affaires. Entravée
de nouveau par la cohabitation conflictuelle avec Jacques Chirac, cette offensive
libyenne aboutira à au moins un contrat d'armement : la livraison
au régime libyen de matériel de guerre électronique offrant « une
solution inviolable au système d'espionnage anglo-américain ».
M. Takieddine touchera 4,5 millions d'euros de commissions sur ce marché.
Auparavant, il aura cornaqué, dans leurs déplacements discrets en
Libye, MM. Hortefeux et Guéant, préparant leurs voyages et leur
donnant des recommandations précises. Des
guillemets aussi symboliques qu'énigmatiques accompagnent la mention dans
ses notes de l'enjeu « commercial » de
ces visites de deux représentants personnels de Nicolas Sarkozy, alors
ministre de l'intérieur : « Le "contenu",
ainsi formulé, prendra en compte les sensibilités du pays, créant
ainsi un "partenariat" qui permettra la réalisation de l'objectif
commercial. (...) Il est indispensable que le volet "commercial" de
la visite ne soit pas mis en avant par les préparatifs officiels. Seulement
comme un point important dans le cadre des "échanges" entre les
deux pays dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. » Ainsi
donc la valse des millions qui, pour Ziad Takieddine, avait commencé, en
1994, avec les commissions sur la vente de sous-marins au Pakistan --- il est
soupçonné d'avoir touché sur ce contrat l'équivalent
de 33 millions d'euros --- n'a cessé de continuer après le retour
au gouvernement en 2002 de Nicolas Sarkozy, ce « patron » du
marchand d'armes qui allait devenir, en 2007, président de la République
française.
Plus
de 5000 documents incontestablesL'affaire
Karachi est au coeur d'une histoire passée : le financement occulte
en 1995 de la campagne d'Edouard Balladur dont Nicolas Sarkozy était le
plus ferme soutien et qui fut finalement vaincu par son rival à droite,
Jacques Chirac. En revanche, les documents Takieddine sont au centre d'une histoire
actuelle : l'élection en 2007 de l'actuel président de la République
qui, jusqu'à preuve du contraire, entend bien être de nouveau candidat
en 2012 pour se succéder à lui-même. La première est
aux mains de la justice, deux juges d'instruction étant chargés
d'enquêter sur son volet financier, Renaud Van Ruymbeke et Roger Le Loire.
Mais on serait étonné que les seconds ne suscitent pas leur curiosité,
M. Takieddine faisant office de trait d'union financier entre les campagnes présidentielles
de 1995 et de 2007. La
situation créée par nos révélations est totalement
inédite. En général, les investigations des journalistes
accompagnent des curiosités judiciaires, avec plus ou moins de distance
ou de bonheur. Mediapart, de l'affaire Karachi jusqu'à l'affaire Tapie,
en passant par celle des Caisses d'épargne, sans compter bien d'autres
révélations ponctuelles, a déjà prouvé qu'il
n'entendait pas s'y limiter. Comme celle de la presse, l'indépendance de
la justice est une bataille quotidienne qui suppose le renfort de médias
libres, capables de dévoiler des réalités insoupçonnées
par les juges eux-mêmes. Dans le cas qui nous occupe, Mediapart est en possession
de plus de 5000 documents incontestables qui, pour l'heure, ne sont entre les
mains d'aucun magistrat et ne font donc partie d'aucune procédure judiciaire. |
| Jamais
un organe d'information ne s'est trouvé ainsi détenteur d'une telle
somme de secrets dévoilant sur une longue durée les combines d'un
marchand d'armes et son ascension au coeur du pouvoir politique. C'est en quelque
sorte le journal de bord d'un triple personnage, à la fois conseiller occulte,
intermédiaire sulfureux et financier de l'ombre. Aucun des documents déjà
révélés par Mediapart n'a été réfuté
ou contredit. Sollicités, les protagonistes, quand ils veulent bien nous
répondre, ne les contestent d'ailleurs pas. Il va de soi, enfin, que nous
veillons à n'exploiter, dans cette masse de documents, que ce qui est d'intérêt
public, en écartant tout ce qui pourrait relever de la vie privée. La
richesse exceptionnelle de ce matériau explique sans doute la lenteur de
son cheminement dans l'espace public. Il faut du temps pour en prendre connaissance, l'assimiler
et l'analyser, tout comme il nous faut du temps pour le trier et le traiter. Mais,
à mesure que se poursuivront nos révélations, nul doute que
les questions d'ores et déjà posées, notamment par le Parti
socialiste et par le Parti de gauche, seront de plus en plus relayées par
une opposition qui prendra la mesure de l'extrême gravité des faits
révélés. Pour aider à cette prise de conscience, nous
mettrons progressivement ces documents en ligne, dans les semaines à venir,
sur notre
site documentaire FrenchLeaks où ils seront en accès
libre.

Quant
aux très faibles ou trop rares reprises de ces informations d'intérêt
public par une grande part des médias français, nos lecteurs savent
que l'entêtement finit toujours par payer, comme ce fut le cas, certes plus
rapidement, avec nos révélations l'été dernier sur
l'affaire Bettencourt qui furent d'abord boudées ou ignorées. S'il fallait
une nouvelle preuve de l'état inquiétant de notre univers médiatique,
en termes d'audace éditoriale et d'indépendance politique, ces lenteurs
suffiraient à l'apporter. La place occupée par l'actuel patron éditorial
du Figaro, Etienne
Mougeotte, dans le dispositif relationnel de Ziad Takieddine ne fait
que souligner une réalité qui les dépasse tous deux :
le fait sans précédent dans une démocratie digne de ce nom
qu'un grand quotidien soit non seulement la propriété d'un élu
notable du parti au pouvoir, mais surtout celle d'un marchand d'armes vivant de
la commande publique. Le sénateur UMP Serge Dassault n'est rien sans l'Etat
français, son principal client auquel il vend sans concurrence ni transparence
ses avions de combat, voire ses drones comme l'illustre un contrat récent
imposé par le pouvoir à nos armées malgré leurs réticences. C'est
l'affaire des journalistes, ceux du Figaro compris, de
ne pas accepter la corruption de leur profession induite par ces conflits d'intérêts
qui, hélas, existent aujourd'hui dans la plupart des grands médias
privés, propriétés d'industriels ou de financiers extérieurs
aux métiers de l'information. Et c'est l'affaire de tous les citoyens de
faire en sorte que la campagne présidentielle de 2012 porte la question
centrale d'une libération de la presse française de toutes ces sujétions
qui minent sa vitalité et ruinent son intégrité. Dans cette
attente, Mediapart continuera d'illustrer, avec ses faibles moyens mais aussi
sa grande détermination, l'indispensable rôle d'alerte et d'éveil
démocratique d'une presse libre. S'il
est honnête et rigoureux, le travail est toujours récompensé
: de même qu'en juillet 2010, nombre de médias n'avaient pas fait
état des décisions de justice nous donnant raison dans la diffusion
des enregistrements Bettencourt, le désistement soudain de Claude Guéant
dans l'action judiciaire qu'il avait spectaculairement engagée à
notre encontre en novembre 2010 est presque passé inaperçu (lire
ici sur Mediapart), tout comme la mise en examen de Xavier Bertrand à
notre demande pour ses propos diffamatoires qualifiant nos méthodes de « fascistes » (lire
là sur Mediapart). Il en ira de même avec les documents Takieddine :
tôt ou tard, ils seront au coeur du débat public, tout simplement
parce qu'ils dévoilent la corruption aujourd'hui installée au coeur
du pouvoir. Une corruption qui ronge la République, mine ses valeurs et
discrédite ses principes.
La
corruption au coeur du pouvoirEn
1992, dans un ouvrage qui fit date, l'universitaire Yves Mény définissait
en termes forts parce que simples et clairs la corruption : « Par
définition, la corruption est un échange occulte, secret qui permet
d'accéder à des ressources que le respect des règles et procédures
n'aurait pas permis d'obtenir ou aurait rendu aléatoires. » Nous
y sommes, évidemment. La Corruption de la République,
sujet et titre de l'ouvrage de M. Mény, paru chez Fayard, n'est évidemment
pas nouvelle, facilitée et aggravée, soulignait-il déjà,
par l'absence de transparence et la concentration du pouvoir. Mais la corruption
au coeur de la République, comme installée à demeure et avec
tant d'impudeur, c'est de l'inédit.

Ici,
la corruption générale des règles administratives entraîne
une corruption insidieuse des moeurs politiques. A l'argent sale obtenu de dictatures
opprimant et réprimant leurs peuples s'ajoute le mépris total de
la loi et des règlements, comme de ceux qui en sont les gardiens ou les
instruments. Témoignant d'une diplomatie parallèle qui piétine
allègrement les fonctionnaires du Quai d'Orsay, les documents Takieddine
prouvent que le pouvoir était prêt à négocier au mépris
du droit le sort judiciaire du bras droit de Kadhafi, Abdallah Senoussi, responsable,
entre autres massacres, de l'attentat contre le DC10 d'UTA qui fit 170 victimes
(lire
ici notre enquête sur ces négociations secrètes). Ils
prouvent aussi, de façon incontestable, que Ziad Takieddine, résident
fiscal français et personnalité connue du sommet de l'Etat, ne paye
pas d'impôts (lire
là notre article). Malgré une fortune évaluée
à 97,2 millions d'euros dont plus de 40 millions sont localisés
en France, il ne verse rien pour l'intérêt général,
zéro centime, défiant avec constance la loi fiscale sans laquelle
il n'y aurait pas de budget de la Nation, et donc pas d'Etat. Et il le fait alors
même que c'est grâce à cet Etat qu'il s'est enrichi, en touchant
les commissions que sa place auprès de Nicolas Sarkozy, ministre puis président
de la République, lui a permis d'obtenir. Sommes-nous
toujours en République ? On en douterait sincèrement au constat
que cette information aussi stupéfiante qu'indiscutable n'a, jusqu'à
aujourd'hui, suscité aucun commentaire des ministres directement concernés,
ceux des finances et du budget, François Baroin et Valérie Pécresse.
On en doute assurément quand l'on constate que Ziad Takieddine n'a cessé
de fréquenter des ministres du budget, de Nicolas Sarkozy lui-même
à Jean-François Copé qui est non seulement son ami mais aussi
son débiteur, comme l'atteste la comptabilité du marchand d'armes.
On en doute définitivement quand l'on découvre, parmi d'autres hauts
fonctionnaires, un ancien directeur du budget sous les gouvernements de droite
parmi les invités très choisis du dîner festif organisé
par Ziad Takieddine quatre jours après la victoire de la droite aux législatives
de 2002. S'efforçant
de classer la corruption par catégories de dangerosité, le politologue
Yves Mény mettait en haut de l'échelle cette « situation
beaucoup plus grave où quelques décideurs publics, par l'importance
des décisions financières et économiques qu'ils prennent,
sont à même de déterminer le mode et le type de rapports qu'entretient
l'administration avec le secteur privé ». Dès
lors, poursuivait-il, « au sein de l'Etat de droit se crée
ainsi un club, une "société mafieuse" avec ses codes et
ses règles de conduite, ses rétributions et ses sanctions ».
Il faut donc croire que, là aussi, nous y sommes.
La
mafia comme métaphore politiqueCar
ce qui frappe dans la masse des documents Takieddine, albums photos compris, c'est
la présence constante d'un cercle très fermé de proches de
Nicolas Sarkozy. On y trouve d'abord le conseiller de toujours, l'ami et serviteur
indéfectible, Brice Hortefeux, dont on sait qu'il se prépare à
organiser la future campagne présidentielle. Puis deux autres proches issus
du terrain de jeu initial, la ville de Neuilly-sur-Seine et le département
des Hauts-de-Seine : Thierry Gaubert, qui, comme Mediapart
l'a raconté dès 2008, est impliqué dans un scandale immobilier
lui valant aujourd'hui d'être en instance de jugement à Nanterre,
notamment pour escroquerie (lire
ici et là nos
articles), et Dominique Desseigne, qui n'est pas seulement le
patron du Fouquet's mais surtout celui du groupe Barrière dont les casinos
règnent sur presque tout le territoire national.

Enfin,
deux autres personnages complètent ce tableau presque intime. Le premier
est Jean-François Copé, dont on comprend mieux en découvrant
les documents Takieddine la confiance présidentielle qui lui vaut d'être
aujourd'hui à la tête de l'UMP. Le second est Claude Guéant
qui, avant de devenir ministre de l'intérieur fin 2010, fut considéré
comme le numéro deux de la République, secrétaire général
de l'Elysée prenant le pas sur le premier ministre et son gouvernement
au mépris de tous les usages. Ziad Takieddine est donc éminemment
proche de ces cinq personnalités essentielles dans le dispositif politique
de Nicolas Sarkozy. Et quand il n'invite pas ou ne régale pas les uns,
il abreuve de notes ou de conseils les autres. Autrement dit, il fait lui aussi
partie du clan, ou du « club » pour
reprendre M. Mény. De ce premier cercle qui entoure « le
patron ». L'Italie,
qu'ont beaucoup fréquentée les politologues qui, comme Yves Mény,
ont étudié la corruption de nos républiques, a eu la chance
d'avoir, avec Leonardo
Sciascia, un écrivain sicilien qui n'avait pas peur de la mafia au
point d'en faire le matériau de son oeuvre. Dans une note qui clôt Le
Contexte, un roman de 1971 porté à l'écran par Francesco
Rosi sous le titreCadavres exquis, il confie avoir imaginé « un
pays où n'avaient plus cours les idées, où les principes --- encore
proclamés et célébrés --- étaient quotidiennement
tournés en dérision », un pays « où
le pouvoir seul comptait », pouvoir, ajoutait-il, qui, « de
plus en plus et graduellement, prend la forme obscure d'une chaîne de connivences,
approximativement la forme de la mafia ». Aussi
provocante soit-elle, cette métaphore politique de la mafia ne s'en impose
pas moins à la lecture des documents Takieddine. Tant ils offrent clairement
le tableau d'une chaîne de connivences dont le pouvoir est le seul enjeu,
et l'argent le seul ressort. D'un monde d'intérêts aussi féroces
qu'égoïstes où la loi est bafouée, et la République
déshonorée. S'interrogeant en 1979, dans La Sicile comme
métaphore, sur la persistance culturelle de la mafia dans sa Sicile
natale, Leonardo Sciascia reprochait aux partis de gauche d'avoir trop déserté « l'exercice
de l'opposition, et donc de la dénonciation, une fonction salutaire et
capitale dans une démocratie ». « Une
vraie révolution culturelle en Sicile ne sera pas possible tant qu'il n'y
aura pas une bonne opposition », concluait l'écrivain. Il
en va aujourd'hui pour notre France sous Sarkozy comme de la Sicile de Sciascia.
Devenu une île sous cette présidence, car de plus en plus coupé
du monde et des autres, offrant le spectacle d'une déchéance morale
en son sommet, où la xénophobie officielle sert de diversion aux
corruptions essentielles, notre pays a en effet urgemment besoin d'une bonne opposition.
D'une opposition qui n'ait pas peur d'affronter cette chaîne de connivences
qui, désormais, s'étend à l'abri des institutions de la République. Edwy
PLENEL --- Mediapart |
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