L’évolution
des rapports de force internationaux Entretien avec Thierry Meyssan
Dans un entretien accordé à l’association Égalité et Réconciliation, Thierry Meyssan
décrit les composantes et les projets de la nouvelle administration états-unienne.
Selon lui, après la parenthèse Bush-Cheney de la guerre en Irak, Washington revient
aujourd’hui au consensus post-11-Septembre et à ses contradictions des années
2001-02. Mais l’épuisement militaire en Irak et la crise financière à Wall Street
obligent l’Empire à repenser les stratégies et les délais pour poursuivre la globalisation.
14 avril 2009 Depuis Beyrouth (Liban) Administration
Obama : le changement dans la continuité

E&R : Thierry Meyssan, on ne vous voit plus en France, que devenez-vous ?
Thierry Meyssan : Je vis actuellement au Liban. Après l’arrivée de Nicolas
Sarkozy au pouvoir, j’ai été directement menacé par de hauts fonctionnaires français.
Des amis au ministère de la Défense, m’ont informé que les États-Unis me considèrent
comme un danger pour leur sécurité nationale. Dans le cadre de l’OTAN, ils ont
demandé aux services alliés de me neutraliser et certains Français semblaient
vouloir faire du zèle. J’ai donc pris la décision non seulement de quitter la
France, mais la zone OTAN. Après avoir erré de Caracas à Damas en passant par
Moscou, je me suis fixé à Beyrouth où je me suis placé au service de la Résistance.
E&R : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Thierry Meyssan
: Je travaille actuellement à un livre d’analyse sur l’administration Obama, ses
origines, sa composition, ses projets etc. Une première édition, limitée à quelques
exemplaires, sera adressée à quelques leaders le mois prochain. Puis une édition
grand public sera publiée dans diverses langues à l’automne. Je vis exclusivement
de ma plume et je collabore à des journaux ou magazines dans le domaine de la
politique internationale, au Proche-Orient et en Russie. E&R : Quelle
analyse faite vous de l’évolution de la politique américaine ? Thierry
Meyssan : Aujourd’hui se dégage un relatif consensus sur le constat d’échec de
la politique Bush, le surdéploiement militaire, les conséquences néfastes de l’unilatéralisme
sur les relations avec les alliés et la perte de leadership. À partir de 2006,
James Baker et Lee Hamilton, qui présidaient une commission créée par le Congrès
pour évaluer la stratégie en Irak, ont milité en faveur d’un retour à une position
plus sage. Ils ont préconisé un retrait d’Irak et un prudent rapprochement avec
les pays riverains (Syrie, Iran) indispensable pour éviter que le départ des GI’s
ne tourne à la débâcle, comme au Vietnam. Ils ont fait tomber la tête de Donald
Rumsfeld, et ont imposé un membre de leur commission, Robert Gates, pour lui succéder.
Mais s’ils ont gelé la politique de « remodelage du Grand Moyen-Orient », ils
ne sont pas parvenus à y faire renoncer George Bush et Dick Cheney ; raison pour
laquelle il a fallu organiser une rupture avec Barack Obama. En réalité
Obama avait été lancé dans la course au Sénat fédéral et à la présidence dès 2004.
Il a fait son entrée en scène lors de la convention démocrate pour l’investiture
de John Kerry. Il n’était alors qu’un obscur parlementaire de l’Assemblée de l’Illinois,
mais il était déjà encadré et entrainé par Abner Mikva et ses hommes (Jews for
Obama) et soutenu par la finance anglo-saxonne (Goldman Sachs, JP Morgan, Excelon…).
Les multinationales inquiètes de perdre des parts de marché au fur et à mesure
de la montée de l’anti-impérialisme (Business for Diplomatic Action), les partisans
de la Commission Baker-Hamilton, les généraux en révolte contre les aventures
erratiques des néo-conservateurs, et d’autres encore, se sont progressivement
ralliés à lui. Les Français croient souvent que le président des États-Unis
est élu au second degré par de grands électeurs. C’est faux. Il est élu par un
collège dont les membres sont désignés par des notables. En 2000, la Cour suprême
a rappelé que le vote des citoyens n’était que consultatif et que le gouverneur
de Floride pouvait nommer les délégués de son État au collège électoral présidentiel
sans même attendre le dépouillement du scrutin général. Dans ce système oligarchique,
il y a un parti unique avec deux courants : les républicains et les démocrates.
Juridiquement, ils ne forment pas des entités distinctes. Ainsi, ce sont les États
qui organisent les primaires, pas les pseudos-partis. Il n’y a donc rien de surprenant
à ce que Joe Biden et Barack Obama soient l’un et l’autre de vieux amis de John
McCain. Ainsi, McCain préside l’Institut Républicain International, un organe
du département d’État chargé de corrompre les partis de droite dans le monde ;
tandis qu’Obama travaille au sein de l’Institut Démocrate National, présidé par
Madeleine Albright et chargé de la corruption des partis de gauche. Ensemble,
Obama, McCain et Albright ont participé à la déstabilisation du Kenya, lors d’une
opération de la CIA pour imposer un cousin d’Obama comme Premier ministre.
Tout ceci pour dire qu’Obama n’est pas sorti de nulle part. C’est un spécialiste
de l’action secrète et de la subversion. Il a été recruté pour faire un travail
bien précis. Si les objectifs de la coalition hétéroclite qui le soutient
sont globalement les mêmes, il n’existe pas de consensus dans le détail entre
ses composantes. Ceci explique l’incroyable bataille à laquelle ont donné lieu
les nominations et l’aspect toujours équivoque des discours d’Obama.
Quatre pôles se livrent bataille : Le pôle Défense, autour de
Brent Scowcroft, des généraux opposés à Rumsfeld et bien sûr de Robert Gates,
aujourd’hui le véritable maître à Washington. Ils préconisent la fin de la privatisation
des armées, une sortie « honorable » d’Irak mais la poursuite de l’effort états-unien
en Afghanistan pour ne pas donner l’impression d’une débandade, et enfin un accord
avec les Iraniens et les Syriens. Pour eux, la Russie et la Chine restent des
rivaux qu’il faut isoler et paralyser. Ils abordent la crise financière comme
une guerre au cours de laquelle ils vont perdre des programmes d’armement et diminuer
le format des armées, mais doivent maintenir une supériorité relative. Peu importe
qu’ils perdent en puissance, s’ils restent les plus forts. Les départements
du Trésor et du Commerce, autour de Tim Geithner et Paul Volcker, les protégés
des Rockefeller. Ils sont issus de la Pilgrim’s Society et s’appuient sur le Groupe
des Trente, le Peterson Institute et la Commission trilatérale. Ils sont soutenus
par la reine Elizabeth II et veulent sauver à la fois Wall Street et la City.
Pour eux la crise est un coup dur puisque les revenus de l’oligarchie financière
sont en chute libre, mais c’est surtout une occasion rêvée de concentrer le capital
et de piétiner les résistances à la globalisation. Ils sont obligés temporairement
de réduire leur train de vie pour ne pas susciter de révolutions sociales, mais
ils peuvent simultanément s’enrichir en rachetant des fleurons industriels pour
une bouchée de pain. Sur le long terme, ils ont le projet d’instaurer — non pas
un impôt mondial sur le droit de respirer, ce serait grossier —, mais une taxe
globale sur le CO2 et une Bourse des droits d’émission — ce qui revient à peu
prés au même tout en paraissant écolo —. Contrairement au Pentagone, ils militent
pour une alliance avec la Chine, du fait notamment qu’elle détient 40 % des bons
du Trésor US, mais aussi pour empêcher l’émergence d’un bloc économique extrême-asiatique
centré sur la Chine et drainant les matières premières africaines. Le
pôle du département d’État autour d’Hillary Clinton, une chrétienne fondamentaliste,
membre d’une secte très secrète, la Fellowship Foundation (dite « La » Famille).
C’est le refuge des sionistes, l’ultime réserve des néo-conservateurs en voie
de disparition. Ils préconisent un soutien inconditionnel à Israël, avec une pointe
de réalisme car ils savent que l’environnement a changé. Il ne sera plus possible
de bombarder le Liban comme en 2006, car le Hezbollah dispose maintenant d’armes
anti-aériennes performantes. Il ne sera plus possible de pénétrer dans Gaza comme
en 2008 car le Hamas a acquis des missiles anti-char Kornet. Et si les États-Unis
ont du mal à payer les factures de Tel-Aviv, il est peu probable que les Saoudiens
pourront y suppléer sur le long terme. Il faut donc gagner du temps, au besoin
par quelques concessions, et trouver une utilité stratégique à Israël. La
principale mission de Madame Clinton, c’est d’améliorer l’image des États-unis,
non plus en faisant des relations publiques (c’est-à-dire en justifiant la politique
de Washington), mais par la publicité (c’est-à-dire en vantant les qualités réelles
ou imaginaires du modèle US). Dans ce contexte, les sionistes devraient pousser
le projet Korbel-Albright-Rice de transformation de l’ONU en un vaste forum impotent
et de créeer une organisation concurrente, la Communauté des démocraties,
appuyée sur son bras armé, l’OTAN. Pour l’heure, ils sont occupés à saboter la
conférence de Durban II qui, au lieu de célébrer la « seule démocratie du Proche-Orient
», dénonce le régime d’apartheid au pouvoir à Tel-Aviv. Avec le secrétaire
d’État adjoint, James Steinberg, ils envisagent la crise financière comme un Blitzkrieg.
Il va y avoir beaucoup de casse, mais c’est le moment de détruire des rivaux et
de s’emparer par surprise de leviers de commande. Leur problème n’est pas d’accumuler
des richesses par des achats et des fusions, mais d’imposer leurs hommes partout
dans le monde aux ministères des Finances et à la tête des institutions bancaires.
Enfin le Conseil National de Sécurité sur laquelle s’exerce l’influence
de Zbignew Brzezinski, qui fut le professeur d’Obama à Columbia. Celui-ci devrait
abandonner son rôle traditionnel de coordination pour devenir un véritable centre
de commandement. Il est dirigé par le général Jones, qui a été suprême commandeur
de l’OTAN et a porté l’Africa Command sur les fonds baptismaux. Pour eux, la crise
financière est une crise de la stratégie impériale. C’est l’endettement faramineux
souscrit pour financer la guerre en Irak qui a précipité l’effondrement économique
des États-Unis. Contrairement à 1929, la guerre ne sera pas la solution, c’est
le problème. Il faut donc mener trois desseins simultanés : forcer les capitaux
à rentrer aux États-Unis en cassant les paradis fiscaux concurrents et en déstabilisant
les économies des pays développés (comme cela a été testé en Grèce) ; maintenir
l’illusion de la puissance militaire US en poursuivant l’occupation de l’Afghanistan
; et étouffer les alliances naissantes Syrie-Iran-Russie, et surtout Russie-Chine
(Organisation de coopération de Shanghai). Le Conseil va privilégier toutes les
formes d’action clandestine pour donner au Pentagone le temps nécessaire à sa
réorganisation. Obama essaie de satisfaire tout le monde d’où la confusion
ambiante.
E&R : Comment voyez-vous évoluer la situation au Proche-Orient,
au regard de cette nouvelle administration ? Thierry Meyssan : Il y
a consensus sur un point : Washington doit faire baisser la tension dans cette
région, sans pour autant abandonner Israël. Deux options sont sur la table, mais
quelle que soit celle qui sera mise en œuvre, elle requiert d’être signée par
les courants les plus radicaux. C’est pourquoi Washington a encouragé un gouvernement
Netanyahu-Lieberman en Israël et laissera le Hamas et le Hezbollah gagner les
prochaines élections dans les Territoires palestiniens et au Liban.
Le premier scénario, imaginé par Zbignew Brzezinski prévoit simultanément la reconnaissance
d’un État palestinien et la naturalisation des réfugiés palestiniens dans les
pays où ils se trouvent. Le tout arrosé d’argent pour indemniser les États absorbant
les réfugiés et pour développer Gaza et la Cisjordanie. En outre, le maintien
de cette paix serait assuré par une force d’interposition de l’OTAN, sous mandat
de l’ONU. Ce plan a le soutien de Nicolas Sarkozy.
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| La
seconde approche est plus rude pour les deux protagonistes. Elle préconise de
contraindre les Israéliens à abandonner leurs revendications les plus extravagantes
; tandis qu’elle obligerait les Palestiniens à considérer que la Jordanie est
leur patrie naturelle. Ce serait une paix plus économique pour Washington et viable
sur le long terme, même si elle serait dure à accepter par les uns et par les
autres, et qu’elle impliquerait au passage la fin de la monarchie hachémite. Cette
formule est notamment poussée par l’ambassadeur Charles Freeman que le lobby sioniste
vient de contraindre à démissionner de la présidence du Conseil National du Renseignement,
mais qui dispose de solides appuis dans l’appareil d’État. E&R : Selon
vous, quelle formule s’imposera ? Thierry Meyssan : Aucune parce que
la crise économique sera d’une telle ampleur qu’elle conduira à mon sens à une
dislocation des États-Unis et à la fin de l’État d’Israël. Washington
va devoir revoir une nouvelle fois ses ambitions à la baisse. Il va probablement
se replier sur le maintien du statu quo. Son action se limitera à empêcher de
nouveaux acteurs de prendre sa place. E&R : Que préconisez-vous à titre
personnel ? Thierry Meyssan : Les cinq millions de juifs, les neuf millions
de Palestiniens, et les autres populations de Palestine, doivent se retrouver
au sein d’un État unique sur le principe « un homme, une voix ». C’est du reste
à mon sens la seule solution qui évite à terme l’expulsion des juifs. Il faut
se souvenir de l’apartheid en Afrique du Sud, dont certains annonçaient que sa
remise en cause provoquerait l’expulsion ou l’extermination des blancs. On connaît
la suite. La mort d’Arafat n’est pas un obstacle car il existe d’autres Mandela
en Palestine. Le vrai problème est de trouver un De Clerk coté Israélien. Le Hamas
soutiendrait sans aucun doute une telle solution, car elle aurait l’assentiment
du peuple. Plus on repousse les échéances, plus on rend une solution pacifique
difficile. La CIA étudie d’ailleurs le scénario catastrophe avec un soulèvement
sanglant qui chasserait 2 millions de juifs vers les États-Unis. E&R
: Quid selon vous de la Syrie et l’Iran ? Pensez-vous la guerre possible ?
Thierry Meyssan : Je ne pense pas que les accords secrets conclus entre les
militaires US, la Syrie et l’Iran soient remis en cause : les États-Unis n’en
ont ni les moyens, ni même la volonté. En premier lieu, ils savent que
la menace nucléaire iranienne est une intox qu’il ont eux-mêmes fabriquée comme
ils avaient inventé les armes de destruction massive irakiennes. Au demeurant,
l’imam Khomeiny avait condamné la fabrication et l’usage de la bombe atomique
comme immorales et on ne voit pas quels groupes seraient capables en Iran de passer
outre un tel commandement. Deuxièmement, la politique de George Bush a poussé
Téhéran et Damas dans les bras de Moscou qui prépare d’ailleurs une grande conférence
internationale sur la paix au Proche-Orient. C’est désormais une priorité pour
Washington de démanteler cette alliance naissante et de tenter de ramener l’Iran
et la Syrie dans son orbite. Il est bien sûr probable que ces derniers feront
monter les enchères et se garderont de basculer d’un côté ou de l’autre.
Enfin, les États-Unis ont le sentiment de l’urgence. Leur économie s’effondre
et ils n’auront peut-être plus longtemps la possibilité de défendre Israël au
prix fort. D’autant que Tsahal n’est plus ce qu’elle était. L’armée israélienne
n’est plus invincible. Elle a accumulé les échecs au Liban, à Gaza et aussi, ne
l’oublions pas, en Géorgie. E&R : Vous vivez, on l’a vu, au Liban, quelle
est la situation là bas ? Thierry Meyssan : L’Alliance nationale regroupée
autour du Courant patriotique libre de Michel Aoun et du Hezbollah d’Hassan Nasrallah
va gagner les prochaines élections, cela ne fait pas de doute, si elles peuvent
se tenir librement. La famille Hariri ne survivra que tant que les grandes puissances
compteront sur elle pour prélever des impôts et faire payer par le peuple la dette
extérieure du Liban, alors même que celle-ci provient pour moitié de l’enrichissement
illicite des Hariri. Le criminel de guerre Walid Joumblatt —vice-président de
l’Internationale socialiste, excusez du peu—, ou encore les néo-fascistes comme
le tueur pathologique Samir Geagea, vont être lâchés par leurs sponsors. Ces exécuteurs
de basses œuvres ont perdu leur efficacité et ne sont plus présentables.
Le Tribunal spécial pour le Liban chargée d’instruire l’affaire Hariri et divers
assassinats politiques va soit se faire oublier, soit donner lieu à un coup de
théâtre. Il a été conçu comme une machine de guerre pour accuser la Syrie, la
placer au ban de la communauté internationale et la désigner comme cible militaire.
Je sais que des éléments nouveaux lui sont parvenus dans les dernières semaines.
Ils disculpent la Syrie et placent l’Arabie Saoudite sur la sellette. C’est à
cette aune qu’il faut apprécier la reprise en main de l’Arabie saoudite par le
roi Abdallah et le limogeage des ministres qui ont financé la lutte contre le
Hezbollah et le Hamas. Pour revenir aux élections législatives libanaises de juin,
la question est de savoir si l’on s’oriente vers une victoire de la Résistance
à 55 ou à 70 %. Cela dépendra essentiellement de l’apparition ou non d’une nouvelle
force chrétienne de division et de diversion autour du président Sleimane. En
définitive, les collaborateurs des États-Unis et d’Israël négocieront peut-être
un compromis tant qu’ils sont en position de le faire. On se dirigerait alors
vers la désignation d’un milliardaire comme Premier ministre (Saad Hariri ou un
autre), mais à la tête d’un gouvernement entièrement contrôlé par la Résistance
nationale. Ce serait une formule très orientale : les honneurs et la lumière pour
les perdants, tandis que le vrai pouvoir resterait dans l’ombre. L’intérêt de
cette solution serait de déligitimer toute intervention militaire contre le Liban.
E&R : Vous êtes désormais très connu en Russie, où vous avez rassemblé
près de 30 millions de téléspectateurs à l’occasion d’une émission sur le 11 septembre.
Comment appréciez-vous la situation de la Russie ? Thierry Meyssan :
Paradoxalement, malgré la victoire militaire et diplomatique en Géorgie, la Russie
traverse une passe difficile. Après la guerre du Caucase, les banques anglo-saxonnes
ont encouragé les oligarques à punir Moscou en déplaçant leurs capitaux vers l’Ouest.
Puis, les Anglo-Saxons ont poussé les dirigeants ukrainiens à trahir leur intérêt
national et à couper les gazoducs lors des négociations sur les prix. Le Kremlin,
qui croyait être maître du jeu et avoir l’initiative de ces coupures, s’est fait
piéger. La perte de deux mois de chiffre d’affaire a dévoré les réserves monétaires.
Le tout a provoqué une chute affolante du rouble alors que la crise mondiale fait
baisser le prix des matières premières et donc les revenus de la Russie.
Medvedev et Poutine ont évalué cette situation de faiblesse avec beaucoup
de sang-froid. Ils connaissent les atouts dont ils disposent, notamment la supériorité
technologique de leur industrie d’armement sur celle des États-Unis. Ils sont
convaincus que les États-Unis ne se relèveront pas de la crise, mais se disloqueront
à moyen terme comme le Pacte de Varsovie et l’URSS dans les années 89-91. Ils
espèrent donc inverser les rôles. Malgré la période de vaches maigres, ils équipent
leurs armées avec les nouveaux matériels, et ils attendent sans broncher l’effondrement
de l’Ouest. Publiquement ou en sous-main selon les cas, ils équipent tous les
adversaires des États-Unis des dernières armes disponibles, du Proche-Orient que
j’ai évoqué tout à l’heure au Venezuela. Économiquement, ils ont fait le choix
de construire des voies commerciales vers la Chine, tout autant que vers l’Europe
occidentale, dont ils observent avec regret l’asservissement obstiné aux Anglo-Saxons.
Cette situation peut avoir d’importantes conséquences au plan interne,
où s’affrontent l’ancienne et la nouvelle génération. Les anciens ont un fort
tropisme américain, quand les jeunes affichent un patriotisme décomplexé. Paradoxalement,
les élites issues de Saint-Petersbourg sont historiquement favorables à un arrimage
européen de la Russie, au contraire des Moscovites dont la vision est plus eurasiatique.
Or Poutine et Medvedev, tous deux de Saint-Petersbourg, partagent cette vision
eurasiatique. Ils rêvent la Russie en protecteur de l’Islam et l’ont faite entrer,
comme observatrice, à l’Organisation de la conférence islamique. Tout en valorisant
le Patriarcat orthodoxe, ils ont placé des musulmans à de nombreux postes à haute
responsabilité — le contraste avec la France est flagrant —. Même si le traumatisme
du démantèlement de la Yougoslavie et des deux guerres de Tchétchénie reste fort
et que la vague de racisme qui s’en est suivie n’est toujours pas maîtrisée, la
Russie a fait le choix de la civilisation et pris le chemin de la synthèse entre
l’Europe et l’Asie. Si la Russie parvient à traverser les toutes prochaines
années de graves turbulences internationales sans être trop affectée, elle se
retrouvera en position d’arbitre dans un monde multipolaire. E&R : Continuons
cet intéressant tour du monde géopolitique avec la Chine… Thierry Meyssan
: Je m’interroge sur leur stratégie. Pourquoi ces achats massifs de bons du Trésor
US ? Pékin a pris l’initiative d’un rapprochement avec Moscou à travers l’Organisation
de coopération de Shanghai. Beaucoup de contentieux ont été soldés. En retour,
les Russes ont accepté de vendre de l’énergie à un tarif préférentiel aux Chinois
et demandé un contrôle plus strict de l’émigration chinoise en Sibérie. La logique
aurait voulu que les deux grands se renforcent mutuellement en refusant le dollar
comme monnaie d’échange international. Mais Pékin répugne à choisir son camp et
ne veut pas froisser Washington. Les Chinois mènent une stratégie douce de renforcement
de leurs alliances tous azimuts. Cela me paraît un peu étrange, car cela pourrait
leur couter cher. Les USA pourraient les emporter dans leur effondrement prévisible.
Au passage, permettez-moi de dire mon agacement face à la stupide dénonciation
des violations des Droits de l’homme en Chine. Ils sont sans aucun doute possible
beaucoup mieux respectés par Pékin que par Washington — ce qui n’est pas une excuse
pour ne pas s’améliorer, mais relativise ces accusations —. Et qu’on arête de
dire que le Tibet a été annexé par la Chine en 56, alors qu’il a été repris par
les communistes chinois aux Chinois de Tchang Kaï-Chek. E&R : Un mot
sur l’Amérique du Sud avant de revenir à la France ? Thierry Meyssan
: Au-delà de la tendance à l’unification, des stratégies se sont affirmées face
à l’impérialisme. Mais l’affaiblissement, en attendant plus, des États-Unis crée
une nouvelle situation et peut inciter certains à rebattre leurs cartes. La protection
des économies nationales revient au premier plan des préoccupations. Paradoxalement,
les États qui souffrent de sanctions sont mieux armés pour résister à la crise.
C’est notamment le cas de Cuba, du Vénézuela, de la Bolivie ou de l’Équateur —comme
c’est le cas de la Syrie et de l’Iran au Proche-Orient—. Gageons que nouvelles
institutions nationales vont se développer, parallèlement à la Banque du Sud.
C’est la revanche de l’Histoire. E&R : La France enfin, ou plus exactement
la France de Sarkozy… Thierry Meyssan : La France est une vieille nation
que l’on ne peut manœuvrer en tous sens. Elle a un passé glorieux et s’identifie
à un idéal. Souvent elle s’en écarte, mais toujours elle y revient. Elle traverse
aujourd’hui une mauvaise période car elle est gouvernée par le « parti de l’étranger
». Ses dirigeants font le mauvais choix, dans la plus mauvaise période. Ils ont
décidé de placer les armées sous le commandement de l’OTAN, concrètement sous
celui du général Banz Craddock, le criminel qui créa le centre de torture de Guantanamo.
Et cette trahison, ils l’ont décidée au moment où les États-Unis s’enfoncent dans
la crise. Ils placent la France à la remorque d’un bateau qui sombre au risque
de l’entraîner dans son naufrage. Leur servilité ne les pousse pas uniquement
à vassaliser les armées, mais aussi à transformer en profondeur la société française
pour la cloner sur le « modèle » américain. C’est vrai dans le domaine économique,
avec la remise en cause des services publics, mais également dans les domaines
de la justice ou de l’éducation, de la discrimination positive et j’en passe.
Sarkozy n’est ni de droite ni de gauche, il imite les yankees.
Comme je l’ai expliqué de manière détaillée dans un dossier du magazine russe
Profile [1], il satisfait trois forces : les Anglo-Saxons, la mafia et la banque
Rothschild. Ces gens sont conscients depuis plusieurs années de l’essoufflement
des États-Unis et pensent garantir le pouvoir de l’oligarchie financière globale
en rééquilibrant l’Empire : il aurait deux piliers, un états-unien et un européen,
tandis que le Royaume-Uni en serait la charnière. C’est ce projet que sert Nicolas
Sarkozy depuis son élection. C’est lui qui l’a conduit à casser le couple franco-allemand
et à se rapprocher des Anglais, puis qui l’a conduit à proposer diverses réorganisations
de l’Union européenne, notamment la création d’un gouvernement économique. Ceci
aura pour conséquence de nous rendre beaucoup plus vulnérables aux convulsions
US. Pourtant, la France est toujours attendue, et pas seulement dans
le monde francophone. Nous sommes ce pays hors norme qui a proclamé la souveraineté
populaire. On sous-estime totalement en France le degré de ridicule de Nicolas
Sarkozy et de sa clique... aux yeux du reste du monde. Sarkozy apparaît comme
un agité vantard, un instable bourré de tics, jouant la mouche du coche dans tous
les conflits internationaux possibles, et servant à ses frais de poisson-pilote
aux changements d’humeur de Washington. Reconstruire une alternative
prendra hélas du temps, mais ce n’est pas une raison pour y renoncer.
Propos recueillis par Égalité et Réconciliation, fin mars 2009.
[1]
«...», par Thierry Meyssan, Profile, 16 juin 2008. Version française : « Opération
Sarkozy : comment la CIA a placé un de ses agents à la présidence de la République
française », Réseau Voltaire, 19 juillet 2008.
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