United
Colors of Travail Famille Patrie, Généalogie
du nouvel ordre sarkoziste Pierre
Tevanian Mardi 3 Août 2010

Alter
Info :
Mise
en relation directe entre « insécurité » et « immigration »,
officialisation
de la « question rom » comme question spécifique
appelant une réponse policière spécifique, levée
du tabou républicain de la dénaturalisation des « délinquants d’origine étrangère »,
sans oublier l’exécution
judiciaire sommaire des « cinq de Villiers-le-Bel », le traitement
d’exception des émeutes de Grenoble, les brutalités
policières de La Courneuve, le tabassage
en règle (neuf jours d’ITT) d’un simple badaud ayant eu le tort d’insulter le
président et le giflage du journaliste désireux de filmer ledit tabassage :
le roi Sarkozy est nu. Aux abois politiquement, médiatiquement et judiciairement,
le régime donne à voir son vrai visage : celui d’une extrême
droite plurielle structurée par le racisme, la haine du pauvre et la tradition
pétainiste. C’est à cette filiation, et à son remix sarkozyste,
qu’est consacré le texte qui suit. Initialement publié en 2007, dans une version
plus courte, par la revue Mouvements,
il revisite l’œuvre politique du ministre de l’intérieur Sarkozy, sa campagne
présidentielle et ses trois premières années de mandat présidentiel [1].
Pierre
Tevanian Mardi 3 Août 2010
Du
point de vue de l’intelligibilité de ce qu’est « le sarkozysme » autant
que du point de vue de la construction d’une résistance au-dit sarkozysme, un
écueil principal me paraît devoir être évité, qui ne l’est malheureusement pas
assez à gauche : la fascination. Il faut entendre par là une double surestimation :
celle d’une part de la nouveauté, de la « rupture » que marquerait le
« style Sarkozy », celle d’autre part du génie politique qu’on pourrait
reconnaître au camp adverse – c’est-à-dire à la personne de Nicolas Sarkozy,
mais aussi bien à ses conseiller-e-s, ses lieutenant-e-s, ses équipes de campagne,
etc. En d’autres termes, l’hypothèse que je voudrais développer ici, c’est qu’avec
ou grâce à Nicolas Sarkozy, la droite n’a pas tant changé que
cela, et qu’elle n’est pas tant que cela « devenue
intelligente ». 
Il
ne s’agit pas pour autant de réduire la singularité du personnage Sarkozy, et
de la situation politique particulière dans laquelle son triomphe électoral place
le pays (et plus particulièrement la gauche), en se bornant à répéter que la droite
reste la droite et qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Il s’agit au contraire,
de saisir d’un même mouvement ce qui a changé et ce qui n’a pas
changé, afin de comprendre la genèse de la situation présente – et notamment
la responsabilité de la gauche dans l’actuel triomphe de la droite.
Une
cohérence dans le « bric-à-brac » Descartes
le soulignait dans ses Méditations métaphysiques : les
monstres sortis de notre imagination ne sont jamais de pures inventions, mais
simplement des compositions inédites à partir de plusieurs êtres déjà existants
– par exemple l’assemblage d’un corps d’homme et d’une tête de chien, d’oiseau
ou de cheval. Il en va de même des monstres réels, notamment des monstres politiques.
Le personnage Sarkozy – monstrueux à plus d’un égard – n’échappe pas
à la règle : il apparaît comme une espèce de Frankenstein
politique, composé de pièces rapportées les plus disparates et hétéroclites.
Il
y a en lui
du
Reagan (le « libéralisme autoritaire »,
et le slogan « la France est de retour », décalque du reaganien « l’Amérique
est de retour »),
du
Berlusconi (le goût affiché pour l’argent et le
luxe, les connivences avec les médias et le très grand patronat),
du
François Mitterrand (le recrutement intensif d’
« intellectuels de Cour », destinés à chanter les louanges du Président-Monarque),
du
Houphouët-Boigny (le phagocytage de l’opposition
par le débauchage, la promotion ou l’éloignement de ses figures [2]),
du
Mao (le culte de la personnalité, l’omniprésence
de l’image du Président dans l’espace public, via notamment
les devantures de kiosques),
du
Pierre Poujade (l’anti-intellectualisme agressif,
le dénigrement systématique de l’intellect, du raisonnement et des « raisonneurs »,
l’appel non moins systématique au « bon sens » et à « l’évidence » [3]),
du
Michel
Houellebecq (l’héroïsation du « petit-blanc »
hétérosexuel médiocre et d’apparence disgracieuse) [4],
du
John Kennedy et du Tony Blair
(l’imagerie du jeune leader, forcément « dynamique »,
qui « renouvelle » la vie politique),
du
Superdupont (la rencontre passablement comique entre
l’imaginaire américain du super-héros omniprésent et omnipotent – « Ensemble
tout devient possible ! » – et une beaufitude
franco-française absolument assumée) et quelque chose aussi d’Ubu Roi…
Le
tout arrangé cosmétiquement par quelques références « progressistes »,
préalablement panthéonisées, c’est-à-dire vidées de toute
leur consistance sociale et politique et de tout potentiel subversif [5] :
Jaurès, Blum, Guy Môquet (cités ostensiblement dans les discours du candidat Sarkozy)
ou Martin Luther King (dont le célèbre « J’ai fait un rêve »
a été purement et simplement recyclé dans le discours sarkozien, sans mention
de son auteur). Sans
oublier
une
« attitude » viriliste à la Tony Montana
(le Scarface de Brian De Palma, petite frappe [6]
ivre de puissance et de gloire),
mâtinée
d’eau de rose télévisuelle (exhibition de sa vie privée, envolées lyriques sur
« la vie », « le rêve » et « l’amour », sentences
absconses et lyriques à la Pascal Obispo :
« Aujourd’hui Cecilia et moi nous sommes retrouvés pour de
bon, sans doute pour toujours » [7] ;
« L’amour, c’est la seule chose qui compte » [8])
et
de velléités poético-philosophiques à la Jean-Claude Van
Damme (« Vous avez de la chance d’être jeunes, car
la jeunesse c’est la liberté », « Ne pas être capables de partager l’amour,
c’est se condamner à être toujours seul », « La jeunesse, c’est la promesse
des commencements, des soleils qui se lèvent sur les mondes endormis » [9]),
et
enfin une touche d’esthétique antiraciste à la mode United
Colors of Benetton, célébrant la diversité
sans se soucier d’égalité...
...
et réaffirmant même avec force un ordre symbolique inégalitaire, dans lequel c’est
le mâle blanc qui co-opte généreusement des femmes non-blanches,
lesquelles ne manquent pas une occasion de l’en remercier publiquement.
Il
ne faut toutefois pas se méprendre : si une certaine impression de bric-à-brac
prédomine parfois, si le ridicule certain du personnage peut empêcher de prendre
au sérieux les rodomontades biologistes, nationalistes, sécuritaires ou racistes
les plus menaçantes du nouveau président, et si certaines figures de gauche ont
été davantage citées que les habituels héros de la droite par le candidat Sarkozy,
la matrice de l’ensemble est pourtant extrêmement cohérente, ouvertement idéologique
et profondément de droite :
les
lois « sécuritaires »
et « anti-immigration » élaborés par le ministre de l’Intérieur Sarkozy [10]
la
gestion des émeutes de 2005 [11],
la
ligne de campagne présidentielle (« travail », « autorité »,
« liquidation de mai 68 », « identité » et « fierté
nationale »),
les
premières mesures de son mandat présidentiel (cadeaux fiscaux aux plus riches,
démantèlement du droit de grève, réduction du nombre de fonctionnaires, instauration
de « peines planchers » et destruction du statut
spécifique du mineur délinquant, loi sur la « rétention
de sûreté », verrouillage définitif du regroupement familial, intensification
et radicalisation des rafles de sans-papiers),
sans
oublier quelques « chantiers » annoncés comme la castration chimique
des délinquants sexuels ou la dépénalisation de la délinquance patronale…).
Droite
de droite / Droite de la droite : le lepénisme intégré
La
manière Sarkozy ne se réduit d’ailleurs pas, comme certains commentateurs ont
pu le soutenir, à une habile réunification des trois traditions
légitimiste, orléaniste et bonapartiste auxquelles il est convenu « depuis
René Rémond » de résumer la droite en France [12]
– même si, à l’évidence, on pourra toujours trouver « du légitimisme »,
« de l’orléanisme » et « du bonapartisme » dans les discours,
les stratégies ou les modes de gouvernement du président Sarkozy. La synthèse
sarkozyste, si synthèse il y a, intègre aussi pleinement la quatrième tradition,
la « part honteuse », celle qui de manière significative était refoulée
dans la « bible » de René Rémond : la tradition maurrassienne,
pétainiste, raciste et fascisante [13].

La
sociologie électorale l’atteste : c’est en faisant le plein des voix d’extrême
droite, et en mobilisant comme jamais les secteurs les plus à droite de l’électorat
(les cadres supérieurs du privé, les personnages âgées, les patrons, commerçants
et artisans) plus qu’en puisant à gauche ou au centre que Nicolas Sarkozy l’a
emporté – même s’il reste à expliquer, nous y viendrons, pourquoi sa posture
ultra-droitière ne lui a pas en retour aliéné la totalité
de l’électorat de gauche et du centre. Et il n’y a là ni hasard, ni « récupération »
louable de pauvres électeurs frontistes égarés : c’est bel et bien sur un
discours lepéniste à peu de choses près – en tout cas
beaucoup plus empathique qu’antagoniste – que Sarkozy a rallié les lepénistes :
à ces électeurs, il n’a pas dit que Le Pen posait de mauvaises
questions – dans les deux sens de non pertinentes et de malfaisantes
et dangereuses – et il n’a pas même dit que, suivant la malheureuse
formule de Laurent Fabius, Le Pen apportait de mauvaises réponses
à de bonnes questions. Il leur a promis, au contraire, qu’avec
lui, les bonnes réponses de Le Pen allaient enfin pouvoir
être mises en œuvre. « Le Pen parle, moi je vais agir » : tel a
été, très explicitement, le discours que le candidat Sarkozy a tenu pour rallier
les électeurs lepénistes.
Un
pétainisme light
Hormis
cette promesse explicite, c’est toute la campagne qui a été organisée autour du
triptyque lepéniste, et auparavant pétainiste, Travail, Famille,
Patrie :
célébration
du « travail », non contre le capital et les héritiers (bien au contraire,
puisque deux des premières mesures annoncées et mises
en œuvre ont été un abattement des taxes sur l’héritage et un abaissement
du « bouclier fiscal » en faveur des plus gros patrimoines) mais contre
les « oisifs » et les « assistés », en d’autres termes contre
les plus pauvres ;
éloge
de « la famille » conçue comme « cellule de base de la société »
et comme cadre exclusif de la solidarité, refus de l’homoparentalité, valorisation
de « l’autorité » dans son sens le plus traditionnel et violents appels
à la « liquidation » de Mai 68 ;
incontinentes
déclarations d’ « amour de la France » (en seulement
six discours, le mot Français revient 212 fois, et le mot France 395 fois !) [14],
accompagnées de menaces extrêmement violentes contre tous ceux – notamment
immigrés – qui ne le partageraient pas, reprise littérale du célèbre
slogan lepéniste « La France on l’aime ou on la quitte ») [15],
éloge du passé colonial [16],
annonce d’un « Ministère de l’immigration et de l’identité
nationale »…
Sans
oublier le retour, de sinistre mémoire [17],
d’une combinaison entre vitalisme, anti-égalitarisme et nationalisme :
« La
politique de la vie, pour moi, c’est le contraire de l’égalitarisme et de l’assistanat »
« La
haine de la France, c’est la haine de la vie » [18])
Et
la « sortie » typiquement lepéniste :
« Quand
on veut vivre en France, on ne pratique pas l’excision, et on n’égorge pas le
mouton dans sa baignoire » [19].
Bref :
en deçà de l’éclectisme des références historiques (Jaurès, Blum, Guy Môquet et
Barrès) et du brouillage [20]
opéré par quelques « coups » médiatiques (deux arabes et une noire au
gouvernement, dont une à un ministère-clé, et un ministère
« de l’immigration et de l’identité nationale » ;
une ex-socialiste et Christine Boutin à la Politique de la
ville), la campagne de Nicolas Sarkozy aura été, sur le plan idéologique, d’une
grande cohérence, clairement, franchement, caricaturalement de
droite, comme aucune autre depuis la fin du régime de Vichy.
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Sarkozy
n’est évidemment pas Pétain, et la France de 2008 n’est pas la France de 1942.
Mais c’est un fait : Sarkozy aura été le premier présidentiable de droite
à avoir aussi explicitement repris, en la mettant au goût du jour
mais sans en subvertir le fond, une aussi grande part de la philosophie politique
pétainiste et maurassienne, l’antisémitisme en moins – et l’imagerie
de la Résistance et de l’antiracisme en plus. De Gaulle prétendait transcender
le clivage gauche-droite, mener une politique intérieure un tant soit peu « sociale »
et une politique extérieure « non-alignée », Pompidou mettait en avant
la « modernisation » du pays, tout comme Giscard, qui tenta de promouvoir
« le centre » ; la droite qui revint au pouvoir en 1986 avait focalisé
sa campagne sur un seul thème droitier : le libéralisme économique, tout
comme elle le fit en 2002 sur un autre thème droitier : « l’insécurité » ;
quant au Chirac de 1995, c’est d’une thématique de gauche qu’il s’était emparé :
« la fracture sociale ». Jamais entre 1945 et 2007, donc, un candidat
de droite n’avait organisé sa campagne intégralement et exclusivement
sur tous les fondamentaux de la droite la plus droitière.
Du
nouveau avec de l’ancien
Ce
qui est nouveau et ce qui ne l’est pas apparaissent donc d’un même mouvement :
comme dans toute révolution conservatrice, il n’y a, d’un
côté, rien d’absolument nouveau si l’on analyse séparément chaque segment idéologique
ou imaginaire du programme, de la campagne et du personnage Sarkozy : nous
avons affaire à de la « bonne vieille droite pure et dure » ; mais
il y a bien, en revanche, quelque chose d’inédit dans la synthèse,
dans l’assemblage de tous ces fondamentaux de la droite dure, et dans son caractère
« décomplexé » – pour reprendre, dans
le méta-discours que l’actuel président tient sur lui même, le mot qui dit le
plus de la réalité de ce qui est en train de se passer. Il
y a, plus exactement, quelque chose d’inédit depuis la Libération.
Après 1945, le triptyque « Travail Famille Patrie », le biologisme (du
type : « la pédophilie est génétique » [21])
et la pseudo-science ethnique (du type : « Le paysan
africain ignore l’histoire » [22])
ont été durablement et profondément frappés d’infamie, au point non pas de disparaître,
mais de ne pouvoir s’énoncer qu’indirectement, allusivement, fragmentairement
ou marginalement – relégués dans l’extrême droite s’assumant comme telle
(et s’incarnant notamment dans le Front National), dans les marges
de la droite de gouvernement (quelques « personnages » locaux et quelques
« ultra » du type Jacques Médecin, Robert Pandraud, Pierre Bernard ou
Philippe de Villiers, quelques cercles de réflexion semi-confidentiels du type
GRECE ou Club de l’Horloge) ou encore dans ses coulisses (les
discussions « en privé », les « apartés » et autres propos
de « buvette de l’assemblée nationale » rapportés par le Canard
Enchaîné) ; au cours de la campagne de 2007, pour la première fois, cette
« part maudite » a été assumée publiquement par un candidat à l’élection
présidentielle devenu président, et même placée au cœur de sa communication politique.
À
titre de comparaison, Jacques Chirac a bien tenu des propos semblables à ceux
de Nicolas Sarkozy ; c’était en juin 1991, lors d’un banquet paraît-il trop
arrosé : « overdose d’immigrés », « le bruit
et l’odeur »… Mais, que ce soit en 1995 ou en 2002, sans pour autant
s’excuser ni devenir progressiste et antiraciste, il avait dû policer son discours
et faire oublier son « dérapage » de 1991. Le président actuellement
en exercice correspond à un Chirac qui aurait, en 1995 et en 2002, fait
campagne sur le bruit et l’odeur des immigrés africains. On
pourra toujours soutenir que cette « décomplexion » de la droite ne
change pas grand chose puisqu’au fond, « même sans le montrer autant, la
droite a toujours été comme ça ». On pourra même se réjouir de « voir
enfin les masques tomber » et de vrais enjeux politiques, radicaux (politique
sociale contre politique du patronat, libertés individuelles contre autoritarisme
et familialisme, éducation contre répression, social contre génétique, antiracisme
authentique contre racisme pur et dur…) se manifester enfin au grand jour. Mais
il y a aussi matière à s’inquiéter si l’on songe à l’incroyable légitimation qui
est ainsi apportée, sur le terrain idéologique, à des thématiques non seulement
conservatrices, réactionnaires, mais également racistes et liberticides – en
un mot : éminemment dangereuses pour la démocratie.
Une
droite devenue intelligente ?
À
défaut d’avoir profondément innové ou d’avoir rénové
l’idéologie de la droite, Nicolas Sarkozy n’a-t-il pas au moins été un « inventeur
de formes » politiques, ou un grand stratège ? Ne doit-on pas lui concéder
une exceptionnelle intelligence, fût-ce dans la démagogie ? Le choix de décomplexer
la droite n’est-il pas, en soi, un véritable « coup » qu’il fallait
« oser » ? Là
encore, l’analyse me paraît non seulement mal fondée, mais aussi dangereuse pour
la gauche. Il n’est certes pas inutile d’analyser de près la construction d’une
communication politique, d’en reconnaître l’habileté, et de scruter les mille
et uns ajustements qui ont permis de mettre au goût du jour de très anciens chevaux
de bataille [23] ;
mais le succès d’un discours politique résulte d’un processus,
qui dépend d’un certain état du champ de la communication politique et non d’une
simple série de « bons choix » stratégiques. Plus
précisément, l’analyse qui consiste à attribuer le succès électoral de Sarkozy
à son génie politique, tout comme celle qui attribue les échecs passés de la droite
au fait qu’elle fut « la plus bête du monde », présente deux défauts :
elle n’est pas assez matérialiste (elle mésestime, en se focalisant
sur le contenu des discours, la question de la distribution
et des conditions sociales de la parole publique), et elle
n’est pas assez dialectique (en se focalisant sur un seul
camp, elle mésestime le rôle qu’ont pu jouer les discours adverses
et leurs faiblesses).
L’appréciation
du génie politique de l’équipe Sarkozy doit en effet être tempérée par la prise
en compte de l’incroyable force de frappe médiatique dont a bénéficié un candidat
lié comme jamais au monde des affaires, et plus spécifiquement aux patrons de
presse, de télévision et de radio [24].
On le néglige trop souvent : une stratégie, même médiocre, peut être plus
efficace, si elle bénéficie de relais médiatiques massifs, qu’une stratégie plus
intelligente mais « désarmée ». Or, il est patent – et il y a là
un immense champ d’investigation pour la recherche, et de lutte pour la construction
de contre-pouvoirs – que Nicolas Sarkozy a bénéficié d’un arsenal médiatique
plus qu’imposant, qui s’est non seulement mobilisé pendant la campagne pour le
promouvoir et démolir ses adversaires, mais qui a aussi, sur le plus long terme,
contribué d’année en année, progressivement, à véhiculer sa vision du monde social
et à rendre recevable son discours. En d’autres termes, c’est au moins autant
la quantité que la qualité qui a joué en faveur de Sarkozy, c’est pour une grande
part « à l’usure » qu’il a conquis l’électorat.
Survaloriser
le rôle de l’intelligence tactique de l’équipe Sarkozy, c’est aussi faire comme
si elle avait élaboré son discours et sa stratégie en vase clos, par une suite
de choix rationnels, alors que ces options s’inscrivent dans un vaste mouvement
idéologique au sein duquel le camp adverse, la gauche (à prendre dans sa plus
large extension, et dans toute sa diversité) joue un rôle décisif. Pour le dire
crûment : et si Sarkozy n’avait été fort que de la faiblesse de ses adversaires ?
Le « que » est bien sûr excessif ; mais on ne peut écarter la part
de responsabilité de la gauche dans le processus qui a rendu gagnante une stratégie
« droitière décomplexée » qui n’aurait pas pu l’être quinze ans auparavant.
La campagne « décomplexée » de Sarkozy a d’autant mieux fonctionné que
le contre-discours de ses adversaires, et notamment de sa principale adversaire
Ségolène Royal, était faible et « complexé », quand il ne s’alignait
pas, en plus soft, sur le sien : autorité, sécurité,
patriotisme, logique du « donnant-donnant, gagnant-gagnant » (en clair :
abandon de logique des droits sociaux) [25].
Mais
le problème déborde largement la personne de Ségolène Royal et la séquence de
la campagne présidentielle : à plus grande échelle, et sur le long terme,
le succès de l’option droitière de Sarkozy ne peut s’expliquer sans prise en compte
de l’évolution de la gauche, notamment socialiste, et d’une longue série de démissions,
tant sur le terrain de la politique économique et sociale que sur les questions
« d’immigration » et de « sécurité ».
Pour
ne s’en tenir qu’à ces dernières, qui ont été au cœur de la campagne de 2007,
la liste est imposante des révolutions conservatrices qui se sont opérées à
gauche depuis plus de vingt ans, et qui ont aboutit à une profonde anesthésie
de l’opinion de gauche et du centre face à l’offensive Sarkozy 2007 :
alignement
sur la problématique xénophobe du « problème de l’immigration »,
depuis le tristement célèbre « Le Pen apporte de mauvaises
réponses à de bonnes questions » [26]
jusqu’aux lois Chevènement-Guigou de 1998, qui conservaient l’essentiel du dispositif
Pasqua-Debré [27] ;
alignement
sur la problématique « sécuritaire » de la droite, depuis le Colloque
de Villepinte et les années Chevènement [28]
jusqu’au ralliement à la politique d’hyper-répression des émeutiers de novembre
2005 [29] ;
ralliement
au consensus prohibitionniste contre les élèves musulmanes portant le foulard [30],
et plus largement au consensus islamophobe et à la stigmatisation des garçons
arabes [31]
Dans
les années 80 et même 90, la droite n’était pas moins intelligente ou plus bête
que celle de 2007 : elle avait simplement un choix plus difficile à faire.
Un présidentiable de droite devait choisir entre deux options, qui du strict point
de vue électoraliste présentaient toutes deux un risque considérable : soit
droitiser et raciser son discours pour capter l’électorat
FN, mais au risque de s’aliéner l’électorat centriste et de sur-mobiliser contre
lui l’électorat de gauche ; soit chercher un supplément de voix au centre
(beaucoup) et à gauche (un peu), au risque alors de s’aliéner l’électorat d’extrême
droite et de droite extrême. La raison pour laquelle l’option ultra-droitière
de Sarkozy n’a pas été pas spécialement géniale, intelligente ou « osée »
est précisément que vingt ans de consensus libéral, sécuritaire, anti-immigration
(et, plus récemment, anti-musulman) ont supprimé le risque de « sursaut humaniste »
et « antiraciste » qui pesait sur cette option droitière.
Or,
c’est un fait : ce consensus, cette anesthésie de la « France centriste »
face à des positions naguère « extrémistes », s’est construit avec le
concours – souvent suiviste, mais parfois aussi
avant-gardiste – de franges non négligeables de
la gauche, notamment des mouvances « sociale-libérale » et « nationale-républicaine »,
mais parfois aussi [32]
de la « gauche de gauche ».

La droite n’est donc pas « devenue intelligente » : elle est devenue
hégémonique. Ce qui appelle une autre question – comment ? – et
déplace le problème : ce n’est pas seulement à la droite que la gauche doit
s’intéresser, mais d’une part aux médias, d’autre part à elle-même.
En d’autres termes : l’excès d’attention, d’intérêt voire de fascination
pour Sarkozy ou le sarkozysme constituent une fuite en avant, un moyen commode,
peu coûteux à court terme mais fatal à long terme, de s’épargner collectivement
un examen de conscience urgent : celui des faiblesses de la gauche, de la
manière dont elle s’est laissée gagner par des idées de droite. L’historien Gérard
Noiriel a mis en lumière des « origines républicaines de
Vichy » [33] ;
une tâche analogue s’impose aujourd’hui à toutes celles et ceux qui se veulent
de gauche : du triomphe de Sarkozy, il nous faut assumer, répertorier et
analyser les origines républicaines – sans en occulter
la part proprement progressiste ou de gauche.
Il nous faut admettre, en somme, qu’il y a bien des origines socialistes,
communistes et trotskystes du néo-vichysme sarkozien.
Post-scriptumCe
texte est repris dans le recueil de Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Les
mots sont importants, paru aux éditions Libertalia en avril 2010. Une
première version, plus brève, a été publiée en octobre 2007 par la revue Mouvements,
dans un numéro consacré à la droite française, intitulé [La New
droite. Une révolution conservatrice ?]. Sur
le néo-vichysme sarkozien, cf. aussi Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, « Cinq
belles réponses à une vilaine question ».
p
class="signature">Pierre Tevanian, 2 août /infoscomplementaires
Notes[1]
Il est toujours délicat d’écrire l’histoire en temps réel. Nul ne peut aujourd’hui
prédire avec certitude ce que sera la présidence Sarkozy, dans quelle mesure elle
réalisera le programme annoncé par le candidat au cours de sa campagne, dans quelle
mesure elle l’amendera ou le trahira, notamment parce que cette évolution dépend
largement de la résistance que lui opposeront la gauche française d’une part (au
sens large des partis de gauche, des syndicats et des mouvements sociaux), le
contexte international d’autre part. Mais pour savoir « ce qui nous attend »,
des éléments sont toutefois à notre disposition : l’œuvre déjà accomplie
par Nicolas Sarkozy d’une part, c’est-à-dire la marque qu’a laissée le passage
de l’actuel président dans divers gouvernements de droite, principalement au ministère
de l’Intérieur, en termes de lois, circulaires, pratiques politiques, modes de
communication et de justification ; la campagne présidentielle, d’autre part,
au cours de laquelle le candidat a pu manifester dans toutes ses dimensions et
toute sa radicalité une vision du monde, un programme et une manière de faire
de la politique, et construire ainsi un « personnage Sarkozy » ;
les premiers actes du gouvernement Fillon, enfin, qui dessinent un cadre.
De cet ensemble nous pouvons tirer quelques conclusions, qui permettent au moins
de prévoir ce qui risque d’advenir si aucune résistance ne
vient enrayer la machine. [2]
Eric Besson, Bernard Kouchner, Jacques Attali, Fadela Amara, Jack Lang, Claude
Allègre, Michel Rocard, Dominique Strauss-Kahn… – une liste vouée à s’allonger.
[3]
Par exemple : « Vous trouvez ça normal, vous, de violer
une petite fille de sept ans ? ». Sur ce registre argumentatif,
cf. Stéphane Palazzi, « Glissement
progressif du langage », Libération, 17/08/2007.
Sur l’anti-intellectualisme de Poujade, cf. Roland Barthes, « Quelques paroles
de M. Poujade », Mythologies, Points Seuil, 1970.
[4]
Sartre, dans ses Réfléxions sur la question juive, décrit
l’antisémite classique, grosso modo le maurassien, comme un
homme qui se complait dans sa médiocrité, et bâtit sur elle une « aristocratie
des médiocres ». Celle-ci consiste à assumer sa propre nullité intellectuelle,
sa paresse et sa veulerie, en les sublimant sous le nom de francité. En substance :
« Je ne suis assurément pas aussi intelligent et entreprenant que tel intellectuel
juif ou tel antiraciste enjuivé, mais l’intelligence est une vertu de seconde
catégorie, une vertu juive, qui ne pèse rien face à la vertu cardinale qu’est
la francité ». Nicolas Sarkozy, d’une manière assez semblable (mais sans
l’antisémitisme), semble s’évertuer à assumer avec fierté – et comme Michel
Houellebecq – la vision du monde la plus ringardement « dix-neuvièmiste »,
anté-anticoloniale – par exemple dans son incroyable « Discours de Dakar »
sur « le paysan africain », digne de Tintin
au Congo, ou encore son biologisme Alexis-Carrélien concernant le caractère
génétique de la violence, de l’homosexualité ou du suicide, au mépris de toutes
les réfutations scientifiques que l’une et l’autre ont subies depuis maintenant
plusieurs décennies. Cf. Achille Mbembe, « L’Afrique
de Nicolas Sarkozy ». Cf. aussi, sur lmsi.net, « Le
cas Michel Houellebecq » [5]
Comme l’ont bien souligné les historiens du CVUH, dans « L’histoire
par Nicolas Sarkozy : le rêve passéiste d’un futur national-libéral ».
Sur un même corpus de discours de campagne, le CVUH recense 27 occurrences pour
Jean Jaurès, 17 pour Jules Ferry, 7 pour Léon Blum, et 12 seulement pour De Gaulle.
[6]
Sur la virilité agressive et le style « petite frappe » de Nicolas Sarkozy,
cf. Elsa Dorlin et Catherine Achin, « J’ai
changé, toi non plus. La fabrique d’un-e Présidentiable : Sarkozy/Royal au
prisme du genre ». [7]
Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006)
[8]
Nicolas Sarkozy cité par Yasmina Reza dans L’aube, le soir et
la nuit, Flammarion, 2007. Sur ce registre « sentimental », cf.
l’analyse
du linguiste Damon Mayaffre dans l’émission « Là-bas si j’y suis ».
[9]
Extraits de l’ahurissant « Discours
à la jeunesse » du candidat Sarkozy [10]
Cf., sur lmsi.net, « Chronique
du racisme républicain. 2002-2007 » [11]
Cf., sur lmsi.net, « Chronique
du racisme républicain. 2002-2007 » [12]
Cf. René Rémond, Les droites en France, Aubier Montaigne,
1993 [13]
Cf. Zeev Steernhell, La droite révolutionnaire, 1885-1914,
Folio Histoire, Gallimard, 1997 et Ni droite ni gauche. Naissance
de l’idéologie fasciste en France, Fayard, 2000. [14]
Comptage
réalisé par le CVUH, op. cit. [15]
Discours du ministre Sarkozy en avril 2006 [16]
Cf. Olivier Lecour-Grandmaison, « Sarkozy
ou le triomphe d’une histoire apologétique de la colonisation ».
[17]
Cf. Zeev Steernhell, op. cit. [18]
Discours de Bordeaux, 1er mars 2007 [19]
Relire, aujourd’hui, Le Pen, les mots, l’étude de la langue
lepéniste publiée à La Découverte en 1998 par Isabelle Cuminal, Maryse Souchard,
Stéphane Wahnich et Virginie Wathier, est une expérience saisissante : des
pans entiers de ce que les auteurs identifient comme la rhétorique spécifique
de Le Pen correspondent rigoureusement à l’actuel « style Sarkozy ».
[20]
Cf. Éric Fassin, « Sarkozy
ou l’art de la confusion », Le Monde, 13/04/2007
[21]
Propos de Nicolas Sarkozy tenus dans Philosophie magazine,
et repris sur le site de la revue : www.philomag.com [22]
Cf. Achille Mbembe, « L’afrique
de Nicolas Sarkozy ». [23]
Cf. Jade Lindgaard et Joël Confavreux, « L’hémisphère
droit. Comment la droite est devenue intelligente » [24]
Cf. Marie Bénilde, « Nicolas
Sarkozy, déjà couronné par les oligarques des médias ? », Le
monde diplomatique, Septembre 2006 [25]
Cf. Collectif Les mots sont importants, « Perdre
son âme ne fait pas gagner les élections ». [26]
Formule du Premier ministre Laurent Fabius, en 1984 [27]
Cf. Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Dictionnaire de la lepénisation
des esprits, L’esprit frappeur, 2002, et sur lmsi.net, Sylvie Tissot et Pierre
Tevanian, « La
lepénisation des esprits ». [28]
Cf. Pierre Tevanian, Le ministère de la peur. Réflexions sur le
nouvel ordre sécuritaire. Cf. aussi la chronologie publiée sur lmsi.net :
« De Chevènement
à Sarkozy. Généalogie du nouvel ordre sécuritaire »
[29]
Cf. notamment François Athané, « Ne
laissons pas punir les pauvres ». [30]
Cf. Pierre Tevanian, La république du mépris, Editions La
découverte, 2007, et sur lmsi.net, « Une
révolution conservatrice dans la laïcité ». [31]
Sur l’ensemble de ces thématiques (droit des étrangers, politiques sécuritaires,
islamophobie, instrumentalisation du féminisme) : « Chronique
du racisme républicain. 2002-2007 » publiée sur www.lmsi.net.
[32]
Notamment pour ce qui concerne la stigmatisation des femmes voilées et l’islamophobie.
[33]
Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Hachette,
1999
http://lmsi.net/spip.php?article750
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