Vous
avez quitté la France il y a un an, en septembre 2007. Vous n’êtes pas n’importe
quel expatrié : vous êtes connu dans le monde entier comme l’initiateur du mouvement
de contestation de la version gouvernementale des attentats du 11 septembre, le
leader d’un mouvement anti-impérialiste, et dans certains pays vous êtes présenté
comme le principal dissident occidental. Pourquoi avez-vous été contraint à l’exil ?
Thierry
Meyssan : En décembre 2002, le secrétaire US à la Défense Donald Rumsfeld
a signé la directive 3600.1 visant à discréditer ou à éliminer des personnalités
françaises qui s’opposaient à la Guerre globale au terrorisme [1].
Cette liste comprenait en premier chef Jacques Chirac, puis de grands industriels,
j’y figurais en plus à cause de mon travail sur le 11-Septembre.
On
était trois mois avant l’invasion de l’Irak. C’était l’époque de l’hystérie anti-française
à Washington. Les services secrets français ont été informés que des assassinats
avaient été sous-traités par le Pentagone au Mossad et m’ont mis en garde. Mes
amis et moi, nous avons cherché à prendre contact avec les autres cibles. Un des
administrateurs du Réseau Voltaire, était un ancien ami de l’une de ces personnalités.
Nous avons pris rendez-vous avec elle, début mars, mais elle est décédée quelques
jours avant le rendez-vous, dans des circonstances qui ont été qualifiées de très
suspectes par les enquêteurs.
L’État
a alors réagi. Le président Chirac a joint par téléphone le Premier ministre israélien
et l’a prévenu que toute action entreprise non seulement sur le territoire français,
mais n’importe où dans l’Union européenne, serait considérée comme un acte hostile
envers la France. À chacun de mes déplacements hors de l’Union européenne, les
services français joignaient leur homologues locaux pour leur demander de veiller
à ma protection.
Je
savais qui est Nicolas Sarkozy [2]
et je me doutais bien que les choses changeraient avec son élection. Lorsque je
suis rentré de voyage pour voter, le 6 mai 2007, j’ai été arrêté devant les autres
passagers à la sortie de l’avion à Orly. Après m’avoir fait poireauter avec des
clandestins et des trafiquants de toutes sortes, un officier de la DST m’a laissé
sortir en me disant : « Bienvenue au pays M. Meyssan, un pays qui va bientôt changer,
beaucoup changer ». Le soir Sarkozy était élu. Quelques jours plus tard, il était
à l’Élysée et commençait la purge.
Pendant
l’été, Nicolas Sarkozy s’est rendu en famille aux États-Unis. Il était accompagné
de nombreux collaborateurs qui suivaient son avion de ligne dans un avion officiel.
Ils ont eu des entretiens avec l’Administration Bush sur toute une série de sujets,
graves ou futiles. J’ai été informé que les États-Uniens avaient demandé que des
mesures soient prises pour me neutraliser en application des Décrets présidentiels
US 13438 et 13441 [3].
J’ai cru au début que ces décrets étaient fondés sur le Patriot
Act et je ne voyais pas comment ils pouvaient trouver une application en droit
français. Je me disais que les atlantistes finiraient bien par inventer un biais
juridique et que je devais songer à prendre le large, mais je croyais avoir beaucoup
de temps devant moi. Il s’est avéré que ces décrets se fondaient sur le Trading
with the Enemy Act de 1917 et ses développements ultérieurs. En d’autres termes,
j’étais désormais considéré comme une menace pour la sécurité des États-Unis.
Le Pentagone, qui fait jouer la clause 5 du Traité OTAN depuis les attentats de
2001, a demandé l’assistance automatique de ses alliés. Bref, tous les services
secrets des États membres de l’Alliance atlantique pouvaient être sollicités pour
me neutraliser. J’ai été informé que quelque chose se tramait contre moi. J’ai
fait mes valises et j’ai quitté la France deux jours plus tard.
Au
demeurant, le danger ne se limite pas aux pays de l’OTAN. Une opération a été
organisée contre moi en décembre 2007 à Caracas, qui a été déjouée par la police
vénézuélienne. En août 2008, j’ai dû annuler ma participation à une conférence
internationale en Autriche après avoir été avisé par un État ami qu’une opération
avait été préparée contre moi.
En
outre, des pressions sont exercées contre mes compagnons de lutte au Proche-Orient,
en Amérique latine et dans d’autres États européens. Je ne peux vous en faire
la liste sans compliquer les problèmes. Jürgen Cain Kulbel a été brièvement incarcéré
en Allemagne et pourrait l’être à nouveau. Techniquement, le seul fait retenu
contre lui par le tribunal est le lien qu’il avait installé sur son site web pointant
sur celui du Réseau Voltaire [4].
Avez-vous
des preuves que vous êtes réellement en danger — comme vous le dites — en France
et dans les pays de l’OTAN ?
Thierry
Meyssan : Non, les listes US sont secrètes, sauf en ce qui concerne les
avoirs financiers bloqués aux USA, mais je n’en ai pas. Mais j’ai des témoins
de plusieurs contacts.
La
France est une démocratie et est considérée comme la patrie des droits de l’homme.
Ce n’est pas le Chili sous la dictature de Pinochet. Que vous ayez dû la quitter
n’est-il pas tout simplement incompréhensible, en particulier pour les citoyens
français ?
Thierry
Meyssan : Ces situations ne sont pas comparables. Au Chili, les États-Unis
avaient installé une dictature militaire. En France, ils disposent juste d’agents
au sommet de l’État et à la tête des différents services de sécurité. Mes concitoyens
devraient être plus attentifs à la répression actuelle qui frappe à la fois des
hommes politiques de premier plan, de hauts fonctionnaires et des journalistes.
L’équipe de Nicolas Sarkozy s’appuie sur quelques magistrats dévoyés pour paralyser
ses adversaires politiques et abuse de son pouvoir et de son influence pour virer
les journalistes qui refusent de se courber.
Regardez
d’abord la prise de contrôle des médias. Sarkozy a placé les siens à la tête des
médias privés et purge les médias publics. Il y a un an, les syndicats de journalistes
ont appelé l’opinion publique au secours [5].
Ils affirmaient qu’il devenait impossible d’enquêter sur Nicolas Sarkozy et de
relater les critiques populaires dont il fait l’objet. Ils s’inquiétaient de perdre
la liberté de s’exprimer en étant pris en tenaille entre d’une part des juges
qui violaient le secret des sources, et d’autre part, des patrons de presse directement
liés à l’Élysée. Personne ne les a cru et maintenant, c’est trop tard. Tout est
verrouillé.
Des
exemples ? L’équipe du président s’est installée à TF1 et une de ses anciennes
maîtresses y présente le JT [6].
Les médias étrangers se sont gaussés de cette affaire, mais les médias français
qui l’ont évoquée ont été condamnés pour « atteinte à la vie privée ». C’est un
invraisemblable détournement de la loi de 1881 sur la presse. Désormais, la corruption
et le népotisme, lorsqu’ils concernent l’équipe Sarkozy, sont des sujets tabous.
Les aborder, vous conduit directement en correctionnelle.
Sarkozy
a corrompu publiquement une dizaine d’éditorialistes en leur offrant des prébendes [7].
Certains ont été engagés dans des cabinets ministériels, voire à l’Élysée, d’autres
ont été nommés dans des commissions bidon, où, réduits à l’état de courtisans,
ils bénéficient des fastes de la République. Louis XIV tenait la noblesse en l’occupant
à Versailles, Sarkozy distrait les éditorialistes qui devraient analyser sa politique
en les occupant à des mondanités et en leur faisant rédiger des rapports qu’il
ne lit pas.
Pendant
ce temps, les époux Kouchner-Ockrent licencient à RFI et France24 tous cenx qui
résistent à l’influence US. Après Richard Labévière [8],
un rédacteur en chef réputé qui avait le défaut de donner la parole aux anti-atlantistes,
le dernier en date est Grégoire Deniau pour avoir organisé un débat sur le 11-Septembre
en invitant en première partie Issa El-Ayoubi, vice-président du Réseau Voltaire,
et en seconde partie Atmoh, porte-parole de ReOpen911.
Le
problème, ce ne sont pas les journalistes. Il y en a de remarquables en France.
Ce sont les médias. Ils sont déjà sous contrôle et la fonction de contre-pouvoir
n’est plus assurée.
Par
ailleurs, lorsque le grand public entend parler d’une affaire pénale qui touche
une personnalité, il n’y voit qu’un cas particulier. Mais si l’on met en perspective
tous ces cas particuliers, on voit bien qu’ils traduisent une stratégie.
Sur
plainte personnelle de Nicolas Sarkozy, des juges d’instruction ont interdit de
voyager à l’ancien Premier ministre, Dominique de Villepin, et l’ont astreint
à payer une caution démesurée et humiliante. Bien que ne disposant d’aucun élément
concret à charge, le procureur vient de le renvoyer en correctionnelle. L’affaire
Clearstream offre certes à Sarkozy un moyen d’éliminer un rival politique, mais
il ne l’a pas pour autant organisée. C’est une machination montée de toutes pièces
par son beau-père, l’ambassadeur Frank Wisner, via une de ses officines londoniennes,
Hakluyt & Co [9].
Le but est d’envoyer Villepin en prison pour que nul n’ignore qu’on ne défie pas
impunément le secrétaire d’État des États-Unis au Conseil de sécurité de l’ONU.
Des
magistrats ont perquisitionné le domicile de l’ancien directeur des Renseignements
généraux, Yves Bertrand, pour lui extorquer les secrets des chiraquiens. Et ces
jours-ci, des documents saisis sont miraculeusement arrivés dans des rédactions
parisiennes. Des hebdomadaires proches du pouvoir en ont publié des extraits.
Il semble que l’on cherche à faire passer des documents de travail, énonçant des
hypothèses, pour des rapports finaux, présentant des conclusions. Et que l’on
cherche à faire croire que les RG persécutaient les seuls socialistes. C’est de
la manipulation pure et simple. Chaque fois que l’on est dans l’opposition, on
doit se protéger de cette police politique, et chaque fois que l’on est au pouvoir,
on fait des pieds et des mains pour se procurer des copies de ses notes. Le pouvoir
exerce une pression incroyable sur ce fonctionnaire pour le faire craquer. C’est
bien hypocrite. Car dans le même temps, au lieu de dissoudre enfin les RG, on
les a réorganisés et on a augmenté leurs moyens en les fondant dans une administration
plus opaque encore.
Jusqu’au
capitaine Paul Barril qu’ils ont mis en prison pour lui arracher les secrets de
Mitterrand. Ils l’ont accusé d’être un tueur à gage et l’ont si maltraité qu’il
a dû être hospitalisé, avant d’être relâché sous caution. À ce propos, permettez
moi une digression sur le génocide rwandais. Barril s’est défendu des attaques
portées contre lui à ce sujet en mettant en cause le président Kagamé. Celui-ci
a alors commandité un rapport sur l’implication française dans ce drame historique.
À le lire, on comprend que les officiers supérieurs français, François Mitterrand
et tout son cabinet, et le gouvernement de cohabitation dans son ensemble seraient
tous responsables du génocide… sauf, bien sûr le ministre du Budget et porte-parole
du gouvernement de l’époque, Saint Nicolas Sarkozy. C’est stupide. Il y a à l’évidence
des responsabilités françaises, mais certainement pas de culpabilité collective.
Et au demeurant, il est impossible de comprendre et de juger ce crime, qui fit
plus de 800 000 morts, sans le replacer dans son contexte et juger aussi les guerres
des Grands Lacs qui firent au total plus de 6 millions de morts et dont les responsables
ne sont pas à chercher à Paris, mais à Washington et Tel-Aviv.