SUITE
de l'interview exclusive de Thierry Meyssan par ReOpen911
page 3 3 septembre 2008
« Il faut arrêter les processus de diabolisation : désintoxiquez-vous
! Retrouver l’esprit critique » : Thierry Meyssan s’explique.
La seule évocation du nom de Thierry
Meyssan semble capable de susciter des réactions d’une rare violence. Épidermiques
et passionnelles, voire irrationnelles, mais rarement pondérées ! Tel n’était
pas notre objectif lorsque nous avons décidé de publier ses réponses aux questions
posées par quelques membres de notre association. Devant la virulence
de certaines « réactions », (pour employer un langage diplomatique), nous avons
demandé à M. Meyssan, d’expliquer ses positions, l’objectif et les ambitions de
son action militante à la tête du Réseau Voltaire qu’il a fondé et dont il est
toujours le président. Nous saisissons d’ailleurs cette occasion
pour préciser quelques points fondamentaux de notre action citoyenne, puisque
apparemment ReOpen911 est a priori suspectée de « liaisons dangereuses » avec
des personnalités proches ou adhérant à un parti politique d’extrême droite, le
Front National pour être clair. Nous n’avons aucune sympathie pour les thèses
du Front National et nous sommes opposés à ses dérives racistes et xénophobes
! L’association ReOpen911 croit fermement aux valeurs républicaines,
laïques, et de liberté d’expression dans le respect de la loi et des personnes
qui constituent le socle de notre démocratie. Nous croyons en la paix et dans
le droit international. Nous pensons que les problèmes tant au niveau des individus
que des collectivités et des nations peuvent et doivent se résoudre par la discussion
et non par la violence. Notre but est d’informer les citoyens francophones
et de susciter le débat sur les impossibilités, les invraisemblances et les bien
trop nombreuses « coïncidences » et autres cas « d’incompétences » que comporte
la thèse officielle du complot islamique des attentats du 11-Septembre. Nous nous
basons sur le travail d’universitaires et d’experts dans des domaines variés (renseignement,
armée, architecture, ingénierie…), mais aussi de journalistes indépendants voire
de grands médias. Le résultat de ce travail ardu est mis en ligne gratuitement
pour que chacun puisse s’y confronter, sans se départir de son esprit critique.
Les contradictions, omissions et manipulations nombreuses sur cette tragédie nous
amènent à exiger de nos autorités la création d’une nouvelle enquête sur ce crime.
Cela est d’autant plus important que le 11-Septembre a servi de justification
à deux guerres déjà (dont l’une illégale au regard du droit international), et
à des violations des droits de l’homme d’une amplitude et d’une gravité exceptionnelles.
En cela et pour beaucoup de nos membres ou sympathisants, le 11-Septembre fut
et reste un révélateur, une « clé » permettant de comprendre comment on manipule
l’opinion publique pour lui faire accepter l’inacceptable. Notre démarche s’inscrit
dans un mouvement citoyen international, fondamentalement pacifique et démocratique,
lancé aux USA par des familles de victimes du 11/9. Au-delà du
11-Septembre, nous nous positionnons dans une démarche citoyenne de réflexion
sur le fonctionnement de nos démocraties, en particulier sur les raisons d’une
telle faillite des médias et aussi dans une logique de compréhension de la systémique
de la guerre. Et c’est aussi pourquoi nos informations concernent
tout le monde, quelles que soient les opinions politiques individuelles. Continuer
à percevoir le monde actuel selon des lignes de fractures anciennes (gauche/droite,
extrême gauche/extrême droite) ne nous semble pas appliquer la bonne grille de
lecture à la situation géopolitique de l’après-11-Septembre. Pour
résumer notre affranchissement ou notre indépendance vis-à-vis de tout parti politique,
il nous apparaît nécessaire de rappeler la phrase attribuée à Voltaire : « Je
ne partage pas vos idées, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous puissiez
les exprimer ». Pour nous, il ne s’agit nullement d’une magnifique formule vide
de sens ou purement sémantique ! Malheureusement, de plus en plus, le consensuel
et le politiquement correct, voire la pensée unique, la privent de toute substance.
Ceci étant précisé, nous donnons à nouveau la parole à M. Meyssan,
afin qu’il puisse répondre aux critiques, qui lui sont régulièrement faites.
ReOpen911 : M. Meyssan, vous terminiez notre précédent
entretien par ces mots : « Je vous invite à renouveler [ce type d’]échange si
vous continuez à vous interroger sur les prises de position que m’attribuent les
médias. Je serais heureux de les préciser, de les expliquer et de lever de possibles
malentendus. » Bien que ReOpen911 n’ait nullement pour vocation de devenir votre
tribune, il nous apparaît effectivement essentiel de le faire tant les malentendus
sont nombreux, d’autant plus que ReOpen911 y a été associée ! Pour commencer,
et lever toute « ambiguïté » à ce sujet, quelles sont vos relations avec l’extrême
droite, ses idées, le Front National et plus précisément avec son nouveau conseiller
culturel, M. Alain Soral que vous avez rencontré à plusieurs reprises ?
www.ReOen911.infoThierry Meyssan : Je ne m’attendais pas à ce que vous saisissiez
la balle au bond et que vous demandiez un nouvel entretien dans un si bref délai.
En revanche, je ne doutais pas que vous souhaiteriez une clarification de mes
positions politiques, vu les âneries que l’on véhicule à mon sujet.
Cette clarification exige que votre question elle-même soit claire. Or, vous
placez au même plan un homme, un parti, un courant politique et une idéologie.
Je me réclame de la pensée des Lumières et du radicalisme. À ce titre, je veux
développer le débat démocratique, y défendre mes idées et en réfuter d’autres.
Précisément, le débat démocratique ne se développe que lorsque l’on accepte de
se confronter aux gens dont on ne partage pas les idées. J’ai toujours
activement combattu les idéologies d’exclusion, que ce soit le racisme ou l’antisémitisme,
l’apartheid ou le sionisme, etc. Ceci m’a conduit à publier de nombreux articles
polémiques et à participer à quantité d’émissions de radio et de télévision où
je me suis notamment opposé à des représentants du Front National.
Jusqu’à la guerre du Kosovo, l’action du Réseau Voltaire en général et la mienne
en particulier ont été unanimement reconnues à gauche au point que les principaux
partis politiques, syndicats, associations et loges maçonniques de gauche m’ont
confié à plusieurs reprises l’animation du Comité national de vigilance contre
l’extrême droite. Pour mener à bien ce combat idéologique, j’ai
mis en place au sein du Réseau Voltaire un observatoire des extrêmes droites.
Nous avons analysé en détail la plupart de leurs discours et de leurs publications
et nous avons élaboré des argumentaires pour leur répondre. Pour compléter nos
analyses, j’ai interviewé de nombreux leaders d’extrême droite. Je me suis efforcé
de comprendre leur point de vue et d’apprécier leurs qualités humaines. Cela n’a
jamais modifié en quoi que ce soit mes convictions, mais m’a conduit à changer
mon regard sur eux. Alors que certains médias et organisations
faisaient campagne pour l’interdiction du Front National, j’ai au contraire milité
pour une réforme du mode de scrutin qui lui permette de représenter ses électeurs
à l’Assemblée nationale. Alors que certains s’efforçaient de diaboliser ce parti,
j’ai milité pour que l’on prenne en considération les préoccupations de ses électeurs
et qu’on y apporte des réponses conformes à nos valeurs. J’insiste sur ce point
: une analyse précise du discours de Jean-Marie Le Pen m’a convaincu que son succès
électoral n’avait rien à voir avec une épidémie de racisme, mais avec la détresse
de ceux de nos concitoyens qui ont été les victimes de la colonisation et de la
décolonisation, qui se sont sentis manipulés, puis abandonnés par l’État. A contrario,
la diabolisation dont Jean-Marie Le Pen et ses électeurs ont fait l’objet prolonge
la lâcheté d’une classe dirigeante incapable d’assumer ses erreurs historiques.
Simultanément, j’ai considéré que nous devions réprimer les groupes
paramilitaires qui s’étaient formés à l’intérieur et autour du Front National.
Comme vous le savez peut-être, cette initiative a débouché sur la création d’une
commission d’enquête parlementaire, la mise à jour de comportement illégaux, et
en définitive l’éclatement du Front National entre lepénistes et mégrétistes.
Cette démarche a été soutenue par mon parti, le PRG, mais perçue avec inquiétude
par d’autres formations politiques. Je regrette de ne pas avoir
pu continuer cette lutte et d’avoir cédé devant des partis politiques qui trouvent
un intérêt électoral à diaboliser le Front National pour affaiblir la droite.
Ce faisant, non seulement ils laissent certaines idées se répandre faute de les
avoir réfutées, mais surtout ils développent eux-mêmes l’intolérance qu’ils prétendent
combattre. En définitive, je pense que les médias et les organisations qui ont
manifesté pour l’interdiction du Front National représentent un danger pour la
démocratie et j’observe que le Front National, lui, n’a pas inscrit dans son programme
l’interdiction de partis politiques. Enfin, j’estime que si le Front National,
ses électeurs et ses militants, étaient traités normalement, ils se sépareraient
de certains éléments fanatiques et apporteraient une contribution légitime au
débat parlementaire. Je ne vois pas comment on peut concevoir la démocratie si
l’on ne comprend pas cette position voltairienne. Concernant, Alain
Soral, j’ai fait sa connaissance à l’été 2006 lors d’un voyage de soutien au peuple
libanais. Il n’avait pas encore rejoint le Front National et était étiqueté communiste.
Il se montrait provoquant et la sympathie entre nous n’a pas été immédiate. Pourtant,
j’ai vite apprécié son indépendance d’esprit et son courage. Nous avons traversé
ensemble un pays en ruines, vécu des moments tendus dans lesquels chacun révèle
le fond de lui-même, et nous sommes restés amis. ReOpen911 : À
l’identique, on vous reproche également vos relations avec Dieudonné. Votre voyage
au Liban en sa compagnie (et celle de M. Soral) en été 2006, c’est-à-dire juste
après l’intervention militaire de l’armée israélienne contre le Hezbollah. Cette
compagnie, plus que le but de la visite même qui a été quasiment éclipsé, a étonné
beaucoup de nos compatriotes, et a renforcé le sentiment chez certains que vous
aviez rejoint le FN. Cette lecture simpliste des choses a par ailleurs été renforcée
par des articles mensongers (on se souvient d’un article paru dans Libération
auquel vous aviez répondu sur le Réseau Voltaire) qui annonçaient votre ralliement
au FN. Apparemment, vous n’êtes pas conscient du « malaise » (en fait, plutôt
de la haine) que suscitent ces liens ? Ou alors cela vous est égal. Mais ne croyez-vous
pas qu’il est important d’être entendu pour être compris ? Thierry
Meyssan : J’ai croisé Dieudonné dans les années 1980, lorsque les partis de gauche
fuyaient devant le Front National et qu’il s’est présenté à Dreux contre Marie-France
Stirbois. Je l’ai revu après les attentats du 11-Septembre lorsqu’il a ridiculisé
à la fois le discours sur ben Laden et celui de ben Laden. Après l’avoir ainsi
vu se positionner contre le racisme et contre l’impérialisme, je l’ai vu s’opposer
au sionisme. En 2005, je l’ai invité à la conférence Axis for Peace. Et c’est
logiquement qu’à l’été 2006 j’ai envisagé avec lui d’organiser un voyage de leaders
d’opinion au Liban pour y témoigner de ce qui s’y passait. En définitive, les
personnalités qui s’étaient portées volontaires ont renoncé les unes après les
autres à se rendre dans un pays en guerre. Lorsque le voyage a eu lieu, nous n’étions
qu’un petit groupe et les hostilités venaient d’être interrompues.
Dieudonné n’est pas un politicien professionnel. C’est un bouffon qui se moque
de nos incohérences et nous renvoie une image ridicule de nous-mêmes. Apparemment
tout le monde n’a pas le sens de l’humour et n’accepte pas d’être remis en question
par un saltimbanque. Il a fait à son tour l’objet d’une campagne de haine car
le rire qu’il provoque met à mal l’hypocrisie et la langue de bois. Où qu’il se
trouve, ses propos sont enregistrés et décortiqués. On leur attribue un sens répugnant
en les sortant de leur contexte. Tout cela est bien loin de la démocratie.
Il m’a invité à son spectacle au Zénith. Je me suis trouvé assis au
carré VIP parmi des personnalités de tous bords. Libération — qui avait publié
25 articles pour me descendre à la publication de L’Effroyable Imposture — a inventé
de nouvelles âneries à cette occasion. Ce quotidien a prétendu à ses lecteurs
que j’avais rejoint le Front National car j’avais serré la main d’un de ses députés
européens ; le frontisme se transmettant probablement par simple contact cutané.
Il s’agissait de Bruno Gollnisch que je croisais souvent par le passé au Parlement
à Strasbourg ou à Bruxelles et que je respecte à la fois comme homme et comme
élu du Peuple. Pour les fanatiques, la courtoisie est un crime, pour les démocrates
c’est une vertu. ReOpen911 : Permettez-nous d’insister, mais lorsque
vous avez mené votre enquête au Liban, après les bombardements israéliens, pour
écrire L’Effroyable Imposture 2, vous y êtes allés avec MM. Alain Soral et Dieudonné.
À la fin de l’interview à la télévision syrienne que vous avez donnée en leur
compagnie à cette occasion, Dieudonné a parlé de la présence de M. Le Pen au second
tour des élections présidentielles comme d’une émancipation politique du peuple
français. Il a par la suite demandé à Jean-Marie Le Pen d’être parrain au baptême
de sa fille, ce que M. Le Pen a accepté. Et l’engagement de Soral au Front National
est connu. Or les thèses remettant en cause la version officielle des attentats
du 11/9 sont considérées par beaucoup à gauche comme étant celles de l’extrême
droite antisémite. Vous devez donc être conscient du discrédit que votre apparition
à la télévision syrienne jette sur votre personne et, par voie de conséquence,
sur la remise en cause de la version officielle des attentats du 11/9 dans la
gauche française. Pourquoi avoir néanmoins accepté cette compagnie au Liban et
ensuite à la télévision syrienne ? Thierry Meyssan : Permettez-moi
également d’insister. Dans la vie, les mots et les actes des gens se contredisent
souvent. Les actes sont plus importants que les mots. J’aurais aimé que beaucoup
de leaders d’opinion nous accompagnent au Liban pour témoigner des crimes de l’armée
israélienne. Ils ont eu peur et ne sont pas venus. Plus que des bombes, ils ont
eu peur pour leur carrière, car l’agresseur c’était Israël. Dieudonné et Alain
Soral étaient là, et c’est tout à leur honneur. Il n’y avait alors
que deux moyens d’entrer au Liban, soit par un vol civil britannique placé sous
contrôle militaire de l’occupant israélien, soit par voie terrestre depuis la
Syrie. Nous avons choisi cette seconde solution. À notre retour, la télévision
syrienne a recueilli nos impressions, chacun s’exprimant comme témoin, à titre
personnel. Je n’avais aucune raison de refuser de participer à cette émission
alors que nous étions venus précisément au Liban pour témoigner de ce qui s’y
passait. Par la suite, Alain Soral a rejoint le Front National
et il a présenté Dieudonné à Jean-Marie Le Pen avec lequel il s’est lié d’amitié.
C’est étonnant, mais ça n’a rien de criminel. Qu’est-ce qui vous choque ? Que
Jean-Marie Le Pen ait accepté d’être le parrain d’un enfant noir ? Ou, plus simplement,
que les gens qui partagent notre analyse du 11-Septembre ne soient pas nos amis,
mais des adversaires idéologiques ? Moi aussi, cela me perturbe.
Lorsque j’ai publié L’Effroyable Imposture, je m’attendais à des réactions selon
le clivage droite-gauche, parce que j’avais toujours vécu avec. Je me suis rendu
compte qu’une autre ligne de partage apparaissait, que j’avais des amis et des
adversaires dans tous les camps. Je pense que nous devons tous nous repositionner
en fonction de la question principale, celle de la souveraineté des peuples face
à l’impérialisme. Je milite au PRG, le parti de Jean Moulin, l’homme qui coordonna
la Résistance française face à l’invasion nazie. Je m’inspire de son exemple :
il accepta de travailler avec tous ceux qui voulaient défendre la liberté, de
l’extrême gauche à l’extrême droite. Il n’exclua que les individus et les groupes
qui avaient participé à la guerre d’Espagne aux côtés des phalangistes et fait
couler le sang des républicains. De même, je suis prêt à travailler avec tout
le monde, à l’exception de ceux qui ont participé activement aux agressions impérialistes
et fait couler le sang. Je pense aux sarkozystes qui ont envoyé les troupes françaises
participer à la colonisation anglo-saxonne de l’Afghanistan. Je
suis étonné que vous soyez choqués par mes relations avec Alain Soral et Dieudonné,
et que vous ne voyez rien à redire lorsque la totalité de la classe politique
française se presse à des mondanités autour d’Al Gore ou de Condoleezza Rice.
Qu’est ce qui est grave : témoigner des crimes israéliens au Liban ou semer la
mort et la désolation de la Yougoslavie à l’Afghanistan ? ReOpen911
: Pour terminer avec ce fameux voyage au Liban à l’été 2006, il vous a aussi été
reproché d’être trop proche de la chaîne de télévision al-Manar, interdite en
France (vous expliquez très bien dans quelles conditions dans EI-2), et un sympathisant
du Hezbollah de M. Nasrallah, mouvement considéré par les médias occidentaux mais
aussi par l’administration états-unienne, comme une organisation terroriste. Nous
n’allons pas vous demander si vous êtes vous-même un terroriste, mais pouvez-vous
expliquer votre position à nos lecteurs ? Thierry Meyssan : Je
ne suis pas simplement proche d’al-Manar, je prépare actuellement des émissions
et des documentaires pour elle. Cette chaîne se définit comme la voix de la Résistance
dans une région en guerre. Elle est devenue la seconde, en termes d’audience,
dans le monde arabe. Contrairement aux allégations souvent colportées, elle n’a
pas été interdite en France pour antisémitisme ainsi que le réclamait le CRIF,
mais pour trouble à l’ordre public. Ce qui est injuste, mais pas faux car al-Manar
pose un problème qu’il ne faut pas minimiser. Transposer en France sans explications
les images de guerre du Proche-Orient, c’est introduire la guerre chez nous. On
peut craindre que des Français découvrant soudain une réalité d’une extrême violence
réagissent eux-mêmes d’une manière violente contre ceux qui en sont responsables
et qui l’ont cachée. La solution n’est pas d’interdire al-Manar et de maintenir
nos concitoyens dans l’ignorance, mais au contraire de les informer, y compris
par le biais d’al-Manar, et d’ouvrir le débat démocratique. Le problème ce n’est
pas al-Manar, mais le fait que la population française soit sous-informée sur
le conflit au Proche-Orient, les médias ayant adopté la problématique sioniste
et ne donnant la parole aux protagonistes que dans ce cadre biaisé.
Je vous ai dit que je ne connais pas d’autres limites à mes alliances que
celles voulues en leur temps par Jean Moulin pour créer le Conseil national de
la Résistance. Je me sens donc proche du Hezbollah en tant que principal réseau
de résistance au Proche-Orient. Jadis, Charles De Gaulle et la Résistance française
étaient considérés comme « terroristes » par les médias de la collaboration et
par le Reich ; aujourd’hui, Hassan Nasrallah et la Résistance libanaise sont considérés
comme tels par la presse occidentale et par l’empire états-unien. C’est dans l’ordre
des choses. Vous n’avez pas de raison d’en être troublés. J’éprouve
beaucoup d’admiration pour Hassan Nasrallah, parce qu’il n’est pas simplement
un grand résistant, mais parce qu’il a une vision claire du conflit et une pensée
généreuse. Alors que beaucoup de Libanais se contenteraient de bouter l’occupant
israélien hors du territoire et de régler divers problèmes bilatéraux, il ne se
satisferait pas, lui, d’une paix qui laisserait des millions de non-Libanais dans
le désespoir. De plus, il est conscient que la paix est impossible au Proche-Orient
tant qu’y persistera l’apartheid, comme Nelson Mandela était conscient que la
paix était impossible en Afrique australe tant que l’apartheid persisterait en
Afrique du Sud. Certains s’imaginent que, s’ils parviennent à libérer
le Proche-Orient, Sayed Hassan Nasrallah et le Hezbollah imposeront une dictature
religieuse. Ils pensent que je suis naïf et que je ne devrais pas m’acoquiner
avec des fanatiques qui attendent sournoisement le moment pour écraser les mécréants
comme moi. C’est prendre la propagande pour la réalité. La même propagande expliquait
jusqu’à l’été 2006 que le Hezbollah était un groupuscule terroriste de moins de
500 combattants. Quand il a repoussé l’armée israélienne, il a fallu admettre
que c’était une véritable armée soutenue par la majorité de la population, quelle
que soit son appartenance ou sa non appartenance religieuse. Le Hezbollah, c’est
un réseau de résistance à l’occupation militaire israélienne qui s’est formé au
sein du mouvement social de Moussa Sadr, l’imam des pauvres. La seule comparaison
contemporaine possible est avec les guérillas issues de la théologie de la libération
en Amérique latine. Quand le père jésuite Camillo Torres dirigeait l’Armée nationale
de libération en Colombie, il n’avait pas d’agenda caché pour instaurer une dictature
religieuse. Il voulait simplement libérer son pays de l’impérialisme états-unien
et des injustices sociales qu’il génère. Ce type d’accusation est un classique
de la propagande : pendant des années, les médias occidentaux nous ont expliqué
que Nelson Mandela voulait massacrer les Blancs et imposer une dictature communiste
en Afrique du Sud. Aujourd’hui, les mêmes journaux célèbrent avec emphase son
90e anniversaire tandis que le président Bush s’est juste avisé, il y a quelques
semaines, de le retirer de la liste des « terroristes » recherchés par les États-Unis.
ReOpen911 : Il est regrettable que le remarquable travail d’investigation
et d’analyse géopolitique qui est le vôtre soit trop souvent discrédité jusque
dans les milieux de gauche ou d’extrême gauche, pourtant au moins aussi anti-impérialistes
que vous. Les sujets que vous abordez bouleversent tant les consensus habituels
et vous déclenchez tant de polémiques qu’il devient difficile de discerner le
vrai du faux concernant les bruits qui circulent sur vos sources d’information.
Dans leur livre L’Effroyable Mensonge, Guillaume Dasquié et Jean Guisnel supposent
que l’une de vos sources d’information sur le 11-Septembre serait Lyndon Larouche
(par l’intermédiaire de Jacques Cheminade), qu’ils accusent d’appartenir à l’extrême
droite. Larouche vous a-t-il réellement donné des informations sur le sujet ?
Que pensez-vous de cette accusation fréquemment portée à son encontre d’appartenir
à l’extrême droite ? Thierry Meyssan : Nous revenons au processus
de la diabolisation. Vous vous interdisez de penser quelque chose ou de discuter
avec quelqu’un parce que vous craignez qu’il vous contamine. Vous vous interrogez
sur l’origine de chaque idée avant de l’examiner. Vous enquêtez sur les relations
de chaque personne à qui vous parlez pour vous assurer qu’elle n’est pas elle-même
contaminée à son insu, comme le porteur sain d’une maladie. Finalement, votre
paranoïa vous étouffe. Avant toute chose, désintoxiquez-vous, émancipez-vous.
Pour répondre à votre question, deux journalistes assurent dans
un livre de commande que je serais un incapable et que L’Effroyable Imposture
m’aurait été dicté par quelques individus, tous moins recommandables les uns que
les autres. Parmi mes supposés mentors, ces journalistes imaginatifs citent le
commissaire Hubert Marty-Vrayance que vous avez évoqué la dernière fois, puis
Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche que je ne connaissais pas à l’époque. Quelque
peu surpris par cette élucubration, Jacques Cheminade m’a contacté à la parution
de cet ouvrage. Je n’ai donné suite à son invitation qu’une fois le procès en
diffamation contre ces auteurs terminé, c’est-à-dire deux ans plus tard. J’ai
découvert un économiste de gauche, cultivé et généreux, avec lequel j’ai pris
l’habitude de partager des analyses. Par la suite, il m’a présenté Lyndon LaRouche
avec lequel j’ai moins accroché. J’ai lu les livres et les principaux articles
qui les présentent comme des militants d’extrême droite camouflés, particulièrement
le pavé de Dennis King, et j’ai pris le temps de vérifier les documents cités.
C’est simplement idiot. Personne ne m’a dicté ce que j’ai écrit,
mais je n’ai pas pour autant le monopole de la lucidité. Bien d’autres personnes
que moi ont compris dès le début que George W. Bush mentait à propos du 11-Septembre.
Jacques Cheminade et Lyndon LaRouche sont de ceux-là, tout autant qu’Andreas von
Bülow et bien d’autres. ReOpen911 : Au cours de notre précédente
interview, vous avez encore déclaré que « vous condamniez l’antisémitisme et le
sionisme ». Si pour l’antisémitisme les choses sont claires, pour le sionisme,
elles semblent l’être moins. Ce mot employé souvent par des gens qui n’en connaissent
pas le sens exact ni la portée politique, fait référence à l’ensemble des tendances
et sensibilités politiques de la communauté juive, laïque ou religieuse qui à
partir de la fin du XIXe siècle ont milité pour la création d’un État juif.
(suite à droite >>>)
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page 4 Après la seconde guerre mondiale et la
Shoah, les conditions issues du choc psychologique de cet effroyable événement
ont poussé la "communauté" internationale et les Anglais, sous la pression des
sionistes, à la création de l’État d’Israël en 1948. Le sionisme par là même aboutissait
dans son combat. La formidable injustice faite au peuple palestinien à cette occasion
a produit ce qui était prévisible sinon calculé : 60 ans de guerre et de haine,
des milliers de morts.Aujourd’hui lorsque vous déclarez condamner le sionisme,
devons-nous comprendre que vous appelez, à la déconstruction de ce que la communauté
juive, laïque ou religieuse, d’extrême gauche à l’extrême droite, rassemblée par
cette idée d’un État laïc pour le peuple juif a obtenu en 1948 ? Si la réponse
est oui, pensez-vous que cet appel soit aujourd’hui une stratégie viable pour
une paix durable ? Ne pensez-vous pas qu’un partage équitable de Jérusalem et
la création d’un État palestinien sur un territoire viable serait une voie plus
réaliste, le respect d’un principe d’équité fondement d’une paix durable ? Sinon
qu’entendez-vous par « combattre le sionisme » ? Thierry Meyssan
: Premièrement, contrairement à ce que vous dites, et ainsi que je l’ai montré
dans L’Effroyable Imposture 2, le sionisme n’est pas un mouvement nationaliste
juif qui se serait développé au XIXe siècle en réaction à l’antisémitisme européen
et aurait reçu l’appui de la communauté internationale après le massacre des juifs
d’Europe par les nazis, comme on le prétend communément. La création de l’État
d’Israël pour y regrouper les juifs dispersés est un projet des puritains anglo-saxons
(appelés plus tard les "non-conformistes" et aujourd’hui les "évangéliques") depuis
le XVIIe siècle. Ce projet a été inscrit par les Britanniques à l’ordre du jour
de la conférence diplomatique de Berlin en 1878, contre l’avis des communautés
juives d’Europe qui y étaient alors fermement opposées. C’est effectivement à
partir de Theodor Herzl et de Zeev Jabotinsky que des juifs européens s’y sont
progressivement ralliés. La Déclaration Balfour annonçant la création du "foyer
national juif" en Palestine a été rédigée par le Royaume-Uni pour faciliter l’entrée
des États-Unis dans la première guerre mondiale. Le président Wilson a alors confirmé
que la création de l’Etat Israël (et de l’Arménie, mais c’est une autre histoire)
étaient un des 14 objectifs de guerre des États-Unis. Si vous avez le moindre
doute sur ces faits, je vous renvoie à mon livre où j’ai donné les références
exactes de ces documents. Cette mise au point est indispensable
car on ne peut pas comprendre les relations actuelles de Washington et de Tel-Aviv
et certains aspects de la politique internationale post-11-Septembre si l’on ne
connaît pas la genèse réelle du sionisme. Deuxièmement, à mes yeux,
le problème actuel ne réside pas dans l’existence de l’État d’Israël, qui est
devenu un sujet de droit international, mais dans la nature du régime politique
en vigueur dans cet État. En 1947, la faction juive du mouvement sioniste était
composée de nombreux groupes, inspirés par des idéologies diverses et antagonistes,
mais en définitive, avec le temps, c’est la conception de la faction chrétienne
du mouvement sioniste qui a façonné le régime politique de Tel-Aviv, comme elle
avait façonné par le passé celui de Pretoria. Là encore, je vous renvoie à L’Effroyable
Imposture 2, si vous ignorez l’histoire commune de l’apartheid sud-africain et
de l’apartheid israélien. Lorsque je vous ai
dit, en tant qu’humaniste, combattre le sionisme, j’ai affirmé mon opposition
résolue au système d’apartheid, rien d’autre. J’ai lu sur le forum de Reopen911
que l’un d’entre vous avait compris que je voulais éradiquer la population israélienne.
C’est très insultant. Malheureusement, cela reflète le conditionnement auquel
nous soumettent les grands médias. À les entendre, il n’y aurait que deux options
: se résigner aux crimes de l’armée israélienne ou préconiser des crimes plus
vastes encore ; il n’y aurait aucune possibilité de paix juste et durable. Ne
vous laissez pas enfermer dans ces âneries. Je reviens à mon propos.
En l’état actuel des choses (et non pas au regard de la situation de 1947), je
considère que la création d’un ou de deux États palestiniens à Gaza et en Cisjordanie
privés des attributs de la souveraineté ne serait qu’une fiction, identique à
celle des bantoustans d’Afrique du Sud, visant à la consolidation du régime d’apartheid.
Je milite pour la reconnaissance de la citoyenneté israélienne des apatrides palestiniens,
où qu’ils se trouvent, et la réforme du régime politique israélien sur la base
"un homme, une voix". C’est de cette manière que le problème sud-africain a été
résolu et c’est ainsi qu’une paix juste et durable peut s’installer au Proche-Orient.
ReOpen911 : Nous n’allons pas nous appesantir sur cette pratique
qui tend à accuser (ou à laisser planer la suspicion) d’antisémitisme, puisque
vous avez déjà répondu sur ce sujet. Cependant, vous voyagez beaucoup, partout
dans le monde, et donc d’après votre expérience personnelle, est-ce là une pratique
généralisée ou peut-on parler de spécificité française ? Thierry
Meyssan : Partout en Occident, le souvenir des crimes du passé nourrit une crainte
de voir resurgir l’antisémitisme. Mais il n’y a qu’en France et dans les pays
anglo-saxons que cette inquiétude légitime ait été instrumentée pour discréditer
les dissidents politiques. Vous voulez interdire d’antenne un humoriste qui vous
critique ou virer un dessinateur de votre journal ? Dites qu’ils ont la rage ou
accusez-les d’antisémitisme. ReOpen911 : L’Effroyable Imposture
ayant été un succès planétaire, il vous a été reproché de vous être « enrichi
sur la crédulité des gens ». Certes, nul n’a accusé M. Bernard Henri-Lévy de s’être
enrichi grâce à son « romanquête » sur le journaliste Daniel Pearl, mais il était
déjà richissime et extraordinairement influent. Peut-on savoir les bénéfices que
vous avez personnellement tirés de la vente de ce best-seller ?
Thierry Meyssan : Comme je vous l’ai dit la dernière fois, mon éditeur français
de l’époque, [Carnot], a été sollicité par des responsables états-uniens. Il a
créé une filiale aux USA et y a transféré tous mes droits d’auteur sur l’édition
française et les éditions étrangères dont il avait la charge. Puis, il a déposé
son bilan en France et s’est enfui avec l’argent que j’avais gagné. Je n’ai donc
jamais eu l’occasion de m’enrichir. Au demeurant, il faut être bien naïf pour
croire que l’on puisse faire de l’argent en combattant l’empire états-unien.
J’ai néanmoins perçu quelques royalties avant sa faillite. Une fois
payés les frais d’avocat, j’ai consacré la quasi-totalité de cet argent au Réseau
Voltaire. Je vis de mon activité de journaliste dans des revues étrangères. Je
n’ai ni propriété immobilière, ni voiture. ReOpen911 : De même,
qui finance le Réseau Voltaire ? Quel est son budget ? Le nombre d’employés ?
Les méthodes de travail ? Thierry Meyssan : Le Réseau Voltaire
est exclusivement financé par ses lecteurs. Nous avons mis en place un système
de dons en ligne qui offre des conditions maximales d’anonymat. Je me suis donc
mis dans l’incapacité d’identifier les donateurs et je n’ai aucun moyen de les
contacter pour les remercier. Nous touchons également une commission sur les livres
vendus en ligne, bien qu’il s’agisse là plutôt d’un service aux lecteurs que d’une
source de financement. Mais les petits ruisseaux font les grandes rivières.
Au cours des derniers mois, nous avons racheté du matériel. Dans la
période actuelle, nos ressources financières sont insuffisantes et, outre les
frais de documentation, sont entièrement absorbées par la maintenance technique
des 12 sites Internet que nous éditons. Vous devez avoir en tête que des sites
de cette taille coûtent cher. Par le passé, nous avons eu des journalistes
salariés. C’était malsain. On ne peut pas être salarié d’un réseau de résistance,
fût-elle intellectuelle. Aujourd’hui, tous nos rédacteurs sont bénévoles.
Pour nous développer, nous devrions avoir des équipes de traducteurs
permanents et un secrétariat pour la mise en ligne. Nous devons donc trouver d’autres
sources d’argent. Nous voudrions mettre de la publicité sur Voltairenet.org, mais
les annonceurs hésitent à mêler leur image à la nôtre. Évidemment pour une société
qui a des intérêts aux États-Unis, c’est une mauvaise idée, mais pour ceux qui
veulent percer sur les marchés arabes ou sud-américains, ce peut être au contraire
très intéressant. Nos méthodes de travail n’ont rien d’original,
sinon que notre rédaction est éclatée dans plusieurs pays et que nous devons donc
travailler avec des outils Internet adaptés. Ce qui est original, c’est le choix
de nos sources et notre indépendance de pensée. Après une année
difficile, nous avons décidé de nous regrouper au Liban où plusieurs d’entre nous
viennent de s’installer. Nous nous sommes placés au service de la Résistance et
entendons poursuivre notre travail d’analyse et de prospective en étroit contact
avec l’ensemble des formations anti-impérialistes, au Proche-Orient et partout
ailleurs dans le monde. ReOpen911 : A la suite de la publication
de L’Effroyable Imposture, de votre point de vue, comment s’est mise en place
la campagne de discrédit contre vous (et accessoirement votre présentation des
faits) alors qu’au départ l’accueil semble avoir été plutôt neutre, voire assez
bienveillant comme chez M. Thierry Ardisson (qui d’ailleurs par la suite invita
M. Eric Laurent) ? Thierry Meyssan : Dès sa parution, ce livre
a été chroniqué à l’étranger de manière très positive, puis en France avec bienveillance.
La campagne de dénigrement a été lancée simultanément par trois médias : la Radio
télévision belge, Le Monde et Libération. Seuls les journalistes du Monde avaient
lu l’ouvrage, ceux de la RTBF et de Libération n’avaient aucune idée de son contenu.
Les autres ont embrayé en quelques jours.
L’identité et la simultanéité des arguments, alors même qu’ils n’ont
aucun fondement, attestent que ces critiques ont été coordonnées. Selon le témoignage
d’amis journalistes qui ont assisté à la préparation de ces papiers, une personnalité
est intervenue auprès des rédactions de plusieurs médias en ce sens. Les autres
ont suivi de manière grégaire. Cette personnalité est aujourd’hui un des proches
collaborateurs du président Sarkozy. On a oublié quels étaient
les arguments principaux de cette campagne. Il y avait, nous venons d’en parler,
l’accusation d’antisémitisme, et celle d’anti-américanisme, mais il y avait surtout
des critiques sur mes sources d’information. On me reprochait d’avoir travaillé
en équipe, de ne pas m’être déplacé personnellement sur le site du World Trade
Center et sur celui du Pentagone et d’avoir sollicité mes collaborateurs aux États-Unis
et dans d’autres pays. On me demandait qui j’étais pour avoir une telle équipe.
Surtout, on me reprochait de donner en bas de page les URL des documents cités.
En 2002, tous les documents officiels US étaient disponibles sur Internet, mais
en France le Journal officiel n’existait encore qu’en version papier. Mes confrères
ne savaient pas comment utiliser ce média et n’étaient pas capables de faire la
différence entre une déclaration du président des États-Unis publiée sur le site
de la Maison-Blanche et les délires d’un illuminé sur son blog. Pour eux, tout
ça, c’était du pareil au même et ce n’était pas fiable. J’utilisais un outil étrange
et cela leur paraissait déloyal. ReOpen911 : A l’issue de cette
campagne, vous avez décidé de changer de stratégie et d’aller à la rencontre des
pays arabes ? Thierry Meyssan : Non, au début ce n’était pas un
choix. L’occasion s’est présentée. Au cours de cette campagne, j’ai été invité
au centre Zayed, qui était à l’époque le think tank de la Ligue arabe à Abou Dhabi,
puis j’ai été l’invité de la principale émission politique d’al-Jazeera. J’ai
convaincu et cela m’a ouvert bien des portes. Ne croyez pas que
c’était facile. Si le public arabe était heureux d’entendre dire que des musulmans
n’étaient pas responsables des morts du 11-Septembre, il protestait lorsque j’expliquais
qu’Oussama ben Laden était un agent de la CIA chargé de provoquer le choc des
civilisations. J’ai multiplié les débats publics avec des ambassadeurs, des généraux
et des ministres. Je devais argumenter face à des contradicteurs autrement mieux
informés sur ces sujets que les journalistes européens. Cheikh
Zayed, le président des Émirats arabes unis, a fait traduire mon livre. Il l’a
imprimé et en a envoyé 5 000 exemplaires dédicacés aux principales personnalités
universitaires et politiques arabes. J’ai mobilisé la Ligue arabe pour qu’elle
propose à l’Assemblée générale de l’ONU de constituer une commission d’enquête
internationale sur le 11-Septembre. Les États-Unis m’ont alors déclaré persona
non grata, ils ont menacé les États membres de la Ligue arabe jusqu’à ce qu’ils
renoncent au projet, et ils ont contraint le Centre Zayed à fermer et à licencier
ses 140 chercheurs. Ce que j’ai entrepris là est d’autant plus
considérable que je l’ai fait seul. Je n’ai jamais exercé de fonctions officielles
et je n’ai jamais été adossé à une institution. Je n’avais d’autre arme que la
force de mes idées. ReOpen911 : Parlons de la Russie. Pourquoi
être allé « pactiser » avec la Russie de Poutine, où la liberté d’expression est
très contrôlée (on pense par exemple à la mort de la journaliste Anna Politkovskaïa),
la stratégie des opérations menées « sous faux pavillon » tout aussi connue (attaques
« terroristes » tchétchènes de 1999, voire l’empoisonnement de M. Alexandre Litvinenko)
et les intentions impérialistes tout aussi fortes que celles des États-Unis ?
Quelles étaient alors vos intentions ? Quel est le niveau de connaissance des
élites russes sur le sujet du terrorisme fabriqué ? Thierry Meyssan
: Si vous examinez un jour les trois faits que vous me citez avec autant de précision
que la version bushienne du 11-Septembre, vous découvrirez que vous vivez dans
un monde de propagande et que la version que vous en avez est tout aussi fausse.
Vous me dites que la liberté d’expression est très contrôlée en
Russie. C’est vrai, mais c’est relatif. Elle l’est beaucoup moins qu’en France.
Il est plus facile de critiquer Vladimir Poutine et Dmitry Medvedev dans les journaux
russes que Nicolas Sarkozy dans la presse française. Précisément,
je me suis rendu compte que la presse française n’est pas libre. Ses journalistes
s’interdisent de penser hors du conformisme ambiant. J’ai constaté le fantastique
écho de mes travaux dans le monde arabe et je me suis décidé à mobiliser l’opinion
publique internationale. J’ai donc pris l’initiative de poursuivre par la Russie.
J’y conserve des contacts à haut niveau et j’écris régulièrement dans le principal
hebdo politique et le mensuel féminin le plus diffusé. Contrairement
à votre préjugé, je ne pense pas que l’on puisse comparer la volonté de puissance
des États-Unis à celle de la Russie. Washington prétend contrôler le monde global,
Moscou ambitionne de restaurer son influence dans sa sphère linguistique et historique
traditionnelle. Vous ne trouverez pas en Russie de projet comparable à celui du
PNAC que vous avez traduit. Il faut l’admettre : les États-Unis veulent nous dominer,
tandis que la Russie veut être notre partenaire. Les Slaves ne sont pas nos ennemis,
ce sont nos frères. Ils sont beaucoup plus proches culturellement de nous que
les États-uniens. Voltaire a vécu à la cour de Catherine II de Russie où le français
était la langue officielle. Il y a quelques jours, les États-Unis
et Israël ont poussé la Géorgie à tuer les Russes d’Ossétie. Moscou a répliqué
par une vaste opération militaire que la presse occidentale présente comme disproportionnée.
En réalité, la Russie vient de sauver la paix mondiale, car si elle n’avait pas
immédiatement stoppé l’agression, Washington et Tel-Aviv en auraient conclu qu’ils
pouvaient se lancer dans la guerre qu’ils ambitionnent : la conquête de l’Iran,
qu’ils ont préparée en occupant l’Afghanistan et l’Irak. Les élites
russes sont parfaitement conscientes de la réalité du 11-Septembre. Je vous renvoie
à la préface du général Leonid Ivashov de la réédition française de L’Effroyable
Imposture et du Pentagate. Jusqu’à présent, les élites russes ne voulaient pas
en faire un sujet de polémique. Cela change : ne manquez pas la soirée que la
première chaîne de télévision russe y consacrera le 9 septembre.
ReOpen911 : Même question avec une personne et un pays encore plus controversés
: M. Mahmoud Ahmadinejad et l’Iran. Thierry Meyssan : J’ai rencontré
les principaux dirigeants iraniens des dernières années, mais pas le président
Ahmadinejad et n’ai jamais demandé à le rencontrer. Ceux qui ont lu L’Effroyable
Imposture 2 savent que je déplore sa stratégie : je pense qu’il devrait s’efforcer
de faire baisser la tension dans cette région du monde au lieu de multiplier les
provocations rhétoriques. Au demeurant, la réalité de l’Iran n’a
aucun rapport avec ce qu’en disent les médias occidentaux. On peut présenter la
Révolution iranienne de manière négative tout autant que la Révolution russe ou
la Révolution française. Mais ces événements ont émancipé des millions de gens
à plus d’un titre. Je vous choque et vous pensez que j’ignore la
condition des femmes, des homosexuels ou des baha’is ? Pas du tout. Je vois le
chemin qui a été accompli depuis le renversement de la dictature du Shah et l’expulsion
des puissances coloniales. Contrairement à ce que prétend la propagande occidentale,
les problèmes dont nous parlons ne sont pas dus à la Révolution islamique, ils
sont bien antérieurs. La Révolution a réussi de grandes avancées sociales, auxquelles
certains pays européens ne sont toujours pas parvenus, de la formation universitaire
des femmes au remboursement de l’IVG. J’ai autorisé les autorités
iraniennes à publier mes livres en farsi sans droits d’auteur, à titre de contribution
personnelle à la Révolution. Je participe presque chaque semaine à des émissions
de radios ou de télévisions iraniennes, et je ne manque jamais une occasion de
rappeler au public iranien l’intolérance et la violence qui persistent au sein
de la société iranienne. ReOpen911 : Comment s’est passé votre
rencontre avec le Président du Venezuela, M. Hugo Chavez ? Thierry
Meyssan : Le Réseau Voltaire a agrégé de nombreux médias non alignés, particulièrement
en Amérique latine. Les pages en espagnol de Voltairenet.org sont les plus lues
et notre site est devenu la principale source indépendante en langue espagnole,
si je mets de côté Rebelion qui est un portail et non une agence.
La plupart de nos responsables en Amérique latine ont des contacts fréquents avec
le président Chavez, je ne l’ai rencontré pour ma part que brièvement, même s’il
m’a fait l’honneur de me citer largement. Vous semblez moins gênés
par mes amitiés vénézuéliennes que russes ou iraniennes. Pourtant, Hugo Chavez
aussi a été présenté dans la presse occidentale comme un dictateur antisémite
et il a rapproché son pays à la fois de la Russie et de l’Iran. Il est vrai que,
vu sa popularité dans toute l’Amérique latine, les accusations à son encontre
n’ont pas marché. ReOpen911 : Revenons en France, le gouvernement
Sarkozy bénéficie de l’expertise de nos services de renseignement. Leur hiérarchie
et leur organisation ont immédiatement subi de grands changements au lendemain
des élections. La perception française des attentats du 11-Septembre (en assumant
que le tandem Chirac/Villepin avait compris) a-t-elle évolué au sein de ces services
et du cabinet Sarkozy et dans quel sens selon vous ? En clair, quel est votre
avis, personnel, sur le niveau de connaissance du gouvernement Sarkozy au sujet
de ce qui s’est réellement passé le 11-Septembre 2001 ? Thierry
Meyssan : Je ne pense pas que M. Sarkozy s’intéresse à savoir ce qui s’est réellement
passé le 11-Septembre. J’observe par contre qu’il écarte systématiquement
tous ceux qui ont un avis dérangeant sur le sujet. Il a procédé à une véritable
épuration au sein des services secrets extérieurs, des instituts de défense et
de l’audiovisuel extérieur de tous ceux qui s’interrogeaient à voix haute sur
le sens de l’opération de l’OTAN en Afghanistan et sur l’authenticité des liens
supposés entre le 11-Septembre et ce pays. Il s’agissait de fonctionnaires qui
se gardaient bien de professer des opinions dissidentes, mais qui avaient le tort
de poser des questions légitimes. Le président Sarkozy vient d’envoyer
à la mort 10 jeunes soldats français en Afghanistan. Il justifie cela en reprenant
à son compte le discours des néoconservateurs sur le 11-Septembre et la guerre
au terrorisme. Ses arguments n’ont pas convaincu les militaires engagés dans cette
opération, d’autant que ceux-ci voient très bien qu’ils ne luttent pas contre
des « terroristes internationaux », mais contre une insurrection nationale. Le
voilà donc qui se lance lui aussi dans le mensonge, allant jusqu’à reprendre le
mythe (lancé par Laura Bush) des jeunes filles dont les « talibans » arracheraient
les ongles parce qu’elles les ont vernis. Ce genre d’intox peut convaincre une
opinion publique sous-informée aux États-Unis ou en France, mais pas les militaires
en mission qui sont sur place. Au contraire, le recours si visible à la propagande
ne peut que souligner à leurs yeux la mauvaise foi du président Sarkozy.
ReOpen911 : Qu’en est-il de l’élite diplomatique, journalistique et
politique française ? Est-elle aussi désinformée que les citoyens français ?
Thierry Meyssan : Les élites ont les moyens de savoir si elles le veulent.
Mais la plupart ne veulent rien savoir du tout. Elles préfèrent s’en tenir au
confort du statu quo. ReOpen911 : À votre avis, le mouvement pour
la vérité sur le 11-Septembre (9/11 Truth Movement) est-il suivi par différents
services de renseignement dans le monde, et est-il considéré comme une véritable
menace ou simplement comme marginal et minoritaire ? Thierry Meyssan
: Ce mouvement n’a rien de marginal. Il porte sur un point essentiel qui est un
révélateur de tout un système. Comprendre le 11-Septembre, c’est retrouver l’esprit
critique et découvrir que nous vivons dans un monde de mensonges. C’est par voie
de conséquence remettre en cause tous les dogmes de notre époque, y compris les
préjugés que vous avez cités à propos de la Russie ou de l’Iran. C’est aussi remettre
en cause le bien-fondé de tout ce qu’a permis le 11-Septembre : les guerres en
Afghanistan et en Irak, les lois anti-terroristes, les enlèvements de la CIA,
la torture, etc. Bien sûr que le mouvement pour la vérité est suivi
par les services de renseignement de nombreux États. Comprendre le 11-Septembre,
c’est redevenir un esprit libre. Cela a de quoi inquiéter les partisans de l’empire
et conforter ceux qui lui résistent...
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