 Assemblée
nationale, 5 mai 1992
C'est
le discours courageux qui lui aura peut-être coûté l'Elysée.
Alors que le traité de Lisbonne est entré en vigueur le 1er décembre,
nous vous proposons de relire le lumineux plaidoyer que prononça Philippe
Seguin devant l'Assemblée Nationale, le 5 mai 1992 contre l'intégration
supranationale :
"Voilà
maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été signé
- disait-il - et que d'Acte unique en règlements, de règlements
en directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne
se fait sans les peuples, qu'elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets,
dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de justice.
Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d'experts, de juges, de
fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu
mandat des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule
les enjeux et minimise les conséquences." Chef
de file du "non" aux côtés de Philippe de Villiers et Charles
Pasqua, le député-maire d'Epinal s'exprimait ici dans le cadre d'une
exception d'irrecevabilité déposée par lui et ses collègues
sur le projet de loi constitutionnelle préalable à la ratification
du traité de Maastricht. Il faut aujourd'hui le compter au rang des "grands
discours républicains", mais aussi, disons-le sans réserve,
des grands discours européens prononcés devant le Parlement. Une
voix qui va cruellement manquer à la France.
Vendredi 8 Janvier
2010
Le
projet de loi constitutionnelle sera adopté par l'Assemblée nationale
le 12 mai 1992 par 398 voix contre 77 et par le Congrès le 23 juin. Mais
la ratification du traité sera rejetée par les Danois lors du référendum
du 2 juin. En France, le 20 septembre 1992, avec un taux de participation au référendum
de 69,69 %, le « oui » l'a emporté avec 51,01 % des suffrages
exprimés, sans toutefois atteindre la majorité des votants.
Discours
prononcé par M. Philippe Seguin 5
mai 1992 (exception d'irrecevabilité en application de l'article 91, alinéa
4, du Règlement) Transferts
de compétences nécessaires à l'établissement de l'Union
économique et monétaire européenne (en vue de l'application
du traité de Maastricht) Voir
la Vidéo
Version
intégrale de la séance publique publiée au Journal Officiel
de la République Française Extrait
du journal de 20h de TF1 (Exception
d'irrecevabilité en application de l'article 91, alinéa 4, du Règlement) M.
Philippe Séguin. Monsieur le président, madame, messieurs les ministres,
mes chers collègues, je voudrais croire que nous sommes tous d'accord au
moins sur un point : l'exceptionnelle importance, l'importance fondamentale
du choix auquel nous sommes confrontés, et, ce disant, je n'ai pas l'impression
de me payer de mots ! C'est
en tout cas avec gravité que je viens inviter cette assemblée à
opposer l'exception d'irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle
que le Gouvernement nous présente comme préalable à la ratification
des accords de Maastricht négociés le 10 décembre 1991 par
les chefs d'État et de gouvernement des pays membres des communautés
européennes et signés le 7 février dernier. Mon
irrecevabilité se fonde sur le fait que le projet de loi viole, de façon
flagrante, le principe en vertu duquel la souveraineté nationale est inaliénable
et imprescriptible, ainsi que le principe de la séparation des pouvoirs,
en dehors duquel une société doit être considérée
comme dépourvue de Constitution . il
existe en effet, au-dessus même de la charte constitutionnelle, des
droits naturels, inaliénables et sacrés, à savoir pour nous
les droits de l'homme et du citoyen tels qu'Ils ont été définis
par la Déclaration de 1789. Et quand l'article 3 de la Constitution du
4 octobre 1958 rappelle que « La souveraineté nationale appartient
au peuple », il ne fait que reconnaître le pacte originel qui
est, depuis plus de deux cents ans, le fondement de notre État de droit.
Nulle assemblée ne saurait donc accepter de violer délibérément
ce pacte fondamental. La
question de la séparation des pouvoirs se pose dans les mêmes termes.
Aucune assemblée n'a compétence pour se dessaisir de son pouvoir
législatif par une loi d'habilitation générale, dépourvue
de toute condition précise quant à sa durée et à sa
finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer
un pouvoir qu'elle n'exerce qu'au nom du peuple. Or, le projet de loi qui nous
est soumis comporte bien une habilitation d'une généralité
telle qu'elle peut être assimilée à un blanc-seing. Et
nous voilà confrontés à une situation tout à fait
extraordinaire dans notre histoire constitutionnelle puisque, pour la première
fois, on demande au Parlement de constitutionnaliser par avance des textes
qui n'existent pas encore et qui, pour la plupart, ne seront même pas soumis
à ratification dès lors qu'il s'agira de normes communautaires directement
applicables. On demande donc au Parlement, qui n'en a pas le droit, rien de moins
que d'abandonner sa compétence législative aux organes communautaires
chaque fois que ceux-ci le jugeront nécessaire pour l'application du traité. Ayant
fait référence à la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen, violée deux fois par le projet de loi, je pourrais considérer
ma tâche comme accomplie. Néanmoins, tout en conservant présente
à l'esprit cette observation préalable qui sous-entend tout mon
propos, j'entends traiter le sujet en ne négligeant aucune de ses composantes.
Ce n'est pas mon fait si le débat constitutionnel et le débat sur
l'avenir européen sont étroitement imbriqués, le projet de
révision venant avant le projet de ratification. Alors, autant en convenir
déjà entre nous - et vous l'avez déjà fait implicitement
cet après-midi, messieurs les ministres : il n'y a en vérité
qu'un seul débat qui ne peut être découpé en tranches
successives. Et comme ce débat sera clos dès lors que nous nous
serons prononcés sur le projet de révision constitutionnelle, autant
l'entamer tout de suite et dans sa totalité. De
même, et sans vouloir verser dans un manichéisme que je réprouve,
il nous faut également convenir qu'il n'y a rien à amender. Plutôt
que de procéder à un toilettage minutieux de nombreuses dispositions
constitutionnelles, vous avez préféré pratiquer une sorte
de « lessivage à grande eau ». A ce qui aurait pu passer pour
une naïveté coupable, vous avez ainsi préféré
le risque de l'astuce. Il est vrai que sinon vous auriez été contraints
de modifier neuf articles au moins du texte constitutionnel, dont certains sont
particulièrement sensibles et symboliques. Vous auriez été
contraints, de surcroît et en toute logique, de déconstitutionnaliser
la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Vous avez reculé,
et l'on vous comprend, au point d'ailleurs d'esquiver vos responsabilités
dans la dénomination même du projet qui nous est soumis. Il ne s'agit
même pas, si je m'en tiens à son libellé, d'un projet de loi
de révision, mais d'un projet de loi constitutionnelle ajoutant à
la Constitution un titre supplémentaire, Je
ne peux évidemment applaudir à cette démarche, mais je reconnais
que cela ne change rien au fond. Je vous concéderai même que
ce blanc-seing que vous sollicitez est en cohérence avec les perspectives
que vous ouvrez. Je vous rejoins donc quand vous affirmez que Maastricht n'est
pas renégociable et on ne changera pas le traité par le biais d'une
manipulation constitutionnelle. Toutes les garanties, précisions, corrections,
conditions dont on nous parle relèvent, à mes yeux, de l'illusion.
La révision, la ratification, c'est à prendre ou à laisser. C'est
assez dire qu'il ne m'est pas possible de séparer l'appréciation
constitutionnelle de l'analyse critique des accords. Dès lors que
l'on nous demande de changer la Constitution dans le seul but de ratifier le traité
de Maastricht, nous ne pouvons nous prononcer sur la réforme constitutionnelle
sans mesurer à quoi nous engage ce traité. Ce
faisant, je me plie - je n'ai guère le choix - à la procédure,
à la méthode, imposée par le Président de la République.
L'inconstitutionnalité que je soulève est, du reste, inséparable
du regret que suscite en moi le non-recours à l'article 11 de la Constitution
qui impliquait le référendum direct. Allez dire à d'autres,
messieurs les ministres, pour justifier ces habiletés tactiques, que la
procédure de l'article 89 rend sa dignité au Parlement ! Convenez
que l'argument est plutôt singulier au moment où l'on nous demande
de diminuer encore son pouvoir réel ! Je
le proclame donc d'emblée : dès lors que l'entrée de la France
dans l'Europe de Maastricht constitue bien l'acte historique qu'a évoqué
le Président de la République, il serait normal, nécessaire,
légitime, indispensable que la parole soit donnée au peuple..) Non
point que je conteste la légitimité de cette assemblée. Je
ne me suis pas associé au chur de ceux qui, il y a quelques semaines,
ne trouvaient pas de mots assez durs pour l'abaisser, pour réclamer sa
dissolution, voire proposer son auto-dissolution. Je
constate d'ailleurs la contradiction dans laquelle s'enferment aujourd'hui nombre
d'entre eux en se refusant à l'idée d'un référendum. Ce
que je veux seulement dire c'est que le recours à la voie parlementaire
est contraire à l'esprit de notre pacte social car ce que le peuple fait,
seul le peuple peut le défaire. En
outre, c'est une faute politique lourde que de refuser de donner à un engagement
aussi grave la sacralisation dont il a besoin. Et ne changerait rien' l'affaire
la manuvre qui consisterait, ultérieurement, à ne faire ratifier
par le peuple que ce que le Parlement aurait déjà décidé, Non,
foin d'arguties ! Il me faut dire avec beaucoup d'autres, au nom de beaucoup d'autres,
qu'il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne.
Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été
signé et que d'Acte unique en règlements, de règlement en
directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne
se fait sans les peuples, qu'elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets,
dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de justice. Voilà
trente-cinq ans que toute une oligarchie d'experts, de juges, de fonctionnaires,
de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat des
décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux
et minimise lei conséquences. Que l'on m'entende bien : je ne viens ici
donner de leçon à personne ; mais que l'on veuille bien, en retour,
respecter ma propre démarche ! Je me serais d'ailleurs bien passé
d'être là. Il eût mieux valu, à l'évidence, que
des voix plus fortes que la mienne engagent le combat. Elles
ne l'ont pas souhaité, je me garderai de les juger. Je me contente de faire
et d'assumer un autre choix. Ce n'est pas si facile. A
la décharge des absents, je reconnais bien volontiers que le conformisme
ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne
aujourd'hui, disqualifie par avance quiconque n'adhère pas à la
nouvelle croyance, et l'expose littéralement à l'invective. Qui
veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu
par les faiseurs d'opinion (...) au mieux pour un contempteur de la modernité,
un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste forcené
tout prêt à renvoyer l'Europe aux vieux démons qui ont si
souvent fait son malheur. Mais
il est des moments où ce qui est en cause est tellement important que tout
doit s'effacer. Et je ne parle pas ici au nom d'une France contre l'autre, car
dès lors qu'il s'agit de la France, de la République et de la démocratie,
il ne peut plus être question de la droite et de la gauche, l'enjeu, au.
delà des partis, des clivages les plus naturels, des oppositions les plus
légitimes, des querelles les plus anciennes, n'est rien de moins que notre
communauté de destin. Et cette communauté de destin est gravement
mise en péril par les accords, alors que ceux-ci ne sont ni la condition
de la prospérité, ni la condition de la paix, Dans le monde tel
qu'il est, l'idéal comme le réalisme commandaient de faire prévaloir
une tout autre conception de l'Europe, voilà ce que je voudrais maintenant
développer devant vous. Monsieur
le président, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues,
que l'on ne s'y trompe pas la logique du processus de l'engrenage économique
et politique mis au point à Maastricht est celle d'un fédéralisme
au rabais fondamentalement anti-démocratique, faussement libéral
et résolument technocratique, L'Europe qu'on nous propose n'est ni libre,
ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale
et les grands principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement
l'anti-1789. Beau cadeau d'anniversaire que lui font, pour ses 200 ans, les pharisiens
de cette République qu'ils encensent dans leurs discours et risquent de
ruiner par leurs actes ! Je sais bien que l'on veut à tout prix minimiser
les enjeux et nous faire croire que nous ne cédons rien d'essentiel en
ce qui concerne notre indépendance ! Il est de bon ton, aujourd'hui, de
disserter à l'infini sur la signification même du concept de souveraineté,
de le décomposer en menus morceaux, d'affirmer qu'il admet de multiples
exceptions, que la souveraineté monétaire, ce n'est pas du tout
la même chose que l'identité collective, laquelle ne courrait aucun
risque. Ou encore que l'impôt, la défense, les affaires étrangères,
au fond, ne jouent qu'un rôle relatif dans l'exercice de la souveraineté, Toutes
ces arguties n'ont en réalité qu'un but : vider de sa signification
ce mot gênant pour qu'il n'en soit plus question dans le débat. La
méthode est habile. En présentant chaque abandon parcellaire comme
n'étant pas en soi décisif, on peut se permettre d'abandonner un
à un les attributs de la souveraineté sans jamais convenir qu'on
vise à la détruire dans son ensemble. Le
procédé n'est pas nouveau. Il y a 2500 ans déjà, de
demi-longueur en demi-longueur, Achille se rapprochait en courant de la tortue
de Zénon sans jamais la rattraper.., Seulement, ce n'est là
que paradoxe. Dans la réalité, Achille gagne bel et bien la course
; de même, à force de renoncements, aussi ténu que soit
chacun d'eux, on va bel et bien finir par vider la souveraineté de son
contenu. Car il s'agit là d'une notion globale, indivisible comme un nombre
premier. On est souverain ou on ne l'est pas ! Mais on ne l'est jamais à
demi. Par essence, la souveraineté est un absolu qui exclut toute idée
de subordination et de compromission. Un peuple souverain n'a de comptes à
rendre à personne et n'a, vis-à-vis des autres, que les devoirs
et les obligations qu'il choisit librement de s'Imposer à lui-même. Souvenez-vous
du cri de Chateaubriand à la tribune de la Chambre, en 1816 : « Si
l'Europe civilisée voulait m'imposer la charte, j'irais vivre à
Constantinople. » La
souveraineté, cela ne se divise pas ni ne se partage et, bien sûr,
cela ne se limite pas. Rappelons-nous d'ailleurs, pour avoir un exemple plus
récent de ce que vous appelez de vos vux, ce que put signifier pendant
« le printemps de Prague » la doctrine de la souveraineté limité,
tant il est vrai que la « souveraineté divisée », «
la souveraineté partagée », « la souveraineté
limitée» sont autant d'expressions pour signifier qu'il n'y a plus
du tout de souveraineté ! Et, de fait, quand on accepte de prendre des
décisions à la majorité sur des questions cruciales, et dès
lors que ces décisions s'imposent à tous sans pouvoir jamais être
remises en cause ultérieurement à l'échelon national, on
passe clairement de la concertation à l'intégration, Aussi, quand
on nous dit que les accords de Maastricht organisent une union d'États
fondée sur la coopération intergouvernementale, on travestit délibérément
la réalité, Tout au contraire, ces accords visent à rendre
inapplicable le droit de veto et à créer des mécanismes qui
échappent totalement aux États, En
fait, ce traité est un « anti-compromis » de Luxembourg en
tant qu'iI interdit, non seulement aux parlements nationaux mail aussi aux
gouvernements, de faire prévaloir l'intérêt national quand
il est en cause puisque chacun s'engage à éviter autant que possible
d'empêcher qu'il y ait unanimité lorsqu'une majorité qualifiée
est favorable à la décision. Cela
est vrai pour la politique monétaire et pour la politique sociale.
Mais cela le sera aussi pour la politique étrangère et la politique
de défense, D'ailleurs, vous nous l'avez rappelé, monsieur le ministre,
les pays membres prennent eux-mêmes l'engagement de ne défendre que
des positions communes au sein des organisations internationales, et cet engagement
vaut aussi pour la France et le Royaume-Uni en leur qualité de membres
permanents du Conseil de sécurité de l'O.N.U. : cette situation,
contraire aux dispositions de la charte, plusieurs de nos partenaires l'interprètent
déjà, nous le savons, comme une transition vers le transfert de
ces deux sièges à la Communauté. Tout ce dispositif est
donc fort peu respectueux de la souveraineté des États membres tant
en ce qui concerne la nature des règles de décisions que le caractère
irréversible des transferts de pouvoirs envisagés. Cessons
donc de tricher, de dissimuler, de jouer sur les mots, de multiplier les sophismes,
L'alternative est claire : nous devons conserver notre souveraineté ou
y renoncer. Il
est temps de nous demander comment nous en sommes arrivés à considérer
cette question, incongrue il y a quelques mois encore, comme presque banale, comment
nous en sommes arrivés à considérer la rupture de notre pacte
social sinon comme normale, du moins comme nécessaire. Évidemment,
et aujourd'hui encore, on s'échine à nous persuader qu'il n'y a
là rien de nouveau. Rien de nouveau peut-être dans les arrière-pensées,
mais nouveauté radicale par rapport aux engagements que nous avions pris
jusqu'ici et qui étaient d'une tout autre nature, Mettons
à part le traité instituant la Communauté européenne
du charbon et de l'acier, qui, au lendemain de la guerre, était tout imprégné
d'une idéologie dirigiste et planificatrice, et qui s'est d'ailleurs soldé
par un échec total, si l'on en juge par ce qui reste aujourd'hui de la
sidérurgie européenne ! Hormis
donc le traité instituant le CECA, on pouvait considérer, avant
le sommet de Maastricht, que nous n'avions pas ratifié beaucoup plus que
des accords de coopération et de libre-échange, D'ailleurs, dixhuit
mois après la signature du traité de Rome, les constituants
de 1958 ont pu souligner et consacrer la plénitude de la souveraineté
nationale. Et ils ne l'ont pas fait pas inadvertance, comme a paru le suggérer
M. Mitterrand, ou par négligence, comme a cru devoir le supposer M. le
garde des sceaux, Faut-il
rappeler, en effet, que le Traité de Rome ne mentionne que deux politiques
communes dont l'une, celle des transports, n'a jamais vu le jour, tandis que l'autre,
la politique agricole commune, ne fonctionnait que par consensus depuis que le
compromis de Luxembourg avait mis fin - provisoirement - à toute tentation
supranationale ? Instaurer un marché commun, puis un marché unique,
voilà tout ce à quoi la France s'était engagée, et
il n'y aurait rien eu à redire concernant ces engagements-là, si
ne s'était développé peu à peu, à force de
règlements, de décisions et de directives, tout un droit communautaire
dérivé, sans aucun rapport avec les objectifs fixés par les
traités. De
toute évidence se posait un problème d'interprétation des
textes, devenant de plus en plus grave au fur et à mesure que la connivence
de la Commission, du juge européen et des juges nationaux en venait à
imposer aux pays membres la suprématie des textes communautaires. L'exemple
de l'Acte unique est, à cet égard, tout à fait révélateur.
Ce traité déclare, en effet, que seront prises à la majorité
toutes les mesures d'harmonisation nécessaires à la réalisation
du marché unique, exception faite des mesures fiscales. A priori,
cela n'engage à aucun véritable transfert de souveraineté,
si l'on veut bien considérer qu'un marche unique n'est pas un espace économique
uniforme et qu'il n'est pas besoin de nombreuses mesures d'harmonisation pour
faire jouer convenablement la concurrence entre les pays membres, soumis au principe
de reconnaissance mutuelle des réglementations, Mais il a suffi que la
Commission, disposant de l'initiative des textes, décide que la réalisation
du marché unique nécessitait l'adoption de trois cents directives
d'harmonisation pour que celles-ci soient adoptées à la majorité
sans qu'aucun recours ait pu être opposé à cette qualification
arbitraire, la Cour de justice des Communautés étant elle-même
convertie sans réserve à l'idéologie fédéraliste. C'est
ainsi que, dans les faits, notre engagement initial se révèle désormais
bien plus contraignant que ce qui ressortait de la lettre du traité. Pour
autant, ce n'est quand même, là encore, qu'un problème d'interprétation,
pour lequel on pourrait théoriquement trouver une solution constitutionnelle
qui s'impose aux juges. Ce
n'est plus du tout le cas avec les accords de Maastricht, qui ne souffrent d'aucune
ambiguïté. On connaît l'argument: il nous faut faire l'Europe,
donc il nous faut concéder une partie de notre souveraineté. Comme
si cette relation causale allait de soi ! Comme si le respect des souverainetés
interdisait la coopération, l'ouverture, la solidarité ! Comme si
les États souverains en étaient fatalement réduits à
un splendide isolement et condamnés à une politique frileuse de
repliement sur soi ! C'est
oublier que, si cela lui parait nécessaire, un État peut souverainement
décider de déléguer des compétences ou les exercer
en commun avec d'autres. La querelle n'est pas purement sémantique.
C'est une chose, en effet, que de déléguer temporairement un pouvoir
susceptible d'être récupéré lorsque la délégation
n'est plus conforme à l'intérêt national ou ne répond
plus aux exigences du moment. C'est tout autre chose que d'opérer un transfert
sans retour pouvant contraindre un État à appliquer une politique
contraire à ses intérêts et à ses choix. La
coopération, la concertation, même quand elles sont poussées
très loin, s'accommodent très bien du droit de veto. On peut même
dire que le veto est le meilleur stimulant de la concertation puisqu'il oblige
à prolonger la négociation jusqu'au consentement général
des États. C'est d'ailleurs sur cette philosophie qu'était fondé,
j'y reviens, le fameux compromis de Luxembourg, que après la politique
de la chaise vide, de Gaulle imposa à nos partenaires et qui n'a pas empêché,
bien au contraire, le développement d'une politique agricole commune. On
pourra toujours objecter bien sûr que tout cela n'est pas très important
puisque les traités ne sont jamais euxmêmes totalement irréversibles
et que, le cas échéant, chaque pays membre pourra toujours les dénoncer
en bloc. Les choses ne sont pas si simples. D'abord
parce que, vérification faite, le traité ne prévoit ni sécession
ni retrait. C'est même la première fois qu'un traité est ainsi
marqué par la notion d'irréversibilité, et on ne sait que
trop ce qu'il en est dans les systèmes où les États fédérés
gardent pourtant, théoriquement, le droit de quitter la fédération.
On sait comment aux États-Unis les États du Nord ont interprété
ce droit quand les États du Sud ont voulu faire sécession. On sait
aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait
ce qu'il veut dire en Yougoslavie. Et quand bien même les perspectives seraient,
en l'occurrence, moins dramatiques, la question se pose de savoir si nous ne sommes
pas en train de créer une situation dans laquelle la dénonciation
en bloc des traités va devenir si malaisée et si coûteuse
qu'elle ne sera bientôt plus qu'un solution illusoire. Il
ne faut pas rêver. Sans monnaie, demain, sans défense, sans diplomatie,
peut-être, après-demain, la France, au mieux, n'aurait pas plus de
marge de manuvre que n'en ont aujourd'hui l'Ukraine et l'Azerbaïdjan. Certains
s'en accommodent. Quant à moi, Ce n'est pas l'avenir que je souhaite à
mon pays. D'ailleurs, les tenants de la marche vers le fédéralisme
ne cachent pas leur dessein. Ils veulent bel et bien, et ils le disent, que les
progrès du fédéralisme soient sans retour en droit et, surtout,
en pratique, et force est de constater que nous voilà d'ores et déjà
pris dans un redoutable engrenage. Depuis que la règle de la majorité
s'applique de plus en plus largement dans les prises de décision du Conseil
européen et que les jurisprudences convergentes de la Cour de cassation
et du Conseil d'État admettent que les traités et le droit communautaire
qui en est dérivé bénéficient d'une primauté
absolue sur nos lois nationales, le Gouvernement, dès lors qu'il est en
minorité au Conseil, non plus que le Parlement français, n'a plus
son mot à dire pour infléchir les règles communautaires jugées
inacceptables pour la France. Songez
que le juge administratif n'éprouve plus aucune gêne à décider
qu'un ministre commet une infraction en prenant un arrêté conforme
à une loi nationale dès lors que cette loi est contraire à
une directive communautaire, même si la loi est postérieure. L'administration
peut même, à ce titre, se voir condamnée à verser des
dommages et intérêts. Où allons-nous? Où
allons-nous si le juge, tout en déclarant qu'il ne veut pas censurer la
loi, s'arroge le droit de la rendre inopposable ou inapplicable ? La République,
ce n'est pas une justice aux ordres : mais ce n'est pas non plus le gouvernement
des juges, a fortiori quand il s'agit de juges européens qui font parler
l'esprit des traités ! Bientôt,
pourtant, comme nous l'a annoncé M. Delors, au moins 80 p. 100 de notre
droit interne sera d'origine communautaire, et le juge ne laissera plus d'autre
choix au législateur que le tout ou rien : ou se soumettre totalement ou
dénoncer unilatéralement et en bloc des traités de plus en
plus contraignants. Bref,
quand, du fait de l'application des accords de Maastricht, notamment en ce qui
concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu
exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité
parlementaire, quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement
revenir sur ce qui aura été fait. Craignons
alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d'être étouffés,
ne s'exacerbent jusqu'à se muer en nationalismes et ne conduisent l'Europe,
une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n'est plus dangereux
qu'une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle
s'exprime sa liberté, c'est-à-dire son droit imprescriptible à
choisir son destin On ne joue pas impunément avec les peuples et leur
histoire. Toutes les chimères politiques sont appelées un jour ou
l'autre à se briser sur les réalités historiques. La Russie
a bel et bien fini par boire le communisme comme un buvard parce que la Russie
avait plus de consistance historique que le communisme, mais à quel prix
? Alors,
si nous organisons l'Europe, organisons-la à partir des réalités.
Et les réalités, en Europe, ce sont toutes les nationalités
qui la composent. Comment
allons-nous articuler la construction de l'Europe avec ces données de faits
qui plongent si profond dans le passé et dans l'inconscient collectif ?
Comment allons-nous bâtir un système de coopération assurant
la paix et la prospérité sans négliger ces réalités
nationales dont les mouvements ne nous paraissent parfois imperceptibles que parce
qu'ils appartiennent à la très longue durée ? Voilà
qui devrait tout naturellement être l'objet d'un vrai et grand débat
public. Mais, constatons-le, Ce débat ne s'engage pas vraiment. On se
contente de faire dans l'incantation : « c'est beau, c'est grand, c'est
généreux, Maastricht ! Ou dans la menace à peine voilée
- Maastricht ou le chaos ! Si vous ne votez pas Maastricht, vous ne serez jamais
ministre ! » L'opinion est d'autant plus décontenancée qu'elle
sent bien qu'on fait souvent silence pour de simples raisons d'immédiate
opportunité et qu'elle assiste à de surprenants chassés-croisés.
Les idéologues de la reconquête du marché intérieur
se font les chantres de la monnaie unique. Les tenants de la relance et autres
théoriciens de l'autre politique économique expliquent doctement
qu'il n'existe pas d'alternative à Maastricht. Sans parler de ceux qui
nous ont expliqué tour à tour que Maastricht était parfaitement
conforme à la Constitution, puis que la ratification imposait la révision
de celle-ci : que Maastricht était l'acte le plus important depuis la Seconde
Guerre mondiale, puisqu'il n'était jamais que le prolongement du Traité
de Rome et de l'Acte unique... Tout se passe en réalité comme si
personne n'avait vraiment envie de débat. Bien
sûr, on peut toujours prétendre - on commence à le faire çà
et là - que la question est beaucoup trop technique pour être valablement
abordée lors d'un débat public, dans un climat passionnel, à
un moment dans la conjoncture qui ne s'y prêtent pas et devant des électeurs
dont il est avantageux de postuler l'incompétence. Curieuse conception
de la démocratie derrière laquelle, une fois de plus, se profilent
la méfiance du suffrage universel, celle du peuple souverain et le dépérissement
de la République. D'autant
que la construction européenne n'est pas du tout, par nature, un problème
technique. C'est par tactique que, depuis l'échec de la C.E.D. en 1954,
les idéologues du fédéralisme et les eurocrates cherchent
à dissimuler leur dessein politique sous le manteau de la technique. Il
est vrai qu'ils n'y ont pas si mal réussi jusqu'à présent;
Mais jusqu'où est-il permis d'imposer au peuple, sous couvert de technicité,
des choix politiques majeurs qui relèvent de lui et de lui seul ? Jusqu'où
la dissimulation peut-elle être l'instrument d'une politique? Il serait
indécent et dangereux d'aller plus loin. Le
moment est venu de regarder en face la vraie nature des choses qui n'est pas technique
mais politique, et de dire ouvertement, franchement, honnêtement, quels
sont les enjeux. Il est temps que ce débat ait lieu. Il est temps de montrer
aux Français qu'il y a plusieurs voies possibles et qu'ils ont le choix.
Il est temps de leur montrer qu'on les mène vers une impasse et que l'espérance
est ailleurs - seIon moi du côté de la nation qui est la leur. Qu'on
le veuille ou non, en effet, c'est l'idée qu'on se fait de la nation qui
commande l'idée qu'on se fait de l'Europe. C'est pourtant une attitude
fort répandue que de marteler le thème de l'Europe sans jamais même
effleurer celui de la nation, comme si celle-ci n'était nullement en cause.
Il est tellement plus commode de rester dans le flou, dans l'implicite ou le non-dit... C'est,
bien sûr, ce principe d'extrême prudence politique qui a conduit les
auteurs du traité de Maastricht à gommer de leur texte le mot «
fédéral », Pourtant, cela ne change rien à la chose,
car ce qui compte dans un traité, c'est son esprit, ce sont les mécanismes
qu'il met en place, Et vous-même, monsieur Dumas, avec la franchise qui
vous caractérise, vous l'aviez reconnu ici même, sans détour
: cette Europe est à finalité fédérale. Pourtant,
j'en conviens volontiers, ce qu'on nous propose aujourd'hui ce n'est pas le fédéralisme
au sens où on l'entend quand on parle des États-unis ou du Canada,
C'est bien pire, parce que c'est un fédéralisme au rabais ! On
ferait vraiment beaucoup d'honneur au traité en affirmant, sans autre précaution,
qu'il est d'essence fédérale, Il ne comporte même pas, en
effet - ce serait, après tout, un moindre mal - les garanties du fédéralisme. Car
le pouvoir qu'on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion
de peuples n'en hérite. Ce sont des technocrates désignés
et contrôlés encore moins démocratiquement qu'auparavant qui
en bénéficient et le déficit démocratique, tare originelle
de la construction européenne, s'en trouve aggravé. Dans
ces conditions, un véritable fédéralisme, avec son Gouvernement,
son Sénat, sa Chambre des représentants, pourrait demain apparaître
comme un progrès, sous prétexte qu'il serait alors le seul moyen
de sortir de l'ornière technocratique dans laquelle nous nous serions
davantage encore embourbés. C'est
la raison pour laquelle je suis d'autant plus résolument opposé
à cette solution d'un fédéralisme bancal qu'elle serait fatalement
le prélude à un vrai et pur fédéralisme. Or,
soyons lucides, il n'y a aucune place pour des nations vraiment libres dans un
État fédéral. Il n'y a jamais eu de place pour des nations
réellement distinctes dans aucun État fédéral. Libre
à certains de caresser l'illusion qu'il s'agit de créer une nation
des nations : c'est là une contradiction dans les termes et rien de plus.
Convenons plutôt qu'il y a quelque ironie à proposer à nos
vieilles nations le fédéralisme comme idéal, au moment même
où toutes les fédérations de nationalités sont en
train de déboucher sur l'échec. A
ceux qui, malgré tout, s'imaginent que le temps et les textes l'emportent
sur tout le reste, je voudrais rappeler simplement comment, depuis plus de deux
siècles, se pose la question québécoise. Comment, depuis
plus de deux siècles, le peuple québécois, à la fois
si proche et si différent de ses voisins par ses origines, sa langue et
sa culture, vit sa situation d'État fédéré au sein
d'un État fédéral qui est pourtant autrement plus démocratique
que la construction échafaudée à Maastricht. En
vérité, le fédéralisme ne marche bien que lorsqu'il
procède d'un État-nation, comme en Allemagne ou dans les États-unis
d'aujourd'hui, au Mexique, au Brésil, ou en Australie. Comment, dans ces
conditions, peut-on raisonnablement croire possible de réunir sous une
même loi, sous un même pouvoir, à partir d'une union conventionnelle
un ensemble transnational qui se suffirait à lui-même et se perpétuerait
sans contrainte? Dans
cette affaire éminemment politique, le véritable et le seul débat
oppose donc, d'un côté, ceux qui tiennent la nation pour une simple
modalité d'organisation sociale désormais dépassée
dans une course à la mondialisation qu'ils appellent de leurs vux
et, de l'autre, ceux qui s'en font une tout autre idée. La
nation, pour ces derniers, est quelque chose qui possède une dimension
affective et une dimension spirituelle. C'est le résultat d'un accomplissement,
le produit d'une mystérieuse métamorphose par laquelle un peuple
devient davantage qu'une communauté solidaire, presque un corps et une
âme. Certes, les peuples n'ont pas tous ]a même conception de la nation
: les Français ont la leur, qui n'est pas celle des Allemands ni celle
des Anglais, mais toutes les nations se ressemblent quand même et nulle
part rien de durable ne s'accomplit en dehors d'elles, La démocratie elle-même
est impensable sans la nation. De
Gaulle disait : « La démocratie pour moi se confond exactement avec
la souveraineté nationale.» On ne saurait mieux souligner que pour
qu'il y ait une démocratie il faut qu'existe un sentiment d'appartenance
communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité
à accepter la loi de la majorité ! Et la nation c'est précisément
ce par quoi ce sentiment existe. Or la nation cela ne s'invente ni ne se décrète
pas plus que la souveraineté ! Le
fait national s'impose de lui-même sans que personne puisse en décider
autrement ; il n'est ni repli ni rejet, il est acte d'adhésion. Car
la nation ce n'est pas un clan, ce n'est pas une race, ce n'est pas une tribu.
La nation c'est plus fort encore que l'idée de patrie, plus fort que le
patriotisme, ce noble réflexe par lequel on défend sa terre natale,
son champ, ses sépultures. Car le sentiment national c'est ce par quoi
on devient citoyen, ce par quoi on accède à cette dignité
suprême des hommes libres qui s'appelle la citoyenneté ! C'est
assez dire que la citoyenneté non plus ne se décrète pas,
qu'elle ne relève ni de la loi ni du traité. Pour qu'il y ait une
citoyenneté européenne, il faudrait qu'il y ait une nation européenne. Alors
oui, il est possible d'enfermer les habitants des pays de la Communauté
dans un corset de normes juridiques, de leur imposer des procédures, des
règles, des interdits, de créer si on le veut de nouvelles catégories
d'assujettis. Mais
on ne peut créer par un traité une nouvelle citoyenneté.
Curieuse citoyenneté d'ailleurs que celle dont on nous parle, parée
de droits, mais exempte de devoirs ! Le
droit de vote exprime ainsi une adhésion très forte sans laquelle
il n'a aucun sens. On ne vote pas dans un pays simplement parce qu'on y habite,
mais parce que l'on veut partager ses valeurs et son destin. L'obstacle à
la citoyenneté européenne n'est donc pas tant constitutionnel
que moral. Oserai-je
dire à cet égard que je suis moins choqué à la limite,
sous les précautions que l'on sait par la perspective d'admettre des étrangers
à des élections locales qu'à l'idée de reconnaître
le droit de vote pour les élections européennes aux ressortissants
des autres États membres de la Communauté résidant en
France? Car là est bien, au niveau des principes, la dérive fédéraliste. Dans
l'esprit d'une confédération respectant les souverainetés
nationales, ce qui est, jusqu'à preuve du contraire la seule voie sur laquelle
nous soyons jusqu'à présent officiellement engagés,
les députés au Parlement européen sont les représentants
de chacun des peuples de la Communauté. C'est donc tout naturellement qu'ils
sont élus sur des bases nationales. Ouvrir ce corps électoral aux
résidents des autres États membres, serait rompre avec ce principe
et ouvrir une brèche qui nous conduirait bientôt à tenir les
décisions du Parlement de Strasbourg pour l'expression de la volonté
générale d'un hypothétique « peuple européen
», au même titre que la loi édictée par chaque Parlement
national est l'expression de la volonté générale de la Nation, C'est
là, bien entendu, où veulent nous conduire les auteurs du traité
de Maastricht et il est clair que tous les moyens sont bons à leurs yeux
pour y parvenir, Cette disposition est donc absolument inacceptable, quelles qu'en
soient les conditions d'exercice. Je
prendrai néanmoins le risque d'étonner en affirmant qu'il faut probablement
tenir la création de la citoyenneté européenne pour ce qu'elle
est, c'est-à-dire un simple corollaire de la monnaie unique qui est, elle,
le vrai, le puissant mécanisme par lequel se réalisera non seulement
l'intégration économique mais aussi finalement l'intégration
politique. Ceux
qui se contentent de demander l'abrogation des dispositions sur le droit de vote
s'attaquent ainsi, je le crains, aux effets anticipés sans s'attaquer aux
causes. On peut d'ailleurs se demander légitimement jusqu'à quel
point cette disposition provocante, qu'on pourrait éventuellement paraître
atténuer, n'a pas pour seule fonction d'être un abcès de fixation,
un leurre, un change comme on dit sur certains terrains de chasse. Nous
en aurons du moins tiré parti pour nous souvenir que le sentiment national
n'est pas le nationalisme, Car le nationalisme, avec ses outrances et, son égoïsme
forcené a quelque chose de pathologique qui n'a rien à voir avec
la nation ni, bien sûr, avec la République. C'est
dire combien la France, dont il nous faut préserver la souveraineté,
en refusant de la dissoudre dans l'Europe fédérale, n'est pas la
France des extrémistes de droite qui est en fait une anti-France, Que
peuvent d'ailleurs bien comprendre à la nation ceux qui, il y a cinquante
ans, s'engageaient dans la collaboration avec les nazis pour bâtir l'ordre
européen nouveau ; ceux qui, dans Paris occupé, organisaient des
expositions sur la France européenne au Grand Palais, ceux qui prophétisaient
qu'on parlerait de l'Allemagne et du Danemark comme on parle de la Flandre et
de la Bourgogne, ou encore que dans une Europe où l'Allemagne tiendrait
le rôle que l'Angleterre entendait s'arroger, ses intérêts
et les nôtres se rejoindraient tôt ou tard ? Je
ne crois pas que ceux-là aient rompu avec ces penchants, malgré
les efforts qu'ils déploient pour jouer sur l'égoïsme, tout
en dissimulant l'idéologie qui les anime, qui dépasse d'ailleurs
les frontières et qui est antirépublicaine parce qu'elle est viscéralement
contre l'égalité des droits et la reconnaissance universelle de
la dignité de la personne humaine. Mais
qu'on y prenne garde : c'est lorsque le sentiment national est bafoué que
la voie s'ouvre aux dérives nationalistes et à tous les extrémismes
! J'ai
parlé de république, de valeurs républicaines. Il faut à
ce sujet bien nous entendre. En France, la République n'est pas seulement
un régime institutionnel. Et s'il fallait lui trouver une date de naissance,
je la situerais à Valmy, le 20 septembre 1792, avec le « peuple en
armes », plutôt qu'à la Convention, le lendemain, quand les
députés décidèrent d'abolir la monarchie, Car la République,
c'est avant tout ce système de valeurs collectives par lequel la France
est ce qu'elle est aux yeux du monde, Il y a une République française
comme il y eut une République romaine. Depuis l'origine, sa maxime est
la même : la souveraineté du peuple, l'appel de la liberté,
l'espérance de la justice. Elle est inséparable de la dignité
de la personne humaine et de son émancipation, de l'État de
droit, de l'équité et de l'égalité des chances. Elle
est inséparable de la solidarité nationale, de l'ambition collective
nationale, de l'esprit national, de l'indépendance nationale, Elle est
inséparable de l'État qui, en son nom, doit arbitrer, rendre la
justice, attaquer inlassablement les privilèges, combattre les féodalités,
accorder la primauté aux mérites et à la vertu. C'est dire
que forgée dans le même moule, la République n'est pas séparable
de la nation. Et tout cela, bien sûr, ne date pas d'hier ! N'y
avait-il pas déjà un sentiment national dans les groupes anti-Anglais
de Normandie pendant la guerre de Cent Ans? Ou quand pour la première fois,
on a crié à Marseille en 1585 « Vive la République
! » contre la Ligue qui pactisait avec les Espagnols ? N'y avait-il pas
déjà au Moyen-Âge un modèle culturel français
dans cette université de Paris qui imposait à l'Europe la suprématie
de sa méthode et quand l'abbé Suger ouvrait, à Saint-Denis,
le temps de ces cathédrales, que l'on n'appelait pas encore gothiques,
et dans lesquelles toute l'Europe d'alors reconnaissait l'art de France? N'y avait-iI
pas déjà une volonté nationale chez Philippe Le Bel, quand
il refusait de tolérer aucun État dans l'État et chez le
« petit roi de Bourges » quand il rejetait le traité de Troyes
par lequel Isabeau de Bavière avait livré la France aux Anglais?
Et chez François Ier quand il signa à Villers-Cotterêts l'édit
par lequel le français allait devenir la langue officielle de l'État
? A
chaque étape de notre histoire, il y a déjà ainsi un peu
de la République comme il y en avait quand Napoléon faisait rédiger
le code civil et qu'il disait : « Ma maxime a été la carrière
ouverte aux talents sans distinction de fortune. » Il
fallait passer par là pour qu'un jour il y eût vraiment la République
et les philosophes et la Déclaration des droits et l'école de la
République, pour que la France devienne ce pays si singulier dont Malraux
disait qu'« il n'est jamais plus grand que lorsqu'il parle à tous
les hommes». Ce pays si singulier qui, depuis toujours au fond, se veut
plus exemplaire que dominateur. Ce pays si singulier qui, malgré ses faiblesses
et ses renoncements, garde, tout au long des vicissitudes de l'histoire, un statut
exceptionnel de guide spirituel et moral : car il y a indubitablement une exception
française. Une exception française, oui, qui traduit cet extraordinaire
compromis que la République a réalisé chez nous, entre la
nécessité de l'État et la liberté de l'individu et
qui ne peut s'accorder avec la normalisation, avec la banalisation que l'on veut
imposer à la France, au nom de la logique de Maastricht. Comme
il faut bien nous apaiser, voilà qu'on nous promet de respecter les identités
nationales, en cherchant à nous convaincre que ces dernières sont
trop fortes pour que le creuset fédéraliste les menace de disparition. Des
concessions nous seront faites, concernant - sait-on jamais? - nos fromages et
quelques-unes de nos coutumes parce que le folklore ne dérange personne,
jamais un mouvement folklorique n'est devenu révolutionnaire. On nous laissera
peut-être la Marseillaise, à condition d'en changer les paroles parce
que ses farouches accents comportent des dangers et rappellent à notre:
peuple son histoire et sa liberté. On
nous abandonnera notre langue, quitte à nous laisser le soin de l'abâtardir
alors que, pour tant de peuples, le français reste encore synonyme de liberté.
Déjà, nous nous rallions à cette idée folle que notre
langue n'est rien de plus qu'une technique de communication. Déjà,
nous acceptons l'idée qu'il est peu rationnel de cumuler neuf langues de
travail et qu'il y a là un vrai problème pour l'Europe.
Or cet utilitarisme à courte vue, auquel se convertissent nos élites
et qui fait progresser à grands pas l'Europe fédérale, est
de nature à détruire l'âme de la France.
Il est d'ailleurs tout à fait significatif d'avoir choisi le mot identité
pour désigner ce qu'on consent à nous laisser. Cette assurance qu'on
se croit obligé de nous donner est déjà l'indice d'un risque
majeur. On
parle de l'identité lorsque l'âme est déjà en péril,
lorsque l'expérience a déjà fait place à l'angoisse.
On en parle lorsque les repères sont déjà perdus ! La
quête identitaire n'est pas une affirmation de soi. C'est le réflexe
défensif de ceux qui sentent qu'ils ont déjà trop cédé.
En ne nous laissant que l'identité, on ne nous concède donc pas
grand-chose, en attendant de ne plus rien nous concéder du tout ! Que
veut-on mettre à la place de ce qu'il est question d'effacer ? A quoi veut-on
nous faire adhérer quand on aura obtenu de nous un reniement national?
Sur quoi va-t-on fonder ce gouvernement de l'Europe auquel on veut nous soumettre
? Sur
la conscience européenne? C'est vrai, cette conscience existe; il y a même
quelque chose comme une civilisation européenne au confluent de la volonté
prométhéenne, de la chrétienté et de la liberté
de l'esprit. Bien sûr, nous autres Européens avons un patrimoine
et toutes sortes de similitudes, mais cela ne suffit pas pour forger un État. S'il
y a une conscience européenne, c'est un peu comme il y a une conscience
universelle; elle est de l'ordre du concept et n'a à voir ni avec l'âme
du peuple ni avec la solidarité chamelle de la nation. La nation française
est une expérience multiséculaire, La conscience européenne
est une idée qui d'ailleurs ne s'arrête pas aux frontières
de la Communauté. Et l'on ne bâtit pas un État légitime
sur une idée abstraite, encore moins sur une volonté technocratique. Ainsi,
l'État fédéral européen manquerait de fondement réel
et de justifications profondes. Ce serait un État arbitraire et lointain
dans lequel aucun peuple ne se reconnaîtrait. Les plus lucides des fédéralistes
européens le savent bien et ils ont une réponse toute prête.
Il s'agit de l'Europe des régions, laquelle présente le double avantage
de rapprocher, disent-ils, le pouvoir du citoyen et de mettre hors-jeu - ça
c'est sûr les États nationaux, Seulement
voilà : ce fédéralisme régionaliste signifierait à
coup sûr la fin de notre République. Ce serait anéantir dix
siècles de volonté d'unification du pays, dix siècles de
rassemblement des provinces, dix siècles de lutte contre les féodalités
locales, dix siècles d'efforts pour renforcer la solidarité entre
les régions, dix siècles d'obstination féconde pour forger,
de génération en génération, une authentique communauté
nationale. Qu'en
adviendra-t-il à terme? On remplacera les quelques frontières nationales
existantes par une multitude de frontières locales invisibles mais bien
réelles. On formera de petites provinces là où il y avait
de grands États avec autant de communautés crispées sur leurs
égoïsmes locaux. On laissera les régions riches devenir toujours
plus riches et les pauvres devenir toujours plus pauvres. On confiera les affaires
à des notables que le gouvernement fédéral, du fait de son
éloignement et de son manque de légitimité, ne pourra contrôler,
pas plus que ne pourront le faire les gouvernements nationaux politiquement affaiblis
et limités dans leurs compétences..) Ce sera le grand retour des
féodalités, lequel, je vous le concède, a déjà
largement commencé. Ce
sera, pour le coup, cette Europe des tribus que nous dit tant redouter M. le Président
de la République. Il n'y aura plus en France de redistribution, de péréquation,
d'aménagement du territoire. Viendra la règle du chacun pour soi
et de Dieu pour personne. Se
noueront des relations de région à région par-dessus la tête
des États; c'est déjà entamé ! Ce sera le contraire
de la République et le contraire de la démocratie. Ceux-là
mêmes qui ont multiplié les échelons de l'administration nous
disent maintenant qu'il y en a trop, qu'il faut en supprimer, pour rationaliser,
pour simplifier. Il y a trop d'échelons, comme il y a trop de communes.
Et même s'il n'y a pas de calcul, s'il n'y a pas de préméditation,
même si M. Delors est probablement sincère quand il déclare
qu'il ne veut pas faire disparaître les nations, l'engrenage qui se met
en place est tel qu'au bout du compte ce n'est pas le choix entre le département
et la région qui s'imposera dans la multiplicité des échelons
du pouvoir : c'est l'escamotage de l'État-nation qui se dessinera ! Et
l'idée fait subrepticement chemin : déjà les régions
traitent directement avec Bruxelles, pour quémander des subsides, déjà
elles s'allient entre elles pour organiser des groupes de pression à l'échelon
communautaire ; déjà voient le jour des politiques régionales
qui ne tiennent plus aucun compte des impératifs nationaux. Et
voilà que se crée à Bruxelles un comité des régions
qui n'a pas encore beaucoup de pouvoirs, mais qui se présente déjà
comme organe de représentation. C'est la manifestation ouverte d'un dessein
régionaliste qui ne prend même plus la peine de se déguiser,
mais dont, comme toujours, on dissimule les véritables ambitions. Là
encore, si nous sommes tellement vulnérables, la faute en est due à
notre propre renoncement, un renoncement qui se situe dans la dérive d'une
décentralisation mal conçue et mal maîtrisée dont la
perspective de l'Europe des régions fait apparaître tout à
coup les immenses dangers ! Nous avions pourtant choisi la décentralisation,
pas la désintégration ! Les
choses vont-elles donc continuer à se défaire sans qu'a aucun moment
le peuple français ne soit consulté ? (...) Mais
voilà qu'on nous assure que Maastricht serait la condition de la paix et
de la prospérité, ce qui signifie par là même que son
échec équivaudrait à la régression et, j'imagine,
à la guerre. C'est l'une des idées reçues du moment : les
nations seraient inévitablement condamnées au déclin par
le progrès de la civilisation matérielle. Leur souveraineté
serait incompatible avec le renforcement inéluctable des interdépendances
économiques et techniques. L'évolution des choses conduirait
nécessairement vers un monde sans frontières, chacune de celles-ci
constituant un obstacle à l'efficacité, une entorse à la
rationalité, une entrave à la prospérité. Ce
sont là des affirmations qu'il nous faut vérifier avec soin car
ce qu'on nous demande d'abandonner, pour atteindre la prospérité,
ce n'est pas seulement le droit de battre monnaie, c'est la possibilité
de conduire une politique économique qui nous soit propre. Suffirait-il
de constituer un grand ensemble intégré pour brusquement et sûrement
accroître ces performances ? On en douterait au spectacle de grands ensembles
existants qui périclitent ou se divisent. L'ancienne Union soviétique,
la Chine, l'Inde sont-elles à ce point prospères qu'il nous faille
à tout prix les imiter ? Les
États-unis eux-mêmes sont-ils à ce point heureux dans la gestion
de leurs affaires intérieures qu'il faille les prendre pour modèles
? N'observe-t-on pas à l'inverse des réussites éclatantes
qui ne doivent rien à l'immensité au Japon, à Taiwan, en
Corée du Sud, voire dans les villesÉtats, comme Singapour ou
Hong Kong?
Comment s'en étonner? La mise en commun des faiblesses et des défaillances
de chacun n'a jamais amélioré les performances de tous. Si
l'argument de la taille ne convainc pas, on tient en réserve l'une de ses
variantes : elle consiste à condamner la tentation de l'autarcie. C'est
ce qu'a fait M. le Premier ministre cet après-midi. L'autarcie est-elle
la plus sûre façon de ruiner l'économie, d'étouffer
l'initiative, d'appauvrir la culture ? Certes oui, mais qui dit le contraire ?
Qui parle de replier le pays sur lui-même? Qui parle de renoncer à
la liberté des échanges ? Qui donc ici prône l'exclusion,
la fermeture aux autres ? Personne ! En tout cas pas moi ! Mais en quoi donc le
rejet de l'autarcie a-t-il quelque chose à voir avec la prétendue
nécessité d'une Europe fédérale ? La réponse
est simple: cela n'a rien à voir ! Il
y a des siècles que les échanges internationaux se développent
et depuis 1945 ils ont enregistré une formidable progression, contribuant
à la prospérité et à l'accroissement des niveaux de
vie. A-t-on eu besoin pour cela de réduire le nombre des nations ? Leurs
frontières politiques ont-elle fait obstacle à cette évolution
? Les particularismes nationaux ont-ils compromis l'allocation des ressources,
freiné l'innovation, ralenti la croissance ? Dans les faits, n'est-ce pas
tout le contraire qui s'est passé, et n'est-ce pas le pays qui en a le
plus profité, le Japon, qui est aussi le plus rebelle à tout système
qui l'intégrerait ? Il est vrai que, pour échanger, il faut avoir
quelque chose à échanger. Il est donc autorisé d'être
différent et il est même plus souhaitable d'être complémentaire
que semblable. C'est
en tout cas avec gravité que je viens inviter cette assemblée à
opposer l'exception d'irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle
que le Gouvernement nous présente comme préalable à la ratification
des accords de Maastricht négociés le 10 décembre 1991 par
les chefs d'État et de gouvernement des pays membres des communautés
européennes et signés le 7 février dernier. Mon
irrecevabilité se fonde sur le fait que le projet de loi viole, de façon
flagrante, le principe en vertu duquel la souveraineté nationale est inaliénable
et imprescriptible, ainsi que le principe de la séparation des pouvoirs,
en dehors duquel une société doit être considérée
comme dépourvue de Constitution . il
existe en effet, au-dessus même de la charte constitutionnelle, des
droits naturels, inaliénables et sacrés, à savoir pour nous
les droits de l'homme et du citoyen tels qu'Ils ont été définis
par la Déclaration de 1789. Et quand l'article 3 de la Constitution du
4 octobre 1958 rappelle que « La souveraineté nationale appartient
au peuple », il ne fait que reconnaître le pacte originel qui
est, depuis plus de deux cents ans, le fondement de notre État de droit.
Nulle assemblée ne saurait donc accepter de violer délibérément
ce pacte fondamental. La
question de la séparation des pouvoirs se pose dans les mêmes termes.
Aucune assemblée n'a compétence pour se dessaisir de son pouvoir
législatif par une loi d'habilitation générale, dépourvue
de toute condition précise quant à sa durée et à sa
finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer
un pouvoir qu'elle n'exerce qu'au nom du peuple. Or, le projet de loi qui nous
est soumis comporte bien une habilitation d'une généralité
telle qu'elle peut être assimilée à un blanc-seing. Et
nous voilà confrontés à une situation tout à fait
extraordinaire dans notre histoire constitutionnelle puisque, pour la première
fois, on demande au Parlement de constitutionnaliser par avance des textes
qui n'existent pas encore et qui, pour la plupart, ne seront même pas soumis
à ratification dès lors qu'il s'agira de normes communautaires directement
applicables. On demande donc au Parlement, qui n'en a pas le droit, rien de moins
que d'abandonner sa compétence législative aux organes communautaires
chaque fois que ceux-ci le jugeront nécessaire pour l'application du traité. Ayant
fait référence à la Déclaration des droits de l'homme
et du citoyen, violée deux fois par le projet de loi, je pourrais considérer
ma tâche comme accomplie. Néanmoins, tout en conservant présente
à l'esprit cette observation préalable qui sous-entend tout mon
propos, j'entends traiter le sujet en ne négligeant aucune de ses composantes.
Ce n'est pas mon fait si le débat constitutionnel et le débat sur
l'avenir européen sont étroitement imbriqués, le projet de
révision venant avant le projet de ratification. Alors, autant en convenir
déjà entre nous - et vous l'avez déjà fait implicitement
cet après-midi, messieurs les ministres : il n'y a en vérité
qu'un seul débat qui ne peut être découpé en tranches
successives. Et comme ce débat sera clos dès lors que nous nous
serons prononcés sur le projet de révision constitutionnelle, autant
l'entamer tout de suite et dans sa totalité. De même, et sans
vouloir verser dans un manichéisme que je réprouve, il nous faut
également convenir qu'il n'y a rien à amender. Plutôt que
de procéder à un toilettage minutieux de nombreuses dispositions
constitutionnelles, vous avez préféré pratiquer une sorte
de « lessivage à grande eau ». A ce qui aurait pu passer pour
une naïveté coupable, vous avez ainsi préféré
le risque de l'astuce. Il est vrai que sinon vous auriez été contraints
de modifier neuf articles au moins du texte constitutionnel, dont certains sont
particulièrement sensibles et symboliques. Vous auriez été
contraints, de surcroît et en toute logique, de déconstitutionnaliser
la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Vous avez reculé,
et l'on vous comprend, au point d'ailleurs d'esquiver vos responsabilités
dans la dénomination même du projet qui nous est soumis. Il ne s'agit
même pas, si je m'en tiens à son libellé, d'un projet de loi
de révision, mais d'un projet de loi constitutionnelle ajoutant à
la Constitution un titre supplémentaire, Je
ne peux évidemment applaudir à cette démarche, mais je reconnais
que cela ne change rien au fond. Je vous concéderai même que
ce blanc-seing que vous sollicitez est en cohérence avec les perspectives
que vous ouvrez. Je vous rejoins donc quand vous affirmez que Maastricht n'est
pas renégociable et on ne changera pas le traité par le biais d'une
manipulation constitutionnelle. Toutes les garanties, précisions, corrections,
conditions dont on nous parle relèvent, à mes yeux, de l'illusion.
La révision, la ratification, c'est à prendre ou à laisser. C'est
assez dire qu'il ne m'est pas possible de séparer l'appréciation
constitutionnelle de l'analyse critique des accords. Dès lors que
l'on nous demande de changer la Constitution dans le seul but de ratifier le traité
de Maastricht, nous ne pouvons nous prononcer sur la réforme constitutionnelle
sans mesurer à quoi nous engage ce traité. Ce
faisant, je me plie - je n'ai guère le choix - à la procédure,
à la méthode, imposée par le Président de la République.
L'inconstitutionnalité que je soulève est, du reste, inséparable
du regret que suscite en moi le non-recours à l'article 11 de la Constitution
qui impliquait le référendum direct. Allez dire à d'autres,
messieurs les ministres, pour justifier ces habiletés tactiques, que la
procédure de l'article 89 rend sa dignité au Parlement ! Convenez
que l'argument est plutôt singulier au moment où l'on nous demande
de diminuer encore son pouvoir réel ! Je
le proclame donc d'emblée : dès lors que l'entrée de la France
dans l'Europe de Maastricht constitue bien l'acte historique qu'a évoqué
le Président de la République, il serait normal, nécessaire,
légitime, indispensable que la parole soit donnée au peuple..) Non
point que je conteste la légitimité de cette assemblée. Je
ne me suis pas associé au chur de ceux qui, il y a quelques semaines,
ne trouvaient pas de mots assez durs pour l'abaisser, pour réclamer sa
dissolution, voire proposer son auto-dissolution. Je
constate d'ailleurs la contradiction dans laquelle s'enferment aujourd'hui nombre
d'entre eux en se refusant à l'idée d'un référendum. Ce
que je veux seulement dire c'est que le recours à la voie parlementaire
est contraire à l'esprit de notre pacte social car ce que le peuple fait,
seul le peuple peut le défaire. En
outre, c'est une faute politique lourde que de refuser de donner à un engagement
aussi grave la sacralisation dont il a besoin. Et ne changerait rien' l'affaire
la manuvre qui consisterait, ultérieurement, à ne faire ratifier
par le peuple que ce que le Parlement aurait déjà décidé, Non,
foin d'arguties ! Il me faut dire avec beaucoup d'autres, au nom de beaucoup d'autres,
qu'il est bien temps de saisir notre peuple de la question européenne.
Car voilà maintenant trente-cinq ans que le traité de Rome a été
signé et que d'Acte unique en règlements, de règlement en
directives, de directives en jurisprudence, la construction européenne
se fait sans les peuples, qu'elle se fait en catimini, dans le secret des cabinets,
dans la pénombre des commissions, dans le clair-obscur des cours de justice. Voilà
trente-cinq ans que toute une oligarchie d'experts, de juges, de fonctionnaires,
de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat des
décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux
et minimise lei conséquences. Que l'on m'entende bien : je ne viens ici
donner de leçon à personne ; mais que l'on veuille bien, en retour,
respecter ma propre démarche ! Je me serais d'ailleurs bien passé
d'être là. Il eût mieux valu, à l'évidence, que
des voix plus fortes que la mienne engagent le combat. Elles
ne l'ont pas souhaité, je me garderai de les juger. Je me contente de faire
et d'assumer un autre choix. Ce n'est pas si facile. A
la décharge des absents, je reconnais bien volontiers que le conformisme
ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne
aujourd'hui, disqualifie par avance quiconque n'adhère pas à la
nouvelle croyance, et l'expose littéralement à l'invective. Qui
veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu
par les faiseurs d'opinion (...) au mieux pour un contempteur de la modernité,
un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste forcené
tout prêt à renvoyer l'Europe aux vieux démons qui ont si
souvent fait son malheur. Mais
il est des moments où ce qui est en cause est tellement important que tout
doit s'effacer. Et je ne parle pas ici au nom d'une France contre l'autre, car
dès lors qu'il s'agit de la France, de la République et de la démocratie,
il ne peut plus être question de la droite et de la gauche, l'enjeu, au.
delà des partis, des clivages les plus naturels, des oppositions les plus
légitimes, des querelles les plus anciennes, n'est rien de moins que notre
communauté de destin. Et cette communauté de destin est gravement
mise en péril par les accords, alors que ceux-ci ne sont ni la condition
de la prospérité, ni la condition de la paix, Dans le monde tel
qu'il est, l'idéal comme le réalisme commandaient de faire prévaloir
une tout autre conception de l'Europe, voilà ce que je voudrais maintenant
développer devant vous. Monsieur
le président, madame, messieurs les ministres, mes chers collègues,
que l'on ne s'y trompe pas la logique du processus de l'engrenage économique
et politique mis au point à Maastricht est celle d'un fédéralisme
au rabais fondamentalement anti-démocratique, faussement libéral
et résolument technocratique, L'Europe qu'on nous propose n'est ni libre,
ni juste, ni efficace. Elle enterre la conception de la souveraineté nationale
et les grands principes issus de la Révolution : 1992 est littéralement
l'anti-1789. Beau cadeau d'anniversaire que lui font, pour ses 200 ans, les pharisiens
de cette République qu'ils encensent dans leurs discours et risquent de
ruiner par leurs actes ! Je sais bien que l'on veut à tout prix minimiser
les enjeux et nous faire croire que nous ne cédons rien d'essentiel en
ce qui concerne notre indépendance ! Il est de bon ton, aujourd'hui, de
disserter à l'infini sur la signification même du concept de souveraineté,
de le décomposer en menus morceaux, d'affirmer qu'il admet de multiples
exceptions, que la souveraineté monétaire, ce n'est pas du tout
la même chose que l'identité collective, laquelle ne courrait aucun
risque. Ou encore que l'impôt, la défense, les affaires étrangères,
au fond, ne jouent qu'un rôle relatif dans l'exercice de la souveraineté, Toutes
ces arguties n'ont en réalité qu'un but : vider de sa signification
ce mot gênant pour qu'il n'en soit plus question dans le débat. La
méthode est habile. En présentant chaque abandon parcellaire comme
n'étant pas en soi décisif, on peut se permettre d'abandonner un
à un les attributs de la souveraineté sans jamais convenir qu'on
vise à la détruire dans son ensemble. Le
procédé n'est pas nouveau. Il y a 2500 ans déjà, de
demi-longueur en demi-longueur, Achille se rapprochait en courant de la tortue
de Zénon sans jamais la rattraper.., Seulement, ce n'est là
que paradoxe. Dans la réalité, Achille gagne bel et bien la course
; de même, à force de renoncements, aussi ténu que soit
chacun d'eux, on va bel et bien finir par vider la souveraineté de son
contenu. Car il s'agit là d'une notion globale, indivisible comme un nombre
premier. On est souverain ou on ne l'est pas ! Mais on ne l'est jamais à
demi. Par essence, la souveraineté est un absolu qui exclut toute idée
de subordination et de compromission. Un peuple souverain n'a de comptes à
rendre à personne et n'a, vis-à-vis des autres, que les devoirs
et les obligations qu'il choisit librement de s'Imposer à lui-même. Souvenez-vous
du cri de Chateaubriand à la tribune de la Chambre, en 1816 : « Si
l'Europe civilisée voulait m'imposer la charte, j'irais vivre à
Constantinople. » La
souveraineté, cela ne se divise pas ni ne se partage et, bien sûr,
cela ne se limite pas. Rappelons-nous
d'ailleurs, pour avoir un exemple plus récent de ce que vous appelez de
vos vux, ce que put signifier pendant « le printemps de Prague »
la doctrine de la souveraineté limité, tant il est vrai que la «
souveraineté divisée », « la souveraineté partagée
», « la souveraineté limitée» sont autant d'expressions
pour signifier qu'il n'y a plus du tout de souveraineté ! Et, de fait,
quand on accepte de prendre des décisions à la majorité sur
des questions cruciales, et dès lors que ces décisions s'imposent
à tous sans pouvoir jamais être remises en cause ultérieurement
à l'échelon national, on passe clairement de la concertation à
l'intégration, Aussi, quand on nous dit que les accords de Maastricht organisent
une union d'États fondée sur la coopération intergouvernementale,
on travestit délibérément la réalité, Tout
au contraire, ces accords visent à rendre inapplicable le droit de veto
et à créer des mécanismes qui échappent totalement
aux États, En
fait, ce traité est un « anti-compromis » de Luxembourg en
tant qu'iI interdit, non seulement aux parlements nationaux mail aussi aux
gouvernements, de faire prévaloir l'intérêt national quand
il est en cause puisque chacun s'engage à éviter autant que possible
d'empêcher qu'il y ait unanimité lorsqu'une majorité qualifiée
est favorable à la décision. Cela
est vrai pour la politique monétaire et pour la politique sociale.
Mais cela le sera aussi pour la politique étrangère et la politique
de défense, D'ailleurs, vous nous l'avez rappelé, monsieur le ministre,
les pays membres prennent eux-mêmes l'engagement de ne défendre que
des positions communes au sein des organisations internationales, et cet engagement
vaut aussi pour la France et le Royaume-Uni en leur qualité de membres
permanents du Conseil de sécurité de l'O.N.U. : cette situation,
contraire aux dispositions de la charte, plusieurs de nos partenaires l'interprètent
déjà, nous le savons, comme une transition vers le transfert de
ces deux sièges à la Communauté. Tout ce dispositif est
donc fort peu respectueux de la souveraineté des États membres tant
en ce qui concerne la nature des règles de décisions que le caractère
irréversible des transferts de pouvoirs envisagés. Cessons
donc de tricher, de dissimuler, de jouer sur les mots, de multiplier les sophismes,
L'alternative est claire : nous devons conserver notre souveraineté ou
y renoncer. Il est temps de nous demander comment nous en sommes arrivés
à considérer cette question, incongrue il y a quelques mois encore,
comme presque banale, comment nous en sommes arrivés à considérer
la rupture de notre pacte social sinon comme normale, du moins comme nécessaire. Évidemment,
et aujourd'hui encore, on s'échine à nous persuader qu'il n'y a
là rien de nouveau. Rien de nouveau peut-être dans les arrière-pensées,
mais nouveauté radicale par rapport aux engagements que nous avions pris
jusqu'ici et qui étaient d'une tout autre nature, Mettons à part
le traité instituant la Communauté européenne du charbon
et de l'acier, qui, au lendemain de la guerre, était tout imprégné
d'une idéologie dirigiste et planificatrice, et qui s'est d'ailleurs soldé
par un échec total, si l'on en juge par ce qui reste aujourd'hui de la
sidérurgie européenne ! Hormis
donc le traité instituant le CECA, on pouvait considérer, avant
le sommet de Maastricht, que nous n'avions pas ratifié beaucoup plus que
des accords de coopération et de libre-échange, D'ailleurs, dixhuit
mois après la signature du traité de Rome, les constituants
de 1958 ont pu souligner et consacrer la plénitude de la souveraineté
nationale. Et ils ne l'ont pas fait pas inadvertance, comme a paru le suggérer
M. Mitterrand, ou par négligence, comme a cru devoir le supposer M. le
garde des sceaux, Faut-il
rappeler, en effet, que le Traité de Rome ne mentionne que deux politiques
communes dont l'une, celle des transports, n'a jamais vu le jour, tandis que l'autre,
la politique agricole commune, ne fonctionnait que par consensus depuis que le
compromis de Luxembourg avait mis fin - provisoirement - à toute tentation
supranationale ? Instaurer un marché commun, puis un marché unique,
voilà tout ce à quoi la France s'était engagée, et
il n'y aurait rien eu à redire concernant ces engagements-là, si
ne s'était développé peu à peu, à force de
règlements, de décisions et de directives, tout un droit communautaire
dérivé, sans aucun rapport avec les objectifs fixés par les
traités. De
toute évidence se posait un problème d'interprétation des
textes, devenant de plus en plus grave au fur et à mesure que la connivence
de la Commission, du juge européen et des juges nationaux en venait à
imposer aux pays membres la suprématie des textes communautaires. L'exemple
de l'Acte unique est, à cet égard, tout à fait révélateur.
Ce traité déclare, en effet, que seront prises à la majorité
toutes les mesures d'harmonisation nécessaires à la réalisation
du marché unique, exception faite des mesures fiscales. A priori,
cela n'engage à aucun véritable transfert de souveraineté,
si l'on veut bien considérer qu'un marche unique n'est pas un espace économique
uniforme et qu'il n'est pas besoin de nombreuses mesures d'harmonisation pour
faire jouer convenablement la concurrence entre les pays membres, soumis au principe
de reconnaissance mutuelle des réglementations, Mais il a suffi que la
Commission, disposant de l'initiative des textes, décide que la réalisation
du marché unique nécessitait l'adoption de trois cents directives
d'harmonisation pour que celles-ci soient adoptées à la majorité
sans qu'aucun recours ait pu être opposé à cette qualification
arbitraire, la Cour de justice des Communautés étant elle-même
convertie sans réserve à l'idéologie fédéraliste. C'est
ainsi que, dans les faits, notre engagement initial se révèle désormais
bien plus contraignant que ce qui ressortait de la lettre du traité. Pour
autant, ce n'est quand même, là encore, qu'un problème d'interprétation,
pour lequel on pourrait théoriquement trouver une solution constitutionnelle
qui s'impose aux juges. Ce n'est plus du tout le cas avec les accords de Maastricht,
qui ne souffrent d'aucune ambiguïté. On connaît l'argument:
il nous faut faire l'Europe, donc il nous faut concéder une partie de notre
souveraineté. Comme si cette relation causale allait de soi ! Comme si
le respect des souverainetés interdisait la coopération, l'ouverture,
la solidarité ! Comme si les États souverains en étaient
fatalement réduits à un splendide isolement et condamnés
à une politique frileuse de repliement sur soi ! C'est
oublier que, si cela lui parait nécessaire, un État peut souverainement
décider de déléguer des compétences ou les exercer
en commun avec d'autres. La querelle n'est pas purement sémantique.
C'est une chose, en effet, que de déléguer temporairement un pouvoir
susceptible d'être récupéré lorsque la délégation
n'est plus conforme à l'intérêt national ou ne répond
plus aux exigences du moment. C'est tout autre chose que d'opérer un transfert
sans retour pouvant contraindre un État à appliquer une politique
contraire à ses intérêts et à ses choix. La
coopération, la concertation, même quand elles sont poussées
très loin, s'accommodent très bien du droit de veto. On peut même
dire que le veto est le meilleur stimulant de la concertation puisqu'il oblige
à prolonger la négociation jusqu'au consentement général
des États. C'est d'ailleurs sur cette philosophie qu'était fondé,
j'y reviens, le fameux compromis de Luxembourg, que après la politique
de la chaise vide, de Gaulle imposa à nos partenaires et qui n'a pas empêché,
bien au contraire, le développement d'une politique agricole commune. On
pourra toujours objecter bien sûr que tout cela n'est pas très important
puisque les traités ne sont jamais euxmêmes totalement irréversibles
et que, le cas échéant, chaque pays membre pourra toujours les dénoncer
en bloc. Les choses ne sont pas si simples. D'abord
parce que, vérification faite, le traité ne prévoit ni sécession
ni retrait. C'est même la première fois qu'un traité est ainsi
marqué par la notion d'irréversibilité, et on ne sait que
trop ce qu'il en est dans les systèmes où les États fédérés
gardent pourtant, théoriquement, le droit de quitter la fédération.
On sait comment aux États-Unis les États du Nord ont interprété
ce droit quand les États du Sud ont voulu faire sécession. On sait
aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait
ce qu'il veut dire en Yougoslavie. Et quand bien même les perspectives seraient,
en l'occurrence, moins dramatiques, la question se pose de savoir si nous ne sommes
pas en train de créer une situation dans laquelle la dénonciation
en bloc des traités va devenir si malaisée et si coûteuse
qu'elle ne sera bientôt plus qu'un solution illusoire. Il
ne faut pas rêver. Sans monnaie, demain, sans défense, sans diplomatie,
peut-être, après-demain, la France, au mieux, n'aurait pas plus de
marge de manuvre que n'en ont aujourd'hui l'Ukraine et l'Azerbaïdjan. Certains
s'en accommodent. Quant à moi, Ce n'est pas l'avenir que je souhaite à
mon pays. D'ailleurs, les tenants de la marche vers le fédéralisme
ne cachent pas leur dessein. Ils veulent bel et bien, et ils le disent, que les
progrès du fédéralisme soient sans retour en droit et, surtout,
en pratique, et force est de constater que nous voilà d'ores et déjà
pris dans un redoutable engrenage. Depuis que la règle de la majorité
s'applique de plus en plus largement dans les prises de décision du Conseil
européen et que les jurisprudences convergentes de la Cour de cassation
et du Conseil d'État admettent que les traités et le droit communautaire
qui en est dérivé bénéficient d'une primauté
absolue sur nos lois nationales, le Gouvernement, dès lors qu'il est en
minorité au Conseil, non plus que le Parlement français, n'a plus
son mot à dire pour infléchir les règles communautaires jugées
inacceptables pour la France. Songez
que le juge administratif n'éprouve plus aucune gêne à décider
qu'un ministre commet une infraction en prenant un arrêté conforme
à une loi nationale dès lors que cette loi est contraire à
une directive communautaire, même si la loi est postérieure. L'administration
peut même, à ce titre, se voir condamnée à verser des
dommages et intérêts. Où allons-nous? Où
allons-nous si le juge, tout en déclarant qu'il ne veut pas censurer la
loi, s'arroge le droit de la rendre inopposable ou inapplicable ? La République,
ce n'est pas une justice aux ordres : mais ce n'est pas non plus le gouvernement
des juges, a fortiori quand il s'agit de juges européens qui font parler
l'esprit des traités ! Bientôt,
pourtant, comme nous l'a annoncé M. Delors, au moins 80 p. 100 de notre
droit interne sera d'origine communautaire, et le juge ne laissera plus d'autre
choix au législateur que le tout ou rien : ou se soumettre totalement ou
dénoncer unilatéralement et en bloc des traités de plus en
plus contraignants. Bref,
quand, du fait de l'application des accords de Maastricht, notamment en ce qui
concerne la monnaie unique, le coût de la dénonciation sera devenu
exorbitant, le piège sera refermé et, demain, aucune majorité
parlementaire, quelles que soient les circonstances, ne pourra raisonnablement
revenir sur ce qui aura été fait. Craignons
alors que, pour finir, les sentiments nationaux, à force d'être étouffés,
ne s'exacerbent jusqu'à se muer en nationalismes et ne conduisent l'Europe,
une fois encore, au bord de graves difficultés, car rien n'est plus dangereux
qu'une nation trop longtemps frustrée de la souveraineté par laquelle
s'exprime sa liberté, c'est-à-dire son droit imprescriptible à
choisir son destin On
ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les chimères
politiques sont appelées un jour ou l'autre à se briser sur les
réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le
communisme comme un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique
que le communisme, mais à quel prix ? Alors,
si nous organisons l'Europe, organisons-la à partir des réalités.
Et les réalités, en Europe, ce sont toutes les nationalités
qui la composent. Comment
allons-nous articuler la construction de l'Europe avec ces données de faits
qui plongent si profond dans le passé et dans l'inconscient collectif ?
Comment allons-nous bâtir un système de coopération assurant
la paix et la prospérité sans négliger ces réalités
nationales dont les mouvements ne nous paraissent parfois imperceptibles que parce
qu'ils appartiennent à la très longue durée ? Voilà
qui devrait tout naturellement être l'objet d'un vrai et grand débat
public. Mais, constatons-le, Ce débat ne s'engage pas vraiment. On se
contente de faire dans l'incantation : « c'est beau, c'est grand, c'est
généreux, Maastricht ! Ou dans la menace à peine voilée
- Maastricht ou le chaos ! Si vous ne votez pas Maastricht, vous ne serez jamais
ministre ! » L'opinion est d'autant plus décontenancée qu'elle
sent bien qu'on fait souvent silence pour de simples raisons d'immédiate
opportunité et qu'elle assiste à de surprenants chassés-croisés.
Les idéologues de la reconquête du marché intérieur
se font les chantres de la monnaie unique. Les tenants de la relance et autres
théoriciens de l'autre politique économique expliquent doctement
qu'il n'existe pas d'alternative à Maastricht. Sans parler de ceux qui
nous ont expliqué tour à tour que Maastricht était parfaitement
conforme à la Constitution, puis que la ratification imposait la révision
de celle-ci : que Maastricht était l'acte le plus important depuis la Seconde
Guerre mondiale, puisqu'il n'était jamais que le prolongement du Traité
de Rome et de l'Acte unique... Tout se passe en réalité comme si
personne n'avait vraiment envie de débat. Bien
sûr, on peut toujours prétendre - on commence à le faire çà
et là - que la question est beaucoup trop technique pour être valablement
abordée lors d'un débat public, dans un climat passionnel, à
un moment dans la conjoncture qui ne s'y prêtent pas et devant des électeurs
dont il est avantageux de postuler l'incompétence. Curieuse conception
de la démocratie derrière laquelle, une fois de plus, se profilent
la méfiance du suffrage universel, celle du peuple souverain et le dépérissement
de la République. D'autant
que la construction européenne n'est pas du tout, par nature, un problème
technique. C'est par tactique que, depuis l'échec de la C.E.D. en 1954,
les idéologues du fédéralisme et les eurocrates cherchent
à dissimuler leur dessein politique sous le manteau de la technique. Il
est vrai qu'ils n'y ont pas si mal réussi jusqu'à présent;
Mais jusqu'où est-il permis d'imposer au peuple, sous couvert de technicité,
des choix politiques majeurs qui relèvent de lui et de lui seul ? Jusqu'où
la dissimulation peut-elle être l'instrument d'une politique? Il serait
indécent et dangereux d'aller plus loin. Le
moment est venu de regarder en face la vraie nature des choses qui n'est pas technique
mais politique, et de dire ouvertement, franchement, honnêtement, quels
sont les enjeux. Il est temps que ce débat ait lieu. Il est temps de montrer
aux Français qu'il y a plusieurs voies possibles et qu'ils ont le choix.
Il est temps de leur montrer qu'on les mène vers une impasse et que l'espérance
est ailleurs - seIon moi du côté de la nation qui est la leur. Qu'on
le veuille ou non, en effet, c'est l'idée qu'on se fait de la nation qui
commande l'idée qu'on se fait de l'Europe. C'est pourtant une attitude
fort répandue que de marteler le thème de l'Europe sans jamais même
effleurer celui de la nation, comme si celle-ci n'était nullement en cause.
Il est tellement plus commode de rester dans le flou, dans l'implicite ou le non-dit... C'est,
bien sûr, ce principe d'extrême prudence politique qui a conduit les
auteurs du traité de Maastricht à gommer de leur texte le mot «
fédéral », Pourtant, cela ne change rien à la chose,
car ce qui compte dans un traité, c'est son esprit, ce sont les mécanismes
qu'il met en place, Et vous-même, monsieur Dumas, avec la franchise qui
vous caractérise, vous l'aviez reconnu ici même, sans détour
: cette Europe est à finalité fédérale. Pourtant,
j'en conviens volontiers, ce qu'on nous propose aujourd'hui ce n'est pas le fédéralisme
au sens où on l'entend quand on parle des États-unis ou du Canada,
C'est bien pire, parce que c'est un fédéralisme au rabais ! On
ferait vraiment beaucoup d'honneur au traité en affirmant, sans autre précaution,
qu'il est d'essence fédérale, Il ne comporte même pas, en
effet - ce serait, après tout, un moindre mal - les garanties du fédéralisme. Car
le pouvoir qu'on enlève au peuple, aucun autre peuple ni aucune réunion
de peuples n'en hérite. Ce sont des technocrates désignés
et contrôlés encore moins démocratiquement qu'auparavant qui
en bénéficient et le déficit démocratique, tare originelle
de la construction européenne, s'en trouve aggravé. Dans
ces conditions, un véritable fédéralisme, avec son Gouvernement,
son Sénat, sa Chambre des représentants, pourrait demain apparaître
comme un progrès, sous prétexte qu'il serait alors le seul moyen
de sortir de l'ornière technocratique dans laquelle nous nous serions
davantage encore embourbés. C'est
la raison pour laquelle je suis d'autant plus résolument opposé
à cette solution d'un fédéralisme bancal qu'elle serait fatalement
le prélude à un vrai et pur fédéralisme. Or,
soyons lucides, il n'y a aucune place pour des nations vraiment libres dans un
État fédéral. Il n'y a jamais eu de place pour des nations
réellement distinctes dans aucun État fédéral. Libre
à certains de caresser l'illusion qu'il s'agit de créer une nation
des nations : c'est là une contradiction dans les termes et rien de plus.
Convenons plutôt qu'il y a quelque ironie à proposer à nos
vieilles nations le fédéralisme comme idéal, au moment même
où toutes les fédérations de nationalités sont en
train de déboucher sur l'échec. A
ceux qui, malgré tout, s'imaginent que le temps et les textes l'emportent
sur tout le reste, je voudrais rappeler simplement comment, depuis plus de deux
siècles, se pose la question québécoise. Comment, depuis
plus de deux siècles, le peuple québécois, à la fois
si proche et si différent de ses voisins par ses origines, sa langue et
sa culture, vit sa situation d'État fédéré au sein
d'un État fédéral qui est pourtant autrement plus démocratique
que la construction échafaudée à Maastricht. |
| En
vérité, le fédéralisme ne marche bien que lorsqu'il
procède d'un État-nation, comme en Allemagne ou dans les États-unis
d'aujourd'hui, au Mexique, au Brésil, ou en Australie. Comment, dans ces
conditions, peut-on raisonnablement croire possible de réunir sous une
même loi, sous un même pouvoir, à partir d'une union conventionnelle
un ensemble transnational qui se suffirait à lui-même et se perpétuerait
sans contrainte?
Dans
cette affaire éminemment politique, le véritable et le seul débat
oppose donc, d'un côté, ceux qui tiennent la nation pour une simple
modalité d'organisation sociale désormais dépassée
dans une course à la mondialisation qu'ils appellent de leurs vux
et, de l'autre, ceux qui s'en font une tout autre idée. La
nation, pour ces derniers, est quelque chose qui possède une dimension
affective et une dimension spirituelle. C'est le résultat d'un accomplissement,
le produit d'une mystérieuse métamorphose par laquelle un peuple
devient davantage qu'une communauté solidaire, presque un corps et une
âme. Certes, les peuples n'ont pas tous ]a même conception de la nation
: les Français ont la leur, qui n'est pas celle des Allemands ni celle
des Anglais, mais toutes les nations se ressemblent quand même et nulle
part rien de durable ne s'accomplit en dehors d'elles, La démocratie elle-même
est impensable sans la nation. De
Gaulle disait : « La démocratie pour moi se confond exactement avec
la souveraineté nationale.» On ne saurait mieux souligner que pour
qu'il y ait une démocratie il faut qu'existe un sentiment d'appartenance
communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité
à accepter la loi de la majorité ! Et la nation c'est précisément
ce par quoi ce sentiment existe. Or la nation cela ne s'invente ni ne se décrète
pas plus que la souveraineté ! Le
fait national s'impose de lui-même sans que personne puisse en décider
autrement ; il n'est ni repli ni rejet, il est acte d'adhésion. Car
la nation ce n'est pas un clan, ce n'est pas une race, ce n'est pas une tribu.
La nation c'est plus fort encore que l'idée de patrie, plus fort que le
patriotisme, ce noble réflexe par lequel on défend sa terre natale,
son champ, ses sépultures. Car le sentiment national c'est ce par quoi
on devient citoyen, ce par quoi on accède à cette dignité
suprême des hommes libres qui s'appelle la citoyenneté ! C'est
assez dire que la citoyenneté non plus ne se décrète pas,
qu'elle ne relève ni de la loi ni du traité. Pour qu'il y ait une
citoyenneté européenne, il faudrait qu'il y ait une nation européenne. Alors
oui, il est possible d'enfermer les habitants des pays de la Communauté
dans un corset de normes juridiques, de leur imposer des procédures, des
règles, des interdits, de créer si on le veut de nouvelles catégories
d'assujettis. Mais
on ne peut créer par un traité une nouvelle citoyenneté.
Curieuse citoyenneté d'ailleurs que celle dont on nous parle, parée
de droits, mais exempte de devoirs ! Le
droit de vote exprime ainsi une adhésion très forte sans laquelle
il n'a aucun sens. On ne vote pas dans un pays simplement parce qu'on y habite,
mais parce que l'on veut partager ses valeurs et son destin. L'obstacle à
la citoyenneté européenne n'est donc pas tant constitutionnel
que moral. Oserai-je dire à cet égard que je suis moins choqué
à la limite, sous les précautions que l'on sait par la perspective
d'admettre des étrangers à des élections locales qu'à
l'idée de reconnaître le droit de vote pour les élections
européennes aux ressortissants des autres États membres de la Communauté
résidant en France? Car là est bien, au niveau des principes, la
dérive fédéraliste. Dans l'esprit d'une confédération
respectant les souverainetés nationales, ce qui est, jusqu'à
preuve du contraire la seule voie sur laquelle nous soyons jusqu'à présent
officiellement engagés, les députés au Parlement européen
sont les représentants de chacun des peuples de la Communauté. C'est
donc tout naturellement qu'ils sont élus sur des bases nationales. Ouvrir
ce corps électoral aux résidents des autres États membres,
serait rompre avec ce principe et ouvrir une brèche qui nous conduirait
bientôt à tenir les décisions du Parlement de Strasbourg pour
l'expression de la volonté générale d'un hypothétique
« peuple européen », au même titre que la loi édictée
par chaque Parlement national est l'expression de la volonté générale
de la Nation, C'est
là, bien entendu, où veulent nous conduire les auteurs du traité
de Maastricht et il est clair que tous les moyens sont bons à leurs yeux
pour y parvenir, Cette disposition est donc absolument inacceptable, quelles qu'en
soient les conditions d'exercice. Je
prendrai néanmoins le risque d'étonner en affirmant qu'il faut probablement
tenir la création de la citoyenneté européenne pour ce qu'elle
est, c'est-à-dire un simple corollaire de la monnaie unique qui est, elle,
le vrai, le puissant mécanisme par lequel se réalisera non seulement
l'intégration économique mais aussi finalement l'intégration
politique. Ceux
qui se contentent de demander l'abrogation des dispositions sur le droit de vote
s'attaquent ainsi, je le crains, aux effets anticipés sans s'attaquer aux
causes. On peut d'ailleurs se demander légitimement jusqu'à quel
point cette disposition provocante, qu'on pourrait éventuellement paraître
atténuer, n'a pas pour seule fonction d'être un abcès de fixation,
un leurre, un change comme on dit sur certains terrains de chasse. Nous
en aurons du moins tiré parti pour nous souvenir que le sentiment national
n'est pas le nationalisme, Car le nationalisme, avec ses outrances et, son égoïsme
forcené a quelque chose de pathologique qui n'a rien à voir avec
la nation ni, bien sûr, avec la République. C'est
dire combien la France, dont il nous faut préserver la souveraineté,
en refusant de la dissoudre dans l'Europe fédérale, n'est pas la
France des extrémistes de droite qui est en fait une anti-France, Que
peuvent d'ailleurs bien comprendre à la nation ceux qui, il y a cinquante
ans, s'engageaient dans la collaboration avec les nazis pour bâtir l'ordre
européen nouveau ; ceux qui, dans Paris occupé, organisaient des
expositions sur la France européenne au Grand Palais, ceux qui prophétisaient
qu'on parlerait de l'Allemagne et du Danemark comme on parle de la Flandre et
de la Bourgogne, ou encore que dans une Europe où l'Allemagne tiendrait
le rôle que l'Angleterre entendait s'arroger, ses intérêts
et les nôtres se rejoindraient tôt ou tard ? Je
ne crois pas que ceux-là aient rompu avec ces penchants, malgré
les efforts qu'ils déploient pour jouer sur l'égoïsme, tout
en dissimulant l'idéologie qui les anime, qui dépasse d'ailleurs
les frontières et qui est antirépublicaine parce qu'elle est viscéralement
contre l'égalité des droits et la reconnaissance universelle de
la dignité de la personne humaine. Mais
qu'on y prenne garde : c'est lorsque le sentiment national est bafoué que
la voie s'ouvre aux dérives nationalistes et à tous les extrémismes
! J'ai
parlé de république, de valeurs républicaines. Il faut à
ce sujet bien nous entendre. En France, la République n'est pas seulement
un régime institutionnel. Et s'il fallait lui trouver une date de naissance,
je la situerais à Valmy, le 20 septembre 1792, avec le « peuple en
armes », plutôt qu'à la Convention, le lendemain, quand les
députés décidèrent d'abolir la monarchie, Car la République,
c'est avant tout ce système de valeurs collectives par lequel la France
est ce qu'elle est aux yeux du monde, Il y a une République française
comme il y eut une République romaine. Depuis l'origine, sa maxime est
la même : la souveraineté du peuple, l'appel de la liberté,
l'espérance de la justice. Elle est inséparable de la dignité
de la personne humaine et de son émancipation, de l'État de
droit, de l'équité et de l'égalité des chances. Elle
est inséparable de la solidarité nationale, de l'ambition collective
nationale, de l'esprit national, de l'indépendance nationale, Elle est
inséparable de l'État qui, en son nom, doit arbitrer, rendre la
justice, attaquer inlassablement les privilèges, combattre les féodalités,
accorder la primauté aux mérites et à la vertu. C'est dire
que forgée dans le même moule, la République n'est pas séparable
de la nation. Et tout cela, bien sûr, ne date pas d'hier ! N'y avait-il
pas déjà un sentiment national dans les groupes anti-Anglais de
Normandie pendant la guerre de Cent Ans? Ou quand pour la première fois,
on a crié à Marseille en 1585 « Vive la République
! » contre la Ligue qui pactisait avec les Espagnols ? N'y avait-il pas
déjà au Moyen-Âge un modèle culturel français
dans cette université de Paris qui imposait à l'Europe la suprématie
de sa méthode et quand l'abbé Suger ouvrait, à Saint-Denis,
le temps de ces cathédrales, que l'on n'appelait pas encore gothiques,
et dans lesquelles toute l'Europe d'alors reconnaissait l'art de France? N'y avait-iI
pas déjà une volonté nationale chez Philippe Le Bel, quand
il refusait de tolérer aucun État dans l'État et chez le
« petit roi de Bourges » quand il rejetait le traité de Troyes
par lequel Isabeau de Bavière avait livré la France aux Anglais?
Et chez François Ier quand il signa à Villers-Cotterêts l'édit
par lequel le français allait devenir la langue officielle de l'État
? A
chaque étape de notre histoire, il y a déjà ainsi un peu
de la République comme il y en avait quand Napoléon faisait rédiger
le code civil et qu'il disait : « Ma maxime a été la carrière
ouverte aux talents sans distinction de fortune. » Il
fallait passer par là pour qu'un jour il y eût vraiment la République
et les philosophes et la Déclaration des droits et l'école de la
République, pour que la France devienne ce pays si singulier dont Malraux
disait qu'« il n'est jamais plus grand que lorsqu'il parle à tous
les hommes». Ce pays si singulier qui, depuis toujours au fond, se veut
plus exemplaire que dominateur. Ce pays si singulier qui, malgré ses faiblesses
et ses renoncements, garde, tout au long des vicissitudes de l'histoire, un statut
exceptionnel de guide spirituel et moral : car il y a indubitablement une exception
française. Une exception française, oui, qui traduit cet extraordinaire
compromis que la République a réalisé chez nous, entre la
nécessité de l'État et la liberté de l'individu et
qui ne peut s'accorder avec la normalisation, avec la banalisation que l'on veut
imposer à la France, au nom de la logique de Maastricht. Comme
il faut bien nous apaiser, voilà qu'on nous promet de respecter les identités
nationales, en cherchant à nous convaincre que ces dernières sont
trop fortes pour que le creuset fédéraliste les menace de disparition. Des
concessions nous seront faites, concernant - sait-on jamais? - nos fromages et
quelques-unes de nos coutumes parce que le folklore ne dérange personne,
jamais un mouvement folklorique n'est devenu révolutionnaire. On nous laissera
peut-être la Marseillaise, à condition d'en changer les paroles parce
que ses farouches accents comportent des dangers et rappellent à notre:
peuple son histoire et sa liberté. On
nous abandonnera notre langue, quitte à nous laisser le soin de l'abâtardir
alors que, pour tant de peuples, le français reste encore synonyme de liberté.
Déjà, nous nous rallions à cette idée folle que notre
langue n'est rien de plus qu'une technique de communication. Déjà,
nous acceptons l'idée qu'il est peu rationnel de cumuler neuf langues de
travail et qu'il y a là un vrai problème pour l'Europe.
Or cet utilitarisme à courte vue, auquel se convertissent nos élites
et qui fait progresser à grands pas l'Europe fédérale, est
de nature à détruire l'âme de la France.
Il est d'ailleurs tout à fait significatif d'avoir choisi le mot identité
pour désigner ce qu'on consent à nous laisser. Cette assurance qu'on
se croit obligé de nous donner est déjà l'indice d'un risque
majeur. On
parle de l'identité lorsque l'âme est déjà en péril,
lorsque l'expérience a déjà fait place à l'angoisse.
On en parle lorsque les repères sont déjà perdus ! La
quête identitaire n'est pas une affirmation de soi. C'est le réflexe
défensif de ceux qui sentent qu'ils ont déjà trop cédé.
En ne nous laissant que l'identité, on ne nous concède donc pas
grand-chose, en attendant de ne plus rien nous concéder du tout ! Que
veut-on mettre à la place de ce qu'il est question d'effacer ? A quoi veut-on
nous faire adhérer quand on aura obtenu de nous un reniement national?
Sur quoi va-t-on fonder ce gouvernement de l'Europe auquel on veut nous soumettre
? Sur
la conscience européenne? C'est vrai, cette conscience existe; il y a même
quelque chose comme une civilisation européenne au confluent de la volonté
prométhéenne, de la chrétienté et de la liberté
de l'esprit. Bien sûr, nous autres Européens avons un patrimoine
et toutes sortes de similitudes, mais cela ne suffit pas pour forger un État. S'il
y a une conscience européenne, c'est un peu comme il y a une conscience
universelle; elle est de l'ordre du concept et n'a à voir ni avec l'âme
du peuple ni avec la solidarité chamelle de la nation. La nation française
est une expérience multiséculaire, La conscience européenne
est une idée qui d'ailleurs ne s'arrête pas aux frontières
de la Communauté. Et l'on ne bâtit pas un État légitime
sur une idée abstraite, encore moins sur une volonté technocratique. Ainsi,
l'État fédéral européen manquerait de fondement réel
et de justifications profondes. Ce serait un État arbitraire et lointain
dans lequel aucun peuple ne se reconnaîtrait. Les plus lucides des fédéralistes
européens le savent bien et ils ont une réponse toute prête.
Il s'agit de l'Europe des régions, laquelle présente le double avantage
de rapprocher, disent-ils, le pouvoir du citoyen et de mettre hors-jeu - ça
c'est sûr les États nationaux, Seulement
voilà : ce fédéralisme régionaliste signifierait à
coup sûr la fin de notre République. Ce serait anéantir dix
siècles de volonté d'unification du pays, dix siècles de
rassemblement des provinces, dix siècles de lutte contre les féodalités
locales, dix siècles d'efforts pour renforcer la solidarité entre
les régions, dix siècles d'obstination féconde pour forger,
de génération en génération, une authentique communauté
nationale. Qu'en
adviendra-t-il à terme? On remplacera les quelques frontières nationales
existantes par une multitude de frontières locales invisibles mais bien
réelles. On formera de petites provinces là où il y avait
de grands États avec autant de communautés crispées sur leurs
égoïsmes locaux. On laissera les régions riches devenir toujours
plus riches et les pauvres devenir toujours plus pauvres. On confiera les affaires
à des notables que le gouvernement fédéral, du fait de son
éloignement et de son manque de légitimité, ne pourra contrôler,
pas plus que ne pourront le faire les gouvernements nationaux politiquement affaiblis
et limités dans leurs compétences..) Ce sera le grand retour des
féodalités, lequel, je vous le concède, a déjà
largement commencé. Ce
sera, pour le coup, cette Europe des tribus que nous dit tant redouter M. le Président
de la République. Il n'y aura plus en France de redistribution, de péréquation,
d'aménagement du territoire. Viendra la règle du chacun pour soi
et de Dieu pour personne. Se
noueront des relations de région à région par-dessus la tête
des États; c'est déjà entamé ! Ce sera le contraire
de la République et le contraire de la démocratie. Ceux-là
mêmes qui ont multiplié les échelons de l'administration nous
disent maintenant qu'il y en a trop, qu'il faut en supprimer, pour rationaliser,
pour simplifier. Il y a trop d'échelons, comme il y a trop de communes.
Et même s'il n'y a pas de calcul, s'il n'y a pas de préméditation,
même si M. Delors est probablement sincère quand il déclare
qu'il ne veut pas faire disparaître les nations, l'engrenage qui se met
en place est tel qu'au bout du compte ce n'est pas le choix entre le département
et la région qui s'imposera dans la multiplicité des échelons
du pouvoir : c'est l'escamotage de l'État-nation qui se dessinera ! Et
l'idée fait subrepticement chemin : déjà les régions
traitent directement avec Bruxelles, pour quémander des subsides, déjà
elles s'allient entre elles pour organiser des groupes de pression à l'échelon
communautaire ; déjà voient le jour des politiques régionales
qui ne tiennent plus aucun compte des impératifs nationaux. Et
voilà que se crée à Bruxelles un comité des régions
qui n'a pas encore beaucoup de pouvoirs, mais qui se présente déjà
comme organe de représentation. C'est la manifestation ouverte d'un dessein
régionaliste qui ne prend même plus la peine de se déguiser,
mais dont, comme toujours, on dissimule les véritables ambitions. Là
encore, si nous sommes tellement vulnérables, la faute en est due à
notre propre renoncement, un renoncement qui se situe dans la dérive d'une
décentralisation mal conçue et mal maîtrisée dont la
perspective de l'Europe des régions fait apparaître tout à
coup les immenses dangers ! Nous avions pourtant choisi la décentralisation,
pas la désintégration ! Les choses vont-elles donc continuer
à se défaire sans qu'a aucun moment le peuple français ne
soit consulté ? (...) Mais
voilà qu'on nous assure que Maastricht serait la condition de la paix et
de la prospérité, ce qui signifie par là même que son
échec équivaudrait à la régression et, j'imagine,
à la guerre. C'est l'une des idées reçues du moment : les
nations seraient inévitablement condamnées au déclin par
le progrès de la civilisation matérielle. Leur souveraineté
serait incompatible avec le renforcement inéluctable des interdépendances
économiques et techniques. L'évolution des choses conduirait
nécessairement vers un monde sans frontières, chacune de celles-ci
constituant un obstacle à l'efficacité, une entorse à la
rationalité, une entrave à la prospérité. Ce
sont là des affirmations qu'il nous faut vérifier avec soin car
ce qu'on nous demande d'abandonner, pour atteindre la prospérité,
ce n'est pas seulement le droit de battre monnaie, c'est la possibilité
de conduire une politique économique qui nous soit propre. Suffirait-il
de constituer un grand ensemble intégré pour brusquement et sûrement
accroître ces performances ? On en douterait au spectacle de grands ensembles
existants qui périclitent ou se divisent. L'ancienne Union soviétique,
la Chine, l'Inde sont-elles à ce point prospères qu'il nous faille
à tout prix les imiter ? Les
États-unis eux-mêmes sont-ils à ce point heureux dans la gestion
de leurs affaires intérieures qu'il faille les prendre pour modèles
? N'observe-t-on pas à l'inverse des réussites éclatantes
qui ne doivent rien à l'immensité au Japon, à Taiwan, en
Corée du Sud, voire dans les villesÉtats, comme Singapour ou
Hong Kong?
Comment s'en étonner? La mise en commun des faiblesses et des défaillances
de chacun n'a jamais amélioré les performances de tous. Si
l'argument de la taille ne convainc pas, on tient en réserve l'une de ses
variantes : elle consiste à condamner la tentation de l'autarcie. C'est
ce qu'a fait M. le Premier ministre cet après-midi. L'autarcie est-elle
la plus sûre façon de ruiner l'économie, d'étouffer
l'initiative, d'appauvrir la culture ? Certes oui, mais qui dit le contraire ?
Qui parle de replier le pays sur lui-même? Qui parle de renoncer à
la liberté des échanges ? Qui donc ici prône l'exclusion,
la fermeture aux autres ? Personne ! En tout cas pas moi ! Mais en quoi donc le
rejet de l'autarcie a-t-il quelque chose à voir avec la prétendue
nécessité d'une Europe fédérale ? La réponse
est simple: cela n'a rien à voir ! Il
y a des siècles que les échanges internationaux se développent
et depuis 1945 ils ont enregistré une formidable progression, contribuant
à la prospérité et à l'accroissement des niveaux de
vie. A-t-on eu besoin pour cela de réduire le nombre des nations ? Leurs
frontières politiques ont-elle fait obstacle à cette évolution
? Les particularismes nationaux ont-ils compromis l'allocation des ressources,
freiné l'innovation, ralenti la croissance ? Dans les faits, n'est-ce pas
tout le contraire qui s'est passé, et n'est-ce pas le pays qui en a le
plus profité, le Japon, qui est aussi le plus rebelle à tout système
qui l'intégrerait ? Il est vrai que, pour échanger, il faut avoir
quelque chose à échanger. Il est donc autorisé d'être
différent et il est même plus souhaitable d'être complémentaire
que semblable. L'avenir
n'est donc pas contradictoire avec la volonté des peuples de garder leur
caractère, de tirer le meilleur parti de ce qu'ils sont, de leurs atouts,
de leurs spécificités pour donner au monde la plus belle part d'eux-mêmes.
La
compétition, la concurrence, c'est d'ailleurs cela : c'est le jeu où
des producteurs placés dans des situations particulières, avec
des capacités et des savoir-faire différents, s'efforcent en
permanence de se dépasser afin de produire à moindre coût
et de vendre davantage. Gardons-nous
donc de la vision angélique et réductrice d'une internationalisation
économique dégagée de toute référence
aux nationalités ! Pour garder leur efficacité, les entreprises
ont à prendre en compte les caractéristiques des marchés
locaux, des mentalités, des comportements, des langues. Tenir
l'économie mondiale pour un système unitaire et indifférencié
procède à l'évidence d'une analyse superficielle. En réalité,
un espace de concurrence est un espace d'échange libre et non un vase clos
dans lequel une bureaucratie tatillonne s'efforce de gommer toutes les différences
en imposant avec obstination ce que les auteurs de l'Acte unique ont appelé
« l'harmonisation des conditions de la concurrence ». Redoutable
contresens économique, d'ailleurs, que cette « harmonisation»
à laquelle nous devons déjà des centaines et des centaines
de directives et de règlements communautaires ! Mesurons l'absurdité
d'une telle démarche en posant, comme le fit un jour un économiste,
cette impertinente mais judicieuse question : « Puisqu'il faut harmoniser
les conditions de la concurrence, pourquoi, comme sur le nez de Cyrano, ne pas
poser des petits parasols sur les tomates catalanes, gorgées d'un
soleil qui fait si injustement défaut aux tomates néerlandaises?
» Ne
rions pas, nous ne sommes pas loin de cela ! Nous n'en sommes pas loin quand on
se met à réglementer, pour toute la CEE, les conditions de production
pour les chasses d'eau, les survêtements, les fromages. Croyez-vous que
cela a quelque chose à voir avec la vitalité des marchés,
avec la force créatrice de la libre entreprise, avec le stimulant de la
concurrence ? On
nous fabrique aujourd'hui en Europe un espace économique plus uniformisé
que le marché intérieur américain lui-même, qui vit
et prospère très bien sans même l'harmonisation des fiscalités,
alors que, pour créer un marché unique, on pourrait s'en tenir à
la libre circulation des biens et des personnes et à la reconnaissance
mutuelle des réglementations, en limitant l'effort d'harmonisation
à ce qui relève de la santé publique et de la protection
de l'environnement. Mais
ce n'était pas assez pour nos eurocrates qui veulent supprimer la concurrence
en prétendant la préserver. On met en avant de prétendus
impératifs de concurrence pour réglementer, centraliser, diriger
l'économie européenne, à la seule fin, non d'accroître
l'efficacité et la prospérité communes mais de forger à
la fois l'instrument et la raison d'être d'un futur gouvernement fédéral,
un gouvernement fédéral qui ne pourra certainement pas souffrir
l'existence d'une réelle concurrence entre les États fédérés. La
monnaie unique qu'on nous propose maintenant. est la conséquent:e logique
de cette stratégie. Voyons ensemble ce que vaut cette touche finale. . On
nous dit que la monnaie unique est la clé de l' emploi. On nous annonce
triomphalement qu'elle créera des millions d'emplois nouveaux - jusqu'à
cinq millions, selon M. Delors, trois ou quatre, selon le Président de
la République. Mais que vaut ce genre de prédiction, alors que,
depuis des années, le chômage augmente en même temps que s'accélère
la construction de l'Europe technocratique? Par quel miracle la monnaie unique
pourrait-elle renverser cette tendance? Oublierait-on que certaines simulations
sur les effets de I"union monétaire sont particulièrement inquiétantes
pour la France puisqu'elles font craindre encore plus de chômage dans les
années à venir? En vérité, tout ce que notre économie
doit d'incontestablement positif à la construction européenne,
c'est la fin du protectionnisme intracommunautaire, ce qui n'a rien à voir
ni avec l"harmonisation à tout prix ni avec la monnaie unique. On
nous dit que les risques cambiaires tendent à limiter les transactions.
Mais les échanges internationaux n'ont souffert d'aucun ralentissement
notable après la généralisation des changes flottants, moyennant
la mise au point de techniques de couverture fort élaborées. On
nous dit que la monnaie unique va favoriser nos exportations, mais les échanges
intraeuropéens sont déjà considérables et I'unification
de la monnaie ne supprimera pas les risques de fluctuation vis-à-vis
du dollar et du yen. Mieux : dès lors qu'il y aura trois pôles monétaires
comparables, les arbitrages triangulaires iront se multipliant, avec tous les
risques de change y afférent. On
nous dit que la monnaie unique favorisera les investissements français
dans les autres pays de la Communauté. Or aucune statistique ne permet
de conclure à un effet significatif du risque de change sur I"investissement. On
nous dit que la monnaie unique fera économiser d'énormes coûts
de transaction, mais personnes n'est réellement capable d'évaluer
ces coûts et tous les chiffres cités à ce sujet, y compris
les vôtres, sont le plus souvent totalement fantaisistes. M.
Rocard nous dit que, si Louis XI n'avait pas eu raison de Charles le Téméraire,
la Bourgogne d'aujourd'hui vivrait dans la hantise de voir se détériorer
sa balance des paiements avec l'Île-de-france et l'Aquitaine. Et
il nous prédit que la monnaie unique mettra fin à ce genre d'archaïsme,
entrave à la croissance. Mais qui donc est obsédé par
le solde des paiements courants sinon ceux-là mêmes qui confondent
les conséquences et les causes, qui confondent les écritures
comptables avec les mécanismes économiques et qui sont paralysés
par des contraintes imaginaires? Comment
peut-on penser en effet que la balance des paiements est en elle-même
une contrainte économique bien réelle et croire qu'il suffit de
ne plus libeller les transactions que dans une seule monnaie pour qu'elles s'envolent
miraculeusement ? On
nous dit que la monnaie unique fera baisser tes taux d'intérêt, mais
cela est plus que douteux dès lors qu'il va falloir intégrer des
pays plus sujet à l'inflation et ensuite tout dépendra de la
politique de la Banque centrale européenne qui sera indépendante,
c'est-à-dire incontrôlable. On
dit encore, en effet, que la monnaie unique entre les mains d'une banque centrale
indépendante permettra de mieux assurer la lutte contre I"inflation
: mais nul ne peut garantir que les dirigeants de cette banque, qui n'auront de
comptes à rendre à personne, feront toujours la meilleure politique
possible ! Ou alors doit-on considérer l'irresponsabilité comme
le gage le plus sûr de l'efficacité? L'expérience
de la FED aux États-unis est-elle à cet égard concluante?
Le comportement actuel de la Bundesbank est-il si encourageant ? Certes non, d'ailleurs
les plus grandes figures de l'orthodoxie monétaire, comme l'Américain
Milton Friedman ou le Français Maurice Allais, sont farouchement opposés
au principe de l'indépendance de la banque centrale. En
vérité, il n'y a pas de meilleure incitation à bien gérer
la monnaie que la concurrence monétaire même si cette incitation
est loin d'être sans défaut. Or, que nous propose-t-on, sinon de
supprimer la concurrence entre les monnaies européennes? Alors
on vient nous dire, argument ultime et présumé décisif, que
nous n'aurions plus d'autre choix qu'entre « subir » et « codécider
». Que
répondre à ceux qui nous disent qu'en acceptant de participer au
SME, notre pays a déjà renoncé à sa souveraineté
dans ce domaine? Que c'est oublier un peu vite qu'il existe des marges de fluctuation
significatives. Que nous gardons, c'est vrai, la possibilité de dévaluer
si nous le décidons et que nous pouvons sortir du système si nous
le jugeons nécessaire. Que, dans le SME, la France choisit librement
les contraintes qu'elle s'impose jusqu'à ce qu'elle décide de s'en
affranchir, Au contraire, avec la monnaie unique, nous abandonnons définitivement
ou presque le droit de choisir notre politique monétaire. Toute la différence
est là ! Alors
on objecte encore que, même si elle le voulait, la France ne pourrait pas
exercer sa souveraineté, qu'elle n'aurait d'autre possibilité
que celle de s'aligner sur les décisions des autorités allemandes
afin d'éviter la fuite des capitaux flottants et l'effondrement de sa monnaie. C'est
oublier, me semble-t-il, que le maintien à tout prix d'une parité
arbitraire entre le franc et le Mark est un choix politique qui n'a rien d'inéluctable.
C'est oublier qu'une monnaie qui ne se maintient qu'en s'appuyant sur des taux
d'intérêt réels exorbitants ne peut pas être considérée
comme une monnaie forte et qu'en adoptant une telle politique, la France
a permis d'accentuer la sous-évaluation du Mark au sein du SME où
tous les experts s'accordent pour constater qu'il est déjà sous-évalué
depuis 1979, ce qui est un comble puisque nous donnons ainsi à l'Allemagne
une prime supplémentaire de compétitivité. Et quand j'entends
dire, comme hier, qu'on veut réévaluer le franc par rapport au Mark,
je me demande si on ne nage pas en pleine folie ! En
tout cas, rien n'impose aujourd'hui à la France la politique monétaire
qu'elle s'est choisie, qui joue au détriment des salariés, qui disqualifie
les investissements à long terme et qui a des effets tellement désastreux
sur l'activité qu'ils finiront de toutes les façons par faire fuir
les capitaux étrangers. Et
puisque rien n'impose à la France cette politique, rien ne l'empêche
non plus d'en changer ! Que
ceux qui me disent qu'en ne nous alignant pas systématiquement sur l'Allemagne,
nous rejetterions la rigueur et choisirions l'isolement me comprennent bien :
il ne s'agit pas à mes yeux de prôner le retour au contrôle
des changes, au laxisme budgétaire, à l'inflation, ni même
de recommander la sortie du SME, encore moins de la CEE. Mais enfin, le SME a
bien survécu à onze ajustements depuis 1979 ! Et ce n'est pas parce
que le franc a été dévalué en 1986 et le Mark réévalué
en 1987 qu'on peut dire que la gestion d'Édouard Balladur n'a pas été
rigoureuse ! Dans
le domaine monétaire comme dans les autres, il faut se plier aux réalités.
Il faut donc savoir ajuster les parités quand c'est nécessaire,
non pour faire de la dévaluation compétitive, mais pour éviter
la déflation. Eût-il
été déraisonnable de laisser le Mark se réévaluer
quand la Bundesbank décida de relever ses taux d'intervention pour
gérer les conséquences de la réunification? On pourrait en
discuter, mais le choix existait pour la France, Il n'en sera plus de même
quand elle sera emprisonnée dans le système de la monnaie unique,
Dans ce système, en effet, on chercherait en vain la présence du
pouvoir national au milieu des mécanismes de codécision. Une
véritable codécision exigerait l'unanimité, ce qui, bien
sûr, paralyserait une institution qui doit en permanence composer avec
la conjoncture, les décisions seront donc prises à la majorité,
non par des représentants des États, mais par des personnalités
indépendantes, qui ne recevront pas d'ordre de leurs gouvernements respectifs.
Donc, la France, en tant qu'État, n'aura absolument aucune part à
l'élaboration de la politique monétaire. C'est cela, sans doute,
qu'on appelle la « souveraineté partagée». Curieux partage
qui tendrait à priver la France de toute liberté de décision
! Et
ne négligeons pas les conséquences de ce qui se prépare
: conséquences économiques et conséquences politiques. Conséquences
économiques d'abord. Il n'est de politique économique cohérente
que dans la mesure où elle dispose de l'ensemble des moyens d'intervention
sur l'économie : budget, fiscalité, actions structurelles en faveur
des entreprises, monnaie. L'aliénation de notre politique monétaire
entraîne donc l'impossibilité de conduire une politique économique
autonome, processus que l'Union économique et monétaire reconnaît
d'ailleurs, en le qualifiant joliment de « convergence ». Dès
lors, le processus de l'union économique et monétaire mérite
trois commentaires. En premier lieu, il renouvelle le choix d'une politique
qu'on pourrait qualifier de «monétarienne», qui est synonyme
de taux d'intérêt réels élevés, donc de frein
à l'investissement et à l'emploi et d'austérité salariale.
Notons à ce propos l'hypocrisie fatale qui consiste à parler de
« franc fort» lorsque le refus de la dévaluation se paie du
blocage de l'investissement et de l'explosion du chômage. C'est très
exactement la réédition de la «politique du bloc-or »
qui a conduit l'industrie française à la crise au cours des années
trente. Bonjour la modernité ! Maastricht,
c'est ensuite la suppression de toute politique alternative, puisque la création
d'un système européen de banque centrale, indépendant des
gouvernements mais sous influence du Mark, revient en quelque sorte à donner
une valeur constitutionnelle à cette politique de change et à ses
conséquences monétaires. Quant
à ceux qui voudraient croire qu'une politique budgétaire autonome
demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit
le respect de normes budgétaires tellement contraignantes qu'elles imposeront
à un gouvernement confronté à une récession d'augmenter
les taux d'imposition pour compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir
à tout prix le déficit budgétaire à moins de 3 p.
100 du PIB. Enfin,
et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique économique
française implique à très court terme la révision
A la baisse de notre système de protection sociale, qui va rapidement se
révéler un obstacle rédhibitoire, tant pour l'harmonisation
que pour la fameuse « convergence » des économies. Que
la crise de notre Etat providence appelle de profondes réformes, je serai
le dernier à le contester, Que cette modernisation, faute de courage
politique, soit imposée par les institutions communautaires, voilà
qui me semble à la fois inquiétant et riche de désillusions
pour notre pays. Il suffit d'ailleurs de penser à cette « Europe
sociale» qu'on nous promet et dont le Président de la République,
lui-même, inquiet, semble-t-il, des conséquences de la monnaie unique,
cherchait à nous convaincre, à l'aurore de ce 1er mai 1992, qu'elle
aurait un contenu, qu'elle nous assurerait un monde meilleur, Hélas,
quand on lit les accords de Maastricht, on ne voit pas très bien où
est le progrès social ! On voit bien, en revanche, qu'on ouvre la porte
à l'harmonisation, c'est-à-dire à un processus où,
comme en matière fiscale, on cherchera au mieux à se mettre d'accord
sur une moyenne plutôt que sur un optimum et où, chaque fois que
nous voudrons faire une innovation dans notre législation sociale, il faudra
aller demander la permission de nos partenaires. Les
conséquences politiques à escompter du processus ne sont pas moins
importantes. Rappelons-nous une évidence. Dès lors que, dans un
territoire donné, il n'existe qu'une seule monnaie, les écarts quelque
peu significatifs de niveau de vie entre les régions qui le composent deviennent
vite insupportables. L'expérience des États fédéraux,
mais aussi celle de la réunification allemande devraient dissiper tous
les doutes à ce sujet. Or,
si l'on veut, comme l'affirme le traité, imposer une monnaie unique à
tous les pays membres, un effort colossal devra être consenti pour réduire
les écarts actuels, qui sont immenses, un effort colossal sans commune
mesure avec ce que nous réclame présentement Jacques Delors pour
doter ses fonds de cohésion. Il
sera sans doute nécessaire de porter progressivement, comme le pensent
assez raisonnablement, me semble-t-il, certains experts, le budget communautaire
jusqu'à 10 p- 100 du produit national brut, c'est-à-dire huit fois
plus qu'aujourd'hui. On n'imagine pas un budget de cette ampleur sans un contrôle
politique. Cela ne s'est jamais vu. Il faudra donc bien qu'un Parlement européen
vote le budget comme un parlement national et qu'un gouvernement, responsable
devant lui, l'exécute. C'est ainsi que la nécessité budgétaire
engendrera tout naturellement les organes fédéraux appelés
à gérer un gigantesque système centralisé de redistribution
à l'échelle de la Communauté. Et
puisqu'il s'agira de redistribuer, ce sera bien entendu aux pays les plus avancés
d'en supporter la charge. C'est dire combien la France devra payer, elle dont
la contribution nette à la Communauté s'élève déjà,
d'après la commission des finances du Sénat, à 25 milliards
de francs pour 1991. C'est
ainsi que la France, qui ne trouve déjà plus les moyens de financer
pour son propre compte une vraie politique d'aménagement du territoire
et d'aménagement urbain, devra demain engager des ressources considérables
pour financer l'aménagement du territoire de ses voisins ! C'est
ainsi que la France, qui verse déjà un tribut à la réunification
allemande sous la forme de taux d'intérêt exorbitants, devra
demain débourser une deuxième fois pour l'Allemagne de l'Est
par le biais de sa contribution au budget communautaire. Alors,
bien sûr, on peut se rassurer à la pensée que, d'ici à
l'an 2000, certains parmi les dix autres pays qui ont accepté le principe
de la monnaie unique seront amenés à y renoncer et que l'union monétaire
se limitera, au moins provisoirement, à ceux d'entre eux bénéficiant
du niveau de vie le plus élevé, de finances publiques en ordre et
de prix stables. Mais, dans un noyau dur où ne figuraient ni l'Angleterre
ni l'Europe du Sud, que pèserait la France? Bref,
ou bien l'union monétaire se fait à dix ou à douze, et nous
voilà payant très cher, au profit du budget communautaire,
des interventions largement inutiles, ou bien elle se fait à six, et nous
voilà réduits à un statut proche de celui d'un Land ! Dans
tous les cas, la monnaie unique, c'est l'Europe à plusieurs vitesses
: à trois vitesses si on la fait à six puisqu'il y aurait alors
une Europe du Nord, une Europe du Sud et une Europe de l'Est. A deux vitesses
si on la fait à douze puisqu'on continuerait à exclure les
pays de l'Est. Et, dans tous les cas, la monnaie unique, c'est une nouvelle division
entre les nantis que nous sommes et les autres, c'est-à-dire les pays de
l'Europe centrale et orientale. On
nous sert déjà, en effet, un autre plat que celui de la prospérité
assurée : la ratification des accords de Maastricht, nous dit-on, serait
la seule assurance de la paix, argument déjà entendu en 1954 A propos
de la CED. Alors, comme vous, monsieur le ministre d'État, on nous presse
de nous souvenir des conflits qui ont ensanglanté notre continent. La seule
manière d'empêcher leur renouvellement, nous assure-t-on, c'est
de signer des deux mains, sans maugréer ni rechigner. En
fait, tout procède de la même erreur d'analyse et, à trop
vouloir nous démontrer les dangers des nations, on débouche sur
l'absurde. Certains
théoriciens de l'Europe fédérale, qui ont du moins le courage
d'aller au bout de leurs idées, nous assurent que l'humanité entre
désormais dans une ère nouvelle, où la nation n'aurait plus
sa place, parce qu'elle n'était dans l'avancée des civilisations
qu'une étape historique, une sorte de maladie infantile, une phase nécessaire
- et le temps serait enfin venu de la dépasser. On
retrouve là ces vieilles obsessions post-hégéliennes qui
nous annoncent toujours pour demain la « fin de l'histoire ». Ces
vieilles obsessions, c'est un comble qu'elles reprennent du service au moment
même où les doctrines politiques qui reposaient sur le « sens
de l'histoire » se dissolvent. Il s'agit d'ailleurs plus d'une idéologie
que d'une philosophie de l'histoire, et d'une idéologie qui, comme
toutes les autres idéologies, tourne le dos à l'observation
du réel. La
réalité, c'est que, le plus souvent, les empires sont nés
avant les nations et non après elles. Certes, on peut trouver des régions
où les nationalités s'imbriquent trop pour qu'il soit possible d'organiser
des États mais, partout ailleurs, les ensembles transnationaux qui ont
précédé les nations ont dû leur céder la place
quand les peuples, enfin, ont revendiqué leur droit à disposer d'eux-mêmes,
car il est clair, il est avéré que, dans l'histoire du monde, l'émergence
des nations est allée de pair avec l'émancipation des peuples. Et
puis les nations sont bien loin d'avoir été la cause principale
de nos épreuves. Force est ainsi de reconnaître que, dans notre siècle,
plus de malheurs nous sont venus des grandes idéologies et des impérialismes
dominateurs que des ambitions nationales. Donc,
finissons-en avec cette vue naïve des choses qui voudrait nous faire
croire que la disparition des États-nations signifierait la fin des conflits
armés, « la paix perpétuelle», pour reprendre cette
fois la terminologie d'Emmanuel Kant, lequel ne la concevait d'ailleurs que comme
une paix entre nations souveraines. Et
à ceux qui entendraient dauber encore sur les passions nationales et leur
opposer la sagesse millénaire des commissions et autres conclaves
technocratiques et supranationaux, je voudrais rappeler quelques exemples de l'histoire
récente. Ils méritent qu'on s'y arrête avant de passer par
pertes et profits la possibilité de conduire une politique étrangère
nationale. Chacun
a en mémoire l'absence radicale de la Communauté de tous les
événements majeurs de la fin des années quatre-vingt et du
début des années quatre-vingt-dix : libération de l'Europe
de l'Est, éclatement de l'Union soviétique, guerre du Golfe, tout
s'est passé sans elle, lorsque ce n'est pas malgré elle ! Même
le conflit yougoslave qui, tant par sa situation géographique que par la
dimension de son territoire, semblait constituer un terrain d'exercices idéal
pour la diplomatie communautaire, s'est transformé en un stand de démonstration
de l'impuissance et de la désunion, impuissance qui, dans ce cas, ne tenait
pas à l'absence d'une organisation intégrée, mais aux légitimes
différences d'approche entre les pays membres - et je souhaite, s'agissant
de la France, qu'elle puisse continuer à les exprimer, La
crise des euromissiles apporte une autre éclatante démonstration
du poids d'un vieil Etat-nation dans des circonstances critiques. Le
président Mitterrand croit laisser sa marque dans l'histoire de ce
pays comme le héraut de la cause européenne. Oserai-je dire qu'à
mon avis, il s'agit d'un contresens? Car, si cette empreinte historique existe,
elle est à chercher plutôt dans son discours au Bundestag, qui a
infléchi de manière décisive la position allemande devant
la crise des euromissiles dans le sens de la fermeté ! Par là même
était ouverte la voie aux événements de la fin des années
quatre-vingts, qui ne le virent malheureusement pas faire preuve de la même
lucidité. Ce
qui fit peser en 1983 la balance dans le sens de la résistance, et
donc de la liberté, ce ne fut certes pas l'intervention d'une communauté
hétéroclite, ce fut le représentant d'un vieil Etat-nation,
sûr dans le cas d'espèce de sa légitimité et du soutien
des citoyens français, fort de l'opposition résolue du corps social
et politique aux sirènes pacifistes, Qui
ne voit, à la lumière de ce qui s'est passé lors de la crise
du Golfe, que l'Europe de Maastricht, qui se serait probablement préférée
plutôt rouge que morte en 1983, s'acceptera demain verte ou brune au
gré des conjonctures, privée qu'elle est de ces garde-fous fondamentaux
pour la démocratie que sont le sentiment national et la légitimité
populaire. L'histoire,
loin d'être achevée, est plus que jamais en marche et elle demeure
tragique. Oui,
nous sommes en guerre économique ! Oui, l'effondrement de l'Union
soviétique ne signifie pas la paix mais la montée de nouveaux risques
qui ont pour nom prolifération des armements nucléaires et classiques,
multiplication des zones grises échappant à tout contrôle
étatique, dangers technologiques, menaces majeures pour l'environnement,
extension des trafics de stupéfiants ! La
conjuration de ces nouveaux périls demande évidemment un renforcement
de la coopération interétatique. Elle ne demande nullement la disparition
des États-Nation dont la légitimité est plus que jamais requise
pour intervenir efficacement contre ces fléaux. Alors,
qu'on veuille bien cesser de considérer les réfractaires et les
adversaires du traité comme autant de fauteurs de guerre et d'irresponsables
! Comme s'il n'y avait pas d'ailleurs quelque chose de choquant dans cette
suspicion mal dissimulée vis-à-vis de partenaires, d'une partenaire
dont nous devrions ainsi ignorer les évolutions politiques, économiques,
sociales, culturelles intervenues depuis un demi-siècle, dont nous devrions
ignorer l'amitié retrouvée, comme si, en tout état de cause,
la France après de Gaulle était aussi vulnérable qu'avant
lui, comme si, depuis 1945, l'Europe de l'Ouest n'avait pas connu la paix avant
même que le Conseil européen ne se donne rendez-vous à Maastricht,
comme si enfin l'Europe se réduisait à douze pays. Car,
si l'on veut aller sur ce terrain, est-on sûr que la démarche de
Maastricht soit bien la plus prometteuse de paix pour l'ensemble du continent
européen? C'est une erreur de prétendre que l'on pourra réaliser
en même temps ce que l'on appelle à tort « l'approfondissement
» et ce qu'on nomme, sans mesurer tout ce que ce terme peut impliquer de
morgue et de condescendance, « l'élargissement ». Oh
! bien sûr, l'intégration progressive des pays de l'A.E.L.E.
est déjà programmée avec la création d'un grand
espace économique européen, même si la neutralité de
certains États constitue encore un frein politique. Il n'en va pas de même,
chacun le sait bien, en ce qui concerne l'Europe orientale et centrale, Car, en
vérité, les contraintes qu'impose par exemple la monnaie unique
aux économies des États membres excluent de toute évidence,
et pour des décennies, tout rapprochement avec le monde de l'Est, Alors,
qu'est-ce donc que cette conscience européenne qui laisse de côté
la moitié de l'Europe? Qu'est-ce donc que cette morale politique qui nous
parle sans arrêt de démocratie et ne fait rien pour elle là
où elle tente de naître ou de renaître ? Qu'est-ce
donc que ce «sens de l'histoire » qui ne tire aucune conséquence
de la levée du rideau de fer et reste crispé sur un projet dépassé
par des événements formidables? Qu'est-ce donc que cette attitude
de fermeture, d'égoïsme, de repliement, d'aveuglement qui constitue
pour le stalinisme, pour l'Europe de Yalta une extraordinaire victoire posthume
? Oui
! C'est d'abord la morale qui devrait nous conduire à ne pas rejeter les
pays d'Europe centrale et orientale. En
effet, il faut le dire tout net, ces pays ont des droits sur nous. A deux reprises,
ils ont payé pour nous. Ils ont tout d'abord payé notre libération
au prix fort de leur asservissement, car la victoire sur le nazisme passait par
leur invasion. Ils ont ensuite payé notre sécurité au prix
fort de leur abandon. Nous les avons laissés à leur sort car nous
ne voulions assumer aucun risque politique ou militaire face au totalitarisme
soviétique. Nous
sommes nombreux, ici, à appartenir à une génération
qui a été bouleversée par les événements
de Hongrie en 1956 et ceux de Tchécoslovaquie en 1968. Et nous savons que
c'est faire un mauvais procès à M. Claude Cheysson que de lui reprocher
d'avoir résumé plus tard à propos de la Pologne ce qui fut
notre attitude constante des décennies durant : « Évidemment,
nous ne ferons rien. » Et
aujourd'hui que, sans nous, presque malgré nous, ils accèdent à
la liberté, nous laisserions, pour reprendre la belle expression de Jacques
Chirac, un mur de l'argent se substituer au rideau de fer? Sommes-nous à
ce point oublieux que nous puissions tolérer une telle perspective? Et
si la morale ne suffit pas à nous réveiller, ne voyons-nous pas
où est notre intérêt? Elles
sont loin d'être assurées, ces démocraties balbutiantes d'Europe
centrale et orientale aux prises avec la grande misère de l'après-communisme.
Elles sont loin d'être assurées parce que le désordre, le
chômage et la pauvreté auxquels nous sommes en passe de les condamner
engendreront plutôt le populisme, le nationalisme et peut-être le
fascisme. Le pitoyable spectacle de l'exode des Albanais vers Bari nous donne
quelque idée de la formidable poussée migratoire qui pourrait s'effectuer
d'Est en Ouest et s'ajouter à l'irrésistible pression qui s'exerce
déjà du Sud vers le Nord. Qui ne voit, dans ces conditions, que
l'Europe risque d'être autrement plus dangereuse, plus explosive que du
temps des certitudes tranquilles de l'équilibre Est-Ouest. Est-ce bien
là le chemin le plus sûr pour la paix? Il
reste à répondre à une ultime question qui donne toute la
mesure de notre responsabilité : existe-t-il une alternative à la
démarche de Maastricht? La réponse est claire et nette : oui,
bien sûr et à l'évidence ! Mais, certes, il y faut de la lucidité
et du courage. De
la lucidité d'abord pour comprendre les difficultés que nous vivons,
car ce n'est pas le sentiment de la crise, comme on l'entend dire, qui crée
la crise. La crise est une réalité profonde qui s'appelle nouvelle
pauvreté, exclusion, ghettos, chômage, désespérance
des jeunes, inégalités des chances, insécurité, déculturation,
perte de repères, dérive du système éducatif. Il
serait vain et dangereux de continuer de répéter que la France se
porte bien. Si l'on ne répond pas au désarroi des Français,
ils continueront à se laisser aller vers les extrémismes et
vers les intégrismes qui minent déjà le sentiment national.
De renoncement en renoncement, nous avons nous-mêmes contribué à
détourner le peuple de la chose publique et à ruiner le sens civique.
A force de laisser entendre que tout se vaut et que l'action est impuissante face
aux contraintes de l'économie et de la technique, nous avons accrédité
cette idée dangereuse que la politique ne peut rien changer à rien,
que ce qui arrive doit donc arriver et que nul n'en est responsable ni coupable. On
ne pourrait rien contre la conjoncture internationale, rien contre la concurrence
du Sud-Est asiatique, rien contre les feuilletons américains, rien contre
le drame des banlieues, rien contre le progrès technique, prétendument
seul à l'origine du chômage. Bref, tout cela serait inscrit dans
la nature des choses. La
référence constante à l'exemple des taux d'intérêt
pour justifier de tels comportements vaut qu'on s'y arrête à nouveau,
car elle n'a pas seulement des conséquences économiques ou
sociales, elle contribue à la démoralisation de la nation. Il y
a quelque chose de pourri dans un pays où le rentier est plus célébré
que l'entrepreneur, où la détention du patrimoine est mieux récompensée
que le service rendu à la collectivité. Ce
que cache la politique des comptes nationaux, ce que cache l'obsession des équilibres
comptables, c'est bien le conservatisme le plus profond, c'est bien le renoncement
à effectuer des choix politiques clairs dont les arbitrages budgétaires
ne sont que la traduction. Que penser d'une politique économique qui se
contente de guetter la reprise américaine ou la récession outre-Rhin
? Que
penser d'une politique économique qui se résume à l'indexation
de notre monnaie et de nos taux d'intérêt sur le deutsche Mark et
les décisions arrêtées par la Bundesbank, au moment où
l'Allemagne fait l'objet de critiques convergentes et croissantes au sein du G7
pour la manière dont elle gère les conséquences de la réunification?
Quelle est la logique d'une politique qui oscille au seul gré des parités
monétaires, indifférente à l'économie réelle. Ce
n'est même plus de l' « économisme », c'est de l'
« économétrisme » ! Et n'est-il pas paradoxal de voir
l'État, plus myope encore que les marchés, se déterminer
au rythme de la publication de quelques indices financiers ? Oui,
la libéralisation et l'internationalisation des activités économiques
sont à la fois souhaitables et inéluctables ! Oui, elles entraînent
une redéfinition du rôle économique de l'État ! Non,
il n'en résulte pas que l'État n'ait désormais d'autre logique
de fonctionnement que celle d'une entreprise - au reste plus mal gérée
qu'une véritable entreprise. Et oui, l'État conserve une fonction
d'arbitrage dans le partage de la valeur ajoutée, une fonction de
régulation et d'anticipation, dont l'efficacité détermine
la compétitivité des économies comme le montrent à
l'envi le Japon, l'Allemagne ou les pays d'Asie du Sud-Est Mais
le premier alibi de tous nos renoncements, c'est indubitablement la construction
européenne. Nous ne pouvons rien faire, nous dit-on, puisqu'il faut harmoniser,
Bruxelles en ayant décidé ainsi. Nous ne pouvons pas réformer
la fiscalité puisqu'il faut soi-disant uniformiser les taux de T.V.A. Nous
ne pouvons pas baisser les taux d'intérêt puisqu'il nous faut soi-disant
rester accroché au Mark en vue de l'union monétaire. Nous ne pouvons
rien pour notre industrie puisque le commissaire à la concurrence y fait
obstacle. Nous ne pouvons rien faire pour l'aménagement du territoire puisque
nos marges de manuvre sont mises à la disposition de la Communauté. On
voit bien l'avantage politique' à transférer sur Bruxelles ou sur
les collectivités locales la responsabilité de ce que l'État
n'a plus le courage d'assumer, A commencer par l'impôt, dont on veut bien
désormais qu'il soit local ou même européen, pourvu qu'il
ne soit pas national et qu'il n'en soit pas tenu compte dans les statistiques
de la politique fiscale. Mais
cette Europe alibi est pleine de dangers car il est vain d'espérer que
nos problèmes seront résolus par ce qui n'est au fond qu'une fuite
en avant. Il est illusoire de chercher ailleurs qu'en nous-mêmes les réponses
à nos difficultés. Il est faux de penser qu'en mettant en commun
nos problèmes nous allons miraculeusement les résoudre mieux, nous
tous, Européens de l'Ouest qui, pris séparément, n'avons
eu jusqu'à présent pour leur faire face ni la volonté ni
l'imagination nécessaires. Comment
peut-on croire que l'intégration apportera une meilleure sécurité
à un moindre coût - alors que la défense, c'est d'abord la
volonté de se défendre ! - qu'elle permettra d'augmenter les salaires
tout en produisant moins, que la libre circulation des chômeurs autorisera
la réduction de leur nombre, que les finances publiques seront mieux gérées
à onze ou douze que dans le cadre national ? Il s'agit là de paris
insensés ! D'autant plus insensés que le temps passe sans que personne
cherche à résoudre des problèmes en voie d'aggravation rapide. Il
faut dire qu'à force d'additionner une mauvaise conception de la décentralisation
et l'affaiblissement délibéré de l'État, l'idée
suivant laquelle la France n'est plus capable de se gouverner finit par acquérir
quelque crédit. Est-ce là le fruit d'une stratégie politique
? Nul ne saurait le dire à coup sûr. Mais ce qui est certain, c'est
que ceux qui ne voient plus d'autre solution pour la France que de se fondre
dans l'Europe intégrée et rétrécie de Maastricht sont
précisément ceux qui préfèrent douter de la France
el des Français plutôt que d'admettre que leur incapacité
pourrait être seule en cause. On
prétend - que n'a-t-on pas dit ? - qu'en refusant de ratifier Maastricht
nous déciderions de fait, et peut-être même de jure, notre
sécession de la Communauté. Voilà
le plus infondé des procès d'intention, alors que, précisément,
nous souhaitons conserver les acquis de la Communauté et la chance qu'ils
représentent pour l'Europe, en la remettant sur les rails et en la remettant
en perspective ! Car beaucoup de choses ont été accomplies au .sein
de cette Communauté, qui ne sauraient être effacées. Beaucoup
de liens ont été noués, qui ne sauraient être rompus.
Beaucoup de coopérations ont été engagées, qui ne
sauraient être arrêtées. Mais
il nous faut redéfinir les règles du jeu pour que la souveraineté
reste où elle doit être, c'est-à-dire dans les nations. Dès
lors, il ne saurait plus y avoir aucun transfert Irrévocable de souveraineté,
mais seulement des délégations de compétences, qui pourront
tout naturellement être réinterprétées, reformulées
ou amendées dès lors que ce Parlement le décidera, dans l'intérêt
national. Alors,
si nos partenaires font de même, la coopération entre les Douze fonctionnera
comme elle fonctionne aujourd'hui dans le S.M.E., c'est-à-dire par consensus,
sans que, ni en droit ni en pratique, aucun État ne se dessaisisse de façon
irréversible de son pouvoir de décision. Mais
dans la redéfinition des règles qui régissent la coopération
communautaire. il n'y a pas que la question des souverainetés nationales
à résoudre; il y a aussi la lancinante question du déficit
démocratique. Or, pas plus après Maastricht qu'avant, le Parlement
européen ne sera un véritable législateur et il n'exerce
aucun contrôle effectif sur les décisions communautaires. Le
gadget de Maastricht s'appelle la « codécision », qui succède
à la coopération de l'Acte unique, la codécision n'étant
guère que le pouvoir reconnu au Parlement, au terme d'une procédure
qui relève du parcours du combattant, d'enterrer les textes sur lesquels
il ne parvient pas à se mettre d'accord avec le Conseil. Pour
combler le déficit démocratique, en fait, Il faut rendre leurs prérogatives.
aux parlements nationaux. Cela
ne veut pas dire qu'il faut se contenter d'associer les parlements à la
discussion, ni même faire semblant de les faire participer aux décisions,
et encore moins introduire dans notre Constitution la formulation théorique
du principe dit de subsidiarité pour empêcher que le droit communautaire
n'empiète sur les compétences du législateur national. Espoir
vain si les traités internationaux ne sont pas modifiés ou si l'interprétation
de l'article 55 de la Constitution n'est pas précisée.. Le principe
de subsidiarité n'est pas, en effet, un principe juridique : c'est un principe
d'efficacité. Et il n'appartient pas aux juges d'apprécier subjectivement
l'efficacité comparée des organes nationaux et des organes communautaires. En
réalité, si l'on veut rendre sa dignité à notre Parlement,
il faut, dans un contexte radicalement différent de celui de Maastricht
et de ce que vous proposez avec la monnaie unique que nous inscrivions dans Constitution
que la loi nationale prime dans l'ordre juridique interne tout texte communautaire
dès lors qu'elle est postérieure à celui-ci. Ce principe
.juridique fondamental, dit de la loi écran, que reconnaissaient la Cour
de cassation jusqu'en 1976 et le Conseil d'État jusqu'en 1989 doit entrer
dans l'ordre constitutionnel pour qu'il soit possible à la majorité
parlementaire de suspendre l'application d'une norme communautaire par le vote
d'une loi contraire, qui s'impose à nouveau aux juges. Compte
tenu des dérives récentes, il est également nécessaire
que, pour toutes les matières qui relèvent du domaine législatif,
aucune mesure ne puisse être introduite dans le droit interne sans qu'une
loi l'autorise expressément ; de même qu 'aucune contribution ne
doit pouvoir être versée par la France sans l'autorisation du Parlement
Il appartient bien, en revanche, au Parlement européen de voter les
dépenses de la Communauté, d'exercer éventuellement à
cette occasion un droit de veto et d'amendement ou de mettre en jeu la responsabilité
de la Commission. Dès
lors, on cessera de prendre à Bruxelles, entre gouvernements, sur proposition
d'une commission de technocrates, des décisions qui relèvent exclusivement
des Parlements de chaque État. Encore
faut-il, pour que l'ensemble .soit cohérent, que la Commission perde son
monopole de l'initiative pour ne plus être que l'organe de préparation
et d'exécution des décisions du Conseil. Voilà qui remettra
à sa place la technocratie, pour le plus grand profit d'une démocratie
qui n'en finit pas d'être vidée de sa substance. Reste
la question monétaire. Ce
n'est certainement pas l'Instabilité des monnaies appartenant au S.M.E.
qui étouffe la croissance européenne, Aussi, quand on se pose la
question de la monnaie européenne, on doit se poser en rait la question
d'une amélioration marginale de l'efficacité de notre système
monétaire, certes significative, mais certainement pas décisive
pour la compétitivité de notre économie. Écartant
le fantasme de puissance qui sous-tend le projet de monnaie unique, que reste-t-il
pour améliorer le système actuel sans renoncer ni à notre
souveraineté, ni à la souplesse d'adaptation que procurent les parités
ajustables ? Eh
bien, il reste l'intelligente proposition défendu au Royaume-Uni par John
Major et, en France, par Édouard Balladur, et sur laquelle s'accordent
de nombreux économistes, je veux parler de la création d'une monnaie
commune circulant parallèlement aux monnaies nationales, une monnaie commune
qui serait l'aboutissement logique du S.M.E. Celle-ci serait émise en
contrepartie des monnaies nationales par un institut d'émission européen
dont le pouvoir de création monétaire serait strictement limité
pour éviter toute dérive Inflationniste. Quels
services rendrait-elle ? Elle intensifierait la concurrence monétaire en
incitant chaque pays à une meilleure gestion de ses liquidités.
Elle offrirait aux entreprises un instrument efficace pour mieux gérer
leurs risques de change. Elle pourrait rivaliser avec le dollar et le yen sur
les marchés internationaux de capitaux. En
adoptant la monnaie commune au lieu de la monnaie unique, on choisirait, je crois,
l'efficacité contre l'idéologie. Tout
le reste est l'affaire de la coopération entre États. On observera
d'ailleurs que ce qui fonctionne le mieux aujourd'hui en Europe se situe souvent
en dehors de l'orbite communautaire, qu'il s'agisse d'Ariane espace, du GIE Airbus
ou du CERN. Donc,
la stratégie est claire : il ne faut pas forcément des politiques
communes, avec leurs programmes lourds, leur opacité, leurs procédures
inextricables, leur arbitraire, leurs gaspillages, mais plutôt un cadre
souple permettant des regroupements en fonction des moyens et des intérêts
réels de chacun, des priorités et des circonstances. Mettons
en place un cadre souple qui favorise des coopérations efficaces mais aussi
un cadre ouvert où chacun pourra maintenir les solidarités qu'il
entretient avec le reste du monde et qui sont souvent une part de lui-même. Un
cadre ouvert pour intégrer au plus vite les nouvelles démocraties
de l'Europe de l'Est et pour Ies associer aux programmes européens qui
les Intéressent directement. Un cadre ouvert pour éviter que le
repli de certaines nations sur elles-mêmes ne débouche sur celui
de l'Europe tout entière. Cette
communauté-là est, en tout cas, la seule susceptible de s'ouvrir
rapidement aux autres nations européennes. A partir d'elle, grâce
à elle, nous pourrions construire une Europe plus réaliste, une
Europe rendue à sa dimension véritable, une Europe plus démocratique,
une Europe plus sûre et, je n'en doute pas, une Europe plus prospère. Convenons
d'appeler ce nouveau système de relations la Confédération
européenne puisque les nations y resteront souveraines, tout en gérant
ensemble et d'un commun accord leurs interdépendances chaque fois qu'elles
le jugeront utile ou nécessaire. Mais ce ne sera pas la Confédération
que nous propose M. Mitterrand - conçue comme un noyau dur et formée
d'une communauté de nantis autour de laquelle gravitent des États
subordonnés ! Les pays de l'Est en ont déjà refusé
le principe à Prague il y a un an à peine ; ils ne l'accepteront
pas davantage demain. Celle conception n'est pas la bonne. Elle est inadaptée
et même dangereuse. Et
c'est précisément parce que nous sommes pour l'Europe que nous sommes
contre l'Europe de Maastricht. Ainsi
conçue à partir des États, c'est-à-dire sur une base
qui pourra être démocratique, l'organisation de l'Europe permettra
d'assurer à tout le moins et sans délai l'entente, la détente,
la coopération, ce qui n'est déjà pu si mal, Que
sera cette Europe? Ce sera une Europe enfin réunifiée, dotée
d'un système de sécurité collective et d'un grand marché
commun. Car il l'agit tout à la fois de conjurer de conjurer des risques
et de garantir des chances. Les
risques tiennent à la prolifération nucléaire, balistique
et chimique. Ils sont technologiques et environnementaux. Les chances ce sont
celles de la paix et de la prospérité à l'échelle
du continent. Comment
concevoir ce système de sécurité collective européen
en faveur duquel la France doit agir de toutes ses forces, tout en modernisant
sa propre défense ? Il
s'agit de bâtir une organisation régionale conforme à ce qui
est prévu par la Charte des Nations unies. Elle serait essentiellement
fondée sur un Conseil de sécurité composé pour partie
de membres permanents, car l'Europe a besoin au plus vite d'une instance d'arbitrage
capable de prévenir les affrontements et, le cas échéant,
de les circonscrire et d'en limiter les effets. Il existe, en effet, au sein de
l'Europe actuelle une multitude de conflits potentiels, d'autant plus à
redouter que le principe de l'intangibilité des frontières est souvent
intenable, s'agissant de tracés imposés arbitrairement par les vainqueurs
des deux guerres mondiales, au mépris souvent des réalités
historiques, culturelles et politiques. Là
est la voie, la seule voie d'une réelle indépendance européenne.
J'oserai dire au passage que, dans les diverses célébrations de
Maastricht, rien ne m'a choqué davantage que d'entendre quelques atlantistes
patentés reprendre à leur compte la perspective d'une Europe indépendante,
contribuant A un rééquilibrage politique et offrant un autre modèle
au monde que le modèle actuellement dominant. Comme si cela était
leur véritable objectif ! A
l'inverse, un conseil de sécurité européen permettrait de
signifier que si d'aucuns sou haltent organiser sous leur drapeau, comme on le
dit, une gendarmerie mondiale, il faudrait lui trouver d'autres terrains de manuvre
que le continent européen. Pour
indispensable qu'il soit, ce système de sécurité ne suffirait
pas à empêcher les tensions, les affrontements et les mouvements
de population incontrôlés, sans un traitement simultané de
la question économique., Et l'on ne pourra pas progresser sur le terrain
de l'économie si, au nom du « gradualisme» et des nécessités
de la transition, on inflige aux anciennes démocraties populaires ce qu'on
a fait subir aux pays du tiers monde depuis trente ans, à savoir la fermeture
de nos frontières à leurs produits. Il
faut donc songer à réaliser au plus tôt un grand espace européen
à l'intérieur duquel serait progressivement garantie la liberté
des échanges. Certes, l'état actuel des législations ne permet
sans doute pas d'envisager l'ouverture très rapide d'un marché unique
comportant la reconnaissance mutuelle de toutes les réglementations sur
l'ensemble du continent, En
revanche, rien ne s'oppose à la mise en place d'un grand marché
commun dans l'esprit du traité de Rome, avec la libre circulation des marchandises.
Rien ne s'oppose non plus à ce que soit signé un accord européen
unique portant sur la protection des investissements, avec la création
d'une instance arbitrale unique pour régler les litiges en la matière
et la mise au point d'une assurance unique destinée à garantir les
investissements étrangers contre le risque politique. Et
pour éviter que ne le referme une fois de plus le piège de la dette
extérieure, peut-être faut-il admettre, pour apurer les comptes,
que les créances publiques soient remboursées en monnaie locale
et réinvesties sur place. Remarquons
à ce propos que si la libération des échanges doit être
réalisée au plus vite, le passage à la convertibilité
monétaire demande moins de hâte et ne pourra s'opérer avant
que les banques centrales nationales aient rétabli l'équilibre entre
la circulation fiduciaire et le niveau des transactions. Enfin,
un vaste plan de protection de l'environnement et du patrimoine est à mettre
en uvre dans cette Europe centrale et orientale qui est au bord du désastre
écologique. Sans doute, une haute autorité de l'environnement aux
compétences bien définies, pouvant statuer dans certains cas à
la majorité, est-elle nécessaire pour préserver ou restaurer
un patrimoine que l'Europe tout entière considère comme un bien
commun. Dans cette Europe-là, la France trouvera naturellement sa place,
Elle a un grand rôle à y jouer et rien ne sera sans elle. Voilà,
en tout cas, un projet qui appelle à I'enthousiasme plutôt que de
se nourrir de frayeurs et de fantasmes. Il
est temps de dire que bâtir l'Europe des Douze sur la peur obsessionnelle
de la puissance de l'Allemagne est tout de même une bien étrange
démarche,proche de la paranoïa. D'autant qu'à force de vouloir
faire cette intégration à tout prix, on va finir par faire l'Europe
allemande plutôt que de ne pas faire l'Europe du tout, ce qui serait un
comble. Il
ne servira à rien de tenter de ficeler l'Allemagne. Car l'Allemagne,et
c'est bien naturel dans sa position et avec,les moyens dont elle dispose, ,ne
renoncera à sa souveraineté que si elle domine. l'ensemble, certainement
pas si elle lui est subordonnée. Le
débat qui se développe en ce moment en Allemagne à propos
de Maastricht en fait la démonstration : les Allemands veulent bien
d'une banque centrale européenne, mais seulement si celle-ci est peu ou
prou entre les mains de la Bundesbank, et d'une monnaie unique, si celle-ci
s'appelle le mark. Et
comment peut-on imaginer que l'Allemagne va renoncer à jouer son jeu en
Europe centrale? N'a-t-elle pas d'ailleurs clairement annoncé la couleur
quand elle a reconnu unilatéralement la Croatie, sans se soucier des engagements
communautaires qu'elle avait pris quelques semaines auparavant ? Une
fois de plus, il nous faut considérer le monde tel qu'il est et non tel
qu'on voudrait qu'il soit. Et dans ce monde-là, ce que la France peut apporter
de plus précieux à l'Europe, c'est de trouver en elle-même
assez d'énergie et de volonté pour devenir un contrepoids, pour
équilibrer les forces en présence, pour peser lourd face à
l'Allemagne, sinon pour faire jeu égal avec elle. Le
meilleur service que nous pouvons rendre à l'Europe, c'est donc de nous
engager résolument sur la voie du redressement national, c'est de
restaurer la cohésion nationale et l'autorité de l'État. Encore
faut-il que nous gardions les mains assez libres pour cela. Pour
autant, il ne s'agit pas de rompre l'axe franco-allemand, qui est essentiel, mais
au contraire de le consolider en le rééquilibrant, en redevenant
un partenaire crédible, un associé influent, un interlocuteur valeureux.
Un couple franco-allemand où l'Allemagne serait tout et la France plus
grand-chose ne serait pas un couple heureux. Derrière
la question de savoir quelle Europe nous voulons, se pose donc fatalement la question
cruciale de savoir quelle France nous voulons. Bien
sûr, la France est solidaire du reste de l'Europe, bien sûr, sa participation
à la construction européenne est un grand dessein. Bien sûr,
elle se doit en particulier de rassembler l'Europe méditerranéenne.
Bien sûr, elle se doit de retrouver ses responsabilités vis-à-vis
de l'Europe danubienne. Mais
la France ne saurait avoir l'Europe comme seul horizon, comme seul projet, comme
seule vocation. Il suffit de regarder la carte de la francophonie pour comprendre
combien la vocation de la France va bien au-delà des frontières
de l'Europe. Tant
pis pour les intellectuels de salon qui montrent dédaigneusement du doigt
ceux « qui ont cette conviction obsessionnelle que la nation française
est porteuse d'un message universel de valeur supérieure et d'une mission
civilisatrice». Oui, la France a une vocation messianique, elle doit "assumer
et même y entraîner l'Europe, en particulier dans la coopération
Nord-Sud pour prévenir les grands exodes que nous préparent la misère
africaine. Encore
faut-il que, chez les hommes d'État, le visionnaire l'emporte encore un
peu sur le gestionnaire, l'idéal sur le cynisme et la hauteur de vue sur
l'étroitesse d'esprit. Car pour donner l'exemple aux autres, il convient
d'être soi même exemplaire. Il faut, pour que la France soit à
la hauteur de sa mission, qu'elle soit, chez elle, fidèle à ses
propres valeurs. Et la France n'est pas la France quand elle n'est plus capable,
comme aujourd'hui, de partager équitablement les profits entre le
travail, le capital et la rente, quand elle conserve une fiscalité à
la fois injuste et inefficace, quand elle se résigne à voir régresser
la solidarité et la promotion sociale, quand elle laisse se déliter
ce qu'autrefois on appelait fièrement le creuset français et qui
était au cur du projet républicain. Les
défis que nous avons à relever sont immenses, Jamais ils n'avaient
touché aussi profondément ce que nous sommes et ce que nous voulons
devenir. Ils tiennent en une seule et même obligation : rompre enfin avec
des schémas de pensée, des modes d'approche totalement dépassés
du fait de l'évolution de nos sociétés. Et c'est parce que
nous nous y accrochons contre toute raison que nous donnons cette impression
d'impuissance. A nous de savoir nous en dégager au lieu de nous y résigner
! Quel meilleur service rendre à l 'Europe que nous voulons construire
! Sachons,
par exemple, prendre la vraie dimension de la crise. Elle n'est pas seulement
économique et sociale. Elle est aussi et probablement surtout culturelle.
Elle tient à l'incapacité de nos sociétés à
s'adapter aux conséquences de la révolution technologique et de
l'évolution des mentalités. Ainsi
la lutte contre le chômage passe-t-elle par une meilleure égalité
des chances. La reproduction sociale quasiment à l'identique n'est plus
seulement intolérable en termes moraux, elle est un handicap insupportable
en termes d'efficacité ! La
mutation de notre système éducatif est elle-même une clef
essentielle, car le problème culturel, le problème des mentalités,
le problème de l'adéquation de la modernité à son
rythme trouveront leur solution d'abord dans les repères intellectuels
et les modes de pensée que nous saurons donner à nos enfants. La
grandeur éducative des débuts de la IIIe République avait
su donner à l'immense majorité des Français les moyens d'affronter
le grand basculement de la modernité urbaine, industrielle et scientifique
de la fin du XIXe siècle. Un siècle après, voilà la
République à nouveau confrontée aux mêmes grands défis.
Il n'y a plus aujourd'hui aucun grand projet politique qui ne commence par là. Il
est temps de comprendre aussi que la compétitivité d'une nation
doit s'apprécier globalement et que la traditionnelle distinction
entre l'économique, le social et le culturel est désormais caduque.
Mais rien ne se fera sans rétablir l'équilibre entre une nécessaire
décentralisation et le rôle absolument irremplaçable de l'État.
Il faut en finir avec le développement inégal, rendre leur sens
aux principes d'unité, de continuité, d'indivisibilité de
la République et les inscrire dans la géographie. Rien
ne sera non plus possible pour la France sans reconstruire le creuset français
pour assurer l'intégration des communautés accueillies. Sachons
en particulier donner à ce qui est devenu la deuxième religion de
France la possibilité d'être pratiquée hors des influences
politiques étrangères et dans le cadre des lois de la République
laïque. L'Islam est un des grands problèmes européens. Pourquoi
la France ne montrerait-elle pas les voles de sa solution? J'ai
assez dit que la nation doit redevenir ce qu'elle est : notre principe fondateur.
Cela implique la restauration de l'État et la réhabilitation de
la République. Nation, État et République, ce sont là
les moyens de construire une Europe compatible avec l'idée que la France
s'est toujours faite d'elle-même. On
ne cesse de nous répéter, on n'a cessé de me répéter
ce soir que la jeunesse a déjà fait son choix, qu'elle est contre
les frontières, pour le droit de vote aux étrangers, pour la supranationalité,
pour la dissolution de la France au sein de l'Europe fédérale. Mais
quelle est la France qu'on lui propose ? Quel est l'avenir qu'on lui dessine dans
son propre pays? Quelle est donc cette politique pitoyable qui, renonçant
à faire vivre l'espérance nationale, se contente de faire miroiter
à sa jeunesse l'attrait des grands espaces tout en n'étant pas capable
de lui donner sa chance? Au
lieu de continuer à désespérer la jeunesse de ce pays, il
faut enfin lui poser la question cruciale, que chacun élude soigneusement,
la seule question qui vaille dans ce débat : est-ce qu'on garantira plus
aisément la paix, la démocratie, le bonheur, les conditions les
plus favorables à l'épanouissement personnel et aux grands
élans collectifs en renonçant à notre souveraineté
ou bien en la préservant ? Monsieur
le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues,
si j'ai déposé cette exception d'irrecevabilité, c'est parce
que, je le répète, j'ai le sentiment que Maastricht et ses conséquences
sont à prendre ou à laisser. (
) Une
fois ouverte la discussion sur le texte qui nous est soumis, le piège sera
refermé. Nous serons prisonniers d'une logique dont nous ne pourrons plus
nous dégager. Le traité, nous le savons tous, n'est pas amendable.
Le Président de la République a été particulièrement
clair à ce sujet le 1er mai : nulle réserve portant sur le cur
même du traité ne pourrait être opposable aux cocontractants.
Quant à la voie de la modification du texte constitutionnel, elle me parait
en l'état sans issue. Du
fait de la dérive vers la suprématie du droit communautaire,
nous ne disposerons d'aucune garantie en cas de contradiction entre le traité
et la Constitution, D'ailleurs, l'obligation de débattre à nouveau
de la monnaie unique ne pourrait figurer ni dans l'un ni dans l'autre, et serait
de nul effet. De nul effet aussi l'obligation pour le Gouvernement français
de s'expliquer devant l'Assemblée avant d'aller se lier les mains à
Bruxelles. Quelle en serait la sanction? Quant
au principe de la subsidiarité, en rappelant sa nature subjective, je crois
en avoir d'avance limité la portée. D'ailleurs, tous les règlements
et de nombreuses directives s'appliquent sans passer devant le Parlement et, pour
tous ces textes, la saisine du Conseil constitutionnel est impossible. Quant
à la maîtrise de notre politique en matière de visas, si elle
pouvait être prévue dans la Constitution, elle demeurerait absente
du traité. Alors, comment les juges interpréteraient-ils cette contradiction
? Quant
au droit de vote des étrangers, je n'en parle même plus puisque j'ai
déjà eu l'occasion de démontrer qu'on confondait probablement
en la matière l'accessoire et l'essentiel. Il
n'y a donc, je le crains, aucune garantie à attendre d'un quelconque amendement
du projet de loi. Il y a encore moins d assurance à attendre de l'usure
du temps. Ce serait d'ailleurs une bien curieuse démarche que de nous en
remettre à la survenance d'hypothétiques catastrophes dans les années
à venir pour nous sortir d'un piège dans lequel nous nous serions
nous-mêmes enfermés. Il
est donc vain de chercher de subtiles esquives. Il faut se déterminer sans
détour, Il faut se déterminer en pensant au droit de notre peuple,
C'est à lui de statuer. Voter l'exception d'irrecevabilité, c'est,
me semble-t-il, proclamer que nous refusons de nous substituer à lui pour
décider de ce qui relève de lui et de lui seul. Il
faut se déterminer en pensant à la France. Le 24 novembre 1953
peut-être est-ce un débat auquel vous avez participé, monsieur
le ministre des affaires étrangères - Pierre Mendès-France
s'exprimait en ces termes: « On parle souvent de choix, j'ai fait le mien,
je choisis l'Europe, mais je veux les conditions de son succès, qui sont
aussi les conditions du renouveau de la France. » Ce
qui trouble le débat, c'est qu'une fois encore on nous propose séparément
un but dont nous sentons la valeur et la grandeur, mais dont nous redoutons de
ne pas voir réunies les conditions de son succès. Je
pense qu'à quarante ans de distance le problème ne se pose pas en
termes radicalement différents. L'avenir de la France ne dépend
pas seulement du succès de l'Europe, mais l'avenir de l'Europe, à
ce moment crucial de son histoire, passe certainement par le redressement de la
France. En entravant sa liberté d'agir, en la contraignant à renoncer
un peu plus à elle-même, on rendrait un bien mauvais service à
l'Europe. Car la République française pourrait être l'âme
ou le modèle de cette Europe nouvelle, aujourd'hui aspirée par le
vide et qui hésite entre espoir et angoisse, goût de la liberté
et peur du désordre, fraternité et exclusion. En
votant l'exception d'irrecevabilité, je crois donc que nous commencerons
à travailler à rendre aux Français un peu de cette fierté
mystérieuse dont pour l'heure - comme le disait André Malraux -
ils ne savent qu'une chose, c'est qu'à leurs yeux la France l'a perdue, Il
faut se déterminer enfin en fonction de l'Europe que nous voulons, En votant
l'exception d'irrecevabilité, nous ne signifions pas un congé, nous
exprimons la volonté de construire une autre Europe, la seule Europe qui
vaille à nos yeux. En
1958, le général de Gaulle arriva au pouvoir au moment même
où, après une décennie d'incantations européennes,
la IVe République était en passe de solliciter de nos partenaires
le bénéfice de la clause de sauvegarde, différant l'entrée
de la France dans le Marché commun. On raconte que Jacques Chaban-Delmas,
missionné pour se faire l'écho des inquiétudes de tous ceux
qui s'étaient persuadés que le traité de Rome était
condamné, se serait entendu répondre par le général
de Gaulle : « Nous entrerons, comme convenu, dans le Marché commun,
nous y entrerons, oui, mais debout » De
fait, le redressement national que les élites dirigeantes d'alors ne croyaient
plus possible permit à la France de devenir le moteur de l'Europe. Monsieur
le président, mesdames, messieurs les ministres, mes chers collègues,
la question et la réponse n'ont pas varié : oui, nous voulons l'Europe,
mais debout, parce que c'est debout qu'on écrit l'histoire ! Philippe
Seguin Ancien ministre des Affaires sociales et de l'Emploi, président
de l'Assemblée nationale (1993 à 1997) et président du RPR
(1997 à 1999), il était Premier président de la Cour des
comptes depuis le 21 juillet 2004, jusqu'à sa brutale disparition, le 7
janvier 2010.
Jeudi
7 Janvier 2010 par L'Observatoire de l'Europe : http://www.observatoiredeleurope.com/Pour-l-Histoire_a708.html
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