Spécialiste des relations entre communautés Rom et Gadjé en
Europe de l'est, Timothée a séjourné à plusieurs reprises en République Tchèque
et en Slovaquie. De ce dernier pays, où il travaillait dans un centre pour jeunes
Roms, il a ramené ce reportage (photos comprises), immersion locale dans le quotidien
difficile d'une communauté contrainte de vivre en marge. Un témoignage précieux.
Pauvreté,
racisme et exclusion : le difficile quotidien des Roms slovaques
jeudi
3 décembre 2009, par Timothée Demeillers
 Il
existe, dans l’est européen, des lieux en marge de toute structure. Délaissés
par les pouvoirs locaux. Abandonnés par les réseaux sociaux et économiques ou
par les toutes fraiches instances européennes, qui lancent cependant régulièrement
quelques projets, dont l’enracinement, l’applicabilité et le suivi sont dérisoires.
Des lieux qu’on inscrit difficilement dans le paysage européen tant le développement
semble les avoir oubliés, tant leur dénuement et leur retard économique paraissent
incompatible avec nos représentations de l’Europe, même de la "nouvelle Europe".
En Slovaquie, ces lieux en marge sont appelés Osada, c'est
à dire localités - même si la traduction devrait plutôt être
ghetto ou bidonvilles - de Tsiganes. De Roms, selon l’appellation
officielle. Lesquels se concentrent et s’entassent dans ces quartiers, villages
et même parfois villes de plusieurs milliers d’habitants que le régime communiste
à cherché, dans un souci d’homogénéité sociale et ethnique, à intégrer en les
sédentarisant. De
la route reliant Bratislava à Kosice, les deux principales villes du pays, et
coupant en deux ce pays de collines verdoyantes, on ne voit pas ces localités.
On contemple plutôt un pays rural, de petits villages cossus aux belles églises,
quelques forteresses perchées sur des hauteurs charmantes. Radobytce, petit
village, n'est pas visible, donc. Il faut serpenter quelques kilomètres dans une
forêt dense, couper à travers un kolkhoze abandonné - pourtant toujours gardé
par un chien peu accueillant et très agressif - pour enfin voir les premières
maisons se dégager. Des maisons ? Elles n'en sont pas vraiment : il
s’agit de cabanes, plutôt, faites de matériaux divers que l’on peut trouver dans
les environs. Mais des draps et vêtements séchant un peu partout et des déchets
de toutes sortes donnent, en ce matin gris de février, une teinte très "colorée"
au tableau d'ensemble.
 Les
enfants sont les premiers à venir à notre rencontre. Ils sont nombreux, certains
ne portant que de simples maillots de corps, maculés de terre, marchant pieds
nus malgré le froid. Martin suit, qui nous accueille avec un grand sourire. Nous
nous sommes déjà rencontré auparavant et, en me serrant la main, il me montre
son nouveau bijou, acheté à crédit, un téléphone portable dernier cri, « un
qui fait vidéo ». Il semble très fier et me somme de l’appeler,
afin que j’entende les sonneries de son jouet tout neuf. Celle qui retentit reproduit
les cris de jouissance d’une femme durant le coït. Je prends un air surpris, amusé,
tandis que la bande d’enfants massés autour de nous, éclate d’un rire communicatif. Dans
ce village d’environ trois cents âmes, tous Roms, Martin est le seul à travailler.
Employé dans un centre d’activité pour les enfants du village, financé par la
communauté européenne, il bosse une vingtaine d’heures par semaine et gagne près
de deux cent euros par mois. Il fait partie des privilégiés. L'un des seuls à
avoir une voiture, et deux pièces pour sa femme et ses deux enfants, un luxe au
regard de la chambre que se partagent - en moyenne - sept personnes. À Radobytce,
tout le monde connaît Martin et il connaît tout le monde. À tel point qu’il pense
à se présenter aux prochaines élections municipales. Ce serait une première pour
un Rom de Radobytce, village dépendant du hameau voisin, moins peuplé mais uniquement
"Blanc". Hors de son environnement, parmi les Gadjé, Martin semble pourtant moins
à l’aise. Il dit certes bonjour à quelques personnes, des anciens camarades de
classe qu’il présente toujours fièrement, mais semble à nu, en territoire inconnu.
Alors qu’il est habituellement très enthousiaste, il nous implore même, au cours
d’une soirée arrosée, de rentrer au village, où il se sentira mieux : les
regards des populations locales, gens mimant la vaporisation d’une bombe désodorisante
en notre direction, lui pèsent.
 Parler
de racisme dans l’Est de la Slovaquie est quasiment un pléonasme, tant les Roms
semblent discriminés. La vie entre les deux communautés est incroyablement compartimentée
et les stéréotypes sur l’autre sont vivaces, et ce dès le plus jeune âge. À l’école,
les jeunes Roms sont systématiquement (ou presque) placés dans un système parallèle,
des "écoles spéciales" (zvlastni skoly) ou "écoles à chômage" comme les surnomme
Martin. Ces établissements ferment tout avenir professionnel aux jeunes, limitant
- par exemple - le programme de cinquième à la résolution de multiplications simples
et à des cours de dessin.
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Plus
dramatique encore, le "racisme de la vie ordinaire". Brave citoyen empêchant les
Roms de monter par l’avant du bus, par peur des bactéries. Commerçant qui les
flique dès qu’ils entrent dans une boutique, par peur du vol. Conducteur fonçant
avec sa berline sur un groupe d’enfants, au motif qu’ils en ont trop. Ou lecteur
d'un journal local s’amusant du drame vécu par un enfant du village, dont les
doigts ont été sectionnés par une hache ; et de remarquer qu'ainsi il économisera
des frais de manucure, avant d'ajouter que ces êtres dégueulasses ne savent plus
quoi inventer pour toucher des aides sociales… La
situation n'est pas toujours si manichéenne, pourtant, et l’interaction (ou plutôt
l’absence de celle-ci) entre les deux communautés, Roms et Gadjés, creuse chaque
jour davantage ce fossé d’incompréhension. En réaction au racisme quotidien, les
Roms sont poussés à la marge, cantonnés dans un repli communautaire toujours plus
méfiant et défensif. L’école, institution des Gadjé, n’est acceptée par les parents
que parce qu’elle conditionne une partie des aides sociales ; dès l’âge de
sept-huit ans, les journées d’absence des enfants se multiplient, pour aider les
parents à la cueillette ou à préparer du bois pour l’hiver. Par la force des choses,
aussi, les Roms se replient parfois sur les stéréotypes dont la majorité les accuse.
Le vol ? Une pratique marginale, mais quelquefois seul moyen de survivre
face à un marché du travail complètement fermé. De même pour les aides sociales
, unique moyen de subsistance pour bon nombre de familles, avec la fuite, le départ
vers l’eldorado étranger. « Je n’ai rien contre eux,
j’en connais même certains personnellement, mais ils ne font rien, ne cherchent
pas à s’intégrer et reçoivent toute l’attention des autorités qui sont aux petits
soins. Moi aussi j’ai des enfants, qui ont, eux aussi des problèmes, mais personne
ne vient pour s’occuper d’eux », s'enflamme le maire d'un village
voisin.
 Face
à un débat sur l’œuf ou la poule, que l’on pourrait résumer dans sa forme slovaque
au dilemme entre le repli communautaire et le racisme, il est difficile de tirer
des conclusions trop tranchées. À un problème communautaire, la réponse est trop
souvent apportée de manière communautarisée, dirigée uniquement vers les populations
victimes. Soit qu'on tente de restaurer naïvement les attributs de leur culture
passée, pour en faire un symbole de fierté, soit qu'on s’attaque au versant intégrateur
de la question, consacrant son énergie à la formation et l’éducation de ces groupes.
Réponses nécessaires, mais incomplètes. Car ces remèdes oublient de prendre en
compte l’autre camp de la réalité sociale locale, celui des détenteurs des clés
économiques à qui ces politiques apparaissent comme d’autant plus injustes que
les populations qui en bénéficient sont pour eux des parasites geignards. Tant
que le doigt ne sera pas posé sur le véritable problème, à savoir réparer ou simplement
construire des liens entre ces voisins inconciliables, la question de ces populations
sera toujours en suspens. Et comme le dit Martin, « nous
resterons le Noir dont personne ne veut »…
Les
photos de Timothée nous bottant particulièrement, on n'a pas résisté à la tentation
d'en rajouter quelques-unes, ci-dessous.




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