Le
long des côtes de la mer dArabie, vers la petite ville de Mahuva,
on trouve essentiellement des champs doignons, de coton et des plantations
de cocotiers. Comme dans toutes les zones non touchées par lindustrialisation,
la campagne de la région de Mahuva nest pas envahie de détritus.
Ladjectif de sacré concernant les vaches et les gros buffles noirs
reprend tout son sens quand on les voit barboter dans une eau propre et se nourrir
de végétaux peu ou pas traités chimiquement. Derrière
les digues et la couche de calcaire qui filtre leau de mer, quatre réservoirs
permettent à seize villages de collecter leau de la mousson pour
irriguer leurs terres et avoir de leau potable. Ces quatre réservoirs
ont été construits par le gouvernement en 2001 pour améliorer
le sort des paysans de Mahuva mais la construction dun de ces réservoirs
a été oubliée, il na pas été
consigné dans les documents officiels et donc, administrativement, cest
comme sil nexistait pas. Nirma Cement pourrait donc en toute légalité
utiliser cette eau pour la cimenterie quelle souhaite implanter ici
et dont la production sera essentiellement destinée à lEurope.
Entre
1985 et 1995, la région a déjà lutté pour éviter
lexploitation de calcaire, cette pierre qui fait tampon entre leau
de mer du rivage et les cultures paysannes voisines. Cette pierre précisément
convoitée par Nirma pour fabriquer son ciment, industrie gourmande en eau
sil en est. Ce premier combat avait été gagné car les
mineurs nétaient pas soutenus par le gouvernement mais là
le BJP appuie le projet pour soutenir le développement car
la cimenterie promet demployer... 500 personnes !
Or,
il faut savoir quen Inde, un village ce sont des centaines de familles.
Pour 500 emplois (annoncés) si la cimenterie ce seront 25 000 personnes
qui devront en réalité quitter leurs terres pour se nourrir parce
quils nauront plus deau potable et plus dirrigation pour
leurs cultures. Quatre villages concentrent les luttes et en nous y rendant, nous
avons été frappés par lathmosphère paisible
qui règnait : la vie y est rude, cest certain, mais les gens sont
détendus, accueillants, soudés. Les canards, les hérons,
les perroquets et mille autres oiseaux dont jignore les noms pépillent
de partout sans déranger les buffles ni les nilgaï (petites vaches
locales). Le long des plages, derrière les digues, les cultures sétalent
en pente douce. Depuis deux ans les moussons sont moins abondantes et, un peu
plus loin, en raison dune digue inachevée (il manque 1,50 m !), moins
deau peut être stockée. Si cette digue pouvait être achevée,
les cultures correctement irriguées donneraient à plein... Ce mètre
cinquante qui manque fait le lit des mécontentements et certains sont tentés
par les propositions de Nirma qui veille au grain en tentant de convaincre les
villageois les plus crédules par les méthodes les plus déloyales
: distribution dalcool gratuit, dessous de tables et fausses promesses...
Physiquement, la cimenterie est déjà présente derrière
le village de Padiyarka. Ce sont les premières clôtures que nous
voyons par ici : barbelés et piquets de bêton dont certains ont été
arrachés par des villageoises en colère. Quelques barraquements
vides et des gardiens, venus dune autre région (donc affectivement
désolidarisés du conflit), surveillent ce no-mans-land. Autour
du camp, quelques fermiers se sont déjà laissés tenter et
ont vendus leurs terres : plus rien ny pousse sauf des barbelés.
Avec lappui du BJP, si le projet Nirma Cement voit le jour cest donc
toute cette zone et ces seize villages qui vont être irrémédiablement
détruits.
Des
villages qui résistent encore et toujours...
Cet
après-midi là, cest sur le terrain dun modeste hôpital
que les villageois se retrouvent. Il faut savoir que la première figure
dautorité du village, cest bien évidemment le chef.
Mais lui aussi a besoin de conseils et trois hommes sont là pour écouter
les villageois, leur expliquer les possibles stratégies de Nirma Cement
et renforcer leur motivation. On les appelle des freedom fighter.
Le
fédérateur de ce mouvement paysan se nomme Khannu Bhai (Bhai veut
dire frère). Ce médecin dune soixantaine dannées
est entièrement voué aux plus pauvres du district et a fondé
pour eux un hôpital sans aucune aide financière du gouvernement.
Infatiguable et déterminé, pacifique, pratiquant la méditation
vipassana, cet homme posé et bienveillant a subi beaucoup de pressions
en raison de son engagement car il est seul face au BJP qui na bien évidemment
consulté personne localement sur ce projet. A ses côtés, Chenu
Bhai vit à Gandhinagar dans lashram de Gandhi et, à 83 ans,
il a fait le voyage en voiture jusquà Mahuva dans la chaleur dune
piste épouvantable. Sa motivation pour la justice ne faiblit pas. Notre
ami Anerudh Bhai est aussi présent en tant que président du
Saurashtra Loksamithi (groupement populaire de la région). Pendant
des heures, sous des dais qui nous protègent de la chaleur, ces trois hommes
parlent, expliquent, rassurent et soudent par leurs mots le tissu de la résistance
villageoise. Les différents chefs de villages prennent la parole tour à
tour, évoquent leur manque de moyens, leurs doutes parfois, puis ce sont
les femmes qui racontent comment des représentants de Nirma ont tenté
de les acheter, de promettre à telle commerçante une augmentation
de ses ventes, à telle fermière une bête de plus...
Ce
qui frappe en premier cest le temps passé à parler, à
écouter pleinement chacun-e tour à tour, ce temps qui permet de
créer une forte relation de groupe. Contrairement à ce à
quoi nous pouvons être habitués en France, ici il ny a pas
de musique, pas dapéritif offert, pas de spectacle... Juste être
ensemble, patients et concentrés sur ce qui fait face en tentant dapporter
une réponse non-violente à un projet dune immense violence.
Alors si la stratégie adoptée par le gouvernement et Nirma Cement
est celle de lusure, ces villageois sont prêts : ils nont pas
peur, ce sont les bureaucrates qui ont peur.
Leur
second outil cest leur dignité car pas une seconde ils se sentent
inférieurs ou démunis face à leurs adversaires. Ils savent
parfaitement quils ont raison, quils ont peu mais quils ne sont
pas rien. Ainsi, les comités et les rapports fantômes se sont succédés
depuis juillet 2009 sans que jamais les paysans ne soient consultés directement
et sans que les rapports ne soient rendus publiques. En réponse, Khannu
Bhai a donc créé un comité indépendant et les paysans
produisent maintenant leurs propres rapports.
Leur
espoir, cest aussi que dautres, en Inde et ailleurs sintéressent
à leur cause à la fois pour leur apporter un indispensable soutien
moral et pour montrer à Nirma Cement et aux politiques que non, ils ne
peuvent pas faire ce quils veulent.
Suivant
lexemple de Janadesh qui avait rassemblé 25 000 paysans marcheurs
et non-violents du Madhya Pradesh à New Delhi en 2007, les paysans de Mahuva
se sont proposés deux options : soit une marche de Gandhinagar à
Ahmadhabad (env. 40 km), soit une marche de 20 jours de Mahuva à Gandhinagar
(env. 350 km). Le choix va évidemment dépendre de leurs moyens,
de leur mobilisation et des avancées. En septembre dernier, 20 000 personnes
se sont déjà rassemblées pour manifester leur opposition
à Nirma Cement qui ne se décide toujours pas à se retirer
de la région. Espérons quune solution non-violente soit trouvée
car les paysan-nes sont déterminé-es à perdre leurs
vies mais pas leurs terres.
Si
vous souhaitez apporter un soutien moral, vous pouvez adresser vos lettres (en
anglais) à Mr Desai qui coordonne depuis Rajkot et transmettra à
Khannu Bhai : energy [at] tinytechindia.com
Eva
Cantavenera
www.naturalwriters.org