7
janvier 2011
Résignez-vous !
Yann
FIEVET
Les
tenants de la Droite extrême qui gouverne la France aujourdhui et
la grande majorité des intellectuels quil nous reste après
la disparition au cours de la dernière décennie de plusieurs figures
remarquables du discours critique susurrent quotidiennement aux oreilles du citoyen
souvent déjà assoupi la même petite musique lancinante. Cest
lair de la résignation que tous nous fredonnent à lunisson.
Le chur de la Gauche que lon ne peut même plus nommer réformiste
et les solos opportunément promus par la médiacratie ronronnante
accompagnent harmonieusement lorchestre. Ce bel ensemble se trompe cependant
quant à son audience réelle : si une partie du peuple semble attentive,
bercée quelle est par les langueurs sirupeuses de la symphonie jouée
par la « révolution conservatrice », lautre partie du
peuple est tristement engluée dans son désarroi duquel lui parviennent
quelques sonorités généralement agaçantes. On a donc
grand tort de prendre pour une écoute soutenue ce qui est un sentiment
dimpuissance partagée par nombre de spectateurs désarçonnés
par luvre de destruction massive que les musiciens chevronnés
prétendent donner pour le bien de tous.
À
en croire les compositeurs et mélomanes du temps, nous serions condamnés
à accepter certaines évolutions fatales et à les accélérer
pour espérer résoudre les multiples crises qui frappent nos sociétés.
Pour résoudre la crise écologique, il faut laisser les Multinationales
grossir encore et semparer du développement durable dont le sort
passe inéluctablement par le Marché totalisant. Pour résoudre
la crise financière, faisons confiance au sens moral des banquiers renfloués
par largent public pour quils produisent enfin un capitalisme vertueux.
Pour résoudre la crise sociale, comptons sur la générosité
des nantis grâce ( !) à laquelle ils sauront inventer les formes
modernes de la bienfaisance à usage des démunis. Pour résoudre
la crise politique, renforçons le maillage des réseaux de la communication
décérébrante et panoptique faisant ainsi vivre enfin pleinement
lidée que la politique nest plus quune affaire dimage.
Pour résoudre la crise identitaire, il suffit de ne plus laisser entrer
« chez nous » tous ceux qui ny sont pas officiellement invités
et dexpulser ceux qui, tous comptes faits, nétaient que tolérés
à condition de se tenir bien.
Un
dogme gouverne la volonté dimposer à tous la résignation
: le Dieu capitalisme est indépassable et pour durer il doit croître
toujours. Une fois épuisées les réserves de pétrole
conventionnel, Il va dévorer dautres entrailles de la Terre afin
den extraire de quoi alimenter ses exigeants foyers. Cest le prix
à payer pour Sa survie. La malbouffe industrielle et lagriculture
chimique provoquent lexplosion du nombre de cancers dans les pays riches
et inversent déjà la courbe de lespérance de vie aux
États-Unis. Cest le prix à payer pour Sa survie. Chez loncle
Sam les 20% des habitants les plus riches possèdent 84% de la richesse
tandis que les 40% les plus pauvres nen possèdent que
0,5%.
Et lEurope est sur ses traces. Cest le prix à payer pour Sa
survie. Pour que lHôpital et lÉcole deviennent rentables,
ces lieux jusquici protégés ne doivent plus être respectivement
laffaire des soignants et des professeurs mais celle des commerçants.
Cest le prix à payer pour sa survie. Tous ces dégâts
collatéraux sont criminels, le résultat dune fuite en avant
mortifère, probablement consciente désormais. Cest le prix
obligé du Progrès, nous serine-t-on.
Las
! Décrétons que tout cela est parfaitement idiot, dune idiotie
crasse même. Quil nest pas dans lintérêt
de lHumanité de poursuivre sa route sur ce chemin somme toute si
fragile. Que nous voulons une économie du partage en lieu et place de léconomie
de la confiscation qui chaque jour gagne du terrain. Osons proclamer partout comme
le faisait « lhomme qui rit » de Victor Hugo que « cest
de lenfer des pauvres quest fait le paradis des riches ». Ne
nous laissons pas intimider par les laudateurs de la Croissance comme unique moyen
de notre salut. Raillons ceux qui voient dans la surconsommation le maintien dune
identité digne que la destruction du lien social ne permet plus. Réclamons
moins de biens mais plus de liens. Les défenseurs du vieux monde ont des
armes ? Oui, et ils sen serviront quand ils ne sen servent pas déjà.
Nous en avons dautres, et autrement plus convaincantes à bien y réfléchir.
Appelons encore La Boétie à notre rescousse : ils sont grands car
nous sommes à genoux. Oui, indignons-nous ! Et marchons.
Yann
Fiévet