La
chaîne de télévision qatari Al-Jazeera
vient d'acquérir une grande partie des droits de retransmission de la Ligue des
champions pour les saisons courant de 2012 à 2015. Nous republions à cette
occasion cet article d'Eric Leser de juin 2011 sur la façon dont le petit Etat
achète la France.
***
Le
Qatar qui vient de racheter la majorité du capital du PSG, qui intervient militairement
aux côtés des Occidentaux en Libye et qui organisera la Coupe du monde de football
en 2022 est à peine un Etat. Etabli sur une petite
presqu'île de 11.437 km2, un peu plus grande que la Corse, à l'est de l'Arabie
saoudite, son territoire désertique est invivable l'été quand les températures
oscillent entre 40 et 50 degrés.
L'émirat
a obtenu son indépendance en 1971. Il compte 1,5
million d'habitants dont 200.000 seulement sont des citoyens qataris. Leur
revenu par tête est tout simplement le
plus élevé de la planète. Ils ne payent pas d'impôts, disposent de transports
et d'un système de santé gratuits et pour la plupart n'ont tout simplement pas
besoin de travailler, la main
d'œuvre immigrée est là pour cela.
La
vraie raison de la notoriété et du poids économique et politique de ce micro Etat
se trouve sous la terre et sous la mer: le pétrole et plus encore le gaz naturel
dont ce pays est le troisième producteur au monde. Cela permet au Qatar de gérer
le plus grand fonds souverain de la planète, QIA (Qatar Investment Authority),
dont les avoirs des différentes entités approchent les 700 milliards de dollars.
Les Qataris sont riches à la naissance et assez rapidement inquiets.

Alternance
de coups d’Etat
Leur
obsession est de préserver et protéger ce qu'ils ont, c'est-à-dire l'indépendance
et l'existence même d'un Etat féodal dirigé par un émir qui change au gré des
coups d'Etat. Le dernier en date, en juin 1995, a permis à l'actuel émir, Hamad
bin Khalifa al-Thani, de déposer son père qui était en vacances en Suisse et qui
lui-même avait chassé son cousin du pouvoir en février 1972.
Il
a failli y avoir un autre coup d'Etat en juillet 2009, mais il a échoué. «Les
Qataris s'achètent en permanence des assurances-vie ou ce qu'ils croient être
des assurances-vie, explique un banquier français installé depuis des années
à Doha, la capitale de l'émirat. Ils ne font pas dans la finesse et dans la
subtilité, mais ils sont très forts. Ils pensent non sans raison que tout s'achète.»
La
survie étant sa préoccupation permanente, le Qatar cherche sans cesse des alliés,
des obligés et toute forme de reconnaissance: diplomatique, économique, financière,
et sportive... Il est le conseiller, le financier, le partenaire, l'intermédiaire
de tout le monde ou presque: des Etats-Unis et d'Israël, de l'Arabie saoudite
et de l'Iran, de l'Autorité palestinienne, du Hamas, de la Grande-Bretagne, de
la France, de la Syrie, du Liban…
Le
Qatar a eu l'habileté de se doter d'une arme de politique internationale exceptionnelle,
la chaîne de télévision d'information continue la plus influente du monde musulman,
al-Jazeera.
Elle couvre tous les pays, sauf un… le Qatar. Et sa bienveillance plus ou moins
grande avec les régimes dépend aussi parfois des intérêts de l'émir comme le montrent
certaines
dépêches secrètes, révélées par Wikileaks, de la diplomatie américaine.
L’addition
des biens acquis ne gêne personne
Dans
la stratégie d'influence du Qatar, la France occupe une place à part. D'abord
parce que les Qataris la connaissent très bien: ses institutions, son personnel
politique, ses entreprises, ses forces et ses faiblesses. Ils viennent pour bon
nombre d'entre eux en France tous les étés quand ils fuient les grandes chaleurs.
Le Qatar aime tellement la France, qu'il a décidé de se la payer... au sens propre.
De
se payer sa classe politique, ses grandes entreprises, sa fiscalité, ses grandes
écoles, son patrimoine immobilier, ses footballeurs… Et cela ne semble gêner personne.
La simple addition des liens établis en France par le Qatar et des intérêts acquis
a pourtant de quoi inquiéter.

Car
le Qatar n'est pas vraiment un pays fréquentable. C'est une monarchie absolue
construite
sur une rente. Il n'y a pas de partis politiques et encore moins de démocratie.
Le régime de l'émir est fragile même si les révolutions arabes semblent ne
pas l'avoir affecté. Il est très difficile d'obtenir des informations sur
la tentative de coup d'Etat de juillet 2009. Des militaires de haut rang alliés
à une puissance étrangère auraient été arrêtés avant de passer à l'acte.
Doha
fait preuve d'une attitude pour le moins ambiguë à l'égard de l'islamisme chiite
iranien et plus encore sunnite. C'est le seul pays wahhabite en-dehors de l'Arabie
saoudite. C'est un pays où plus des trois quarts des résidents ne sont pas des
nationaux et où les minorités iranienne, chiite, pakistanaise, immigrés de pays
arabes, pourraient un jour se révolter, prendre le pouvoir, agir pour une puissance
étrangère.
Alors
Doha tente de jouer un jeu diplomatique subtil consistant à être dans tous les
camps en même temps. En février 2010, le Qatar aurait signé un pacte de défense
avec la Syrie et l'Iran tout en ayant sur son sol une
base militaire américaine depuis la première guerre du Golfe.
Le
Qatar a été l'organisateur avec le président syrien Bachar el-Assad, de la visite
triomphale de Mahmoud Ahmadinejad, le président iranien, au
Liban en juillet 2010. L'émir du Qatar s'est rendu en Israël lors d'une visite
secrète en mars 2010. Et selon toujours des sources Wikileaks, le Qatar fait preuve
d'un considérable laxisme concernant le
financement du terrorisme à partir de son sol.
Tout
cela n'empêche pas nos hommes et nos femmes politiques de se succéder en
rangs serrés au Qatar. On peut citer pêle-mêle parmi les habitués des séjours
à Doha: Dominique
de Villepin, Bertrand
Delanoë, Philippe
Douste-Blazy, Rachida Dati, Ségolène Royal, Fadela Amara, Claude Guéant, Jean-Louis
Debré, Gérard Larcher, Hubert Védrine, Frédéric Mitterrand, Hervé Morin, Jean-Pierre
Chevènement, Dominique Baudis, Jack Lang…

Hamad
Bin Khalifa Al-Thani et Ségolène Royal lors d'un forum «Démocratie,
Développement et libre échange» à Doha, en avril 2008. REUTERS
Un
pays pas fréquentable, mais très fréquenté par les politiques français
Trois
semaines après son élection en 2007, le
premier chef d'Etat arabe reçu à l'Elysée par Nicolas Sarkozy était l'émir
Hamad bin Khalifa al-Thani. Un mois et demi plus tard, le 14 juillet 2007, il
assistait au défilé sur les Champs-Elysées au côté du président de la République.
Les liens étroits tissés par Nicolas Sarkozy avec l'émir quand il était ministre
de l'Intérieur et faisait former les forces de l'ordre qataries ont été fructueux.
Cela
s'est traduit, pour la partie visible, par le rôle déterminant du Qatar dans la
libération en juillet 2007 des
infirmières bulgares détenues en Libye par Kadhafi et plus récemment par la
participation symbolique du Qatar à l'intervention militaire occidentale contre
le même Kadhafi, seul pays arabe à le faire.
Illustration
toutefois du double jeu permanent du Qatar, l'émirat a aussi joué un rôle dans
l'affaire al-Megrahi, la libération en
août 2009, soi-disant pour raisons médicales, de l'un des auteurs libyens
de l'attentat de Lockerbie.
Parmi
les actuels et anciens membres du gouvernement, Claude
Guéant en tant qu'envoyé spécial de Nicolas Sarkozy, Rachida
Dati dont la sœur travaille pour le procureur général du Qatar et Fadela Amara
ont multiplié les voyages dans l'émirat. A une époque, quand elle était Garde
des sceaux, Rachida Dati se rendait jusqu'à deux ou trois fois par mois au Qatar.
Le
Qatar soigne Sarkozy, mais pas seulement: des proches de Chirac (qui en tant que
président de la République s'était rendu 9 fois en visite officielle à Doha) et
des socialistes bénéficient aussi de son attention et de ses faveurs.
Le
Qatar est le principal client du cabinet d'avocat de Dominique
de Villepin. Le contrat stipulerait que les déplacements de l'ancien Premier
ministre de Jacques Chirac à Doha se font dans les avions de l'émir. Ségolène
Royal s'est elle vu offrir un dîner en son honneur à l'ambassade du Qatar
le 27 mars 2008.
La
bataille d’Areva et les réseaux Sarkozy
Autre
démonstration du poids de l'émirat dans la vie politique française, il a obtenu
le vote à l'Assemblée et au Sénat au début de l'année 2008 d'un
statut fiscal exorbitant pour ses investissements en France. Les investissements
immobiliers ne sont pas imposables sur les plus-values et les résidents qataris
en France ne payent pas l'ISF pendant leurs cinq premières années de présence.
Le groupe d'amitié entre la France et le Qatar compte
49 députés à l'Assemblée nationale...
Le
Qatar a passé des accords de défense avec la France qui assure la formation des
marins de sa flotte de guerre et de ses policiers et lui a fourni une grande partie
de son matériel militaire, notamment des mirages 2000. Le Qatar a obtenu ou veut
obtenir l'ouverture d'antennes à Doha de quelques-unes de nos plus prestigieuses
grandes écoles comme HEC, Saint-Cyr
ou l'Ecole
nationale de la magistrature.
Les
grandes entreprises françaises sont évidemment très présentes à Doha, notamment
dans la défense et l'énergie: Total, GDF-Suez, EDF, Veolia, Vinci, Air Liquide,
EADS, Technip… ont raflé des contrats importants. Mais le Qatar est aussi et avant
tout un investisseur. Le fonds souverain du Qatar est actionnaire ou cherche à
le devenir, de groupes stratégiques comme Lagardère (défense et presse), Veolia
environnement (services collectifs), Suez (énergie, services collectifs), Vinci
(BTP), et du coté des tentatives répétées CMA CGM (shipping) et surtout Areva
(nucléaire).
La
partie qui s'est jouée il y a quelques mois autour du capital d'Areva illustre
bien le poids et l'ambition des Qataris en France et la façon dont ils procèdent
et dont leurs réseaux fonctionnent. En l'occurrence, ils ont joué sur les liens
étroits et anciens entre Claude Guéant, alors secrétaire général de l'Elysée,
François
Roussely, président du Crédit Suisse France et Henri Proglio, PDG d'EDF et
proche de Nicolas Sarkozy.
Ces
trois hommes se connaissent très bien. François Roussely a précédé Claude Guéant
à la direction de la police nationale et Henri
Proglio à la présidence d'EDF. François Roussely a été chargé par le gouvernement
de rédiger un rapport sur l'avenir du nucléaire et, ce qui ne semble gêner personne,
conseille le Fonds souverain du Qatar qui est client et actionnaire du Crédit
Suisse et souhaite ardemment entrer dans le capital d'Areva.
Paris,
la tête de pont qatarie
Il
a fallu une intervention conjointe du Premier ministre François
Fillon, de la ministre de l'Economie
Christine Lagarde et d'Anne
Lauvergeon, la présidente d'Areva, pour empêcher in extremis l'entrée à la
fin de l'année 2010 du Qatar dans
le capital du fleuron français du nucléaire.
«Avec
les Qataris, c'est toujours du donnant-donnant, explique sous le couvert
de l'anonymat un Français qui a longtemps vécu au Qatar, connaît bien la famille
régnante et a vu défiler à Doha une bonne partie de la nomenklatura française.
Parfois, il y a un grain de sable in extremis comme dans l'affaire Areva, mais
c'est l'exception, ils préparent bien leurs coups.»
L'immobilier
donne également une bonne mesure de l'influence qatarie. L'émir possède un palais
de 4.000 m2 à Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine) et l'hôtel d'Evreux, place Vendôme
ainsi que deux autres hôtels particuliers attenant. Le fonds souverain détient
à Paris des hôtels de luxe (Majestic et Royal Monceau).

Hôtel
Lambert, à Paris, le 21 août 2009. REUTERS/Benoit Tessier
Mais
ce sont les travaux du frère de l'émir lors de la restauration de l'hôtel Lambert,
joyau du XVIIe siècle situé sur l'île Saint-Louis, racheté en 2007 aux héritiers
du baron Guy de Rotschild, qui ont fait un peu de bruit. Des travaux considérables
et illégaux qui ont
provoqué une polémique. Pour y mettre fin, Christine Albanel, alors ministre
de la Culture, n'avait pas saisi la Commission nationale des monuments historiques,
mais un Comité scientifique… créé spécialement.
Et
pour finir donc le sport et le football qui pour le Qatar semblent être le moyen
idéal pour obtenir enfin la reconnaissance et le statut qu'il cherche frénétiquement.
Le recrutement de
Zinedine Zidane pour plusieurs millions d'euros afin vanter les mérites de
la candidature à la Coupe du monde de football de 2022 du plus petit pays au monde
l'ayant jamais organisé — qui ne s'est jamais qualifié pour cette compétition
et de surcroit à un climat inadapté à la pratique de ce sport en été… — a été
couronné de succès.
La
controverse qui a suivi et les lourds
soupçons de corruption de la Fifa n'y ont rien changé. Après le Royaume-Uni,
l'Allemagne à son tour vient
pourtant de contester le choix du Qatar et demande que la candidature soit
rééxaminée. Peu probable.

A
Doha, le Qatar vient d’obtenir l’organisation de la Coupe du Monde 2022. REUTERS/Fadi
Al-Assaad
L'intérêt
du Qatar pour le football ne s'arrête pas à l'organisation de la Coupe du monde
et à l'achat pour ses clubs de joueurs européens en fin de carrière payés à prix
d'or. Les clubs de football européens deviennent aussi des proies, celui de
Malaga en Espagne, le FC Barcelone dans une
moindre mesure, et donc maintenant le Paris Saint-Germain, le seul grand club
de la capitale française dont Nicolas Sarkozy est un
supporter affirmé. Il se dit de façon insistante que l'Elysée n'aurait d'ailleurs
pas ménagé ses efforts pour convaincre l'émir de donner au PSG les moyens de nouvelles
ambitions. Mais quelle en sera la contrepartie?
Eric
Leser