
Bruce
Bégout : "Les exemples de lindécence sociale sont multiples,
quotidiens, gigantesques"
mardi
22 décembre 2009, par Lémi Article IX
Il
y a un Orwell que lon connaît peu, qui est resté dans lombre
de la figure presque écrasante de 1984. Il est moins facile daccès,
cest certain. Moins charismatique, aussi : il na pas lattrait
prophétique de celui qui - à travers 1984 ou La Ferme des animaux
- met à nu les ressorts dune société totalitaire. Il
na pas non plus la charge presque mythique de ce combattant de la liberté,
volontaire pour rejoindre les Brigades Internationales pendant la Guerre dEspagne
avant den livrer un récit magnifique, auréolé de désillusion,
Hommage à la Catalogne. Il est plus discret, en quelque sorte.


Il
y a deux Orwell, donc. Le premier passé à la postérité
historique, le second un brin méconnu. Les deux sont naturellement indissociables
: comment comprendre lOrwell extraordinaire sans connaître son double,
homme aux deux pieds solidement planté dans son époque, être
assoiffé de simplicité et dordinaire ? Tout simplement impossible.

Cest
que la majeure partie de luvre de lécrivain anglais est
habitée par une quête de simplicité, de frugalité.
Parmi les humbles et les sans-grades, Eric Blair (son nom de naissance) a échafaudé
ses réflexions politiques et construit son univers théorique. Question
daffinité - écrivant à Henry Miller, Georges Orwell
disait sa préférence pour « une sorte dattitude terre
à terre, solidement ancrée » et expliquait se sentir «
mal à laise » dès quil quittait « ce monde
ordinaire où lherbe est verte et la pierre dure » - mais aussi
de conviction : une pensée politique se détachant du quotidien du
plus grand nombre se fourvoierait forcément, élitiste et hors-sujet.

Cette
part méconnue de Georges Orwell a retenu lattention de Bruce Bégout.
Lauteur de La Découverte du quotidien, de Zéropolis (Allia)
et (entre autre) de LÉblouissement des bords de route (Verticales),
en a tiré une étude passionnante. Publié en 2008 aux éditions
Allia, De La Décence ordinaire sarticule autour de lidée
de « Common decency » (décence ordinaire, principe théorisé
par Orwell) et interroge lapproche politique de lécrivain anglais,
ainsi que ses troublantes résonances contemporaines. Une démonstration
limpide sur laquelle il a gentiment et longuement accepté de revenir pour
Article11 [1].

Il
y a quelque chose de fascinant dans la démarche dOrwell, ce que vous
désignez comme une forme de « démarche auto-punitive ».
Issu dun milieu très aisé, destiné à fréquenter
lélite, il choisit daller vivre parmi les déclassés
et les miséreux pour dénoncer leurs conditions de (sur)vie. Quest
ce qui la poussé dans cette voie ?

Il
est difficile de cerner les divers motifs psychologiques, sociaux et politiques
qui ont conduit Orwell à devenir socialiste en 1936. Ce qui est sûr,
cest que lorsquil décide dentrer dans la police impériale
britannique juste après sa sortie dEton il est sans doute mu par
le respect dune certaine tradition nationale ainsi que par le respect de
la volonté parentale. Il ne faut pas oublier quOrwell (Eric Arthur
Blair) est issu de la moyenne bourgeoisie anglaise, qui est très attachée
à lEmpire. Lui-même fait montre dun goût pour les
armes et la discipline militaire, dun certaine fascination du combat et
pour Kipling. Il a su peu à peu transcender ces conditions sociales et
ces influences familiales. Au départ, la critique de ce conditionnement
prend la forme brute dun rejet aveugle et peu réfléchi. Orwell
quitte la police impériale et, par une sorte de volonté de mortification,
dauto-châtiment, il sen va vivre lexistence des gens de
peu, des trimards et des vagabonds, ce qui donnera lieu à sa première
grande uvre In and Out in Paris and London [2].

Cette
démarche est loin dêtre calculée, de sinscrire
dans une vision du monde articulée. Elle repose sur une aversion affective
pour les signes les plus visibles de lautorité. Cest tout.
Déjà à Eton, Orwell avait manifesté un mauvais esprit
critique sans objet ni méthode. Il était contre, sans trop savoir
quoi ni pourquoi. A la fin des années vingt, il ne savait pas encore donner
un objet à son aversion existentielle. Il a donc choisi de vivre en marge
de la société, comme sil savait ce quil rejetait mais
non encore ce quil voulait. Il lui faudra presque huit ans pour franchir
le pas du socialisme, pour donner à sa critique affective et littéraire
de la société anglaise un certain contenu politique. Jusque-là,
Orwell tente de partager la vie des déclassés sans pouvoir totalement
la comprendre ni se déprendre, comme il la avoué à
plusieurs reprises de manière sincère, dun certain préjugé
de classe à leur encontre. Avant 1936, il est contre la société,
mais non pour le socialisme. Sa révolte demeure personnelle et littéraire,
elle na pas encore pris un tour politique marqué.

Il
semble que la Guerre dEspagne et ses désillusions aient joué
un grand rôle dans lévolution politique de lécrivain
anglais. Est-ce de ce moment quil abandonne définitivement le socialisme
classique pour forger sa propre approche ?

Je
ne pense pas quOrwell ait tout dabord adhéré au socialisme
classique. Il a certainement lu Marx, mais sans létudier à
fond : la doctrine socialiste lui importe peu. Il nen retient que les grandes
lignes, sans suivre lorthodoxie en la matière. Je dirais que, dès
le début, certains sentiments moraux et sociaux ont prévalu chez
lui ; et il a su donner à ces sentiments une certaine orientation pratique
et politique. Son socialisme est toujours resté en un sens sentimental
(mais pas sentimentaliste), fondé sur un sentiment dinjustice, sur
le goût de la décence commune et ordinaire, sur cette manière
de prendre soin des autres sans vouloir les exploiter ou les dominer qui - selon
moi - constitue une sorte déthique minimale de la vie quotidienne.
Un peu comme pour William Morris, avec lequel il partage de nombreux points communs,
notamment le rejet de la société industrielle.

Le
socialisme dOrwell est ainsi fait dintuitions plus que didées.
Pour lui, il signifie légalité entre les individus, et le
respect de leur liberté. Pour ce faire, il faut nécessairement modifier
les institutions sociales et économiques qui créent et accentuent
ces inégalités, et entreprendre une réforme profonde de létat
social. La guerre dEspagne et les événements de Barcelone
en 1937 ont été décisifs à cet égard. Orwell
y a fait à la fois lexpérience de la solidarité quasi
instinctive entre des combattants venant dhorizons divers - et ce sans grand
débat politique entre eux sur lorientation de laction révolutionnaire
(même si Orwell a débattu au sein du POUM de ces thèmes) -
et de la trahison des communistes qui, voulant se débarrasser des vrais
révolutionnaires, les ont pourchassés, enfermés, tués
et ont sali leur mémoire.

Si
ce moment est important, ce nest pas tant pour la formation de son socialisme.
Mais plutôt pour la révélation soudaine et violente de la
mentalité totalitaire et de ses ravages sur des intellectuels bolchéviques
toujours prompts à dissimuler le mensonge et le crime pour le simple profit
du parti. Orwell a connu le mécanisme du totalitarisme dans sa chair :
rappelons quil a échappé par miracle à une exécution
à Barcelone. Il a tout de suite perçu les ravages de la propagande
et du langage dévoyé. Cela ne la pas détourné
du socialisme, mais renforcé dans lidée que le vrai socialisme
a plus à voir avec le souci ordinaire des vies simples et humiliées
quavec la construction idéologique toujours complice dune violence
faite au réel, aux hommes réels.

À
une époque où il était de bon ton de céder au messianisme
et aux sirènes de lutopie, Orwell conservait une lucidité
étonnante. Vous écrivez : « Le socialisme, tel que le conçoit
Orwell, ne vise pas à établir une société parfaite,
mais une société meilleure. » Est-ce cette humilité
politique qui donne tant de prix à sa pensée ? Orwell
ne partage pas la vision dune révolution sociale fondée uniquement
sur lappropriation des moyens de production de la société
industrielle ; en ce sens, il est précieux pour notre époque. Sil
voit dans le capitalisme une forme perverse de domination de lhomme par
lhomme, il la dénonce encore davantage dans la société
industrielle. Il ne peut donc partager le machinisme et le productivisme béats
de certains socialistes des années trente, qui ne jurent que par la croissance
et la production pourvu quelles soient au main des prolétaires. Bref,
Orwell a beaucoup de mal à admettre la mythologie du progrès que
le socialisme relaie et renforce. Son socialisme est la synthèse entre
la conservation de certaines traditions populaires non inégalitaires (le
pub, la fête, le goût simple de la nature, la solidarité des
corps de métier, etc.) et une réforme sociale profonde et totale.
Son socialisme est - en un mot - pré-marxiste, il trouve ses racines dans
les mouvements communistes non marxistes anglais et français du début
du XIXe siècle, dun âge presque pré-industriel. Son
conservatisme, si conservatisme il y a, nest pas politique (sur ce plan,
cest un authentique révolutionnaire), mais porte sur certains aspects
sociaux. Il sagit de conserver des pratiques authentiques de justice et
dentraide. Et de priser la vie quotidienne et ses plaisirs ordinaires.

Orwell
pense donc quil faut préserver certaines pratiques sociales et populaires
et ne pas transformer lhomme ordinaire en un simple esclave de la machine.
Pas pour rester telle quelle, dans une sanctification réactionnaire de
la tradition. Non, « conserver, cest développer », dit
Orwell. La préservation de certains aspects doux et bons de la vie ordinaire
doit servir de base pour une transformation sociale allant dans le sens de lextension
des valeurs telles que légalité, le respect, la décence,
etc. Lamélioration est donc la recherche dun équilibre
toujours instable entre la préservation de ce quil y a de bon dans
cette vie-là, même exploitée et humiliée, et la réforme
des conditions les plus iniques de la vie sociale. Dans ce programme, lutopie
na pas sa place, laquelle entend faire table rase de la vie donnée,
et tout reconstruire sur une base purement idéelle et théorique.
Orwell perçoit très souvent dans le révolutionnaire un homme
uniquement gouverné par la haine de soi et par labsence dancrage
dans la vie quotidienne (dans ce quelle peut offrir de simple, de médiocre,
mais de tellement humain). Cest pourquoi il se méfie des fanatiques
de la perfection, même morale (les « saints », comme Tolstoï
ou Gandhi par exemple). Il ne renonce pas pour autant à lidée
de révolution. Seulement, cette révolution naura pas pour
but de tout chambouler afin dintroduire un ordre nouveau, un homme nouveau.
Mais de briser lordre établi qui cantonne les pratiques non dominatrices
de la vie ordinaire aux replis obscurs de la quotidienneté : ces pratiques
doivent servir de matrice à toute action sociale. «
Orwell se méfie des fanatiques de la perfection, même morale [...].
Mais il ne renonce pas à lidée de révolution. »

Vous
avez beaucoup travaillé sur le thème du quotidien. En quoi le concept
orwellien de « décence ordinaire » rejoint votre approche de
la question, notamment formulée dans La Découverte du quotidien
? Mon
intérêt pour Orwell est antérieur à la rédaction
de La Découverte du quotidien. Mais dans ce livre, je me suis posé
certaines questions qui mont obligé à prendre en compte de
manière plus sérieuse la thématique orwellienne de la «
common decency ». En gros, dans La Découverte du quotidien, je minterrogeais
sur les transformations que la quotidianisation opère sur notre expérience
du monde. Je remarquais que lune de ses transformations majeures consistait
dans la production dune ambiance générale de confiance et
de familiarité, qui permettait à son tour des activités sociales
supérieures, comme une base solide en vue dune exploration plus approfondie
du monde. Jétais ainsi à la recherche dun processus
interne à la vie quotidienne en effaçant tous les accidents, les
gommant ou les intégrant dans une unité vivante rassurante. La décence
ordinaire mest alors apparue comme une qualité quasi éthique
de la vie quotidienne, dans sa faculté de créer passivement des
liens de confiance et de solidarité entre les hommes ordinaires. Lidée
? Ce que nous avons de plus commun entre nous réside dans les gestes les
plus ordinaires. Le quotidien est donc porteur dune certaine capacité
dattachement entre les hommes, attachement qui peut aller jusquà
un respect prélogique et un sens quasi naturel de la mutualité.
Si le mal est toujours vécu comme une violence faite à la quotidienneté,
rupture soudaine et traumatisante, irruption déchirante, cela veut dire
inversement que la continuité en apparence banale de la quotidienneté
a le pouvoir dengendrer une sorte de bien minimal, non le Bien au-delà
de lÊtre de Platon, le Bien comme valeur absolue, mais une forme pré-morale
de bonté, de douceur, de respect.

|
| Cest
justement ce que jai reconnu dans la « common decency » dOrwell.
Non pas tant une moralité innée, naturelle, mais une pratique ordinaire
de lentraide, de la confiance mutuelle, des liens sociaux minimaux mais
fondamentaux. Cela ne constitue pas une morale en bonne et due forme, mais assure
un sens spontané de ce qui doit se faire ou ne doit pas se faire. Cest
là, me semble-t-il, la clé de la décence ordinaire. Cest
cette faculté même dêtre attaché aux autres dans
leur caractère ordinaire, qui est aussi le nôtre, qui nous prévient
contre toute action violente contre eux, contre toute volonté de domination.
Cela ne veut pas dire que les gens ordinaires ne peuvent pas être pervers,
mais que cette perversion nécessité la rupture totale avec leur
monde de la vie, avec cette assise naturelle de lexistence. Cest dailleurs
ce que montre lhistorien C. Browning dans Des Hommes ordinaires, qui raconte
comment des policiers de réserve de Hambourg sont engagés sur le
front de lest pendant la Seconde Guerre mondiale et vont pour la plupart
se livrer à des crimes de guerre. Dune certaine manière,
donc, la vie ordinaire dans son déroulement journalier et familier constitue
une sorte de tissu existentiel et moral qui fait obstacle à la barbarie.
Pas toujours, mais le plus souvent. Doù le caractère totalement
absurde et anormal de la vie quotidienne dans un contexte totalitaire, comme lont
souvent signalé eux-mêmes les habitants concernés et les prisonniers
des camps. Cela montre a fortiori que la normalité quotidienne soppose
en partie, secrètement, à ce tohu-bohu du mal généralisé. Je
crois, de manière naïve peut-être, que le mal ne peut pas se
quotidianiser, que sil devient tout de même quotidien, et sinscrit
en lui durablement, le quotidien lui-même nest plus alors totalement
ordinaire et banal, mais prend un aspect étrange et absurde. Et si le mal
ne peut devenir totalement quotidien, et donc banal (ce en quoi je moppose
à la thèse dHannah Arendt, même si elle parle plus du
mal infligé que du mal reçu), cest que la vie ordinaire lui
oppose sa bonté pré-réflexive, sa décence commune
faite de paroles confiantes, de gestes inconscients daccord et daide,
de soins discrets mais essentiels.

Comment
fut perçue à son époque lidée de « décence
ordinaire » ? Avec cette approche humaniste valorisant lhomme ordinaire
et ses vertus, ne sexposait-il pas à se voir taxer de populisme ? Je
ne sais pas si les contemporains dOrwell avaient perçu dans son uvre
limportance de cette idée de décence ordinaire. Dun
autre côté, Orwell indique que le sens de la décence ordinaire,
bien quen déclin, constitue lune des bases de la vie anglaise,
que lon retrouve chez des écrivains comme Dickens, Morris, Butler. La
décence nest pas la dignité. La dignité renvoie à
un rang, et donc nécessite la comparaison avilissante. Pour que je sois
digne, il faut que dautres ne le soient pas. La dignité de la personne
humaine implique eo ipso lindignité dautres créatures
vivantes. La décence nest pas fondée sur une telle valeur
glorieuse de discrimination hiérarchique : elle est en soi égalitaire
et commune à tous, à tous ceux qui en font preuve. Lhumanisme
dOrwell est un humanisme de lhomme ordinaire, qui ne se gargarise
pas de grandes valeurs agitées comme des oriflammes. Enfin, la question
du populisme est complexe et souvent biaisée. Le populisme est devenu une
sorte dinjure faite à un certain type de revendication politique
où le supposé peuple nest que ressentiment, impossibilité
tragique dagir en son nom propre. On taxe de populiste ce qui apparaît
comme lexpression brute dune populace, pas encore éduquée
et dirigée par lexpert éclairé. Ce terme est donc très
fréquent chez les experts pour dénoncer la pseudo-valeur de leur
propre critique. Cest un argument stratégique qui vise à inculper
la parole populaire, à la caricaturer et la manipuler dans des techniques
de détournement de pensée que lon nomme sondages, au profit
de son maintien dans linaudibilité. Bref, le populisme tel quon
lentend de nos jours est le bâillon symbolique des dominants pour
faire taire lexpression des dominés. « Lhumanisme
dOrwell est un humanisme de lhomme ordinaire qui ne se gargarise pas
de grandes valeurs agitées comme des oriflammes. »

Jai
toujours considéré que lessence même de la démocratie
cest le pouvoir des sans-voix, des hommes ordinaires, des nimporte
qui comme le dit Rancière. Lexpert qui vilipende le populisme pense
que le "nimporte qui" équivaut à "nimporte
quoi". La société technocratique et idéocratique des
deux siècles passés na pourtant pas prouvé sa haute
valeur humaine et sociale, sa capacité autocritique à samender
et se réformer
Le populisme ne me fait donc pas peur, il nest
que lépouvantail de ceux qui veulent maintenir leur rang au sein
du pouvoir en disqualifiant préalablement comme honteuses les fausses opinions
quils se font des dominés, quand ils ne les forgent pas eux-mêmes
par les organes de presse quils dirigent. Orwell
déplorait l « apathie » des hommes ordinaires, tout en
plaçant son espoir en eux pour briser les injustices sociales. Nest-ce-pas
contradictoire ?

Orwell
na jamais dépeint lhomme ordinaire comme un homme idéal,
porteur dune vertu morale sans faille. Il sen prend même à
lidée de la supériorité morale des pauvres, fausse
victoire dans un monde où leur défaite sociale est jour après
jour confirmée. Le problème est que la décence commune
est davantage un sentiment de ce qui ne se fait pas - même si elle a elle-même
une certaine positivité dans la vie quotidienne - que de ce qui doit être
fait ; elle napparaît donc au niveau politique que comme un simple
frein à la domination absolue. La question essentielle est de savoir comment
la décence ordinaire, qui est une sorte dattitude spontanément
critique vis-à-vis de la domination et du pouvoir, peut elle-même
devenir un élément politique de transformation du pouvoir. Il faut
donc imaginer des dispositifs socio-politiques permettant dexercer le pouvoir,
dorganiser la cité, sans sacrifier la décence ordinaire. Orwell
na pas vraiment eu le temps, pris par lurgence de lhistoire,
de réfléchir à des dispositifs préservant à
la fois cette décence et rendant possible une action politique denvergure
qui ne sacrifierait pas la voix de chacun au profit de lorganisation du
tout (ce qui apparaît même dans les organisations démocratiques
qui, par des dérives internes de bureaucratisation, confisquent le pouvoir
de leurs membres au profit exclusif des représentants). Mais je crois que
lapathie des hommes ordinaires disparaîtra si la décence ordinaire
peut sexprimer en toute franchise dans la vie publique et ne plus être
cantonnée à la seule vie quotidienne pré-institutionnelle.
A mon avis, cette décence est nécessaire, mais non suffisante. Elle
est une base indispensable de laction sociale, en aucun cas une finalité. «
La question essentielle est de savoir comment la décence ordinaire, qui
est une sorte dattitude spontanément critique vis-à-vis de
la domination et du pouvoir, peut elle-même devenir un élément
politique de transformation du pouvoir. »

Son
propos nest-il pas discrédité par une forme de naïveté
? Difficile de ne pas réagir lorsquon lit sous sa plume : «
Les petites gens ont eu à subir depuis si longtemps les injustices quelles
éprouvent une aversion quasi instinctive pour toute domination de lhomme
sur lhomme »
Il
na pas été si naïf envers les régimes totalitaires
puisquil a perçu, bien avant dautres, leur nature profonde,
leurs ressorts masqués et leur inversion pathologique de la réalité.
Est-il naïf envers la capacité des hommes ordinaires de résister
au mal et de ne pas céder à la politique de la domination ? Il sagit
là dune prise de position qui engage une vision de lexistence.
Orwell ne croit pas à la vertu salvatrice des héros ; lespoir
réside non dans la clairvoyance de quelques-uns, mais dans la décence
spontanée des hommes ordinaires. Celle-ci semble - il est vrai - faire
défaut aux Russes en 1919-20 et aux Allemands en 1933. Mais on peut toujours
considérer que la base dune politique vraiment démocratique
et non dominatrice réside - et résidera toujours - dans la prise
en considération directe et sans médiation de la voix de tout un
chacun, des voix ordinaires, quand bien même celles-ci ne semblent pas apporter
un message clair. Cest à la vie politique de trouver des dispositifs
dexpression de ces voix réellement efficaces, et qui ne se satisfassent
pas simplement de lapparence chatoyante de la démocratie participative.

Pour
ma part, je suis plus pessimiste quOrwell sur ce plan, même si je
partage avec lui lidée que le seul espoir politique viendra de lexpression
ordinaire des sans-voix et du boycott ferme des faiseurs dopinion publique.
Je ne crois pas à la vertu salvatrice dune nouvelle doctrine qui
nous expliquerait laliénation actuelle et la manière den
sortir. Nous croulons déjà sous les théories de lémancipation. Il
semble plus facile à lécrivain anglais de dénoncer
lindécence que de matérialiser la décence, de la faire
entrer dans une sphère politique. Selon vous, « la décence
ordinaire est, en tant quexpression affective et immédiate dun
certain dégoût social, plutôt réactive quactive,
négative que positive. » Pourquoi na-t-il pas réussi
à « positiver » son approche politique ?

Disons
que le temps lui a manqué. Lurgence de lépoque résidait
dabord dans la guerre contre le nazisme, puis contre la pensée totalitaire.
Il sagissait de combats âpres et violents, qui nécessitaient
de démonter et démontrer le caractère monstrueux de ces systèmes
de pensée et de gouvernement. Orwell na pas vraiment eu loccasion
dexposer en long et en large ses idées socialistes, même sil
la fait à loccasion dans quelques textes clairs et inspirés,
comme Le Lion et la licorne (1940), ou dans ses chroniques dans Partisan Review
ou Tribune. Il était davantage guidé par la défense des hommes
ordinaires, de leur liberté élémentaire, de leur mode de
vie simple et relativement égalitaire, de leur capacité à
diriger leur propre vie sans être tout le temps sous la tutelle du marché
ou de la machine, que par le travail positif dune élaboration intellectuelle
du socialisme. Et je pense aussi que lessentiel pour lui nétait
pas là. Il ne sagissait pas de trouver la théorie la plus
à même de nous conduire au grand soir, mais déveiller
le désir de justice et les inclinations ordinaires à légalité. Enfin,
il faut souligner que, tout au long de sa vie (et surtout à partir de 1936),
lactivité politique dOrwell ne sest jamais arrêtée.
On peut considérer que tout est politique dans son uvre, que toute
son expression littéraire - assez diverse entre romans, essais, chroniques
et billets - a un sens politique. LorsquOrwell
parle des intellectuels, « cette catégorie de personnes qui aurait
dû, plus que toute autre, faire preuve dun peu plus de décence
dans ses prises de position publiques », il semble dune actualité
brûlante. Pensez-vous que ses analyses sur le sujet soit transposables aux
intellectuels médiatiques contemporains ? Bien
sûr. Mais nos intellectuels médiatiques ont depuis longtemps dépassé
les bornes de lindécence. Ils voguent haut dans léther
du mensonge, de lhypocrisie totale, de la bassesse la plus crasse. On ne
compte plus leurs prises de position tonitruantes qui se sont avérées
au mieux fausses, au pire criminelles. Si on passait au crible leurs multiples
interventions médiatiques sur tel ou tel sujet de la politique mondiale,
on serait effaré par le taux élevé dinepties quils
profèrent jour après jour, dans limpunité totale. Ce
sont pourtant les mêmes qui chantent aux universitaires, dans les pages
de ces grands quotidiens devenus leur tribune matinale, la nécessité
de lévaluation, les bienfaits de lexcellence
Quils
commencent par examiner leurs propres dires approximatifs et superficiels, avant
de donner des leçons. Le comble est quils pensent, ce faisant, sopposer
au pouvoir, aux puissants, alors quils leur servent quotidiennement la soupe
«
Nos intellectuels médiatiques ont depuis longtemps dépassé
les bornes de lindécence. »

Ces
intellectuels ne sont plus les voix serviles du totalitarisme, comme dans les
années 1930, mais celles du marché et du spectacle, du grand barnum
des ombres, des fantômes, des zombies. Reste que leur aplomb dans la diffusion
de contre-vérités demeure total. Ils ne défendent plus un
parti au prix des pires bassesses, mais leur train de vie ou leur cote de popularité.
Ils ne sallient plus avec le Talon de fer de London, mais avec le village
global dont ils exploitent la crédulité planétaire et le
flux tendu dinformations sans fondement. Pour un énième passage
à la télévision, ils seraient prêts à tordre
les faits, à trahir une amitié, à écraser ceux quils
nomment les médiocres, à savoir ceux qui nestiment pas la
vie bonne aux seuls critères quantitatifs de la réussite sociale. Mais
le fond du problème reste le même : le goût du pouvoir, de
la renommée, de la carrière se substitue à la quête
de la vérité, à léthique de la vocation-profession
pour parler comme Weber. Ces intellectuels dévoyés ne sont plus
complices de régimes criminels, mais dun système dexploitation
de lopinion, dune marchandisation de la culture, dune dégradation
objective du goût et de loriginalité. Ils sont les produits
standardisés de la Kulturindustrie des Idées, des théories,
des thèses, le recyclage commercial de vieilles lunes, lun avec le
matérialisme antique à la sauce nietzschéenne, lautre
avec le kantisme juridique, le troisième avec lantitotalitarisme
tendance Eden Rock. Ce ne sont ni plus ni moins que des marques commerciales,
avec leur logo simpliste, leur pseudo-valeur ajoutée. Chacun occupe tranquillement
un secteur du marché de la pensée, sans se faire concurrence. À
toi la défense des droits de lhomme, à toi lexaltation
de la passion, à moi la critique de la technique ; et tous sont unis dans
les renvois dascenseur, les critiques dithyrambiques, les coups de fils
complices. « Tous unis dans les renvois dascenseur, les critiques
dithyrambiques, les coups de fils complices. » En
parcourant votre livre, on ne peut sempêcher de faire le rapprochement
avec notre époque. Lindécence du pouvoir et de ses représentants
semble navoir jamais été si forte : cest ce qui vous
a poussé à rédiger cet essai ? Inconsciemment,
sans doute. Le livre est né de la réflexion sur léthique
ordinaire, et non dune volonté critique vis-à-vis de lépoque.
Mais javais écrit une longue préface à lété
2008 sur la droite décomplexée, et ce avant même la crise
financière. Mon éditeur, qui approuvait ce texte, ma cependant
convaincu de le supprimer, chacun comprenant au fond pourquoi un tel livre devait
être publié à notre époque : il nétait
nul besoin den rajouter. Bien sûr, notre époque est indécente.
Et surtout dans la façon quelle a de croire quelle est au-delà
même de lindécence. Cest cela qui la caractérise
: le comble de lindécence dans la croyance en sa propre respectabilité.
Auparavant, les dominants reconnaissaient au moins la domination inique quils
exerçaient et ne la drapaient pas dans de fausses vertus. Tandis que, de
nos jours, on pratique les expulsions de réfugiés en arguant de
sa bonne foi et en promettant à ces personnes désespérées
un avenir radieux dans leur pays ravagé. Cest cela qui est le
plus révoltant, quand le pouvoir veut gagner sur les deux tableaux, celui
du monopole de la violence légitime et celui de la vertu et de la bonne
conscience. Il faut choisir. Certains ministres de lancien temps affichaient
au moins sans vergogne leur air de tortionnaire et ne jouaient pas les Tartuffe
«
Cest cela qui caractérise notre époque : le comble de lindécence
dans la croyance en sa propre respectabilité. »

Les
exemples de lindécence sociale sont multiples, quotidiens, gigantesques.
Mais il ne faut pas rester à la simple indignation morale, il faut exercer
une pression forte, constante, sur les dominants. Sils font preuve dindécence,
cest que le rapport de force leur est devenu favorable à la fin des
années soixante-dix. Lorsque des grèves générales,
des actions terroristes, une hostilité et une tension sociale constantes
prévalaient, les dominants, tout en continuant à faire fructifier
leur capital et leur pouvoir, se faisaient relativement discrets, et nexhibaient
pas de manière obscène leur pouvoir afin dhumilier symboliquement
ceux quils exploitaient déjà quotidiennement. Cest
là, à mon avis, lélément nouveau. Lindécence
actuelle a investi le champ honorifique du symbole et de la justification idéologique.
Elle saffiche sans vergogne, et jouit même de la croyance nouvelle
en sa propre vertu. Elle na plus peur de se montrer telle quelle comme indécence,
elle veut elle-même gagner la respectabilité de la sphère
publique en se faisant passer pour quelque chose de digne. Doù le
réflexe assez incroyable de ces dirigeants de grandes entreprises qui,
après avoir mis leur société dans le rouge, sen vont
avec un énorme magot de stock options et sindignent que lon
trouve cela indigne. Et je crois quils sont sincères au fond, ils
ont tellement vécu dans cette décomplexion contemporaine quils
ne voient même plus où se situe lindécence de leur comportement. Les
signes de cette nouvelle indécence sont multiples. Elle apparaît
partout où la domination saffiche en toute bonne foi, sans se dissimuler,
afin de simposer, à la fois et de manière définitive,
comme normale et nécessaire, et de se donner la justification symbolique
du statu quo, de ce qui est établi pour toujours et ne changera jamais.
Or le rôle de tout penseur critique est de sen prendre continuellement
à lordre établi, à ce qui se tient là comme
norme absolue, Das Bestehende, comme le dit Adorno. « Lindécence
actuelle a investi le champ honorifique du symbole et de la justification idéologique.
Elle saffiche sans vergogne, et jouit même de la croyance nouvelle
en sa propre vertu. »

Jusquà
1995 et la parution de Georges Orwell, Anarchist Tory de Jean Claude Michéa,
on ne connaissait pas Orwell pour ses talents danalyste politique pur. Ses
théories sur la « décence ordinaire », par exemple,
étaient totalement négligées. Pourquoi cette facette fondamentale
dOrwell a t-elle été négligée si longtemps ? Il
faudrait sans doute dresser lhistoire de la pensée critique depuis
la Seconde Guerre mondiale, et voir la divergence entre diverses tendances souvent
irréconciliables. Il y a sans doute chez Orwell un côté viril
et sévère, une forme dintransigeance dans le comportement
et les idées. Celle-ci ne convient pas à notre époque postmoderne,
fluide et liquide qui prétend avoir définitivement dépassé
les oppositions traditionnelles du vrai et du faux, du bien et du mal, de lauthentique
et de linauthentique, et qui ne se demande pas ce quil faudrait mettre
à la place. Ce qui est, à mon sens, le critère distinctif
même du nihilisme : est nihiliste, non pas tant la dévalorisation
de toutes les valeurs (chaque penseur critique est nihiliste en ce sens), mais
lincapacité de créer de nouvelles valeurs. Le post-modernisme
est nihiliste dans la mesure où il se complait dans la déconstruction
auto-satisfaite de systèmes de valeurs hérités du passé,
se gardant de toute réflexion positive sur ce quil sagit à
présent dinventer, dinstituer comme nouvelles formes ou normes
de vie. Doù son ironie impuissante et immature dans le démontage
des idées passées. Mais lorsquil aura tout démonté,
tout déconstruit, tout décomposé, comme un enfant capricieux
et sans imagination, le nihiliste ne saura plus quoi faire
Ce qui est un
peu notre cas. On cherche uniquement à poursuivre le travail de déconstruction,
en sattaquant à de nouveaux domaines désormais très
étroits où la domination des valeurs persisterait. Dans
ce contexte, le socialisme relativement austère dOrwell, son attachement
viscéral à des valeurs lui paraissant fondées - comme la
décence, la franchise, le goût de la vérité - semble
démodé. Il faudra bien pourtant un jour quitter notre confort déconstructionniste
et tenter dimaginer de nouvelles formes possibles de société,
de vie commune, dorganisation sociale. Des auteurs comme Orwell, Kosik,
Castoriadis, Patocka redeviendront alors indispensables. Je crains que ce ne
soit malheureusement pas encore le cas en France, pays qui na pas fait sa
cure de désintoxication déconstructionniste et qui poursuit, avec
lallant digne dun moribond mobilisant ses dernières forces,
sa quête de nouvelles valeurs à démonter et de nouveaux symboles
à bafouer. Et ce, in fine, afin de laisser libre champ à quoi ?
Au flux perpétuel, au devenir liquide, au bombardement atomique de linsignifiance. Orwell
reste donc indispensable ?

Je
ne sais pas. Je nai pas la capacité de sonder le cur des gens
et de lépoque. Il est toujours difficile de jouer à ce jeu
grisant, mais difficile, de lanachronisme. En tout cas, Orwell mest
indispensable. Lorsque jai découvert ses écrits, jai
été ébloui par leur franchise, ce que les anciens nommaient
la parrhésia et qui est le fondement interpersonnel de toute polis. Je
crois enfin que le plus important chez Orwell tient dans cette capacité
à demeurer fidèle en toutes circonstances à quelques principes
essentiels, et à cultiver un sens ordinaire du bonheur nous prévenant
contre toute volonté de domination, politique ou académique. Bien
sûr, cest un idéal sévère, un peu romain, mais
cest un idéal qui - contrairement à beaucoup dautres
- a un enracinement dans le réel. Dautres sont plus intelligents
que lui, ou inventifs. Mais Orwell demeure sans égal pour ce qui est de
la lucidité critique. Notre époque, du point de vue politique et
des idées, est sans doute plus confuse que les années 1930, quand
deux ou trois modèles socio-politiques saffrontaient : nous nous
nen connaissons quun aujourdhui, mais il repose sur des fondements
multiples, fragiles et contradictoires. Cest pourquoi la capacité
de voir clair dans le brouillard des idéologies doit être plus que
jamais cultivée. Sur ce plan-là, Orwell est le meilleur des exemples
à suivre.
Notes
[1]
Entretien réalisé par mail. [2]
Dans la dèche à Paris et à Londres, disponible en 10/18.
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