"Poussières
de sable sans raisons"
(Nouvelle)lundi
16 novembre 2009,
par Margot K
«
En sortant, il y avait des cases. Indéfiniment des cases.
Des rainures,
des rainures sélargissent, le dedans devient case, ici, là,
partout.
Pour qui toutes ces cases ?
Sans déranger les fibres montantes
dinfiniment hauts troncs légèrement disjoints, des cases,
des cases
Dans laquelle me va-t-on enfermer ? »
Henri
Michaux, Toujours se débattant in "Adieux DAnhimaharua",
1967.
©
-
Entrez Monsieur Fortain. Soyez le bienvenu
Asseyez-vous, je vous en prie.
Vous allez bien ? Désirez- vous quelque chose à boire ? à
manger ? Vraiment ne vous gênez pas. Il doit bien y avoir ici quelque chose
dont vous ayez envie
Voyons
du jus de fruit ? du thé ? du café
? Jai de la bière sans alcool aussi
Ou de leau ? Cest
vraiment comme vous voulez
Si lenvie vous en vient plus tard, surtout
nhésitez pas ! On vous a probablement dit qui jétais
?...Non ? Je suis Hélène Girard, je suis membre-chercheur de lInstitut
National de Recherche Sociologique. Ça vous dit quelque chose ?... Notre
institut à pour but de comprendre ce que nous appelons lex societas,
un phénomène qui conduit des individus à errer en marge de
lorganisation sociale et, par conséquent, à souffrir dun
sentiment dexclusion, voire dabandon pouvant se traduire de diverses
manières comme la dépression, le dénigrement de soi, le désintéressement
pour le monde et les autres. Dans lidée de mettre la recherche au
service du bien-être des hommes, nous cherchons à comprendre ce phénomène
pour en réduire les cas
Si votre dossier civique nous a été
transmis, cest quil semble que nous puissions vous aider à
trouver le chemin dune meilleure adaptation sociale. Et bien sûr,
si vous acceptez de collaborer avec nos équipes, cela peut incliner le
juge en votre faveur.
- Madame, je nai rien à déclarer.
_ - Monsieur Fortain, ne craignez rien. Vous nêtes plus ici dans le
cadre dune audition policière. Dans ce bureau, rien de ce que vous
direz ne pourra être retenu contre vous. Ce nest pas pour juger vos
actes que jai sollicité cet entretien, mais pour tenter de comprendre
lindividu que vous êtes. Je ne suis pas un agent de police mais une
scientifique
Faites-nous confiance. Vous navez rien à y perdre
Votre coopération est très précieuse, sans elle, je ne peux
rien. Aidez-moi à vous aider, vous nous permettrez ainsi de mieux aider
les autres.
- Madame, je nai rien à déclarer.
- La loi
ne nous permet quune heure dentretien. Ne croyez pas que je veuille
vous acculer, mais croyez-en mon expérience, cest bien peu pour amorcer
le processus détudes et procéder aux premiers tests. Cest
un protocole vraiment très simple. Il tend à reconstituer votre
profil social à partir déléments biologiques et comportementaux.
Ce qui permet de comprendre à quel moment de votre vie, et pourquoi, sest
créée dans votre fonctionnement social, la faille qui vous a conduit
à cette situation de marginalité. Les résultats obtenus permettent
non seulement de vous aider dans votre cheminement individuel mais également
de donner aux chercheurs de nouvelles pistes détudes et de compréhension
comportementales.
- Comme je vous lai déjà dit, Madame,
je nai rien à déclarer. Ni maintenant, ni plus tard.
-
Donc, vous refusez notre soutien ?
Êtes-vous vraiment sûr de
votre décision ?
Je vous en prie, réfléchissez. Bien
sûr, vous êtes libre de votre choix, mais considérez quen
coopérant vous permettriez à la recherche daméliorer
de traiter avec plus defficacité nombre de cas semblable au vôtre.
Notre seul but est que les faiblesses individuelles ne conduisent plus à
lisolement social. Et pour y parvenir, nous avons besoin de vous.
©
Les
confortables fauteuils de la salle découte, les murs vêtus
de pastels sereins et le sourire doux et attentif du chercheur dÉtat,
sont un parfait simulacre daltruisme civique. Tout exhale la confiance :
labsence dangles droits et de matières strictement rigides,
la moquette onctueuse, les vitres colorées de rayons de soleil factices,
jusquaux plantes en papier mâché recyclé qui semblent
avoir été modelées par de gentils bambins rieurs ; sur le
bureau de bois laqué, un monceau dobjets outrageusement inoffensifs
: des crayons de caoutchouc naturel, un écran de lecture souple, un presse
papier en fourrure labellisée rose pâle, une lampe à faisceau
en forme de pomme
Naturellement,
la jeune femme qui me fait face est jolie : ça fait bon temps quils
ont compris le pouvoir des femmes et son intérêt pour ladministration
gouvernementale
De plus en plus habituel que lÉtat les emploie
pour vaincre par la douceur ce que les hommes nont pas pu obtenir par autorité
Sa voix est profonde mais claire, son regard droit et légèrement
compatissant. Son tour de poitrine, insidieusement dissimulé sous un col
roulé crème, est assez généreux pour provoquer lenvie
de sy blottir, mais en même temps assez modeste pour quon ne
puisse légitimement soupçonner une quelconque préméditation.
Le coup est habile. Calibré même. Ne faut-il pas ménager les
féministes et leur prouver à grand renfort de poudre aux yeux que
notre ère est enfin celle de la femme ? Ses yeux clairs me caressent, quémandant
avec humilité les confidences qui feraient avancer la recherche soit-disant
fondamentale de lInstitut Social de mes couilles. Je sais quelle ne
simpatientera pas. Ses armes sont la compréhension, lécoute,
lempathie. Elle doit créer le terrain propice à la confidence,
se glisser dans les brèches comportementales pour conduire au dialogue,
à la quête obsessionnelle de cette époque : la communication.
La circulation des données humaines, numériques ; concrètes
ou virtuelles.
© + 1
-
Dans le rapport que ma remis lofficier de police qui vous a introduit,
je lis que vous avez refusé les prélèvements biologiques
Cest le rôle des instituts sociaux de faire en sorte que ces changements
se passent de la manière la plus quil soit, sans heurts et sans angoisses,
et de garantir cette stabilité ; que vous soyez à même de
comprendre pourquoi ces changements sont indispensables à notre bien vivre
ensemble, ce que seule une communication efficace et interactive peut permettre.
Notre rôle est de vous empêcher de vous noyer dans le changement.
©
+ 1
Tu
tournes les pages de ce dossier, de ma vie, qui nest que papier pour tes
doigts propres et blancs et lisses. Tu cherches. Tu cherches et tu ne comprends
pas, au fond de ton cerveau duniversitaire méthodique, et ce malgré
les heures de cours et de travaux pratiques virtuels, comment un homme dont les
parents nétaient ni alcooliques, ni pervers, ni violents, qui nest
affilié à rien de connu, qui faisait un métier normal et
qui na jamais fait preuve daucune fragilité psychique, peut
accepter dêtre rayé de la Sécurité Sociale sans
broncher. Tes sourcils froncent, je sens ton intelligence se mettre en branle
et faire appel à tous ses facultés. Bientôt, tu vas sortir
lordinateur de sa cachette parce que tu penseras quil a peut-être
enregistré un signal qui tavait échappé, un battement
de cur trop léger ou trop grave, une irrigation un peu suspecte de
ma cornée
Et tu ne trouveras rien qui te mène à une
conclusion valable, et tu ténerveras sur ce rapport, pas assez solide
pour être validé et exploité par ton chef. Non ma belle, pas
de promotion !
Tu
nes pas armée pour comprendre. Tu es née trop tard. Dans un
monde qui modèle ; malaxe, cuit et expose des citoyens en série.
Tu es née à lère de lhomme-Ford, la même
éducation pour tous, le même best-seller dégueu entre les
mains dans ta sale rame de trom, la même certitude crétinisante
qui veut que lon soit tous égaux devant lunivers, et amalgamant
légalité avec la similitude.
À
peine sortie du liquide amniotique tu jouais. Tu jouais parce quil paraissait
évident à toute cette horde dencadreur de jeunesse, que laptitude
au jeu est le signe dun enfant épanoui. Or, tes parents, ta famille
et la société voulaient ton bonheur, ton épanouissement,
ton éveil. Léveil de tes facultés au bonheur, celui
de tes capacités à comprendre donc potentiellement, à exécuter.
Ne surtout pas pousser à la découverte perturbante que, parfois,
le rond rouge peut rentrer dans le carré vert. Ne pas forcer les carcans.
Le temps libre nest en réalité que celui du jeu et devenu
adulte, celui du divertissement
Loisir officialisé et socialement
théorisé. Droit fondamental accordé avec bienveillance par
lorganisation sociale, jusque dans les prisons. Droit au reflet de devoir,
pour augmenter la productivité, la concentration, la détente, le
bien-être. Tu joues pour ton patron, pour ton mec, pour tes gosses, pour
la sécu. Tu joues pour la collectivité, pour la société.
Si tu abats ton quota dheures de jeu et que tu balance une rouste à
ton fils, tu nes pas en cause : cest quil la mérité.
Pourtant, tu es nourrie de culpabilité : tu dois jouer. Tu dois être
heureuse, tu dois jouer. Tu joues donc tu es. Tu es libre parce que ton univers
souvre au-delà du travail, heureuse parce que promise à lépanouissement
garanti par la société. Depuis ton premier cri, on tapprend
le silence. On en crée les conditions, on ten fait comprendre la
nécessité. Tu ne connais plus tes envies. Ton bonheur est factice.
Tu
nes pas armée pour comprendre que lon veuille vivre avec une
puissance que les spectres de la santé, du bonheur et de la sécurité
neffraient pas ; que lérection dune vie soit une résistance
sans militantisme, une création brute.
© + 5
-
Bonjour Professeur Girard, que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour, pouvez-vous
me passer le directeur sil vous plaît ?
- Je suis désolée
il
- Cest urgent. Il me faut une autorisation de P.L.E.
- Ah.
Je vous redéclenche dans un instant.
© + 6
-
Professeur Girard ?
- Bonjour Monsieur le Directeur.
- Bonjour. Je vous
en prie, soyez brève, je nai que très peu de temps. Vous sollicitez
une autorisation de P.L.E ?
- Oui, pour un sujet dont je viens juste dachever
lentretien. Je vous ai déjà transmis tous les documents concernant
ce dossier : Antoine Fortain. Pour résumer : vie anti-technologique, né
avant les prélèvements biologiques, hors-circuits socio-civiques,
rayé des listes électorales pour non souscription au minimum de
la chaîne gouvernementale et de la Sécurité Sociale pour refus
de la pose de la puce médicale et du frigo auto-régulant. Pas de
délit au dessus du seuil 4, pas de traces dune quelconque faille
psychologique.
Ce sujet ne correspond à aucun des critères du
protocole dOstraoch-Schmidt, Monsieur le Directeur. Il faut impérativement
lui et nous donner une autre chance.
- Et lentretien ?
- Non-coopération
courtoise, calme et réfléchie. Soit il se taisait soit il répondait
« je nai rien à déclarer ». Lhypothèse
de la paranoïa sociale est pourtant inenvisageable : il ne semble pas se
sentir menacé, le test de contact na illustré aucun malaise
de sa part. La cellule dobservation des tensions biométriques na
rien donné, pas de pics déterminants, pas même à lévocation
du retour en cellule ou de la condamnation. Il semble agir selon une décision
mûrie que je nai pas eu le temps de dégager.
- Donc il entre
dans le protocole dOtraoch-Schmidt puisquil agit par conviction.
-
Je ne pense pas quon puisse considérer quil soit dans le cas
décrit par Ostraoch-Schmidt, Monsieur le Directeur. Son mode de marginalité
ne semble pas motivé par des convictions dordre politique ni intellectuel,
sa logique réflexive nest pas globale.
Cest justement là
que le sujet mérite une observation plus approfondie.
- Je vois
-
Je pense que nous avons beaucoup à apprendre de lui sur lex societas
et nous ne pouvons pas laisser cet homme dans lexclusion simplement parce
que nos compétences sont limitées, ça serait totalement absurde
et à lencontre des valeurs de lInstitut
- Très
bien. Vous avez mon accord, mais je tiens à ce que vous menvoyiez
les rapports en priorité.
- Bien sûr. Merci Monsieur le Directeur.
-
Vous allez recevoir laccord écrit dans les dix minutes.
Ah
ça, si je my attendais ! Il a accepté de me signer une P.L.E
! À moi ! Jétais sûre que jallais me faire recevoir
avec un « Mais vous savez Professeure, la Prolongation Légale dEntretien
est une mesure dexception que lon naccorde quaux chercheurs
de classe A
»
Bon, il est possible que sil avait su à
quel point javais été mauvaise dans cet entretien il maurait
ri au nez
Merde ! Les archives
Je suis fichue pour les évaluations
sil les voit ! O.K, cest pas le moment de paniquer et puis de toute
façon ce qui est fait
Tout ça pourrait passer à la
trappe avec un article explosif du genre « Ostraoch-Schmidtt navait
pas tout vu. Le cas Antoine Fortain, une nouvelle catégorie dex societas
? ». Jen connais qui feront moins les fiers au conseil scientifique
!
Bon.
Il sagit dêtre un peu plus maligne et ne pas
reproduire les gaffes de tout à lheure. Cest tout de même
la base : ne pas questionner directement un interlocuteur fermé au dialogue
! Le B-A-BA ! Un gamin de cinq ans le sait dinstinct
Je me suis laissée
prendre comme une idiote à lurgence du temps. Les minutes qui ségrenaient
et la crainte dachever cet entretien sur rien, rien dautre que «
Je nai rien à déclarer » plaqué sur ce ton poli
et mesuré
Il la senti et jai ouvert une brèche
dans laquelle il sest confortablement installé. Mon envie de savoir,
de percer à jour, ou du moins de trouver le début de sa pelote...
Javais déjà senti que cétait un cas inhabituel.
Cétait comme si, à travers son entretien, se jouait lavenir
potentiel de la recherche. En gros, je nai pas su garder la tête froide.
Mais enfin quand même ce nest pas rien : ce type peut inaugurer une
nouvelle classe dEx societas ! Cest totalement fou ! Cinq ans que
la recherche se fonde à quatre-vingt-dix pour cent sur les travaux dOstraoch-Schmidt
et là
Si mon intuition est la bonne, cest un bond énorme
pour la recherche sociale. Par contre, si je me plante
Oui dailleurs,
si je me plante, quoi ? Au pire des cas, il peut savérer quil
rentre dans un des cas du protocole O.S et que je ne lavais pas vu. Ou encore
quil relève de la psychiatrie sociale, et le cas échéant,
ne relève plus de mon département
Cest quitte ou double.
Tout ce que je risque au plus cest un peu de temps perdu. Il ny a
pas trente-six solutions : il faut à tout prix que cet entretien soit fructifiant.
Et au final, quelle quen soit lissue, elle ne peut quêtre
positive pour lui ! Seulement, pas de mystère : il faut que jarrive
à comprendre son fonctionnement. Faute de quoi il nest pas de diagnostique
social possible et aucun profit à tirer de cette histoire,
ni pour
lui, ni pour moi.
© + 12
Il
faut que je me rende à lévidence : je nage. Le profil Fortain
méchappe. Je nage bordel ! Aucune prise dans ce cas et ce nest
pas faute davoir cherché
ça fait cinq heures que jingurgite
tous les éléments de son dossier et rien. Son comportement est lisse
comme un écran ! Aucune piste. Pas de levier ni la moindre brèche
!...Pourtant je le sens, le lac cache un truc. Et cest là, quelque
part, sous mon nez
Au détour dun fait sûrement banal
Fonctionne mon cerveau ! Je dois y arriver. Malgré lui. Malgré cette
obstination à dénigrer la main que je lui tends et à me considérer
comme un flic
« Si vous croyez que ceux pour lesquels vous allez travailler
vont vous accueillir comme le Messie et quils parleront de vous à
leur petits enfants, il est temps de mettre fin à vos rêves ! La
réalité est bien autre chose : lex societas est un individu
dont le fonctionnement est en réaction face aux cadres sociétaux.
Souvent, la difficulté dassumer ce mode de vie le rend deux fois
plus précieux, cest le phénomène de la persévération.
Ils seront très peu dans votre carrière, les cas qui souvriront
à vous de bonne grâce. »
On avait du mal à le croire,
mais il avait raison
Professeur Bigort, jaurais bien besoin de vos
lumières !... Mais que çen soit à ce point ! Je ne
laurais jamais imaginé
Que lindividu, à léchelle
actuelle de son évolution, soit toujours incapable de savoir ce qui est
bon pour lui et quil cherche comme un aveugle la voie du bonheur quand elle
est sous son nez ! Que son autonomie ne soit jamais un acquis, que la maîtrise
de son existence, de ses choix, de sa destinée soit si maladroite, si partielle
! Si tristement partielle
Lépanouissement, le bonheur donc,
est la quête inéluctable de lindividu et il est évident
que personne ne peut y parvenir dans un contexte dexclusion... Les alternatives,
dailleurs, ont prouvé leurs utopies. Il a fallu du temps à
la recherche pour parvenir aux conclusions que nul ne pouvait vivre heureux hors-cadre,
que lexclusion était la source de toute mise en marge et que souffrance
et sentiment dinjustice en étaient les moteurs les plus récurrents
Je
tergiverse
Concentration
Quand on est perdu, rien de tel que le retour
à la méthode pure. Allez, rappelle-toi
Bon.
La première
phase de toute réorientation avant damorcer la réinsertion
: le siège du blocage social. Il faut le déceler, lanalyser,
le comprendre. Pour ça, trois niveaux dindices : les comportements
antérieurs, les attitudes observées et les traits de personnalité.
Mouais
pour ce qui est de la première partie, je nai rien de
rien. Des informations concernant sa façon de vivre, oui. Des faits, du
concret, mais rien qui touche au comportemental
Il faudrait lancer des enquêtes
auprès des voisins, de ses anciens collègues, de ses amis, et je
suis à court de temps. Même les enregistrements de la garde-à-vue
sont inutilisables
Ensuite viennent les observations : une méfiance
manifeste à mon encontre qui sest exprimée par une attitude
décisionnelle de non coopération
« Je nai pas confiance
en toi ni en ton institution. Je ne te cautionne pas donc je ne te donne rien
»
Assez logique au final
Évidemment il refuserait de
se prêter aux tests. Cétait bien la seule évidence
Lunique chose que javais vraiment prévue et calculée
dailleurs
Une bonne vieille technique de diversion qui ne rate jamais
: il na pas réalisé du coup que jen faisais sur le vif,
sans lénoncer pour autant. Au moins ça prouve quil nest
pas au fait des techniques danalyses comportementales. Il nest pas
préparé. Il ne semble pas sêtre intéressé
à la question et na pas anticipé le fait quil pouvait
avoir à se confronter à ce type dentretiens. Ce qui élimine
avec certitude au moins une des trois catégories dO.S. Oui bon, mais
jen ai tiré quoi au final ?
Côté auto-régulation,
aucun de mes tests na pu faire émerger de trouble quelconque : il
est patient plutôt que passif. Sachant que de toute manière il ne
peut pas y couper, cest comme sil sétait fait une raison
Mais sans abattement. Dailleurs ce détail nest pas anodin.
Normalement les gens souffrent de se sentir coincés, soit tristesse, soit
colère, soit peur. Et cette absence de peur justement, cest un élément
qui mérite dêtre souligné
En fait, ce cas se définit
par ses creux
Par rapport à la police, au médecin, moi, ou
au juge auquel il sera soumis dici quelques semaines, je nai pas senti
une fois quil était dans la crainte. Les appareils de détection
des pulsions sanguines, de la tension musculaire et des stimuli nerveux le confirment.
Pas daide non plus du côté des diagrammes psychométriques.
Ils nont rien révélé de précis. Les analyses
des diverses tensions physiques non plus et quant à la salle dobservation,
elle ma fait part dune série de commentaires fort peu concluants
ni utiles. Pas de modification des signaux quand jai parlé du procès,
de la détention possible, ni même de son retour en garde-à-vue
Quand je lui ai signifié la fin de lentretien : il sest levé,
a dit « Au revoir Madame » et sest saisi lui-même de la
poignée de la porte. Sans arrogance, sans orgueil. Un geste incroyable.
Inconscience ? Sang froid ? Cest difficile de savoir. En fait, cest
sûr : il ne rentre pas dans les catégories dO.S ! Les marges
idéologiques sont hors propos puisquil naffiche aucune conviction
politique ou religieuse, les marges intellectuelles également puisque ce
nest ni un lettré ni un sur-cultivé, qui se distinguent souvent
par un syndrome de rigidité conceptuelle, et quant aux marges éphémères,
cela va de soi quil ne rentre pas dans le processus dune quête
identitaire
Je ne parviendrai peut-être pas à définir
une nouvelle catégorie. Mais je dois au moins obtenir de lui les matériaux
qui permettront de démontrer cette non-appartenance le plus solidement
possible.
© + 21
Je
sais, connasse compatissante aux yeux puit-de-miel, que derrière toi une
horde de chiens de laboratoire dissèque mon comportement, les inflexions
de ma voix, les variations de mon pouls, les endroits où mes cheveux blanchissent
en incohérences.
Je sais quils tentent dengraisser les
dossiers sociaux et bandent à lidée de pouvoir procréer
un dossier durgence médicale. Ils me font pitié de tant de
foi absurde. Toi aussi. Pendant que tu téchines à me vomir
les parcelles diffuses de mon existence, tes genoux lisses croisés comme
des galets, je les imagine, prenant des notes et hochant la tête, communiquant
par gestes entendus pour ne pas perturber lÉcoute, pour ne rien perdre
de cet entretien qui nen est pas un, simulacre absurde et sans autre intérêt
que votre excitation neuronale déplacée. Une bande de sérieux
guignols, persuadés de posséder seuls, les clefs de lâme
humaine et qui pis est, persuadé de nagir que pour son bien
La religion de notre époque écartelée, dont vous êtes
les fanatiques, et dont les piliers compréhension, recherche, analyse et
systématisme se sont autoproclamé méthode et vérité.
Le philistin qui refuse la vie stérilisée, prévue, orthonormée
selon les axes « famille » et « travail » ; rejetant les
rêves télécommandés bâtis de cellophane, les
phantasmes marketing préfabriqués ; qui crée sa vie en refusant
les pis-aller, qui ne voit ni intérêt ni justification à vivre
réaliste et qui ne chausse pas son âme de plomb pour se limiter au
seul sol ; les renversés damour, les pétris de rêves,
ceux qui refusent lanticipation comme guide et nacceptent pour seul
rythme que le ballet des corps ; ceux dont le cerveau sembrase, hurle la
pensée libre et cherche à larracher dentre les bras
jaloux de son confort(misme) ; ceux qui ne respectent ni hiérarchie, ni
autorité, ni construction sociale ; ceux qui fustigent les écrans,
ceux qui nont pas dagent de suivi de carrière, ceux qui nont
pas de carrière et nen veulent pas, ceux qui nont plus dimmatriculation
à jour, ceux qui ne créditent plus leur puce bancaire, tous ceux-là,
pauvres païens dans lerreur et lignorance de leur propre perte,
sont séparés du peuple élu : les « intégrés
», gentiment rangés dans des geôles terminologiques sombres
et isolées les unes des autres. Et moi, hein, tu vas me flanquer où
? De quelle couleur sera lélastique autour de mon dossier ? Tu magites
une existence civico-sociale, la sérénité des rangs ! Ce
que tu me vantes à gagner ne résonne pour moi que de choses à
perdre. Tu attends que je calte. Que mes nerfs, usés par la gardav,
lâchent et que je me répande en larmes et supplications parce que
je me serai enfin rendu à lévidence que mon Salut et ma rémission
ne pouvaient venir que de toi
de toi
De la sacro-sainte organisation
sociale, de son infernale sollicitude
Pendant que tu surlis le moindre de
mes mots, que tu les pèses, que tu les passes sous tes dents pour séparer
lor du plomb, le bon grain de livraie, je sens une déferlante
qui approche et menace de me recouvrir... Je parle
Je parle et réagis
à tes tristes tentatives de me faire lâcher des mots comme des bonbons
volés par un gosse
et plus je parle et plus tu ménerves
et
plus je parle et plus ton visage mielleux, doucereux comme celui dune infirmière
inquiète, fait courir ma déferlante. Jai envie que tu la boucles,
que tu te casses
Que tu me foutes la paix avec ton delirium social, ton hystérie
de très sainte mère de lhomme
Linstinct primordial
de liberté menace : tu nauras rien de moi, de mes présents
de vie. Tu ne toucheras rien parce que tu as perdu le goût des paumes
Je nest rien. Mon être te contre
Il est lié à
tout. Il te contre
Te contre.
© + 36
Monsieur
le Directeur,
Comme
convenu, voici les grilles des résultats dobservations du cas dAntoine
Fortain (dossier 958463C) pour lequel vous avez bien voulu maccorder une
autorisation de P.L.E. Vous pourrez constater que cette mesure simposait,
vu la nature différente des ratios que lon enregistre dun entretien
à lautre.
Au delà de la conclusion nette que le profil
du sujet ne correspond à aucune des catégories de déviance
marginales définies par Ostraoch-Schmidtt, cette non-linéarité
comportementale manifeste une instabilité certaine, voire une fragilité
psychologique.
Dans lintérêt de sa prise en charge, et
selon la charte de coopération de lInstitut, jai donc transmis
le dossier aux mains compétentes du service de Psychopathologie Sociale
dans lattente de la décision de justice.
Je
vous remercie de la confiance dont vous avez bien voulu mhonorer, Cordialement,
Professeure Hélène Girard.
Ps
: Pièce jointe 1 page. Le rapport détudes, qui sera rédigé
dans le courant de la journée, vous sera immédiatement communiqué.
Entretien
1 :
État
darrivée à lentretien : Calme ( 1 )
Stabilité
émotionnelle : Stable, régulée ( 0 )
Observations
physique : Attentif, à laise sans ostentation ( 0 )
Observations
biométriques : Diagrammes normaux et réguliers ; refus de prélèvements.
Vivacité
: Contrôlée et réflexive ( 0 )
Rapport
à lautorité : Non coopération courtoise ( - 2 )
Cohérence
: Parfaite ( 2 )
Expression : Claire ( 0 )
Communication : Minimale mais
ouverte ( - 0,5 )
Tests
Contact
physique : Néant
Regard : Néant
Menace : Néant / pas
de signe de crainte
Étiquette : Néant
Culpabilisation : Néant
Ratio
: ( 0,5 )
CCI
: Aucun diagnostique possible en létat : demande de P.L.E.
Entretien
2 :
État
darrivée à lentretien : Fatigue ( - 0,5 )
Stabilité
émotionnelle : Difficultés de régulation ( - 1 )
Observations
physique : Légère agitation, cernes, légère fébrilité
( - 1 )
Observations biométriques : Pics cardiaux ; Tension nerveuse
; Variations calorifiques
Vivacité
: Impulsion latente ( - 1 )
Rapport
à lautorité : Rejet ( - 1,5 )
Cohérence
: Parfaite ( 2 )
Expression : Claire ( 0 )
Communication : Directe ( - 0,5
)
Tests
Contact
physique : Rejet ( - 2 )
Regard : Inattention
Menace : Dérision (
- 1 )
Étiquette : Dérision ( - 1 )
Culpabilisation : Colère
( - 2 )
Ratio
: ( - 9,5 )
CCI
: Au vu de la variable des résultats comparés des deux entretiens
: transmission du cas au service de psychopathologie sociale.