« Le Moment unipolaire
et l’ère Obama » : une conférence de Noam (...)
Le 21 septembre
2009, Noam Chomsky prenait la parole dans l'immense hall Nezahualcóyotl de l'Université
Nationale Autonome du Mexique (Mexico), pour une intervention limpide. Comme personne
ne s'est (pour l'instant) avisé de la traduire, A.11
t'en propose une version francophone. Entre dégonflage du mythe Obama et mise
à nu de la politique étrangère américaine, un texte aussi riche que pertinent.
« Le
Moment unipolaire et l’ère Obama » : une conférence de Noam Chomskysamedi
21 novembre 2009, par T. (traduction) Tu
peux retrouver l'original de cette conférence ici.
La traduction ci-dessous est l'œuvre du courageux et anonyme T.
qu'Article11 remercie chaleureusement.
 [1]Quant
on se penche sur les affaires internationales, il est important de garder à l’esprit
plusieurs principes considérablement répandus et utilisés. Le premier est la maxime
de Thucydide : les forts agissent tel qu'ils le veulent, et les faibles souffrent
tel qu’ils le doivent. Elle a un corollaire majeur : les États puissants
s'appuient sur des spécialistes de l’apologie dont la tâche est de démontrer que
les actions des forts sont nobles et justes et que si les faibles souffrent, c'est
de leur faute. Dans l'occident contemporain, ces spécialistes sont appelés « intellectuels »
et, à quelques exceptions près, ils remplissent leurs fonctions avec habilité
et bonne conscience, quelle que soit l'incongruité de leurs déclarations. Cette
pratique remonte aux origines de l'histoire écrite. Un
second thème directeur fut exprimé par Adam Smith. Il parlait de l'Angleterre,
la plus grande puissance de son époque, mais son observation peut se généraliser.
Smith observait que les « architectes principaux »
de la politique anglaise étaient les marchands et les fabricants, lesquels s'assuraient
que leurs intérêts personnels soient bien servis par la politique, quelles qu'en
soient les conséquences néfastes sur les autres (y compris sur le peuple anglais).
Les plus durement touchés étant ceux qui souffraient de la « sauvage
injustice des Européens », hors de l’Europe. Smith fut l’une des
rares figures de son temps à s'éloigner de la pratique consistant à décrire l'Angleterre
comme un pouvoir angélique unique dans l'histoire mondiale et se consacrant avec
altruisme au bien-être des barbares. On a une illustration frappante de cette
pratique intellectuelle dans la personne de John Stuart Mill, l’un des intellectuels
occidentaux les plus intelligents et respectés. Dans un essai classique, il expliqua
ainsi que l'Angleterre devait compléter la conquête de l'Inde à de pures fins
humanitaires. Il l'écrivit alors que l'Angleterre y commettait ses pires atrocités.
La véritable motivation de la poursuite de cette conquête était de lui permettre
d'obtenir le monopole de l'opium et d'établir l'entreprise narcotique la plus
extraordinaire de toute l'histoire mondiale, ceci afin de forcer la Chine, via
des navires armés et du poison, à accepter les usines britanniques qu'elle ne
voulait pas. La
description de Mill est la norme culturelle. La maxime de Smith est celle de l'histoire. Aujourd'hui,
les principaux architectes politiques ne sont pas des « marchands
et fabricants », mais plutôt des institutions financières et des
sociétés multinationales. Il existe une version mise à jour de la maxime de Smith :
la « théorie d'investissement des politiques »,
élaborée par l'économiste politique Thomas Ferguson, qui considère que les élections
sont des occasions pour des groupes d'investisseurs de s'allier afin de contrôler
l'État, fondamentalement en achetant les élections. Ferguson a démontré que cette
théorie était un très bon outil pour prévoir la politique sur une longue période. En
2008, donc, nous aurions dû anticiper le fait que les intérêts des industries
financières auraient la priorité dans l'administration Obama : elles étaient
ses plus gros donateurs et nombre d’entre elles préféraient Obama à McCain. On
en eut très vite confirmation. Le principal hebdomadaire économique, Business
Week, exulte maintenant que le secteur des assurances a gagné la bataille
du système de santé et que le secteur financier, responsable de la crise actuelle,
en ressort indemne et même renforcé par cet énorme renflouage public, préparant
déjà le terrain pour une prochaine crise comme l’indique le rédacteur en chef.
« En
2008, nous aurions dû anticiper le fait que les intérêts des industries financières
auraient la priorité dans l'administration Obama. »Les
autres sociétés ont tiré de profitables leçons de ces triomphes et organisent
désormais de grandes campagnes contre toute tentative, y compris modérée, de mise
en place de mesures énergétiques et environnementales, sachant pertinemment que
leurs succès priveront leurs petits-fils de tout espoir quant à une survie décente.
Ce n'est pas que leurs dirigeants soient mauvais ou ignorants bien sûr, mais plutôt
que les décisions sont des impératifs institutionnels. Ceux qui choisissent d'ignorer
les règles sont exclus, quelquefois par des voies surprenantes. Les
élections aux États-Unis sont des aberrations largement dirigées par l'énorme
industrie des relations publiques, laquelle s'est développée il y a un siècle
de cela dans les pays les plus libres, l'Angleterre et les États-Unis, là où les
luttes populaires avaient arraché assez de liberté pour que le public ne puisse
facilement être contrôlé par la force. Par conséquent, les architectes politiques
en ont déduit qu'il serait nécessaire de contrôler les attitudes et opinions.
Le contrôle des élections est un des éléments de ce travail. Les États-Unis ne
sont pas une « démocratie dirigée » comme l'Iran, où les candidats
doivent être approuvés par les ecclésiastiques régnants. Dans les sociétés libres
comme les États-Unis, ce sont les concentrations de capital privé qui approuvent
les candidats, et pour ceux qui passent ce filtre, les résultats sont quasi déterminés
par les sommes dépensées pendant la campagne. Les
dirigeants politiques sont bien conscients que l’opinion n’est pas du tout du
même avis que les architectes sur de nombreux sujets. Par conséquent, les campagnes
électorales se détournent des problèmes au profit des slogans, des bons mots,
des personnalités et des commérages. Chaque année, l’industrie publicitaire décerne
un prix pour la meilleure campagne marketing. En 2008, ce prix a été remporté
par Obama devant Apple. Les cadres politiques étaient euphoriques. Ils se vantaient
ouvertement du fait que c’était leur plus grand succès depuis qu’ils avaient commencé
à vendre des candidats comme ils le font pour du dentifrice et des médicaments
branchés. Cette technique a décollé pendant la période néolibérale, avec Reagan.
« Chaque
année, l’industrie publicitaire décerne un prix pour la meilleure campagne marketing.
En 2008, ce prix a été remporté par Obama devant Apple. »Dans
un cours d’économie, on apprend que les marchés sont basés sur des consommateurs
éclairés qui prennent leurs décisions de manière rationnelle. Mais quiconque regarde
une publicité télé sait que les entreprises consacrent de grosses ressources à
créer des consommateurs standardisés prenant des décisions irrationnelles. Les
méthodes utilisées pour ébranler les marchés sont adaptées afin de saper la démocratie,
créant un électorat profane qui prendra des décisions irrationnelles sur un faible
éventail d’alternatives compatibles avec les intérêts des deux partis, lesquels
devraient être considérés comme des factions concurrentes du parti unique des
affaires. Dans le monde des affaires et celui de la politique, les architectes
politiques ont régulièrement été hostiles aux marchés et à la démocratie, sauf
en cas d’avantages temporaires. La rhétorique est différente bien sûr, mais les
faits sont là. La
maxime d’Adam Smith comporte quelques exceptions très parlantes. Les politiques
américaines envers Cuba depuis son indépendance il y a 50 ans en sont une illustration
contemporaine essentielle. Les États-Unis sont une société libre tout à fait inhabituelle,
nous avons donc un accès facilité aux documents internes qui révèlent la pensée
et les plans des architectes politiques. Dans les mois qui suivirent l’indépendance,
l’administration Eisenhower avait élaboré des plans secrets pour renverser le
régime et avait mise en œuvre des programmes de guerre économique et de terreur,
lesquels ont été brutalement intensifiés par Kennedy. Ces programmes ont continué
de manières variées jusqu’à notre époque. Au départ, l’objectif déclaré était
de punir suffisamment le peuple cubain afin qu’il renverse le régime criminel.
Son crime fut identifié comme un « défi réussi » aux politiques
états-uniennes, lesquelles remontaient aux années 1920, lorsque la doctrine Monroe
annonça la volonté américaine de domination de l’hémisphère occidental, sans aucune
tolérance pour toute interférence intérieure ou extérieure. Alors
que les politiques bipartisanes [2]
envers Cuba s’accordent avec la maxime de Thucydide, elles rentrent en conflit
avec le principe de Smith et nous donnent donc un aperçu particulier sur la formation
des politiques. Depuis des dizaines d’années, le peuple américain est en faveur
de la normalisation des relations avec Cuba. Si ignorer la volonté de la population
n’a rien d’inhabituel, ce qui est plus intéressant dans ce cas c’est que de puissants
secteurs du monde des affaires sont en faveur de la normalisation : l’agroalimentaire,
les industriels de l’énergie, les sociétés pharmaceutiques et bien d’autres qui
forment d’habitude le cadre politique. Leurs intérêts dans ce cas sont supplantés
par un principe des affaires internationales délaissé par la littérature universitaire
spécialisée. C’est ce qu’on pourrait appeler le principe de la Mafia. Le parrain
ne tolère pas les exemples de « défi réussi », même de la
part d’un petit épicier qui ne peut payer pour sa protection. C’est trop dangereux.
Par conséquent, il faut le réprimer, et ce de manière brutale, afin que les autres
comprennent que la désobéissance, le « défi réussi », n’est
pas une option valable. Un défi réussi envers le maître peut être un « virus »
qui « répand la contagion », pour emprunter
un terme d’Henry Kissinger lorsqu’il préparait le renversement du gouvernement
Allende. Cela a été et cela reste une doctrine importante de la politique étrangère
américaine depuis sa période de domination globale, et a bien sûr de nombreux
précédents. La politique américaine envers l’Iran depuis 1979 en est une autre
illustration, que je n’ai pas le temps d’analyser ici. « Un
défi réussi envers le maître peut être un 'virus' qui 'répand la contagion', pour
emprunter un terme d’Henry Kissinger lorsqu’il préparait le renversement du gouvernement
Allende. »La
réalisation des intentions décrites dans la doctrine Monroe prit du temps, et
il existe encore aujourd’hui des obstacles, mais l’objectif n’a pas changé et
reste incontesté. Il a même pris plus d’importance vu que les États-Unis sont
devenus le pouvoir mondial dominant après la Seconde Guerre mondiale, en évinçant
leur rival britannique. Le raisonnement fut clairement expliqué. Par exemple,
lorsque Washington se préparait à renverser le gouvernement Allende, le Conseil
National de Sécurité nota que, si les États-Unis ne pouvaient pas contrôler l’Amérique
Latine, ils ne pouvaient prétendre « obtenir un ordre
satisfaisant ailleurs dans le monde », c'est-à-dire imposer
leur domination efficacement au reste du monde. La « crédibilité »
de Washington en aurait été entamée, comme l’a avoué Henry Kissinger. D’autres
pourraient se tourner vers la désobéissance, s'inspirer des « défis
réussis », si le virus chilien n’était pas détruit avant qu’il
ne puisse « répandre la contagion ». Par
conséquent la démocratie parlementaire au Chili devait disparaître, comme ça s’est
passé à l’occasion du premier 11 Septembre, en 1973. Cet événement a disparu de
l’histoire occidentale, bien qu’en termes de conséquences pour le Chili et ailleurs,
cela surpasse de loin les terribles crimes du 11 septembre 2001. Bien
que ces trois principes (celui de la Mafia et les maximes de Thucydide et Smith)
n’expliquent pas toutes les décisions de politique étrangère, ils en couvrent
une large partie, tout comme le corollaire sur le rôle des intellectuels. Ils
ne sont pas l’alpha et l’omega de la sagesse mais sont tout
de même un bon début. Avec
cet arrière-plan en tête, tournons-nous vers le « moment
unipolaire », sujet d’un grand nombre de discussions universitaires
et populaires depuis l’effondrement de l’Union Soviétique il y a 20 ans, qui fit
passer les États-Unis de principale superpuissance mondiale à seule superpuissance
mondiale. Nous apprenons beaucoup sur la nature de la Guerre Froide et des évènements
survenus depuis lors en regardant la façon dont Washington a réagi à la disparition
de son ennemi mondial, de cette « impitoyable et monolithique
conspiration » visant à s’emparer du monde pour reprendre la description
de John F. Kennedy. Quelques
semaines après la chute du mur de Berlin, les États-Unis ont envahi le Panama.
L’objectif était de kidnapper une brute mineure qui fut emmenée en Floride et
condamnée pour des crimes qu’il avait pour la plupart commis alors qu’il était
employé par la CIA. Il était passé d’ami estimé à suppôt de Satan en tenant tête
aux politiques américaines : il traînait en longueur pour soutenir les guerres
terroristes de Reagan au Nicaragua. L’invasion tua plusieurs milliers de pauvres
gens selon des sources locales et remit en place le régime des narcotrafiquants
et banquiers liés aux États-Unis. Ce n’était pas plus qu’une note de bas de page
pour l’histoire, mais cela sortait du schéma habituel à bien des égards, notamment
parce qu'il leur fallait trouver un nouveau prétexte. Il fut vite donné :
la menace des narcotrafiquants hispaniques focalisés sur la destruction des EU.
La « guerre contre la drogue » fut certes lancée par Nixon,
mais elle prit un rôle nouveau et plus important au cours du moment unipolaire. Le
besoin d’un nouveau prétexte guida aussi la réaction officielle à l’effondrement
de la superpuissance ennemie. En quelques mois, l’administration de Bush père
exposa le nouveau cap de Washington : en bref, tout restera comme avant,
mais sous de nouveaux prétextes. Nous avons toujours besoin d’un gros système
militaire, mais pour une nouvelle raison : la « sophistication
technologique » des puissances du Tiers-monde. Nous devons maintenir
la « base industrielle de défense »,
un euphémisme pour désigner l’industrie de haute technologie soutenue par l’État.
Nous devons maintenir les forces d’intervention pour les régions du Moyen-Orient
riches en énergie, où les menaces importantes contre nos intérêts ne peuvent plus
être rejetées sur le Kremlin, contrairement aux décennies de mensonges précédentes.
Tout ceci passa discrètement et fut à peine signalé. Mais pour ceux qui cherchent
à comprendre le monde, c’est très instructif. « En
quelques mois, l’administration de Bush père exposa le nouveau cap de Washington :
en bref, tout restera comme avant, mais sous de nouveaux prétextes. »Comme
prétexte à interventions, la « guerre contre la drogue »
était utile mais trop limitée. Un prétexte plus général était nécessaire. Les
élites intellectuelles se mirent rapidement au travail et remplirent leur mission.
Elles annoncèrent une « révolution normative »
qui accordait aux États-Unis le droit d’ « intervention
humanitaire », ceci pour les plus nobles des raisons bien entendu.
Le moins que l’on puisse dire, c’est que les victimes traditionnelles n’étaient
guère convaincues. Au Sud, des conférences de haut-niveau condamnèrent amèrement
« le soi-disant 'droit' d’intervention humanitaire ».
Un affinage était donc nécessaire, et le concept de la « responsabilité
de protection » fut échafaudé à sa place. Ceux qui prêtent attention
à l’histoire ne seront pas surpris de découvrir que les puissances occidentales
exercent leur « responsabilité de protection »
de manière extrêmement sélective, en parfaite correspondance avec les trois maximes.
Les faits concordent de manière troublante et requièrent une agilité considérable
de la part des classes intellectuelles – mais ceci est une autre histoire pertinente
que je dois mettre de côté. Une
autre question qui passa au premier plan à l’aube du moment unipolaire fut celle
du destin de l’OTAN. La justification traditionnelle de son existence était la
défense contre l’agression russe. Avec la disparition de l’Union Soviétique, le
prétexte s’évapora. Les esprits naïfs, qui font confiance à la doctrine en vigueur,
s’attendaient à ce que l’OTAN disparaisse aussi. Bien au contraire, l’OTAN fut
rapidement renforcé. Les détails en révèlent autant sur la guerre froide que sur
ce qui a suivi et, plus généralement, sur la conception et l’application d’une
politique étatique. Alors
que l’Union Soviétique s’écroulait, Mikhaïl Gorbatchev fit une concession sidérante :
il accepta que l’Allemagne réunifiée rejoigne l’alliance militaire hostile dirigée
par la superpuissance mondiale, malgré le fait que les Allemands aient à eux-seuls
quasi anéanti la Russie deux fois au cours du siècle. Il y avait cependant un
quid pro quo [3].
L’administration Bush promit à Gorbatchev que l’OTAN ne s’étendrait pas à l’Allemagne
de l’Est, et encore moins plus loin à l’Est. Elle garantit aussi à Gorbatchev
que « l’OTAN se transformera elle-même en une organisation
plus politique ». Gorbatchev proposa aussi la création d'une
zone dénucléarisée de l’Arctique à la Mer Noire, afin d’établir une « zone
de paix » pour lever toute menace sur l’Europe, de l’Est ou
de l’Ouest. Cette proposition fut rejetée sans examen. Clinton
a pris ses fonctions peu de temps après. Les engagements de Washington ont rapidement
disparu. Il est inutile de faire des commentaires sur la promesse que l’OTAN deviendrait
une organisation plus politique. Clinton a élargi l’OTAN à l’Est, et Bush a surenchéri.
Obama a apparemment l’intention de poursuivre cette expansion. Juste avant le
premier voyage d’Obama en Russie, son assistant spécial pour la Sécurité Nationale
et les affaires eurasiennes informa la presse que « nous
n’allons pas rassurer ou donner ou échanger quoi que ce soit aux Russes en ce
qui concerne l’expansion de l’OTAN ou le système de défense anti-missiles ».
Il faisait référence au programme américain de défense anti-missiles en Europe
de l’Est et à l’adhésion de deux voisins de la Russie, la Géorgie et l’Ukraine,
à l’OTAN. Ces deux décisions sont considérées par les analystes occidentaux comme
de sérieuses menaces pour la sécurité russe, propres à enflammer les tensions
internationales. Il
y a quelques jours l’administration Obama annonçait un réajustement de ses systèmes
anti-missiles en Europe de l’Est. Cela a entraîné une foule de commentaires et
de débats, qui, comme par le passé, ont habilement évité la question centrale. Les
systèmes sont vendus comme défense contre une attaque iranienne. Mais ce ne peut
être le motif réel. Les chances d’une attaque iranienne par missile, nucléaire
ou non, sont de l’ordre de celles d’un astéroïde percutant la Terre, à moins bien
sûr que les dirigeants religieux n’aient une envie fanatique de mourir et de voir
l’Iran instantanément incinéré avec eux. L’objectif des systèmes d’interception
états-uniens, s'ils fonctionnent un jour, est d’empêcher toutes représailles en
cas d’attaques américaine ou israélienne sur l’Iran, c'est-à-dire éliminer toute
dissuasion iranienne. Les systèmes anti-missiles sont une arme de première frappe [4],
et chaque côté l’a compris. Mais cela semble être un de ces faits qu'il vaut mieux
laisser dans l’ombre. « Les
chances d’une attaque iranienne par missile, nucléaire ou non, sont de l’ordre
de celles d’un astéroïde percutant la Terre. »Pour
en revenir à l’OTAN, sa juridiction déclarée s'étend désormais encore plus loin
que les frontières de la Russie. Le conseiller d’Obama à la Sécurité Nationale,
le commandant de la Marine James Jones, préconise un élargissement de l’OTAN au
sud et à l’est afin de renforcer le contrôle américain sur les sources énergétiques
du Moyen-Orient. Le général Jones recommande aussi une « force
de riposte OTAN », ce qui donnerait à l’alliance militaire
dirigée par les États-Unis « beaucoup plus de flexibilité
pour agir rapidement à très grande distance », un objectif
sur lequel les États-Unis travaillent ardemment en Afghanistan. Lors d'une conférence
de l’OTAN, le secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer, indiquait que « les
troupes de l’OTAN doivent surveiller les oléoducs de gaz et de pétrole à destination
de l’Occident » et, plus globalement, protéger les routes maritimes
empruntées par les tankers et les autres « infrastructures
cruciales » du système énergétique. Cette décision explique plus
clairement les politiques post-guerre froide visant à réformer l’OTAN en une force
d’intervention mondiale dirigée par les États-Unis, particulièrement préoccupée
par le contrôle de l’énergie. Le rôle inclut vraisemblablement la protection du
futur oléoduc de 7.6 milliards de dollars qui doit acheminer le gaz naturel du
Turkménistan au Pakistan et à l’Inde en passant par la province afghane de Kandahar,
où les troupes canadiennes sont déployées. La presse canadienne a rapporté que
l’objectif était de « bloquer l’oléoduc concurrent qui
devrait acheminer le gaz vers le Pakistan et l’Inde depuis l’Iran »
et de « diminuer la domination russe sur les exportations
d’énergie de l’Asie Centrale », soulignant sans détours quelques-uns
des contours de ce nouveau « Grand Jeu »
dans lequel la force d’intervention internationale sous direction américaine sera
un protagoniste majeur.
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Dès
la fin de la seconde guerre mondiale, il était clair que l’Europe occidentale
pouvait choisir de mener une politique indépendante, peut-être en conformité avec
la vision gaulliste d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural. Dans ce cas le problème
n'était plus qu’un « virus » puisse
« répandre la contagion », mais qu’une
pandémie abatte le système tout entier de contrôle global. L’OTAN était considéré
comme un remède à cette menace. Son expansion actuelle et les ambitieux objectifs
de la nouvelle OTAN continuent dans cette même voie. Des
questions se sont posées depuis l'avènement de ce moment unipolaire, et les solutions
apportées correspondaient bien aux principes régissant les affaires internationales.
Plus spécifiquement, les politiques se conforment de près aux doctrines d’ordre
mondial formulées par des planificateurs américains de haut niveau durant la Seconde
Guerre mondiale. Dès 1939, ils savaient que quelque soit le résultat de la guerre,
les États-Unis deviendrait une puissance mondiale, évinçant la Grande-Bretagne.
En conséquence, ils développèrent des plans pour que les États-Unis exercent leur
contrôle sur une substantielle partie du globe. Cette « Grande Aire »,
comme ils la nommaient, devait comprendre au minimum l’hémisphère occidental,
l’ancien empire britannique, l’extrême-Orient et les ressources énergétiques de
l’ouest-asiatique. Dans cette « grande aire »,
les États-Unis détiendraient le « pouvoir incontesté »
grâce à leur « supériorité militaire et économique »
et agiraient de manière à s’assurer la « restriction
de tout exercice de souveraineté » des États interférant avec leurs
plans. Au début, les planificateurs pensèrent que l’Allemagne serait prédominante
en Europe, mais lorsque la Russie commença à broyer la Wehrmacht, la vision devint
plus large et la Grande Aire se dut d’ incorporer le plus de territoires possibles
en Eurasie, avec au minimum l’Europe occidentale, cœur économique eurasien. Des
plans précis et rationnels d'organisation globale ont été développés, une 'fonction'
étant assignée à chaque région. Le Sud en général devait avoir un rôle de service :
fournir des ressources, une main d’œuvre bon marché, des opportunités d’investissement
et de marchés, ainsi que d’autres services comme l’importation des déchets et
de la pollution. A cette époque les États-Unis n’étaient pas tellement intéressés
par l’Afrique, elle fut donc confiée à l’Europe afin qu’elle l’ « exploite »
pour sa reconstruction après-guerre. On aurait pu imaginer des relations différentes
entre l’Europe et l’Afrique vu leur passé historique, mais cela n’a pas été envisagé.
Par contraste, les réserves de pétroles du Moyen-Orient étaient considérées comme
étant « une prodigieuse source de pouvoir stratégique »
et l’ « un des plus formidables trésors matériels
de l’histoire mondiale », la plus « importante
aire stratégique dans le monde », selon les mots d’Eisenhower.
Les planificateurs influents admettaient que le contrôle du pétrole moyen-oriental
fournirait aux États-Unis un « contrôle important sur
le monde ». «
Par contraste, les réserves de pétroles du Moyen Orient étaient considérées comme
[...] la plus 'importante aire stratégique dans le monde' selon les mots d’Eisenhower.
»Ceux
qui cherchent à mettre à jour de signifiantes continuités historiques se souviendront
peut-être que les planificateurs de Truman faisaient écho aux doctrines des démocrates
jacksoniens, un siècle plus tôt, à l'époque de l’annexion du Texas et de la conquête
de la moitié du Mexique. Ces prédécesseurs avaient anticipé le fait que ces conquêtes
fourniraient aux États-Unis un quasi monopole sur le coton, carburant de la première
révolution industrielle : « Ce monopole, maintenant
solide, place les autres nations à nos pieds », déclara le
président Tyler. Par cet avantage, les États-Unis pourraient l’emporter sur la
dissuasion britannique, le grand problème de l’époque, et se constituer une influence
internationale sans précédent. Des
conceptions similaires ont guidé Washington dans ses politiques pétrolières. En
conséquence, le Conseil National de Sécurité d’Eisenhower précisa que les États-Unis
devaient supporter des régimes brutaux et sévères, bloquer la démocratie et le
développement même si cela déclenchait une « campagne
de haine contre nous », comme l’a observé le président Eisenhower,
50 ans avant que George W. Bush ne demande plaintivement « pourquoi
nous haïssent-ils ? », avant de décider que ce doit être ainsi
car ils haïssent notre liberté. En
ce qui concerne l’Amérique Latine, les planificateurs post-Seconde Guerre mondiale
concluaient que la menace principale sur les intérêts des États-Unis était le
fait de « régimes nationalistes radicaux [qui] séduisent
les masses » et cherchent à satisfaire la « demande
populaire d’amélioration immédiate des conditions de vie médiocres des masses »
ainsi que le développement selon les besoins domestiques. Ces tendances rentrent
en conflit avec l’exigence d’ « un climat politique
et économique favorable à l’investissement privé », avec un rapatriement
satisfaisant des profits et avec la « protection de
nos matières premières ». Une part conséquente de l’histoire ultérieure
provient de ces conceptions non-contestées. Si
on prend le cas particulier de Mexico, un atelier du Pentagone sur la stratégie
de développement pour l’Amérique Latine constatait en 1990 que les relations mexico-américaines
étaient « extraordinairement positives »,
indifférent aux élections volées, à la violence étatique, à la torture, au traitement
scandaleux des travailleurs et paysans et à d'autres menus détails. Les participants
à l’atelier avaient cependant un souci en perspective : la menace d’une « ouverture
démocratique » au Mexique, qui, ils le craignaient, pourrait
« installer un gouvernement plus intéressé à défier
les États-Unis sur des bases économiques et nationalistes ».
Le remède recommandé était un traité EU-Mexique qui « verrouillerait
le Mexique dans » les réformes néolibérales des années 1980
et « lierait les mains des présents et futurs gouvernements »
mexicains en ce qui concerne la politique économique. En bref, le NAFTA, dûment
imposé par le pouvoir exécutif, en désaccord avec la volonté populaire.
«
Les participants à l’atelier avaient cependant un souci en perspective :
la menace d’une 'ouverture démocratique' au Mexique. »Lorsque
le NAFTA entra en vigueur en 1994, le président Clinton lança aussi l’opération
Gatekeeper [5],
qui militarisa la frontière mexicaine. Comme il l’expliqua, « nous
n’abandonnerons pas nos frontières à ceux qui veulent abuser de notre passé de
compassion et justice ». Il n’avait rien à dire sur la compassion
et la justice qui avaient inspiré l’établissement de ces frontières, et n’expliqua
pas comment, Grand Prêtre de la globalisation néolibérale, il gérait l’observation
d’Adam Smith selon laquelle « la libre circulation de
la main d’œuvre » est l’un des fondements du libre échange. Le
moment choisi pour l’opération Gatekeeper n’était certainement
pas accidentel. Les analystes sensés avaient anticipé qu’ouvrir le Mexique à un
flot d’exportations agroalimentaires fortement subventionnées ébranlerait tôt
ou tard l’agriculture mexicaine, et que les entreprises mexicaines ne seraient
pas capable de soutenir la compétition avec d’énormes sociétés aidées par l’État,
lesquelles devaient être autorisées à opérer librement au Mexique selon le traité.
Une conséquence probable était une hausse de l’émigration vers les États-Unis,
à additionner à celle fuyant des pays d’Amérique Centrale, ravagés par la terreur
reagannienne. La militarisation de la frontière fut une solution naturelle. L’attitude
populaire envers ceux qui fuient leurs pays (appelés 'étrangers
illégaux') est complexe. Ils exécutent des services de grande valeur en tant
que main d’œuvre très peu coûteuse et facilement exploitable. Aux États-Unis,
l’agroalimentaire, le bâtiment et d’autres industries reposent massivement sur
eux, et ils contribuent à la richesse des communautés où ils résident. D’un autre
côté, ils réveillent le traditionnel sentiment anti-immigration. C’est un trait
persistant et frappant de cette société d’immigrants, laquelle a un passé de traitement
honteux envers les migrants. Ces dernières semaines, les frères Kennedy ont été
érigés en héros américains. Vers la fin du 19e ils auraient dû passer devant des
restaurants à Boston où des affiches indiquaient « Pas
de chien ou d’Irlandais ». Aujourd'hui les entrepreneurs asiatiques
sont à la tête de l’innovation dans le secteur de la haute technologie mais il
y a un siècle, les actes d’exclusions racistes les auraient tenus à l’écart en
tant que menace pour la pureté de la société américaine. «
Ces dernières semaines, les frères Kennedy ont été érigés en héros américains.
Vers la fin du 19e ils auraient dû passer devant des restaurants à Boston où des
affiches indiquaient 'Pas de chien ou d’Irlandais'. »Quelles
que soient les réalités historiques et économiques, les immigrants ont été perçus
par les pauvres et les travailleurs comme une menace pour leurs boulots, quartiers
et modes de vie. Il est important de garder à l’esprit que les gens qui protestent
aujourd’hui ont de réels doléances. Ils sont victimes de la financiarisation de
l’économie et des programmes néolibéraux de mondialisation conçus pour transférer
la production à l’étranger et les mettre en compétition avec les travailleurs
du monde entier, et donc baisser leurs salaires et avantages. Pendant ce temps,
les professionnels diplômés sont protégés des forces du marché et les propriétaires
et dirigeants s’enrichissent. À nouveau la maxime de Smith. Les répercussions
sont sévères depuis les années Reagan et se manifestent de façon extrêmement déplaisante,
comme on peut le voir actuellement en unes des journaux. Les deux partis politiques
se battent pour savoir lequel des deux pourra proclamer avec le plus de ferveur
son attachement à la doctrine sadique selon laquelle les soins médicaux doivent
être refusés aux « étrangers illégaux ».
Leur position est cohérente avec le principe juridique, établi par la Cour Suprême,
selon lequel ces créatures ne sont pas des « personnes »
selon la loi, et qu'ils ne disposent donc pas des droits accordés aux personnes.
Au même moment, la Cour examine si les grandes sociétés ne devraient pas avoir
la permission d’acheter les élections librement au lieu de le faire de manière
détournée C’est un problème constitutionnel majeur, puisque les tribunaux ont
établis que, contrairement aux sans-papiers, les entreprises sont des personnes
réelles selon la loi, et ont en fait des droits bien supérieurs à celles faites
de chair et de sang, tels ceux accordés par le mal nommé « accord
de libre-échange ». Ces coïncidences parlantes ne suscitent aucun
commentaire. La loi est bel et bien une solennelle et majestueuse affaire.
«
Les tribunaux ont établis que, contrairement aux sans-papiers, les entreprises
sont des personnes réelles selon la loi, et ont en fait des droits bien supérieurs
à celles faites de chair et de sang. »Le
champ de planification est serré mais il permet quelques variations. L’administration
Bush II est allée loin dans l’extrême du militarisme agressif et du mépris arrogant,
y compris pour ses alliés. Elle a été durement désapprouvée pour ces pratiques,
même par le courant traditionnel. Le second mandat de Bush fut plus modéré. Quelques-unes
des personnalités les plus extrêmes furent renvoyées (Rumsfeld, Wolfowitz, Douglas
Feith et d’autres) ; Cheney ne pouvait pas l’être car il était l’administration.
La politique commença à se rapprocher de la norme. Alors qu'Obama entrait en fonction,
Condoleezza Rice prévoya qu’il suivrait les politiques du second mandat de Bush,
et c’est en gros ce qui s’est passé, hormis un style rhétorique différent qui
semble avoir charmé beaucoup de monde, peut-être grâce au soulagement dû au départ
de Bush. Une
différence fondamentale entre Bush et Obama fut très bien formulée par l'un des
hauts conseillers de l’administration Kennedy, à l’époque de la crise des missiles
à Cuba. Les planificateurs de Kennedy prenaient des décisions qui menaçaient littéralement
l’Angleterre d’extinction, mais n’en informaient pas les Britanniques. A ce moment
là, le conseiller définissait ainsi la « relation spéciale »
avec la Grande Bretagne : elle est , disait-il, « notre
lieutenant – le terme en vogue étant 'partenaire' ». Naturellement,
l’Angleterre préfère le terme en vogue. Bush et ses sbires traitent le monde
comme « nos lieutenants ». Ainsi, en annonçant
l’invasion de l’Irak, ils informèrent l’ONU qu’elle pouvait suivre les ordres
américains ou « ne plus avoir de raison d’être ». Une telle
arrogance a bien évidemment suscité de l’hostilité. Obama a choisi une autre méthode :
il reçoit les dirigeants et les peuples du monde poliment, en tant que « partenaires »,
et c’est seulement en privé qu’il continue à les traiter comme des « lieutenants ».
Les dirigeants étrangers préfèrent cette approche et le public est aussi parfois
hypnotisé par cette attitude. Mais il est sage de s’en tenir aux faits et non
au comportement rhétorique et plaisant. Les faits racontent une histoire différente
d’habitude, et ce cas là ne fait pas exception. « Obama
a choisi une autre méthode. Il reçoit les dirigeants et les peuples du monde poliment,
en tant que 'partenaires', et c’est seulement en privé qu’il continue à les traiter
comme des 'lieutenants'. »Le
système mondiale actuel reste unipolaire dans un domaine, celui de la force. Les
États-Unis dépensent quasiment autant pour la force militaire que le reste du
monde réuni, et sont bien plus avancés en ce qui concerne la technologie de destruction.
C’est aussi le seul pays à avoir des centaines de bases militaires tout autour
du monde et à occuper deux pays dans les régions cruciales pour la production
d’énergie. Il y établit des méga-ambassades gigantesques, de l’ordre d’une ville
à l’intérieur de la ville, ce qui est une claire indication de ses intentions
futures. A Bagdad, les coûts prévisionnels de la méga-ambassade sont de 1.5 milliard
de dollars cette année et de 1.8 dans les prochaines années. Le coût de leurs
équivalents au Pakistan et en Afghanistan est inconnu, tout comme le futur des
énormes bases militaires établies en Irak. Le
système mondial de bases est maintenant étendu à l’Amérique Latine. Les États-Unis
ont été expulsés de certaines bases en Amérique du Sud, le plus récemment de Manta
en Équateur, mais se sont arrangés ces derniers temps pour en utiliser sept nouvelles
en Colombie, en espérant probablement garder celle de Palmerola au Honduras, qui
a joué un rôle centrale dans les guerres terroristes de Reagan. Dissoute en 1950,
la quatrième Flotte US a été réactivée en 2008, peu de temps après l’invasion
colombienne de l’Équateur. Son champ d’action couvre les Caraïbes, l’Amérique
Centrale et du Sud ainsi que les eaux environnantes. La marine définit ses « diverses
opérations » comme la lutte contre les trafics illégaux, la coopération
régionale en matière de sécurité, l’interaction entre les forces armées et les
formations militaires bilatérales ou multinationales. La réactivation de la flotte
a naturellement provoqué un tollé et l’inquiétude des gouvernements brésilien,
vénézuélien et autres. Les
inquiétudes sud américaines ont aussi été éveillées par un document d’avril 2009
de la US Air Mobility Command (Commandement de la Mobilité Aérienne), qui propose
que la base de Palanquero en Colombie devienne un « endroit
de sécurité coopérative » à partir duquel les « opérations
de mobilité pourraient être effectuées ». Le rapport notait
que de Palanquero, « presque la moitié du continent
peut être couvert par un C-17 (avion militaire) sans ravitaillement ».
Ceci pourrait former un élément de la « stratégie d’acheminement
global » , qui « aide à la réalisation
de la stratégie d’engagement régional et facilite la mobilité de l’acheminement
vers l’Afrique ». Pour le présent, le document conclut que « la
stratégie de placer [la base] à Palanquero devrait être suffisante concernant
la capacité de portée aérienne sur le continent sud-américain »,
mais poursuit en envisageant des options pour étendre le système à l’Afrique avec
des bases additionnelles, qui doivent former une partie du système de surveillance,
de contrôle et d’intervention globale. Ces
plans font partie d’une politique plus générale de militarisation de l’Amérique
latine. L’entraînement des officiers latino-américains a fortement augmenté dans
la dernière décennie, bien au dessus des niveaux de la Guerre Froide. La police
se forme aux tactiques d’infanterie légère. Leur mission est de combattre les
« gangs de jeunes » et le « populisme
radical », ce dernier terme n'étant que trop bien compris
en Amérique latine. «
Ces plans font partie d’une politique plus générale de militarisation de l’Amérique
latine. »Le
prétexte est celui de la « guerre contre la drogue ».
Mais, même si nous acceptons la singulière affirmation selon laquelle les EU ont
le droit de mener cette « guerre »
dans des pays étrangers, il est difficile de le prendre au sérieux. Les raisons
sont connues, elles ont été redites en février par la commission sur les drogues
et la démocratie, dirigée par les anciens présidents sud américains Cardoso, Zedillo
et Gaviria. Leur rapport conclut que la guerre contre la drogue a été un
échec complet et appelle à changer radicalement de politique, en se détournant
des mesures brutales vers d’autres plus efficaces et beaucoup moins coûteuses. Des
études menées par le gouvernement américain et d’autres ont démontré que les mesures
les plus efficaces en terme de rentabilité pour contrôler l’usage de drogue était
la prévention, le traitement et la pédagogie. Elles ont aussi démontré que les
mesures les moins efficaces et les plus coûteuses sont les opérations à l’étranger
telles que la prohibition et la fumigation. Le fait que les méthodes les moins
efficaces et les plus coûteuses soient constamment choisies à la place d’autres
bien supérieures suffit pour nous indiquer que les buts de la « guerre
contre la drogue » ne sont pas ceux annoncés. Pour déterminer les
véritables buts, nous pouvons adopter le principe juridique, selon lequel les
retombées prévisibles donnent une indication de l’intention. Et les conséquences
ne sont pas inconnues. Les programmes impliquent une contre-insurrection à l’étranger
et une forme de « purge sociale » à domicile,
en envoyant un grand nombre de personnes superflues, principalement des hommes
noirs, en prison. C’est un phénomène néolibéral qui a mené au plus haut taux d’incarcération
mondial, et de loin, depuis que le programme a débuté il y a 30 ans. Les
raisons de la renaissance à grande échelle de la « guerre
contre la drogue » de Nixon n’étaient pas du tout occultées.
Nixon et la droite, rejoint par une majorité des élites, faisaient face à deux
problèmes cruciaux au début des années 1970. Le premier était l’opposition grandissante
à la guerre du Vietnam, qui commençait à franchir une limite qu'il fallait défendre
avec zèle. Quelque-uns accusaient même Washington de crimes, et non pas simplement
d’erreurs commises par excès de naïveté et bienveillance comme le déclaraient
les commentateurs libéraux, obéissant en cela à la logique bien établie de Thucydide.
Un problème apparenté était l’activisme, particulièrement parmi les jeunes, qui
provoquait un « excès de démocratie »
selon les avertissements d’intellectuels libéraux. Ils demandaient la restauration
de l’obéissance et de la passivité ainsi que l'application par Nixon de mesures
beaucoup plus brutales. La
guerre contre la drogue fut le remède parfait. Avec la participation enthousiaste
des médias, le mythe d’une « armée d’accro »
renversant la société lorsque les troupes brisées rentreraient à la maison fut
cuisiné, le tout sur fond de complot sournois des communistes. Walter Cronkite,
chef des médias libéraux, déclara que « Les communistes
[Au Vietnam] combattent les troupes américaines non seulement avec les armes mais
aussi avec les drogues ». Ses collègues se lamentaient que la « pire
horreur à avoir émergé de la guerre » était le fléau de la
dépendance à la drogue des troupes américaines (Stewart Alsop). D’autres intervinrent
aussi sur ce sujet, de manière étonnamment similaire. Le fléau était un mythe
complet, comme l’a démontré l’historien Jeremy Kuzmarov, bien qu’il y ai eut en
effet une dépendance extrêmement forte à l’alcool et plus encore au tabac. Mais
le mythe fit admirablement affaire pour son double rôle. Les EU étaient devenues
les victimes des Vietnamiens, non les auteurs de crimes contre eux, et l’image
sacrée de la « ville sur la colline » [6]
fut préservée. Les fondations étaient posées pour une campagne nationale « Loi
et Ordre » visant à discipliner ceux qui s’égaraient au-delà des
limites de subordination à la doctrine et au pouvoir. Le succès fut conséquent.
Sans susciter aucune critique ou commentaire, le président Carter pouvait expliquer
que nous n’avions aucune dette envers les vietnamiens, car la « destruction
était mutuelle ». Pour Reagan la guerre était une « noble
cause » et le président Bush Sr. put continuer à informer les vietnamiens,
sans aucune objection publique, que nous ne pourrions jamais pardonner leurs crimes
envers nous, mais que par compassion nous serions d’accord pour les laisser rejoindre
le monde que nous dirigions. Pour cela, il fallait qu'ils démontrent leur bonne
volonté en s’occupant du seul problème moral subsistant : cette « noble
cause » qui consistait à se dévouer afin de retrouver les
ossements des pilotes américains abattus alors qu’ils bombardaient le Vietnam.
« Le
président Bush Sr. put continuer à informer les vietnamiens, sans aucune objection
publique, que nous ne pourrions jamais pardonner leurs crimes envers nous, mais
que par compassion nous serions d’accord pour les laisser rejoindre le monde que
nous dirigions. »Si
les succès ont été conséquents, ils furent loin d’être complets. L’activisme a
non seulement continué mais s’est aussi développé, ce qui a eu pour la société
des effets civilisateurs importants. Bien
que le monde soit unipolaire sur le plan militaire, cela n’est plus le cas depuis
quelque temps sur le plan économique. Au début des années 1970 le monde devenait
économiquement « tripolaire », avec
des centres comparables en Amérique du Nord, Europe et dans le nord-est de l’Asie.
De nos jours l’économie mondiale est devenue encore plus diverse, particulièrement
avec la rapide croissance d’économies asiatiques défiant les règles néolibérales
du « consensus de Washington ». L’Amérique
latine aussi se défait de ce joug. Les efforts états-uniens pour la militariser
sont une réponse à ces développements (particulièrement en Amérique du Sud), qui,
pour la première fois depuis les conquêtes européennes, commencent à s’adresser
aux problèmes fondamentaux qui ont empoisonné et continuent d’empoisonner le continent.
Il y a les prémices de mouvements vers l’intégration de pays auparavant orientés
vers l’Ouest, et aussi de diversification de l’économie et des relations internationales.
Les questions d’intégration interne sont encore plus significatives. Il y a enfin
des efforts sérieux pour s’adresser à la pathologie latino-américaine de gouvernance
par d’étroits secteurs nageant dans l’opulence au beau milieu d’un océan de misère,
les riches étant exempts de responsabilité si ce n’est de celle de s’enrichir,
contrairement à l’Asie de l’est. Une de ces mesures concerne la fuite des capitaux.
En Amérique Latine elle atteint presque le montant de l’étouffante dette. Dans
les pays d'Asie de l’est elle a été fermement contrôlée. En Corée du Sud par exemple,
pendant la période de forte croissance, l’exportation de capital était passible
de peine de mort. Ces
développements en Amérique latine, parfois menés par d’impressionnants mouvements
populaires de masse, sont d’une grande importance. Ils suscitent bien évidemment
des réactions amères de la part des élites traditionnelles, supportées par la
superpuissance voisine. Les obstacles sont immenses mais s'ils sont surmontés,
cela pourrait changer de façon significative le destin de l’Amérique latine et
entraîner de véritables conséquences ailleurs.
Notes[1]
Noam Chomsky, 21 septembre, prononçant la conférence en question. [2]
NdT : démocrates & républicaines [3]
Expression latine qui désigne un échange de bon procédés : donnant-donnant. [4]
« First strike weapon » : à savoir
une arme basée sur l'agression, non sur la riposte. [5]
NdT : « Opération Garde-barrière. » [6]
« A city on a hill ». Probable référence
à un passage de l'évangile selon Saint Matthieu dans lequel Jésus s'adresse aux
habitants d'une ville censée jouer le rôle de modèle : « You
are the light of the world. A city that is set on a hill cannot be hidden. »
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