Auteur
: Neila Jrad
: Collectif National pour les Droits des Femmes
La
Voie nouvelle...
dimanche
30 janvier 2011
Nous
vivons, depuis le 14 janvier en particulier qui a vu la chute de Ben Ali par la
force de la volonté populaire, dans une atmosphère débullition
et de confusion qui facilite tous les excès mais aussi fait émerger
de multiples espoirs. Depuis cette date, la république démocratique
dont nous avons rêvé depuis tant dannées, pour laquelle
hommes et femmes se sont engagées dans le combat politique et démocratique
et pour laquelle sont morts, il y a maintenant plus dun mois plusieurs dizaines
de jeunes tunisiens, semble à portée de main.
Mais
de nombreux obstacles et dangers sont aujourdhui présents sur les
stratégies pour y parvenir et sur les contours à donner à
cette république tunisienne démocratique.
Durant
tout le processus qui a conduit au 14 janvier, Les femmes ont été
très actives dans les syndicats, les manifestations, les associations et
les partis politiques. Pourtant, il y a peu de femmes ministres dans le gouvernement
de transition actuel en dehors du traditionnel ministère de la femme et,
chose nouvelle, du ministère de la culture. Elles sont aussi très
peu présentes dans les débats télévisés. Dans
les discours prononcés depuis le 14 janvier, les débats organisés
par les chaines de télévision, les conférences de presse,
la question de légalité citoyenne des femmes na jamais
été posée. On aimerait croire que cest parce que, étant
donné la place que les femmes de tous âges et particulièrement
les jeunes ont occupée dans le mouvement, la question de leur citoyenneté
et de légalité apparait comme une évidence. Quelques
indicateurs semblent pourtant montrer le contraire. Quand il sest agi dorganiser
les comités de quartier, les femmes nont pas été sollicitées
ou très peu alors quelles ont montré leur détermination
et leur courage dans les autres mouvements en particulier dans la rue. Elles en
ont dailleurs payé les frais sous la forme des violences policières
spécifiques quun grand nombre dentre elles ont subi dans les
manifestations ( tirage de cheveux, insultes à caractère sexistes,
attouchements grossiers, on a même parlé de viols ), dans les postes
de polices et même dans les maisons dans lesquelles se sont introduits,
dans certaines régions du pays, les forces de la répression. Ces
violences sont spécifiques parce quelles se sont exercées
sur les femmes parce quelles sont des femmes et pourtant nul nen a
parlé. Elles se sont trouvées noyées au sein des violences
générales subies par tout le peuple tunisien durant plus de trois
semaines. Pourtant, dans cette révolution qui fut celle de la révolte
contre latteinte à la dignité humaine, ces violences policières
faites aux femmes méritaient largement dêtre signalées.
Malgré
leurs luttes, leur présence sur la scène politique, leur courage
et leur combativité, les femmes se trouvent encore une fois marginalisées
sur la scène politique. En nombre et en prise en compte de leurs aspirations
à une égalité réelle. Cette marginalisation se trouve
confirmée par les réponses que nous recevons lorsque nous remarquons
la faible présence des femmes au gouvernement : on verra après nous
dit-on ; lorsque nous voulons nous retrouver pour réfléchir sur
le sens à donner à cette république démocratique en
projet et sur le rôle que les femmes peuvent y jouer pour quelle leur
garantisse laccès une citoyenneté pleine et entière
: nous nous entendons dire, et parfois même par des militantes politiques
voire féministes, que ce nest pas le moment.
Cela
est dautant plus surprenant et même alarmant que lon sait que
Bourguiba, au lendemain de lIndépendance, a considéré
comme une priorité absolue détablir des ruptures avec le passé
en ce qui concerne le statut des femmes dans la société : le CSP
promulgué en 1956 est le premier code promulgué par la jeune république
tunisienne parce que le statut des femmes dans une société est un
indicateur pertinent du degré de modernité de cette société.
Cest dailleurs ce statut des femmes tunisiennes entre autre que les
états européens nont arrêté de mettre en évidence
pour saveugler sur les excès dictatoriaux de Bourguiba, Ben Ali et
de leur régime. Or aujourdhui, il faut le dire clairement : il ny
aura jamais de démocratie réelle en Tunisie sans égalité
totale des droits des hommes et des femmes.
Si
la démocratie implique le droit pour toutes les organisations et les opinions
politiques dexister, on ne peut considérer le parti de Rached Ghannouchi,
Ennadha, comme seulement un parti politique étant donné quil
puise ses référents politiques dans la religion musulmane. Par ailleurs,
lexistence de Ennahdha peut mener à lexistence dautres
partis islamistes plus modérés ou plus radicaux mais qui risquent
fort davoir les mêmes référents. Sinon, quest-ce
qui les distinguerait dun autre parti politique si ce nest cette spécificité
?. Or, aujourdhui, des militants dorganisations politiques considèrent
que le gouvernement de transition doit être représentatif de tous
les partis politiques existants et ne semblent pas voir dinconvénients
à la participation de Ennahdha dans un nouveau gouvernement ou dans un
comité national de supervision du processus démocratique. Un danger
menace donc les droits des femmes et leur statut dans la société
du fait même de la présence sur la scène politique de partis
à référents religieux qui, bien que se présentant
actuellement sous un jour de démocrates bon teint ont toutefois la caractéristique
de ne pas considérer que les femmes ont les mêmes droits que les
hommes, leur droit à la liberté étant régi par la
religion musulmane. Plus grave encore, ces partis peuvent trouver une assise populaire
qui puise sa source dans la misogynie ambiante et dans les conceptions rétrogrades
de la place des femmes dans la société. Ils peuvent donc constituer
un frein au développement des droits des femmes dans le sens de légalité
totale.