La
NED, vitrine légale de la CIA
par
Thierry Meyssan*
Depuis
30 ans, la National Endowment for Democracy (NED) sous-traite la partie légale
des opérations illégales de la CIA. Sans éveiller de soupçons, elle a mis en place
le plus vaste réseau de corruption du monde, achetant syndicats ouvriers et patronaux,
partis politiques de gauche et de droite, pour qu'ils défendent les intérêts des
Etats-Unis au lieu de ceux de leurs membres. Thierry Meyssan décrit ici l'étendue
de ce dispositif.
6
octobre 2010
En
2006, le Kremlin dénonçait la prolifération d’associations étrangères en Russie,
dont certaines auraient participé à un plan secret de déstabilisation du pays
orchestré par la Fondation américaine pour la démocratie (National Endowment for
Democracy – NED). Pour prévenir une « révolution colorée »,
Vladislav Surkov élaborait une stricte réglementation de ces « organisations
non-gouvernementales (ONG) ». A l’Ouest, cet encadrement administratif
était décrit comme une nouvelle attaque du « dictateur » Poutine
et de son conseiller contre la liberté d’association.
Cette
politique a été suivie par d'autres Etats qui, à leur tour, ont été présentés
par la presse internationale comme des « dictatures ».
Le
gouvernement des Etats-Unis assure qu’il s’emploie à « la promotion
de la démocratie dans le monde ». Il revendique que le Congrès puisse
subventionner la NED et que celle-ci puisse, à son tour et en toute indépendance,
aider directement ou indirectement des associations, des partis politiques ou
des syndicats, oeuvrant en ce sens n’importe où dans le monde. Les ONG étant,
comme leur dénomination l’indique, « non-gouvernementales »
peuvent prendre des initiatives politiques que les ambassades ne pourraient assumer
sans violer la souveraineté des Etats qui les reçoivent. Toute la question réside
donc là : la NED et le réseau d’ONG qu’elle finance sont-elles des initiatives
de la société civile injustement réprimées par le Kremlin ou des paravents des
services secrets US pris en flagrant délit d’ingérence ?
Pour
répondre à cette question, nous allons revenir sur l’origine et le fonctionnement
de la National Endowment for Democracy. Mais avant toute chose, nous devons analyser
ce que signifie le projet officiel des Etats-Unis d’« exportation de
la démocratie ».

- Les
puritains qui fondèrent les Etats-Unis voulaient en faire une « cité
radieuse » éclairant le monde. Ils se pensèrent comme les missionnaires
d'un modèle politique.
Quelle démocratie ?
Les
Etats-uniens, en tant que peuple, adhèrent à l’idéologie de leurs pères fondateurs.
Ils se pensent comme une colonie venue d’Europe pour fonder une cité obéissante
à Dieu. Ils conçoivent leur pays comme « une lumière sur la montagne »,
selon l’expression de Saint Mathieu reprise durant deux siècles par la plupart
de leurs présidents dans leurs discours politiques. Les Etats-Unis seraient une
nation modèle, brillant en haut d’une colline, éclairant le monde. Et tous les
autres peuples de la terre espéreraient copier ce modèle pour atteindre leur salut.
Pour
les Etats-uniens, cette croyance naïve implique comme allant de soi que leur pays
est une démocratie exemplaire et qu’ils ont un devoir messianique de l’étendre
au reste du monde. Alors que Saint Mathieu envisageait la propagation de la foi
par le seul exemple d’une vie juste, les pères fondateurs des Etats-Unis pensaient
l’allumage de leur feu et sa propagation comme un changement de régime. Les puritains
anglais décapitèrent Charles Ier avant de fuir vers les Pays-Bas et les Amériques,
puis les patriotes du Nouveau monde rejetèrent l’autorité du roi George III d’Angleterre
et proclamèrent l’indépendance des Etats-Unis.
Imprégnés
de cette mythologie nationale, les Etats-Uniens ne perçoivent pas la politique
extérieure de leur gouvernement comme un impérialisme. A leurs yeux, il est d’autant
plus légitime de renverser un gouvernement que celui-ci ambitionne d’incarner
un modèle différent du leur, donc maléfique. De même, sont-ils persuadés qu’investis
de leur mission messianique, ils sont parvenus à imposer par la force la démocratie
dans des pays qu’ils ont occupé. Ils apprennent par exemple dans leurs écoles
que les GI’s ont apporté la démocratie en Allemagne. Ils ignorent que l’histoire
est exactement inverse : leur gouvernement aida Hitler à renverser la République
de Weimar et à instaurer un régime militaire pour combattre les Soviets.
Cette
idéologie irrationnelle les empêche de s’interroger sur la nature de leurs institutions
et sur l’absurdité du concept de « démocratie forcée ».
Or,
selon la formule du président Abraham Lincoln, « la démocratie, c’est
le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».
De
ce point de vue, les Etats-Unis ne sont pas une démocratie, mais un système hybride,
dans lequel le pouvoir exécutif revient à une oligarchie, tandis que le peuple
en limite l’arbitraire grâce aux contre-pouvoirs législatif et judiciaire. En
effet, si le peuple élit le Congrès et certains juges, ce sont les Etats fédérés
qui élisent le pouvoir exécutif et ce dernier qui désigne les hauts magistrats.
Bien que les citoyens soient appelés à se prononcer sur le choix de leur président,
leur vote en la matière n’est que consultatif, comme l’a rappelé la Cour suprême
en 2000 dans l’affaire Gore contre Bush. La Constitution des Etats-Unis ne reconnaît
pas la souveraineté du peuple, car le pouvoir est partagé entre lui et les Etats
fédérés, c’est-à-dire les notables locaux.
Au
passage, on observera que la Constitution de la Fédération de Russie est au contraire
démocratique — sur le papier tout au moins — en ce qu’elle affirme : « Le
détenteur de la souveraineté et l'unique source du pouvoir dans la Fédération
de Russie est son peuple multinational » (Titre I, Ch. 1, art.3).
Ce
contexte intellectuel explique que les Etats-Uniens soutiennent leur gouvernement
lorsqu’il annonce vouloir « exporter la démocratie », alors
même que leur pays n’en est pas une constitutionnellement. Mais, on ne voit pas
comment ils pourraient exporter ce qu’ils n’ont pas et ne veulent pas avoir chez
eux.
Au
cours des trente dernières années, cette contradiction a été portée par la NED
et s’est concrétisée par la déstabilisation de nombreux Etats. Des milliers de
militants et d’ONG crédules ont violé la souveraineté des peuples avec le sourire
béat de la bonne conscience.

Une
Fondation pluraliste et indépendante
Dans
son célèbre discours du 8 juin 1982 devant le Parlement britannique, le président
Reagan dénonça l’Union soviétique comme « l’Empire du Mal »
et proposa de venir en aide aux dissidents là-bas et ailleurs. « Il
s’agit de contribuer à créer l’infrastructure nécessaire à la démocratie :
la liberté de la presse, des syndicats, des partis politiques, des universités :
ainsi les peuples seront-ils libres de choisir telle voie qui leur conviendra
pour développer leur culture et régler leurs différents par des moyens pacifiques »,
déclara t-il.
Sur
cette base consensuelle de lutte contre la tyrannie, une commission de réflexion
bipartisane préconisa à Washington la création de la Fondation nationale pour
la démocratie (NED). Celle-ci fut instituée par le Congrès en novembre 1983 et
immédiatement financée.
La
Fondation subventionne quatre structures autonomes qui redistribuent à l’étranger
l’argent disponible à des associations, des syndicats ouvriers et patronaux, et
des partis de droite et de gauche. Il s’agit de :
L’Institut
des syndicats libres (Free Trade Union Institute – FTUI), aujourd’hui renommé
Centre américain pour la solidarité des travailleurs (American Center for International
Labor Solidarity – ACILS), géré par le syndicat ouvrier AFL-CIO ;
Le
Centre pour l’entreprise privée internationale (Center for International Private
Entreprise – CIPE), géré par la Chambre de commerce des Etats-Unis ;
L’Institut
républicain international (International Republican Institute – IRI), géré par
le Parti républicain ;
Et
l’Institut national démocratique pour les affaires internationales (National Democratic
Institute for International Affairs – NDI), géré par le Parti démocrate.
Présenté
de cette manière, la NED et ses quatre pseudopodes paraissent basés sur la société
civile dont ils reflètent la diversité sociale et le pluralisme politique. Financés
par le peuple états-unien, via le Congrès, ils oeuvreraient à un idéal universel.
Ils seraient complètement indépendants de l’administration présidentielle. Et
leur action transparente ne pourrait pas masquer des opérations secrètes servant
des intérêts nationaux inavoués.
La
réalité est complètement différente.

- En
1982, Ronald Reagan a créé la NED en partenariat avec le Royaume-Uni et l'Australie,
pour renverser « l'Empire du Mal ».
Une mise en scène de la CIA, du MI6 et de l'ASIS
Le
discours de Ronald Reagan à Londres prend place après les scandales entourant
la révélation par des commissions d’enquête parlementaires des coups tordus de
la CIA. Le Congrès interdit à l’Agence d’organiser de nouveaux coups d’Etat pour
conquérir des marchés. A la Maison-Blanche, le Conseil de sécurité nationale cherche
donc à mettre en place d’autres outils pour contourner cet interdit.
La
Commission de réflexion bipartisane a été constituée avant le discours de Ronald
Reagan, même si elle n’a officiellement reçu de mandat de la Maison-Blanche qu’après.
Elle ne répond donc pas à la grandiloquente ambition présidentielle, mais la précède.
Par conséquent, le discours n’est que l’habillage rhétorique de décisions déjà
arrêtées dans leurs grandes lignes et destinées à être mises en scène par la commission
bipartisane.
Celle-ci
était présidée par le représentant spécial des Etats-Unis pour le Commerce, ce
qui indique qu’elle n’envisageait pas la promotion de la démocratie, mais, selon
une terminologie consacrée, de la « démocratie de marché ».
Ce concept étrange correspond au modèle états-unien : une oligarchie économique
et financière impose ses choix politiques via les marchés et l’Etat fédéral, tandis
que les parlementaires et juges élus par le peuple protègent les individus de
l’arbitraire de l’administration.
Trois
des quatre organismes périphériques de la NED ont été formés pour la circonstance.
Cependant il n’a pas été nécessaire de créer le quatrième, l’organisme syndical
(ACILS). Celui-ci existait depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, bien qu’il
ait changé de nom en 1978 lorsqu’on dévoila sa subordination à la CIA. D’où l’on
peut déduire que le CIPE, l’IRI et le NDI ne sont pas nés par génération spontanée,
mais également sous la houlette de la CIA.
De
plus, bien que la NED soit une association de droit états-unien, elle n’est pas
un outil de la seule CIA, mais un dispositif commun avec les services britannique
(ce pourquoi elle est annoncée par Reagan à Londres) et australien. Ce point central
est toujours passé sous silence. Il est pourtant confirmé par les messages de
félicitation adressés par les Premiers ministres Tony Blair et John Howard lors
du XXe anniversaire de la soi-disante « ONG ». La NED et ses
pseudopodes sont des organes du pacte militaire anglo-saxon liant Londres, Washington
et Canberra au même titre que le réseau d’interception électronique Echelon. Ce
dispositif peut être requis non seulement par la CIA, mais aussi par le MI6 britannique
et l'ASIS australien.
Pour
dissimuler cette réalité, la NED a suscité chez des alliés la création d’organisations
analogues qui travaillent avec elle. En 1988, le Canada s’est doté d’un centre
Droits & Démocratie, qui s’est surtout focalisé sur Haïti, puis sur l’Afghanistan.
En 1991, le Royaume-Uni a institué la Westminster Foundation for Democracy (WFD).
Le fonctionnement de cet organisme public est calqué sur celui de la NED :
son administration est confiée aux partis politiques (huit délégués : trois
pour le Parti conservateur, trois pour le Parti travailliste, un pour le Parti
libéral, et un dernier pour les autres partis représentés au Parlement). La WFD
a beaucoup travaillé en Europe orientale. Enfin, en 2001, l’Union européenne s’est
dotée du European Instrument for Democracy and Human centers (EIDHR), qui suscite
moins de soupçons que ses homologues. Ce bureau relève d’EuropAid, dirigé par
un haut fonctionnaire aussi puissant qu’inconnu, le Néerlandais Jacobus Richelle.
La directive présidentielle 77
En
votant la fondation de la NED, le 22 novembre 1983, les parlementaires US ignoraient
qu’elle existait déjà en secret, en vertu d’une directive
présidentielle datée du 14 janvier.
Ce
document, qui n’a été déclassifié que deux décennies plus tard, organise la « diplomatie
publique », expression politiquement correcte pour désigner la propagande.
Il institue à la Maison-Blanche des groupes de travail au sein du Conseil de sécurité
nationale, dont un chargé de piloter la NED.

- Henry
Kissinger, administrateur de la NED. Un « représentant de la société
civile » ?
Par
conséquent, le conseil d’administration de la Fondation n’est qu’une courroie
de transmission du Conseil de sécurité nationale. Pour maintenir les apparences,
il a été convenu que, d’une manière générale, les agents et anciens agents de
la CIA ne pourraient être nommés administrateurs.
Les
choses sont néanmoins transparentes. La plupart des hauts fonctionnaires ayant
joué un rôle central au Conseil de sécurité nationale ont été administrateurs
de la NED. C’est par exemple le cas d’Henry Kissinger, Franck Carlucci, Zbigniew
Brzezinski, ou encore Paul Wolfowitz ; des personnalités qui ne resteront
pas dans l’Histoire comme des idéalistes de la démocratie, mais comme des stratèges
cyniques de la violence.
Le
budget de la Fondation ne peut être interprété isolément puisqu’elle reçoit ses
instructions du Conseil de sécurité nationale pour mener des actions s’inscrivant
dans de vastes opérations inter-agences. Des fonds, notamment lorsqu’ils proviennent
de l’Agence d’aide internationale (USAID), transitent par la NED sans apparaître
dans son budget, simplement pour les « non-gouvernementaliser ».
En outre, la Fondation reçoit indirectement de l’argent de la CIA, après qu’il
ait été blanchi par des intermédiaires privés comme la Smith Richardson Foundation,
la John M. Olin Foundation ou encore la Lynde and Harry Bradley Foundation.
Pour
évaluer l’ampleur de ce programme, il faudrait cumuler le budget de la NED avec
les sous-budgets correspondants du département d’Etat, de l’USAID, de la CIA,
et du département de la Défense. Une telle estimation est aujourd’hui impossible.
Certains
éléments connus permettent néanmoins de disposer d’un ordre de grandeur. Les Etats-Unis
ont dépensé au cours des cinq dernières années plus d'1 milliard de dollars pour
des associations et partis au Liban, un petit Etat de 4 millions d’habitants.
Globalement, la moitié de cette manne a été distribuée publiquement par le département
d'Etat, l'USAID et la NED, l'autre moitié a été versée secrètement par la CIA
et le département de la Défense. Cet exemple permet d'extrapoler que le budget
général de corruption institutionnelle par les Etats-Unis se compte en dizaines
de milliard de dollars annuels. Au demeurant, le programme équivalent de l'Union
européenne, qui est entièrement public et fournit un appoint aux actions états-uniennes,
est de 7 milliards d'euros annuels.
En
définitive, la structure juridique de la NED et le volume de son budget officiel
ne sont que des leurres. Par essence, elle n’est pas un organisme indépendant
chargé d’actions légales autrefois dévolues à la CIA, mais elle est une vitrine
que le Conseil de sécurité nationale charge de réaliser les éléments légaux d’opérations
illégales.
La stratégie trotskiste
Au
cours de sa phase de mise en place (1984), la NED a été présidée par Allen Weinstein,
puis durant quatre ans par John Richardson (1984-88), enfin par Carl Gershman
(depuis 1998).
Ces
trois hommes ont trois points communs. Ils sont juifs, ont milité au sein du parti
trotskiste Social Democrats USA, et ont travaillé à la Freedom
House. Il y a une logique à cela : par haine du stalinisme, certains
trotskistes ont rejoint la CIA pour lutter contre les Soviétiques. Ils ont apporté
avec eux la théorie de la prise de pouvoir mondiale, en la transposant aux « révolutions
colorées » et à la « démocratisation ». Ils ont
simplement déplacé la vulgate trotskiste en l’appliquant au combat culturel analysé
par Antonio Gramsci : le pouvoir s’exerce dans les esprits plus que par la
force. Pour gouverner les masses, une élite doit d’abord leur inculquer une idéologie
qui programme leur acceptation du pouvoir qui les domine.