Interview de Gilles Munier* 02/ 01/ 12 :: 18:04
La
Syrie et le projet de démembrement du monde arabe
*Interview
de Gilles Munier par Chérif Abdedaïm (La Nouvelle République
31/ 12/ 11) ____________
1/
Pour vous la campagne anti-Bachar est un complot. Qui sont les instigateurs de
ce complot et à quel dessein ? Le
complot vise la Syrie, Bachar al-Assad se trouve en être le président.
Lordre instauré par les grandes puissances après la Première
guerre mondiale est en fin de course. Lélan nationaliste qui a tenu
la dragée haute aux Occidentaux est épuisé, faute davoir
pu évoluer. Les peuples arabes se révoltent contre la corruption,
larrogance et les compromissions de leurs dirigeants. Linfluence grandissante
de lIran, allié de la Syrie, gêne les plans géostratégiques
de lOtan. LOccident tente de reprendre en main la situation.
La
déstabilisation de la Syrie, comme celle de lIrak, fait partie du
projet de démembrement du monde arabe sur des bases ethniques, tribales
ou confessionnelles. Les contre-mesures adoptées pour détourner
les « Printemps arabes » de leurs objectifs semblent inspirées
du plan Yinon de 1982, du nom dun fonctionnaire du ministère israélien
des Affaires étrangères qui préconisait la création
de mini-Etats antagonistes partout dans le monde arabe. En Syrie, il sagirait,
au mieux, de reconstituer la fédération dEtats confessionnels
créée par le général Gouraud en 1920, du temps du
mandat français, c'est-à-dire : un Etat dAlep, un Etat de
Damas, un Etat alaouite et un Etat druze. A lépoque, ce fut un échec.
Rien ne dit que les occidentaux parviendront cette fois à leurs fins. En
Libye, par exemple, le colonel Kadhafi a été renversé, mais
la situation est loin dêtre stabilisée, la donne peut changer.
Le « chaos constructif et maîtrisé », prôné
par les néo-conservateurs américains, sous George W. Bush, risque
fort daboutir au chaos tout court. Cela, les multinationales nen ont
cure, le principal étant pour elles de contrôler les champs pétroliers
et quIsraël survive en tant quEtat juif.
2/
Parmi cette opposition, il faut compter également les Frères Musulmans;
nest-il pas à craindre une guerre civile si demain le régime
de Bachar venait à chuter ?
La
guerre civile, cest le scénario du pire. La Syrie lévitera
si un dialogue franc et décomplexé sinstaure entre les Frères
Musulmans et les baasistes, sil aboutit à des élections réellement
démocratiques, ouvertes à tous les courants politiques représentatifs.
Bachar al-Assad y est favorable, mais il a trop tardé à le proposer.
Les Frères Musulmans, incontournables, le refusent pour linstant.
Comme toujours, la confrérie mise sur les anglo-saxons pour accéder
au pouvoir, une politique opportuniste à courte vue qui lui fait négliger
les réalités du terrain, les arrières pensées de lOtan
et de la France, lancienne puissance coloniale.
3/
Dans le cas syrien la situation semble plus complexe quon le croit notamment
avec plusieurs acteurs dont les intérêts géostratégiques
diffèrent. Dun côté, Washington, OTAN, Israël,
les monarchies arabes sunnites et la Turquie ; et de lautre, laxe
Téhéran-Damas comprenant le Hezbollah, le Hamas, soutenu par la
Chine et la Russie. Une guerre contre la Syrie ne risquerait-elle pas de déborder
et de provoquer un embrasement généralisé de la situation
au Proche-Orient, dont les conséquences seraient incalculables.
Fin
octobre dernier, le président Bachar al-Assad a déclaré au
Sunday Telegraph qui si le but des Occidentaux est de diviser la Syrie, il embraserait
toute la région, quil y aurait des dizaines dAfghanistan. Mais,
cela ne fera pas reculer les faucons de lOtan car, au-delà de la
campagne contre la Syrie, se profile un conflit de grande ampleur, aux conséquences
imprévisibles, avec lIran des mollahs
«
Arc chiite » contre « Croissant sunnite » ?
4/
Vous pensez, comme certains, que frapper la Syrie sous couverture « humanitaire
» vise à « cacher en fait une opération complexe anti-chiite
et anti-Iran »
Le
nombre des victimes civiles annoncé par lONU, qui donne une couverture
« humanitaire » à lopération contre la Syrie,
na jamais été corroboré. Pour lOtan et Israël,
le renversement du régime de Damas, la liquidation du Hezbollah libanais
et du Hamas palestinien, ne sont que des étapes. Les Américains
et les Français ont demandé à plusieurs reprises à
Bachar al-Assad de prendre ses distances avec son allié iranien. Il a refusé,
se doutant que son tour viendrait ensuite et quà ce moment là,
il serait seul face à la machine de guerre occidentale.
Les
camps antagonistes font le compte de leurs partisans. A Bagdad, par exemple, la
crise traversée par la Syrie a fait naître des clivages contre-nature.
Les sunnites pro-américains, Al-Qaïda au Pays des deux fleuves et
le conseil de la région dAl-Anbar soutiennent le CNS (Conseil national
syrien), tandis que le régime de Nouri al-Maliki, Moqtada al-Sadr et, dans
une certaine mesure, la résistance baasiste réfugiée à
Damas, sont du côté de Bachar al-Assad. Nouri al-Maliki sest
débarrassé du vice-président de la République Tarek
al-Hashemi, pro-américain et ancien chef du parti islamique issu du mouvement
des Frères Musulmans, en laccusant, sans preuve, de diriger un escadron
de la mort et davoir voulu lassassiner. Hashemi sest réfugié
au Kurdistan sunnite - et la Turquie « néo-ottomane »
lui accordera lasile, sil le demande. A toute fin utile, si la situation
à Bagdad se détériore encore plus, 50 000 GIs, basés
dans cette perspective au Koweït, sont prêts à intervenir à
nouveau en Irak.
Face
à l « arc chiite » pro-iranien - lexpression est
du roi Abdallah II de Jordanie les occidentaux veulent opposer un «
croissant sunnite » réunissant les émirs du Golfe, les rois
dArabie et de Jordanie, et les partis politico-religieux qui leur sont plus
ou moins favorables, ne serait-ce que par opportunisme, comme les Frères
Musulmans.
5/
A Moscou, le 18 novembre dernier, Vladimir Poutine a dit clairement à François
Fillon quen Syrie la France ferait mieux « de soccuper de ses
oignons ». Aussi, la flotte russe se dirige vers Tartous. On a le sentiment
que cela a valeur de message aux Occidentaux. Quen pensez-vous ?
Vladimir
Poutine a qualifié la guerre de Libye de « croisade », mais
je métonne que la Russie se soit laissée berner en votant
la résolution 1973 permettant à la France et à lOtan
dintervenir et de renverser le colonel Kadhafi. Le porte-avion Maréchal
Kouznetsov vogue vers Tartous avec une escadre importante. Le message est clair,
mais je crains quil ne soit pas suffisamment dissuasif pour empêcher
les Occidentaux deffectuer, le moment venu, des « tirs ciblés
» en Syrie et au Liban.
|
| La
réponse de Barack Obama a été toute aussi claire. Les Etats-Unis
se sont fait le porte-voix des blogueurs russes et des ONG quils financent
et qui dénoncent des fraudes présumées lors des dernières
élections législatives. Lancien président Mikhaïl
Gorbatchev, soutenu par des oligarques réfugiés en Grande-Bretagne,
est monté au créneau pour réclamer de nouvelles élections.
Hillary Clinton lui a emboîté le pas. Des manifestations anti-Poutine
ont été organisées et Gorbatchev est revenu à la charge
pour « conseiller » à Poutine de démissionner. Tous
les ingrédients utilisés par le milliardaire George Soros, spécialiste
des « révolutions oranges », ont été réunis.
Des « centaines de millions de dollars de fonds étrangers »
auraient dabord circulé en Russie, selon Vladimir Poutine, pour influencer
le scrutin. Les fonds finançant les ONG russes pro-occidentales ont, dit-on,
transité par le NDI (National Democracy Institute) que préside lancienne
secrétaire dEtat Madeleine Albright, une organisation que lon
retrouve derrière les blogueurs des « Printemps arabes ». Se
débarrasser de Poutine, ou le déconsidérer, est crucial pour
éviter les veto russes au Conseil de sécurité lorsquil
sera question dintervenir militairement en Syrie ou en Iran. On
en est là, mais quand on sait que le président Dmitri Medvedev a
décidé de déployer de nouvelles armes pour répondre
à lOtan qui va construire un bouclier anti-missiles aux frontières
de la Russie, sous prétexte de protéger lEurope de tirs provenant
dIran, on est en droit de sinquiéter. Il suffirait dun
rien pour déclencher lapocalypse.
Qatar,
dictature obscurantiste
6/
A travers son engagement en Libye et son influence au sein de la Ligue arabe pour
sanctionner la Syrie, à quoi joue daprès-vous le Qatar ? Chercherait-il
un rôle de leadership arabe ou ne serait-il quun simple vassal au
service de Washington et de Paris ?
Les
Al-Thani qui dirigent le Qatar sont des vassaux des Etats-Unis, comme ils létaient
hier de Londres ou, au 19ème siècle, du gouvernement des Indes britanniques
via le Bahreïn dont ils dépendaient. Les réserves financières
inépuisables de leur micro-Etat de 11 437 km², lombrelle protectrice
de la base militaire US dAl-Eideïd, la plus grande du Proche-Orient
et dune petite base navale française, leur sont monté à
la tête.
Ce
pays montré en exemple aux militants des « Printemps arabes »
na rien de démocratique : les partis politiques y sont interdits,
les membres du Majlis al-Shoura sont désignés par le pouvoir et
nont quun rôle consultatif, les travailleurs étrangers
- 80% de la population de lémirat - nont aucun droit, linformation
est bâillonnée. Cest une dictature obscurantiste. Seuls 200
000 nantis profitent, en rentiers à vie, des revenus pétroliers
et gaziers. La chaîne Al-Jazeera, devenue un organe de propagande de lOtan,
na pas le droit de couvrir lactualité locale. On ne saura rien
sur la tentative de coup dEtat monté fin février 2011 par
des officiers qataris, soutenus par des membres de la famille régnante,
qui mettaient en cause la légitimité de lémir et laccusaient
dentretenir des relations avec Israël et de créer la discorde
entre pays arabes pour le compte des Etats-Unis. Aujourdhui, lémir
Hamad bin Khalifa Al-Thani et cheikha Mozah, sa seconde épouse, se croient
tout permis. Plus dure sera leur chute
«
il faut accorder à Bachar al-Assad au moins le bénéfice
du doute »
7/
Quelle est votre vision personnelle de lavenir de la Syrie ? Quelle(s) solution(s)
possible (s) pour dénouer cette crise ?
La
Syrie devrait recouvrer les territoires dont elle a été dépecée
par les accords secrets Sykes-Picot de 1916, puis par la France, notamment la
province dAlexandrette. Je regrette que Damas se soit laissé embarquer
dans des négociations sans fin avec Israël à propos des territoires
syriens occupés. Il y a quelques jours, une manifestation dopposants
druzes syriens a eu lieu à Magdal Shams, gros bourg du Golan. Ils brandissaient
lancien drapeau syrien, conspuaient Bachar al-Assad, laccusant de
tuer des manifestants syriens alors quaucune balle na été
tirée, depuis 1973, en direction des colons sionistes. Nul doute que ce
genre de slogan démagogique atteint son but dans les milieux nationalistes
arabes.
Lavenir
de la Syrie ne devrait appartenir quaux Syriens. Le président al-Assad
a engagé le pays sur la voie des réformes. La question de savoir
pourquoi il ne la pas fait plus tôt est dépassée. Pour
dénouer la crise, il faut lui faire confiance, lui accorder au moins le
bénéfice du doute. En août, il a autorisé, par décret,
le multipartisme. Larticle 8 de la Constitution qui faisait du parti Baas
le parti dirigeant a été abrogé. Une nouvelle constitution
sera proposée en février. Cest plus que ne réclamaient
ses opposants en mars dernier, avant que lOtan, enivrée par son expérience
libyenne, les incitent à adopter des positions jusquau-boutistes.
Jespère quau final les Frères Musulmans sintègreront,
comme en Egypte, dans le jeu démocratique. Sinon, la Syrie sépuisera
dans des combats sanglants, pires que ceux des guerres civiles au Liban.
Vers
une 3ème guerre mondiale ?
8/
Daprès-vous, quelle serait la responsabilité de lONU
dans les crimes quelle est en train de légaliser, notamment avec
lincongruité de son Conseil de sécurité, le principe
des deux poids deux mesures appliqué par les cinq membres permanents et
qui sert les intérêts dune minorité, etc. ?
LONU
a été créée pour servir les intérêts
des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. Aucun membre de lONU ne devrait
être au-dessus des lois et des conventions internationales, comme cest
le cas des Etats-Unis. Le secrétaire général de lONU
et les officiers des missions dites de paix qui en dépendent, non plus.
En avril dernier, la présidente brésilienne Dilma Roussef a déclaré
que le temps des « politiques impériales », des « affirmations
catégoriques » et des « sempiternelles réponses guerrières
» nétaient plus acceptables, quil fallait réformer
lONU. Elargir le Conseil de sécurité aux grands pays émergents
: Inde, Brésil, Afrique du Sud est nécessaire, mais pas suffisant.
La réforme du droit de veto est primordiale ; mais on nen prend pas
le chemin. Estimant lentreprise trop risquée, certains membres du
Council on Foreign Relations, think tank américain qui a contribué
au remplacement de la SDN (Société des Nations) par lONU,
voudrait réduire lorganisation internationale à un «
endroit pour faire des discours ». La gouvernance mondiale reviendrait au
G20. Trop dintérêts sont en jeu, il faudra peut-être,
malheureusement, attendre une 3ème guerre mondiale pour que naisse une
organisation plus représentative.
9/
Certains considèrent que lOccident est malade économiquement
et politiquement, doù cette politique de la canonnière au
jour le jour. Quen pensez-vous ?
La
politique de la canonnière ou du porte-avion - est de retour, comme
au 19ème siècle au service des intérêts économiques
et géostratégiques occidentaux. LIrak, la Yougoslavie, lAfghanistan,
la Côte dIvoire, la Libye et bientôt, peut-être, la Syrie
et lIran en ont été, sont ou seront les victimes. Je ne suis
pas le seul à penser que pour enrayer leur déclin économique
et politique, les Etats-Unis et leurs alliés sen prendront à
la Fédération de Russie et à la Chine.
Le
plan actuel dencerclement et de déstabilisation de ces deux pays
en est le signe avant-coureur. Dans un discours prononcé à Camberra
en novembre dernier, Barack Obama a déclaré que la région
Asie-Pacifique est désormais une «priorité absolue»
de la politique de sécurité américaine. Il a annoncé
que 2 500 Marines seront basés à Darwin, en Australie, déclenchant
des protestations de la Chine. Une guerre, inévitablement thermonucléaire,
est à craindre à moyen terme. Si elle nest pas évitée,
une grande partie de lespèce humaine et de lécosystème
de la planète disparaîtra. _____________
Gilles
Munier ?
A
Alger où il résidait, Gilles Munier a milité dès 1964
dans des associations françaises de solidarité avec le monde arabe
et de soutien à la lutte du peuple palestinien. Son père, favorable
à lindépendance de lAlgérie, avait rejoint, symboliquement,
le colonel Amirouche au maquis. Arrêté à son retour, il a
été plus tard interdit de séjour dans les départements
algériens. Depuis
1986, Gilles Munier est secrétaire général des Amitiés
franco- irakiennes. A ce titre, il a milité contre lembargo et rencontré
le président Saddam Hussein à plusieurs reprises. Il est lauteur
de plusieurs ouvrages, dont Les espions de lor noir, collabore au magazine
Afrique Asie, et analyse la situation au Proche-Orient sur le blog France-Irak-
Actualite.com . |
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