- Le Choix de la défaite
(JC Grellety / Action Littéraire - Sept. 2010)
Laction littéraire
: Les Editions Armand Colin viennent de republier votre ouvrage, Le Choix de la
Défaite, Les élites françaises dans les années 1930,
qui nétait plus disponible, succès oblige. Il sagit
dune édition revue et augmentée, qui représente désormais
679 pages, notes comprises. Comment évaluez-vous laccueil de la première
édition, par les citoyens, citoyennes, lecteurs, lectrices, par les spécialistes
et par la presse ? Est-que vous savez si votre ouvrage sert dores et déjà
dappui à des travaux de jeunes historiens ?
Annie Lacroix-Riz : Lécho de presse a été faible en
2006, avec quelques critiques plutôt positives, mais maccusant de
forcer linterprétation des sources, pour le moins : par exemple dans
le Canard enchaîné et le Monde diplomatique. Certes, les archives
étaient convaincantes et compromettantes, mais, arguait-on, on ne pouvait
accepter lhypothèse dun complot en bonne et due forme. Le black
out académique a été total sur Le choix de la défaite
: ma thèse contredit tant celle de mes collègues, à nouveau
dotée de grande publicité à la faveur du 70e anniversaire,
que ceux-ci préfèrent lignorer. Cette ligne du silence a succédé
à celle de la dénonciation, qui avait accueilli à la fin
des années 1990 mes travaux sur la collaboration économique. Elle
ne s'est démentie ni en 2006, date de la publication initiale du Choix
de la Défaite, ni en 2008, à la parution de De Munich à Vichy,
lassassinat de la 3e République, 1938-1940 (Armand Colin), ni en
2010, lors de la réédition du Choix. Le débat académique
que je sollicite depuis les années 1990, tant sur la collaboration économique
que, surtout, sur loption dune collaboration à tout prix antérieure
à la guerre, demeure strictement verrouillé. Les collègues
accrochés à la thèse classique des militaires et des hommes
politiques gâteux, dépassés ou incompétents ont donc
lassurance qu« on nen parlera pas ». Je nai
pas été invitée ou ma présence a été
explicitement rejetée à deux colloques de 2007 et 2009 sur le fascisme
français de limmédiat avant-guerre. Pourquoi ouvrir un débat
quand on ny est pas contraint ? Sur De Munich à Vichy, une critique
a été publiée dans la revue corporative de la profession,
Historiens et Géographes, dun collègue de Khâgne, Dominique
Lejeune, auteur de La peur du « rouge » en France (Paris, Belin, 2003).
Elle oscille entre, dune part, léloge net sur mon étude
de « la politique extérieure de la France » et de divers autres
sujets, notamment « la peur du rouge de 39-40 et Vichy
avant Vichy », et, dautre part, la désolation devant
mon mode « lance-flammes » allégué et mes propos «
au vitriol [
] contre les autres partis que le parti communiste français,
contre la vulgate et tous les autres historiens. [
] Bref, lanathème
conduit à linvective et au champ de ruines ». Je ninvective
pourtant pas, même si je cède parfois à lironie, je
me contente de décrire la pratique de mes personnages en citant les sources,
La réalité, souvent consternante, épargne, je ny puis
rien, ceux qui défendaient avec franchise et résolution «
ceux den bas » - que ça me fasse plaisir en tant que citoyenne
est autre chose. La consternation de mon collègue est évidemment
de nature politique. Son constat final confirme le veto sur le traitement de fond
du dossier et maccuse de mettre sur une voie dangereuse les jeunes lecteurs,
naïfs et prompts aux jugements expéditifs : « Annie Lacroix-Riz,
eu égard à la quantité de travail de recherche fourni, doit
bien avoir raison sur quantité de points, mais le lecteur est conduit à
douter de toutes ses affirmations. Tous les personnages sur le même plan,
cest quils sont tous bons ou tous mauvais! Le lecteur, surtout jeune,
aura mécaniquement le second jugement, remarquablement peu explicatif au
demeurant » (H&G n° 406, avril 2009, p. 352-353). Lhistoire
ne dresse un portrait sympathique des acteurs historiques que quand il y a adéquation
entre ce quils disent et ce quils font. Peut-il y avoir adéquation
quand on passe sa vie au service, notoire ou clandestin, de « ceux den
haut », qui ne peuvent jamais exposer ou faire exposer franchement à
« ceux den bas » les vraies raisons pour lesquelles ceux-ci
ne gagneront pas en une vie ce queux-mêmes accumulent parfois en une
heure. Je remercie cependant Dominique Lejeune, que je ne connais pas personnellement,
davoir osé rompre le mutisme académique jusqu'alors complet
: la revue navait pas rendu compte du Choix de la Défaite, qui portait
sur la décennie entière (« livre de 2006 rappelé dans
lintroduction du livre » De Munich à Vichy, ibid., p. 352).
La presse a donné au printemps et à lété 2010
un modeste écho au Choix, contrastant avec la forte publicité offerte
aux publications foisonnant à l'occasion de lanniversaire. Le hors-série
du Monde de mai-juin 2010, intitulé « 1940, la débâcle
et lespoir », permet de saisir les volumes respectivement accordés
à la thèse courante et à celle (très répandue
entre lOccupation et laprès-Libération) que je soutiens.
Sur 98 pages développant largement les thèmes « agréés
», deux lignes sibyllines du journaliste Antoine Reverchon font allusion,
avec sympathie, à ma problématique, au terme du paragraphe suivant
: « Le réexamen des comportements des acteurs antérieurement
à lalternative Pétain-de Gaulle dresse le portrait délites
militaires non seulement incompétentes, mais encore promptes à trouver
des excuses pour pactiser avec le fascisme et le nazisme, dont ils (sic) sont
proches idéologiquement. Tout comme lest la bourgeoisie industrielle
traumatisée par le Front populaire. La réédition en 1990
du livre de Marc Bloch, Létrange défaite, rédigé
dès 1940, vient conforter cette approche. Elle trouve son expression la
plus aboutie dans le livre de lhistorienne Annie Lacroix-Riz (Le choix de
la défaite, 2006 (sic)) ». Le lecteur du hors-série du Monde
ne saura rien de plus sur ladite « approche ». Dans la même
publication, Létrange défaite est citée (p. 40 du n°),
mais pas lanalyse davril 1944 de la longue préface de Pétain
au livre de 1938 du général de réserve Louis Chauvineau,
ancien professeur à lÉcole de Guerre (1908-1910), Une invasion
est-elle possible?, beaucoup plus explicite : dans ce texte dont un extrait constitue
lexergue du Choix de la Défaite, Marc Bloch évoque la haute
trahison de cinq catégories de privilégiés français
et nommément celle de Pétain (Cahiers politiques n°
8, « À propos dun livre trop peu connu », Létrange
défaite, Paris, Gallimard, 1990 (1ère édition, 1946), p.
246-253). Le choix de la défaite figure dans la bibliographie générale,
mais pas De Munich à Vichy, plus précis sur le déroulement
de la phase ultime du complot contre la République et sur les liens organiques
entre ce régime agonisant (et ses chefs « républicains »)
et celui de Vichy période qui occupe lessentiel du hors-série.
On entre là dans le tabou suprême, les autres historiens, même
de gauche, affirmant quil y a une différence de nature entre la République
et Vichy et que Daladier, anticommuniste certes, était un patriote sincère
: cest par souci dunion nationale et non par simple anticommunisme
quil aurait traqué les rouges menaçant la défense nationale
depuis le pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (voir par exemple
Guillaume Bourgeois et Denis Peschanski, , « Les députés communistes
devant leurs juges : un procès biaisé », in Jean-Pierre Azéma,
Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux (dir.), Le parti communiste français des
années sombres 1938-1941, Paris, Seuil, 1986, p. 94-102). La thèse
est séduisante mais complètement erronée. Mon petit passage
« groupé » à la radio, dont jignore la cause,
les 28 mai (Le téléphone sonne, France Inter) et 17 juin (chez Mermet,
sur France Inter et chez Laurentin, sur France Culture), sexplique peut-être
par lécho récent qua donné Internet à
mes travaux. Dans la phase de black out, Internet, depuis 2006, ma fait
connaître dun public plus large, qui trouve à lévidence
dans ces travaux sur les années 1930 écho à ses interrogations
sur la crise systémique en cours. Je ne saurais à cet égard
assez remercier lami qui ma, en janvier 2005, proposé détablir
mon site (http://www.historiographie.info/), qui a créé et entretient
ledit site et qui a filmé certaines de mes conférences, ensuite
diffusées sur You Tube ou Daily Motion. Linfluence que peuvent actuellement
avoir mes travaux sur les « jeunes historiens » est définie
par ce que jai dit sur le black out académique qui les frappe, cest
à dire nulle. Les « jeunes historiens », à supposer
quils soient tentés par la voie que jemprunte, ne pourraient
pas la suivre pour des raisons de carrière et de débouchés
universitaires : ils se mettraient dans une impasse. Ils trouveront laudace
de développer des problématiques audacieuses quand la conjoncture
générale et universitaire leur rendra la liberté et lindépendance
intellectuelles dont, depuis plus de 20 ans, la chape de plomb du conformisme
obligé les a privés. Jai expliqué la chose dans divers
travaux, publiés sur mon site (« De la dissidence en histoire contemporaine
»), et jévoque brièvement le dossier dans lopuscule
Lhistoire contemporaine sous influence, Pantin, Le temps des cerises, 2004.
Laction littéraire : Comment pouvons-nous
comprendre que, pour et parmi des historiens informés et ayant une solide
réputation, un Jean-Pierre Azéma ait pu déclarer «
Je ne crois pas quil y ait eu complot » (p.44) en vue de détruire
la République, au printemps-été 40, de la part dun
Pétain et du Maire de Bordeaux, Adrien Marquet, le petit Hitler français,
alors que tant déléments et dévidences convergent
vers cette conclusion ?
Annie Lacroix-Riz : Les « historiens
informés » changeraient évidemment d'avis sils allaient
passer quelques années dans les fonds darchives. Jean-Pierre Azéma,
auquel les media accordent une publicité considérable sur les années
1930 et Vichy, sobstine comme bien dautres à fonder ses analyses
sur la seule seconde main. Son ouvrage sorti cette année, 1940, l'année
noire, encensé par la presse, Canard enchaîné compris (comme
le summum du neuf historiographique en la matière), ne comporte aucune
référence darchive originale. En octobre 2008, invité
sur France Culture à commenter ma problématique sur les accords
de Munich et leur suite, intérieure et extérieure problématique
de De Munich à Vichy alors tout juste publié que je navais
pas été invitée à exposer moi-même -, Azéma
a répondu que jexagérais « un peu » avec ma thèse
du « complot ». Mais il na pas explicité cet avis, et
jattends encore sa démonstration argumentée de mes excès
et erreurs manifestes : 1940, l'année noire, nexplique toujours pas
en quoi la thèse du « complot », passée sous silence,
et absente même de la bibliographie, serait excessive.
Laction littéraire : La situation actuelle
internationale que nous connaissons et que nous subissons semble avoir beaucoup
de ressemblances avec celle du monde au début des années 1930. Certaines
pages où vous parlez précisément des manuvres des dirigeants
pour la baisse des salaires, «lassainissement des finances »
(p.48) correspondent exactement à ce qui se passe désormais internationalement.
60 ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale, des facteurs déterminants
de son déclenchement structurent encore notre monde. Êtes-vous inquiète
? Pensez-vous que des mauvais coups plus graves encore de la part de ces élites
qui se sont elles-mêmes mises en cause dans leur gestion des pouvoirs dans
les années 1930 sont encore à venir et lesquels ? Comment considérez-vous
que les citoyens devraient résister, à laune des enseignements
des évènements des années 1930 ?
Annie Lacroix-Riz : mes ouvrages sur les années de crise décrivent
des phénomènes propres à toute crise systémique du
capitalisme, notamment les efforts de toute nature faits par les maîtres
de léconomie pour reporter ses effets sur les autres classes sociales.
Toute crise de surproduction menace directement les profits, lesquels, donc, ne
peuvent être maintenus (voire augmentés) dans certains secteurs que
par une pression écrasante sur tous les salaires, directs et indirects.
Je parle naturellement des vrais salaires, pas de ceux des grands auxiliaires
du capital, dont les émoluments faramineux et « parachutes dorés
» nappartiennent pas à cette catégorie et sont au contraire
fortement augmentés dans pareille conjoncture, vu leur rôle décisif
dans le procès de production (linfluence sur les salaires et les
licenciements). Si on étudiait encore Marx à luniversité
et dans une petite fraction de la société, ce qui était le
cas quand il existait un parti communiste stricto sensu, influent au surplus,
une partie de la population saurait que salaire et profit sont antagoniques par
nature, et que, face à une baisse de la production et des ventes, qui peut
être considérable, maintenir ou augmenter le profit suppose décraser
le salaire.Cette baisse est imposée avec brutalité, et dans des
proportions inacceptables par les victimes, ce qui pose demblée la
question politique. Les modalités de la mise en uvre de cette réduction
drastique se traduisent par divers phénomènes étudiés
pour lentre-deux-guerres dans Le choix de la défaite et De Munich
à Vichy. Phénomènes politiques et idéologiques : 1°
« réforme de lÉtat », estimée indispensable
dans lentre-deux-guerres, le régime étant estimé trop
sensible aux desiderata populaires, réalisée via Vichy et définitivement
depuis le régime institué en 1958 : la liquidation par de Gaulle
des séquelles du parlementarisme a définitivement fait du parlement
un ectoplasme, le tout sous l'égide du grand synarque Jacques Rueff, promu
au ministère des Finances. Ne sen impose pas moins, dans la crise
actuelle, le renforcement marqué de la dictature politique du grand capital
en vue dobtenir des populations des sacrifices matériels, quelles
ne sauraient consentir « spontanément » (même si leur
« spontanéité » est infléchie par les publicistes,
journalistes, partis qui les dupent quotidiennement) ; 2° rôle des publicistes,
journalistes, partis, financièrement contrôlés par le capital
financier, chargés de convaincre les victimes de tout subir au motif de
la fatalité (le capitalisme étant aussi « naturel »
que la pluie et le beau temps) et de labomination de tout autre système
économique (lURSS a servi de repoussoir à deux reprises ,
mais bien plus efficacement dans la présente crise que dans celle des années
1930, vu le degré de perfection atteint désormais par la criminalisation
du communisme en général et des Soviets en particulier) ; 3°
en cas de non-contrôle ou de maîtrise insuffisante du rapport de forces
politique, modalités du combat contre les gêneurs ou de leur élimination
pure et simple (ce qui nous ramène à 1°) : répression
contre les partis, syndicats et groupements hostiles avant éventuelle interdiction,
excitation soigneusement calculée de la fibre xénophobe, suppression
des élections, jugées trop aventurées en plein assaut contre
les conditions de vie et de travail (« lajournement » des législatives
du printemps 1940 par le « républicain » Daladier fut annoncée
en juillet 1939 - un an avant Vichy), etc. Quand on connaît lavant-guerre,
lopprobre jeté par les hommes politiques et la grande presse sur
les électeurs de mai 2005 qui ont voté non au référendum
sur lEurope suscite forcément réflexion. Il en va de même
pour la poussée xénophobe, calquée sur celle de 1938-1940,
que jévoque dans un texte daoût 2010 envoyé à
ma liste de diffusion et que vous avez diffusé, je crois.Phénomènes
militaires, résultant de la subordination organique du haut état-major
aux mêmes dirigeants économiques, que nul ne peut soupçonner
en labsence de démonstration archivistique, etc. Ce que jécris
sur la priorité accordée dans la seconde moitié des années
trente aux préparatifs de la guerre intérieure - en plein abandon
des dispositions de sécurité extérieure ou de protection
du territoire menacé par lAllemagne - éveille forcément
écho dans la phase présente de préparatifs obsédants
de guerre urbaine, sous couvert de lutte contre le « terrorisme ».
Bref, les mesures prises aujourd'hui contre les salaires directs et indirects
de la population ressemblent comme des surs à celles adoptées
pendant la crise des années 1930. Or, comme celles-ci, elles empruntent
des voies parfois insoupçonnables : on peut difficilement comprendre demblée
que le souci de « sécurité » proclamé, la glose
sur le vieillissement de la population imposant élévation de lâge
de la retraite et la chasse aux étrangers en général et aux
Roms (fussent-ils français) en particulier masquent la pure et simple casse
des salaires. La connaissance de lhistoire présente donc dautant
plus de danger quelle montre à nos contemporains ce que les élites
dhier ont fait à leurs ascendants, et leur suggère le sort
terrible que leur réservent les élites actuelles, héritières
(y compris directement) de celles dhier. Ajoutons que la crise de surproduction
qui dure depuis le tournant des années 1960, et dont les sursauts récents
ont atteint une acuité inouïe, est infiniment plus grave que la précédente,
de même que celle de 1929-1931 était plus grave que celle de 1873.
La violence déployée contre les populations, dont nous nassistons
à lévidence quaux prémices, est naturellement
éclairée par létude de la violence exercée dans
le passé. Le lecteur apprend au surplus que les élites dhier
sont demeurées aux affaires après la chute de Vichy alors même
quon a seriné aux Français depuis la Libération que
la donne politique avait été alors profondément transformée.
Pour choisir un exemple significatif, suggestif en cette fin dété
2010, il ne peut pas ne pas réfléchir au fait que le synarque et
dirigeant de la Cagoule Eugène Schueller, lié à Eugène
Deloncle et autres grands sicaires cagoulards que je décris, père
de Liliane Bettencourt, a dominé lentre-deux-guerres politique, contribué
à écraser les salariés et à assassiner la république
en sappuyant avant et pendant la guerre sur lennemi extérieur,
allemand, avant de se rallier à la Pax Americana, puis que lui-même,
et après lui son gendre et sa fille ont assuré les mêmes financements
politiques après-guerre, et ont dominé la vie politique sous les
gouvernements de droite comme de gauche, avant et après 1958. La carrière
politique dun François Mitterrand sest déployée
dès sa prime jeunesse davant-guerre sous l'égide de la Cagoule,
dont Eugène Schueller avait été lune des personnalités
marquantes; Schueller fut un des artisans directs de son ascension daprès-guerre.
Le groupe quil a fondé, lOréal, est demeuré un
des grands bailleurs de fonds organiques de la droite et dune partie de
la gauche de gouvernement. Les derniers développements politiques du feuilleton
estival de 2010 confirment - ce que dordinaire on napprend que quelques
décennies après les faits, sous la plume dhistoriens qui intéressent
peu de monde, ou quon napprend jamais - que la famille Bettencourt
(Schueller, convient-il de préciser), « honorable » selon le
ministre du Travail Eric Woerth, régit - parmi bien dautres - la
politique française : un citoyen sintéressant à lhistoire
sait que la chose dure depuis trois générations. Avec les poids
lourds, Banque de France (1802), émanation des grandes banques bailleuses
de fonds du coup dÉtat de Bonaparte, et Comité des Forges,
créé en 1864, notamment par un Wendel et un Schneider, on passe
aux dynasties séculaires : toujours régnantes, jusquau sommet
de lÉtat, elles résistent à tous les apparents «
changements » politiques intervenus depuis la fin du 18e siècle et
le triomphe de la révolution bourgeoise. Ceux de la Libération comme
tous ceux qui avaient précédé. Je suis historienne, et contribue
en tant que telle à éclairer ces continuités quon sacharne,
aujourd'hui plus que jamais, à voiler. Mon travail montre à tout
le moins que les populations qui lâchent pied - à la fin des années
1930 pour le cas français - paient très cher leur passivité,
laissant ainsi le champ libre aux puissants casseurs de salaires, de lintérieur
et de lextérieur. La question de ce quil convient de faire
pour éviter la répétition du passe relève des choix
politiques de chacun qui, soit favorisent cette passivité, soit y font
obstacle. Ma particularité dans le champ universitaire des décennies
récentes est davoir continué à afficher des choix marxistes
dordinaire niés ou cachés, et surtout rarissimes depuis plus
de vingt ans. Taxer de communisme (conviction que je revendique assurément)
un chercheur permet depuis vingt ans desquiver tous les problèmes
méthodologiques et scientifiques : or, cest en tant que praticien
quun historien communiste, non-communiste ou anticommuniste doit être
lu et jaugé sur le plan académique.
Laction littéraire : Tout au long des années
1930, les services de renseignement français ont décrit, régulièrement
et clairement, létat des forces militaires allemandes, même
avant larrivée au pouvoir des nazis en 33. En France, un Cot voudra
préparer la France à la guerre, mais il a été éliminé
par des forces favorables à une alliance franco-allemande, franco-nazie.
Les capacités militaires allemandes en 1939 étaient connues. Le
Blitzkrieg était prévisible
, prévu ?
Annie Lacroix-Riz : vous me demandez de raconter mes livres, et un résumé
ne suffira pas.
|
| Laction
littéraire : Laurent Binet a publié un roman, « HHhH »,
dans lequel il raconte la préparation de lattentat tchèque
contre Reynhardt Heydrich, le numéro 2 de la SS, le symbole vivant de la
cruauté nazie. Ayant vécu en Tchéquie, Laurent Binet raconte
volontiers la mémoire tchèque quant à la trahison de la Tchécoslovaquie
par la France et la Grande-Bretagne, lors des accords de Munich. Votre livre éclaire
ce moment dramatique de lavant-guerre : presse relayant les «apaiseurs»,
état-major dominé par la valorisation de lidéologie
et de lorganisation nazies, alors que les Tchécoslovaques constituaient
des alliés solides, prêts à affronter la guerre, avec des
alliés, en faisant partie dun axe France-URSS. Quelles ont été
les manuvres et qui les a pilotées en France pour cette trahison
?
Annie Lacroix-Riz : Ceux qui avaient dominé la Tchécoslovaquie depuis
sa naissance, le Comité des Forges, Schneider en tête roi
du pays après avoir dicté au Quai dOrsay la fixation même
de ses frontières et possesseur de Skoda, également grâce
à lÉtat français -, et la Banque de France maîtresse
absolue des finances tchécoslovaques -, symbolisent le choix allemand de
la grande bourgeoisie française. La « créature de la France
», selon le sarcasme de Pie XI, qui haïssait autant que Berlin cette
incarnation de lanti-germanisme historique, était devenue, dès
le début de la crise, un boulet pour Schneider. Skoda, dont ce groupe métallurgique
et financier (Union européenne industrielle et financière) possédait
la majorité des actifs, le gênait désormais par sa concurrence
sur ses marchés extérieurs très rétrécis. Cest
la raison pour laquelle « les hommes d'affaires du Creusot » - allusion
de Marc Bloch, dans le texte cité plus haut, à leur responsabilité
éminente dans la haute trahison et la Débâcle décidèrent
de lâcher le joyau pour lequel le contribuable français (comme le
contribuable tchécoslovaque) avait été si systématiquement
sollicité : tout prêt à la Tchécoslovaquie, octroyé
depuis la naissance de ce pays, garanti par lÉtat français
(donc par le contribuable), avait bénéficié à Schneider,
sous couvert dirriguer lÉtat tchécoslovaque ou le producteur
« national » (si peu) Skoda. Après des années descarmouches
contre Prague puis une décision politique dabandon notifiée
par le personnel gouvernemental français à Londres, les 28 et 29
novembre 1937, Schneider et le Comité des Forges lancèrent ouvertement
lassaut le 11 avril 1938, au lendemain de la constitution du gouvernement
Daladier, dans leur journal, Le Temps, via larticle assassin dun précieux
auxiliaire, par eux fort gâté : Joseph-Barthélémy,
prestigieux professeur de Droit, pilier du complot synarcho-cagoulard et futur
garde des Sceaux de Vichy, expliqua, sur mandat de ses employeurs, quaucun
des accords militaires des 25 janvier 1924 et 16 octobre 1925 liant formellement
Paris à Prague nétait juridiquement valable. Le choix de la
défaite étudie le long cheminement de labandon français
de Prague depuis le début de la crise et même depuis la seconde moitié
des années 1920, où le Comité des Forges opta pour la carte
allemande. De Munich à Vichy décrit entre autres les liens entre
la trahison délibérée des engagements pris en 1924-1925,
décidée par le Comité des Forges, et la brillante carrière
vichyste de Joseph-Barthélémy, fasciste avéré depuis
les années 1920. Laffaire déboucha 1° sur labandon
de la Tchécoslovaquie, dernière étape sur la route de linvasion
militaire, comme létablit la note prophétique rédigée
à létat-major général le 15 septembre 1938 (deux
semaines avant Munich), annonçant linvasion et le démembrement
consécutifs de la France, puis, 2° sur la vente de Skoda par Schneider
à Krupp, en décembre 1938, qui coûta encore au contribuable
français (et tchécoslovaque). Ceux qui ne consultent pas les archives
originales peuvent aisément brocarder le manque de nuance des liens factuels
que jétablis entre les décisions de Schneider, la naissance
et la mort de la Tchécoslovaquie.Ce que jai découvert sur
lURSS et la question de lalliance de revers na rien à
voir non plus avec les sottises inoxydables qui circulent depuis plus de 70 ans,
et quon a resservies dabondance à la population en cette année
danniversaire de la Défaite.
Laction littéraire : Les services de renseignement
français ont également établi que, pendant les années
1930, avant larrivée des nazis au pouvoir et bien sur plus encore
après, ceux-ci ont répandu en Europe et plus particulièrement
en France des agents, non pas dormants, mais très actifs, de plusieurs
milliers. Ce laisser-faire à lendroit de personnes qui pourtant pouvaient
être clairement considérées comme des ennemis dangereux nest-il
pas la meilleure preuve dune trahison choisie et totalement volontaire,
sans moindre part à laisser à une certaine «inconscience»
? Quest-ce que ces agents ont fait sur le sol français pendant toutes
ces années ?
Annie Lacroix-Riz : comme le montrent les archives policières de
la période 1933-1939, Berlin a pu tranquillement préparer, à
Paris comme dans toutes les capitales de lEurope bientôt occupée,
son Occupation prochaine. Le chapitre 5 du Choix de la défaite étudie
cet investissement effarant de Paris et de la France, au su et au vu des divers
ministères concernés et, jour par jour, heure par heure, des autorités
policières agissements qui nont plus connu dentrave
depuis lassassinat de Barthou et le triomphe de la ligne Laval, y compris
dans la phase Blum du Front populaire. De Munich à Vichy étudie
avec précision le lien entre les uvres anticommunistes renforcées
depuis le gouvernement Daladier davril 1938 et surtout à la suite
de Munich puis de la défaite ouvrière de novembre 1938, et la collaboration
policière franco-allemande stricto sensu. Il ne s'agissait plus seulement
alors de laisser les hitlériens (comme les fascistes italiens depuis 1926)
sen prendre librement aux antifascistes et aux juifs allemands sur le sol
français : samorça alors une active collaboration policière
franco-allemande contre lennemi intérieur. Le phénomène,
que jai découvert à l'occasion de mes recherches sur ces deux
ouvrages et quil faudrait étudier de façon plus systématique,
est symbolisé par Carl Boemelburg : ce policier et espion venu de Berlin
à Paris dans les fourgons de Ribbentrop en décembre 1938, resté
jusquen 1939, est revenu à Paris dès juin 1940 pour diriger
la répression anticommuniste et antijuive et lespionnage allemands
jusquà lété 1944. Je pense lui réserver
une place dans mon prochain livre, qui traitera entre autres des uvres du
second de Laval depuis avril 1942, Bousquet, un des grands interlocuteurs et complices
français de Boemelburg et du chef de celui-ci, Helmut Knochen.
Laction littéraire : Puisquil y a
un silence actuellement institutionnel sur «la Synarchie», cette tête
pensante de la Cagoule, pouvez-vous nous présenter ces hommes qui voulaient
faire chuter la République et qui ont préparé la collaboration
? Quel a été leur destin, et pour ceux qui ont survécu à
la guerre (par exemple les membres du «Club de Fresnes », ceux qui
sont passés par la prison), que leur est-il arrivé ?
Les conclusions-épilogues des deux ouvrages déjà
cités montrent que le « club de Fresnes » - sans compter ceux
qui nont même pas été emprisonnés - sen
est tiré aisément. Les alliés privilégiés de
loccupant allemand ont été sauvés demblée
par les autorités gaullistes, avec laide précieuse et parfois
sur la pression insistante des États-Unis et de lAngleterre
sachant que Washington en a sauvé directement un grand nombre sans même
passer, en 1944-1945, par les autorités gaullistes. Les mêmes élites
qui dirigeaient la France ont continué à la régir, sous le
manteau des changements profonds proclamés, capital financier en tête.
Dans cette partie de sa sphère d'influence, Washington a contribué
à saboter lépuration des « élites » de
toute catégorie (collaborationnistes de sang compris, tel Marcel Déat,
exfiltré vers un couvent italien) de façon aussi magistrale quen
Allemagne ou en Italie. Mon prochain ouvrage, prévu dans quelques années,
étudiera d'ailleurs le passage de nos élites (policières
comprises, doù ma référence ci-dessus à Bousquet)
de lemballement pour le Reich à la passion pro-américaine.
Le seul examen des noms des élites contemporaines établit cette
continuité remarquable entre lère du Blitzkrieg et celle de
la Pax Americana, toujours en vigueur à lère du bellum (guerre)
permanent.
Laction littéraire : Dans les grandes écoles
françaises, Sciences-Po, etc, des manuels et les cours dHistoire
qui sont donnés aux élèves qui y étudient, affirment
que les pleins pouvoirs votés par les deux chambres réunies en juillet
40 étaient «la Chambre du Front Populaire» (malgré la
présence de nombreux sénateurs lors de ce vote), mais aussi que
les communistes, en raison du pacte germano-soviétique, étaient
des traîtres qui invitaient les ouvriers à fraterniser avec les soldats
allemands (donc nazis, alors que les nazis ont, en Allemagne, à cette date,
en 39-40, fait arrêter et enfermer les principaux dirigeants du PC allemand,
et quils préparent activement linvasion de lURSS, lennemi
à abattre). Dans ces écoles qui préparent la relève
de nos élites, il y a donc une instruction basée sur des erreurs
et des mensonges. Il y en a beaucoup dautres, sur la Révolution,
le Second Empire, la Commune, la Colonisation, etc. Est-que des groupements dhistoriens
et dhistoriennes, élargis, pourraient travailler sérieusement
sur ces périodes et sur ces faits pour faire avancer les connaissances,
lénonciation de «la vérité», la construction
dune mémoire inspirée par luniversel ? Comment pourrions-nous
lutter activement contre la propagande dextrême-droite ?
Annie Lacroix-Riz : Nous pouvons espérer faire un peu reculer le rouleau
compresseur du mensonge et de la désinformation par les maigres canaux
de diffusion de la connaissance historique dont nous disposons, notamment Internet.
Pour lheure, la victoire des classes dirigeantes est complète, à
un degré qui na jamais été atteint en France depuis
le 19e siècle (sauf sous lOccupation et Vichy), avec de sérieuses
conséquences sur lenseignement de lhistoire, à lécole
et en dehors. Il y a eu en effet destruction de fait des organisations qui diffusaient
autrefois une production éditoriale de « résistance »
à lidéologie dominante (assurée notamment par les Éditions
sociales) et qui pesaient, certes faiblement, sur lensemble du processus,
à lépoque où le réactionnaire Furet entrait
en débat avec le marxiste Soboul sur la révolution française.
Le débat, même académique, est banni depuis plus de vingt
ans, jusque dans ses canaux traditionnels, revues académiques, tables rondes,
colloques, etc. La destruction programmée de lécole et de
luniversité, lassaut contre la fonction publique, que le statut
Maurice Thorez de novembre 1946 a dotée dune grande indépendance
intellectuelle et pédagogique, la précarisation consécutive
du personnel dans tous les cycles de lenseignement et de la recherche devraient
beaucoup aggraver les choses à bref délai, si la population ne fait
pas rapidement barrage à cette casse générale. Bref, nous
voilà revenus aux problèmes évoqués par Lhistoire
contemporaine sous influence. Il ne peut exister dhistoire libre ou indépendante
dans une société parvenue à ce point dinjustices et
dinégalités.
Laction littéraire : Un certain nombre de
vos détracteurs mette en avant le fait que vous avez été
accusée de «négationnisme» en ce qui concerne les évènements
du début des années 30 en Ukraine, puisque certains reprennent telles
quelles les affirmations de quelques ukrainiens selon lesquels une famine massive
a, en Ukraine, tué plusieurs millions de personnes, et ce par la volonté
de Staline. Où en est ce dossier historique ? Où en êtes-vous
concernant ces accusations ? Êtes-vous soutenue par dautres historiens
dans cette affaire ?
Annie Lacroix-Riz : jai eu la paix universitaire depuis que, en mai 2006,
les associations « ukrainiennes » se sont découvertes
avouant leur antisémitisme morbide, jusqu'alors soigneusement dissimulé
- en rendant hommage à lArc de Triomphe au grand pogromiste Petlioura.
Jai le projet depuis plusieurs années de faire une mise au point
imprimée (je nai jamais publié darticle ou douvrage)
sur la campagne allemande, vaticane, polonaise, américaine conduite depuis
1933 sur « la famine en Ukraine », mais mes autres projets ne men
ont pas laissé le temps. Sauf Stéphane Courtois, qui hurle contre
moi sur ce terrain depuis cinq ans dans diverses colonnes imprimées ou
électroniques, les historiens français se préoccupent peu
du dossier, quils ne connaissent en général pas. Quant aux
éventuels soutiens, je nai même pas pu obtenir en 2005-2006
le soutien du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire
: il sest courageusement défilé, malgré la forte insistance
de la courageuse Catherine Coquery en faveur dun soutien clair contre les
assauts des groupements « ukrainiens ». Quelques collègues
de Paris 7 mont franchement soutenue, mais davantage parmi les autres spécialistes
de sciences sociales que parmi les historiens : quatre collègues historiennes
de Paris 7, trois en activité, deux modernistes, Florence Gauthier et Marie-Louise
Pelus-Kaplan, une médiéviste spécialiste de lIslam,
Anna Caiozzo, et une seule contemporanéiste, Catherine, alors déjà
émérite, sur une section nettement plus nombreuse; et un ancien
collègue de Paris 7, africaniste contemporanéiste, Pierre Boilley,
professeur à Paris 1. Je me félicite de cette occasion donnée
de les remercier à nouveau. Il suffisait de me traiter de « négationniste
» pour faire surgir le doute et la prudence, et lantimarxisme ou lanticommunisme,
à mon avis essentiel, a fait le reste. La profession na jamais été
hardie dans son ensemble, et la conjoncture depuis les années 1990 a beaucoup
accentué cette tendance lourde.
Laction littéraire : Les citoyens qui espèrent
vivre dans une démocratie en France font lexpérience dun
mur de la propagande, qui, tous les jours, nous abreuve, quant au vrai, au beau
et au bien tels que nos élites les définissent et prétendent
les connaître. Dans votre livre, vous rappelez à quel point la presse
française des années 1930 a été achetée, notamment
par les nazis, avec des enveloppes conséquentes, pour les patrons des entreprises
de presse comme pour les journalistes. Comment évaluez-vous notre situation
aujourdhui ? LExpress a publié un hors-série sur «Les
années noires » (la guerre), avec un article consacré aux
«patrons sous loccupation». Mais votre ouvrage nest pas
cité ! à la différence de celui de Renaud de Rochebrune et
de Jean-Claude Hazéra, «Les patrons sous loccupation».
Puisquils se permettent de vous ignorer, est-ce que vous pourriez donner
des cours dHistoire via Internet ?
Annie Lacroix-Riz : Vu la concentration du capital, dune part, et la victoire
des classes dirigeantes sur les classes dirigées, éclatante pour
lheure, ce que je décris dans mes ouvrages sur les années
1930 sest plutôt aggravé. Pour entendre une autre voix, on
peut toujours lire mes livres, prendre contact avec moi via mon site et assister
à mes conférences, fréquentes, à Paris et ailleurs,
et annoncées sur le site. Sur Internet circulent certaines d'entre elles
(voir ci-dessus), ce qui constitue la seule réplique possible fort
modeste à lartillerie lourde déployée par la
grande presse pour assurer la diffusion des thèses des « historiens
du consensus ». Mais les petits ruisseaux font les grandes rivières
et mènent à la mer. Il faut toujours en revenir à la conjoncture
générale : tant quelle demeurera ce quelle est, la population
française sera de plus en plus largement privée daccès
à la connaissance historique sérieuse.
Laction littéraire : Pour terminer, la mémoire
de cette période est régulièrement exploitée, travaillée,
modifiée, pour le meilleur et pour le pire. Il y a eu le programme «Apocalypse»,
en début dannée, il y a eu le film sur la rafle du Vel DHiv.
Que pensez-vous de ces uvres si vous les avez vues, et seriez-vous prête
à conseiller des journalistes ou des cinéastes qui voudraient faire
une émission ou un film sur cette période ?
Annie Lacroix-Riz : jai vu le premier film, qui ma fait bondir par
ses omissions, inexactitudes et erreurs - particulièrement sur les responsabilités
respectives des Français, des Anglais et des Soviétiques dans les
conditions du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale. Une
démarche constructive et démonstrative consisterait à organiser
une diffusion de ce film qui a fait l'objet dune publicité inouïe,
diffusion qui serait accompagnée (au fil de la projection) ou suivie immédiatement
de correctifs documentés. Jy procéderais volontiers si on
me le demandait, dans le cadre de conférences dont jai déjà
parlé. Je nai pas vu le second film. Je suis toujours à la
disposition des journalistes et cinéastes qui se proposent de faire connaître
le passé, et ai été récemment sollicitée pour
trois projets, respectivement relatifs au soutien de la droite française
au putsch de Franco, à un aspect de la collaboration économique
dOccupation et à la politique du Vatican. Je saisis cette dernière
occasion pour vous signaler la parution en livre de poche, le 13 octobre, de mon
ouvrage Le Vatican, l'Europe et le Reich de la Première Guerre mondiale
à la Guerre froide (1914-1955) (Paris, Armand Colin, 1996), profondément
remanié sur la base de quinze ans de consultations darchives nouvelles
et de mise à jour bibliographique. Jignore si ces trois projets aboutiront.
Jusqu'ici, les « conseillers historiques » (confondus avec «
les historiens du consensus ») ont en général - la chose sest
produite à plusieurs reprises depuis quinze ans - exigé et obtenu
mon exclusion de journalistes qui souhaitaient ma participation à tel projet
télévisuel ou radiophonique (sur la collaboration économique,
sur le Vatican, etc.) : « si elle vient, je ne viens pas », etc. Le
chantage a presque toujours fonctionné. Mes travaux sur lhistoire
sous influence fournissent quelques exemples précis. Lhabitude se
modifiera, là encore, quand et seulement quand la conjoncture deviendra
plus favorable au non-conformisme idéologique. En attendant, et cette conviction
a nourri mon indifférence au boycott académique et médiatique,
Scripta manent (les écrits restent).
L'action Littéraire Septembre 2010
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