Apartheid
et révoltes
La
nation Kanak, spoliée de ses terres et ressources naturelles, niée dans son droit
à l’autodétermination, marginalisée dans sa représentation aux postes de responsabilité
(administration, enseignement, professions libérales, directions d’entreprises,
etc.), maintenue dans la pauvreté, la précarité, l’humiliation, refuse de se voir
folklorisée dans des “réserves” ou des parcs nationaux pour touristes, de voir
sa jeunesse sombrer dans le chômage, l’alcoolisme, la drogue, la délinquance.
Autorisant
la puissance coloniale à toutes les répressions et les justifications racistes.
La population carcérale est actuellement de 200%, le gouvernement français planifiant,
dans sa stratégie visionnaire, la construction de nouveaux centres pénitentiaires
et une augmentation des effectifs de police…
Alors, la
révolte ne cesse pas et jamais ne cessera face à ce qui est, dans les faits, un
abject apartheid
destiné à maintenir la suprématie des colons européens.
Un évènement
a marqué l’histoire récente, déformé, caricaturé et enseveli par les médias de
la désinformation :
Le 5
mai 1988, des troupes spéciales françaises (15) donnent l’assaut à une grotte,
dans l’île d’Ouvéa (16), où s’étaient retranchés des indépendantistes Kanaks,
avec des gendarmes pris en otages. Point culminant de troubles qui avaient mené
le pays au bord d’une guerre civile entre des colons, avec leurs auxiliaires,
et des résistants d’origine Kanak. (17)
Les otages sont libérés. Mais les 19 indépendantistes sont tués, plusieurs “…
après la prise de la grotte dans des circonstances déshonorantes pour l’armée
française (18)”. Michel Rocard, dans
une déclaration, dénonce l’assassinat de deux indépendantistes blessés
:
“…
J’ai honte aussi quand deux militaires ont achevé à coups de crosse deux preneurs
d’otage à Ouvéa.”
D’après des témoins,
beaucoup plus : sommairement exécutés, ou achevés pour les blessés. Dont
Alphonse Dianou, qu’on retrouvera le visage défoncé et les pansements
arrachés.
Le 26 juin 1988, sont signés les accords de Matignon, mettant un terme provisoire
aux déchirements que vit cette colonie. Accord signé grâce à l’influence modératrice
du leader indépendantiste, Jean-Marie Tjibaou (19). Un référendum d’autodétermination
est prévu “à partir de 2014”… Ce qui, en fait, ne veut rien dire.


Méconnu
en France, où la propagande coloniale censure dans ses médias le discours et la
présence d’une telle personnalité, il est considéré dans la région du Pacifique
(20), comme une immense figure historique. Par son intelligence, sa sagesse, sa
détermination, dans la grande lignée des Gandhi ou des Martin Luther King. De
ceux qui ont su redonner la dignité à leur peuple et exiger le respect de leur
identité, dans l’humanité à l’égard des autres.
Evidemment… Un an plus tard Jean-Marie Tjibaou est assassiné, avec son
adjoint à la direction du parti indépendantiste FLNKS, Yeiwéné. Il
s’y attendait.
Plusieurs
de ses lieutenants avaient été tués par des snipers de la gendarmerie, Eloi
Machoro (21) et Marcel Nannoro, pour ne citer que les plus connus.
Deux de ses frères avaient été assassinés, en 1984, avec huit autres Kanaks, dans
une embuscade tendue par des colons. Brûlés vifs, encore blessés, dans leurs voitures,
criblées de balles. Le tristement célèbre, dans la région Pacifique, massacre
d’Hienghène. En dialecte local, Hienghène : “Pleurer
en marchant” …
Tous les assassins
ont été acquittés pour “légitime défense”, à la suite d’un simulacre de procès,
en 1987, analogue à ceux de l’Alabama, de l’Arkansas ou d’autres Etats racistes
des USA, du temps de la ségrégation raciale. Tous les membres du Jury étaient
des colons, les sinistres “caldoches”, qui ne dépareraient pas dans une assemblée
du Ku-Klux-Klan. Il n’y a pas
de juge ou d’avocat Kanaks, en Kanaky…
Son pressentiment
s’est réalisé le 4 mai 1989. Une balle en pleine tête, tirée par un Kanak, à bout
portant, lors d’une commémoration du massacre d’Ouvéa. Comme souvent dans ce genre
d’opérations, l’assassin est immédiatement abattu, sans sommation, par un policier
présent. Pas d’enquête, pas de procès. Affaire classée...
Le référendum est ainsi repoussé en 2018, par les Accords de Nouméa du 4 mai 1998.
Le temps, pour la puissance coloniale, de s’assurer une majorité contre l’indépendance,
par un basculement démographique. Schéma classique, que les USA ont pratiqué dans
l’archipel d’Hawaii.
Certains hommes politiques français ont le courage d’avoir honte. Ils sont très
rares. Combien ont souscrit aux propos de Michel Rocard ? Il avait découvert,
il est vrai, le “Dossier Néo-Calédonien” dans tous ses “détails”, en tant que
premier ministre lors de la présidence Mitterrand. Choqué, atterré, il s’était
démarqué du cynisme colonial par cette volonté de contrition :
“… La France a fait des choses dont j’ai honte. Quand l’armée chassait les
tribus de la mer [surnom des Mélanésiens, NdA] à coups de fusil pour
faire place aux colons. le grand-père de Jean-Marie Tjibaou a couru comme ça en
portant un enfant de quatre ans. A côté de lui, un proche est tombé d’une balle
dans le dos…”
Mais, la honte ne change pas grand-chose… L’exploitation, la répression continuent,
se perpétuent, dans l’autosatisfaction et l’hypocrisie. Au mépris des principes
élémentaires d’une république dite démocratique et civilisée….
Parmi les infamies les plus marquantes de ces dernières années : le 16 janvier
2008. Une manifestation pacifique de militants syndicaux de l’USTKE (Union Syndicale
des Travailleurs Kanaks et des Exploités), salariés de l’entreprise de transport
en commun Carsud, en conflit avec leur direction (groupe Veolia), est
réprimée, avec une violence féroce, par la gendarmerie mobile. (22)
On dénombre
20 blessés, dont cinq grièvement. A cela, s’ajoute arrestations et emprisonnements
préventifs, en attente d’un jugement par le tribunal correctionnel de Nouméa.
Le 21 avril 2008, ce tribunal rend son jugement : 23 de ces syndicalistes
sont condamnés à des peines de prison ferme, allant de 1 mois à 1 an, associées
à une privation des droits civiques pendant 3 ans pour les responsable syndicaux…
Dernièrement : le 8 août 2011. Oui, le mois dernier. Gravissime évènement,
totalement étouffé dans nos médias, dans le mensonge. L’île de Mare (Nengone
en Kanak), à une demie heure de vol de Nouméa, 4 morts et 30 blessés dans un conflit
avec la société de transport aérien desservant l’archipel, Aircal (Air Calédonie).
Devant une augmentation des tarifs inacceptable pour les insulaires, un collectif
des usagers et des travailleurs des îles de Nengone (Mare), Drehu,
Iaai, et Kunie, occupe pacifiquement piste et aéroport de l'île.
Une
milice patronale, coloniale pour être sociologiquement plus précis, comme il y
en a tant en Kanaky, surgit, attaque, mitraille, pour tuer et terroriser. Orgie
sanguinaire, d’une implacable cruauté. S’évanouissant dans la nature et provoquant
l’envoi aéroporté des forces de l’ordre. En Kanaky, on ne discute pas : on
tire dans le tas… Inévitablement, parfaitement rodée, la propagande prend le relais
pour désinformer : guerre tribale, règlement de comptes clanique, etc. (23)
Sous-entendu :
« Que voulez-vous chez ces sauvages… Ils se complaisent dans le sous-développement…
Passant leur temps à se battre entre eux… Heureusement que nous sommes là… »
Ne
noyons pas notre tête dans le sable : un massacre organisé de 4 tués et 30
blessés dans une petite île, est l’équivalent de 4.000 tués et 30.000 blessés
à la dimension d’un pays. Un crime contre l’humanité. Les responsables, commanditaires,
qui organisent, cautionnent, couvrent, l’action de ces milices ou escadrons
de la mort, similaires à ceux qui sévissent en Colombie et autres pays d’Amérique
latine, méritent le Tribunal de La Haye.
Kanaky :
symbole du pillage colonial, de la sauvagerie prédatrice, de la terreur raciste,
de l’impunité criminelle.
En visite
au Québec, à Montréal en 1967, le général de Gaulle avait eu le courage, l’audace,
de crier devant micros et caméras : « Vive
le Québec Libre ! ». A Nouméa en vain, j’ai attendu, espéré,
rêvé, un même élan chevaleresque, Don Quichotesque. Sarkozy, bras levés, pin de
l’OTAN à la boutonnière, épingle à cravate siglée ONU, charismatique de panache,
christique de grandeur d’âme, rugir face à la foule :
« Vive
la Libye Kanaky Libre ! »…
(1) In Le
Dossier Calédonien, Jean-Paul Besset, Cahiers Libres, La Découverte, 1988,
p. 75.
(2)
Deckker, Paul & al., ouvrage collectif, Le Peuplement du Pacifique et
de la Nouvelle-Calédonie au XIX° siècle – Condamnés, colons, convicts, chan dang,
Actes du Colloque Universitaire International, publiés sous la direction de Paul
de Deckker, Editions l’Harmattan, 1994, p. 318.
(3) Soussol, Alain,
Université de Montpellier, in Paul de Deckker, (Op. Cit.), p. 362.
(4)
In Paul de Deckker, (Op. Cit.), p. 363.
(5) In Paul de Deckker, (Op.
Cit.), p. 365.
(6) Guiart, Jean, La Terre est le sang des Morts
– La Confrontation entre Blancs et Noirs dans le pacifique sud français,
Editions Anthropos, 1983.
(7)
Clifford, James, Maurice Leenhardt – Personne et Mythe en Nouvelle-Calédonie,
Editions Jean-Michel Place, 1987.
(8) Rollat Alain, Tjibaou le Kanak,
(Op. Cit.), p. 149.
(9) Coulon, Marc, L’Irruption Kanak – de Calédonie
à Kanaky, Messidor Editions Sociales, 1985 p. 219.
(10)
Cf. : Histoire et évolution de la société sur le site officiel :
http://www.eramet.fr/fr/Site/Template/T1.aspx?SELECTID=47&ID=54
(11)
ERAMET Nickel - Tour Maine Montparnasse - 33, avenue du Maine - 75755 PARIS
- Cedex 15 – Tel. : 33 1 45 38 42 00 - 33 1 45 38 73 48
(12)
Cf. : Nos activités – Nickel : Chiffres clés – Chiffre d’affaires
par marché en 2010 : http://www.eramet.fr/fr/PRODUCTION_GALLERY_
CONTENT/DOCUMENTS/Nickel_In_Society_FR.pdf
& Rapport Annuel 2010 (téléchargeable), notamment p. 3.
(13)
Nos activités, Op. & site Cit.
(14)
STCPI : Société Territoriale Calédonienne de Participation Industrielle
(15)
Plenel, Edwy et Rollat, Alain, Mourir à Ouvéa – Le Tournant Calédonien,
La Découverte, 1988.
(16)
Picard, Gilles, L’affaire d’Ouvéa, Editions du Rocher, 1988.
Exemple emblématique
de l’ouvrage de désinformation et de propagande, destiné à discréditer l’aspiration
à l’indépendance d’un peuple. La presse de l’époque reprenait, dans sa majorité,
les mêmes clichés pour anesthésier l’opinion publique métropolitaine. Avec, face
à des “barbares”, “l’élite de l’élite de l’armée” représentant la défense de la
civilisation, sans craindre boursouflure et ridicule :
“… les
muscles des maxillaires se sont contractés…” (p. 94).
(17) Face
à la censure du débat, en France, sur la situation coloniale en Nouvelle-Calédonie,
saluons le courage de Mathieu Kassovitz
pour avoir réalisé un film sur l’affaire d’Ouvéa. Dans les pires difficultés.
Notamment : refus de l’armée et de l’administration de collaborer. Sortie
prévue : le 16 novembre 2011. Le titre du film est en soi tout un programme :
« L’Ordre et la Morale ».
(18)
Spencer, Michael & al., Nouvelle-Calédonie – Essai sur le Nationalisme
et la Dépendance, Editions L’Harmattan, 1987. p. 299.
(19)
Rollat, Alain, Tjibaou le Kanak, Editions La Manufacture, 1989.
(20)
Cf. Michael Spencer (Op. Cit.).
Le rôle et
l’influence de Jean-Marie Tjibaou, en Kanaky et dans le Pacifique, systématiquement
occultés par la propagande française (il n’est même pas cité dans l’article français
de Wikipedia sur la Nouvelle-Calédonie !…), sont unanimement reconnus chez les
chercheurs et responsables de la région Pacifique, notamment anglo-saxons, y compris
en Australie et en Nouvelle-Zélande…
(21) La stèle, commémorant ce crime
d’Etat, porte comme mention :
“ Eloi
Machoro, combattant de la liberté, victime de l’ordre colonial d’Etat français,
assassiné le 12 janvier 1985 ”.
(22)
Le groupe Veolia, une fois de plus, fait étalage de son constant
souci éthique dans le respect des droits de l’homme et de la dignité humaine…
(23)
Cf. : communiqué de l’UGTG sur cette tuerie coloniale : Guadeloupe-Kanaky
même combat, http://ugtg.org/article_1557.html
&
http://www.internationalistes13.org/
article-guadeloupe-kanaky-meme-combat-communique-de-l-ugtg-81091710.html
Illustrations :
Drapeau
de la nation Kanak
Photo de Jean-Marie
Tjibaou
NdA :
Note de l’Auteur du billet
N.B. Ce texte est l’actualisation d’un billet
paru le 29 mai 2008, intitulé
Kanaky
: Colonie de l’Oubli …