Si
seulement le monde l’avait écouté...
jeudi 2 avril 2009 - 07h:20
Robert Fisk - The Independent
Tom Hurndall avait seulement
21 ans lorsque, selon les mots de sa mère, il a perdu sa vie par un acte simple,
désintéressé, humain, écrit Robert Fisk.

Tom Hurndall
Je ne sais pas si jai rencontré Tom Hurndall [1].
Il faisait partie d’un groupe « de boucliers humains » qui se sont rendus à Bagdad
juste avant l’invasion anglo-américaine de 2003, le genre de personnes dont nous,
journalistes professionnels, nous faisions un divertissement. Ecolos [2], et autres
plaisanteries.
A présent je souhaiterais l’avoir rencontré car prenant
en perspective tout le déroulement de cette guerre terrible, le journal de Hurndall
(qui sera bientôt édité) révèle un homme remarquable avec de remarquables principes.
« Je pourrais ne pas être un bouclier humain, » a-t-il écrit à 10 heures 26 le
17 mars depuis son hôtel d’Amman. « Et je peux ne pas adhérer à la conviction
de ceux avec qui j’ai voyagé, mais la façon dont la Grande-Bretagne et l’Amérique
prévoient de se saisir de l’Irak est inutile et met la vie des soldats au-dessus
de celle des civils. Pour cette raison j’espère que Bush et Blair auront un procès
pour crimes de guerre. »
Hurndall avait bien raison, non ? Ce n’était
pas aussi simple que guerre ou pas de guerre, noir ou blanc, écrivait-il. « Ce
que j’ai entendu et vu au cours des dernières semaines confirme ce que je savais
déjà ; ni le régime irakien, ni les américains ou les britanniques, ne sont nets.
Peut-être faut-il que Saddam s’en aille mais... la guerre aérienne qui est proposée
est en grande partie inutile et ne fait pas de distinction entre civils et soldats
en armes.
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Des dizaines de milliers de gens mourront, peut-être des centaines de milliers,
juste pour épargner à quelques milliers de soldats américains d’avoir à combattre
honnêtement, face à face. C’est une faute. » Ah, lesquels parmi mes collègues
professionnels ont écrit ainsi à la veille de la guerre ? Peu d’entre eux.
Nous ridiculisions les Hurndalls et leurs amis comme « groupies » même après qu’ils
aient brièvement visité la centrale électrique au sud de Bagdad et rencontré un
ingénieur, Attiah Bakir, qui avait été horriblement blessé 11 ans plus tôt lorsqu’une
bombe américaine a fait pénétré un fragment de métal dans son cerveau. « Vous
pouvez maintenant voir où elle a frappé, » a écrit Hurndall dans un courrier électronique
envoyé depuis Bagdad, « trouant la partie centrale de son front et enlevant totalement
l’os. Au-dessus de la racine de son nez cassé, il y a juste une cavité avec de
la peau abimée couvrant l’espace proéminent... »
Une image d’Attiah Bakir
s’impose dans le livre, un homme distingué et courageux qui a refusé de quitter
son lieu de travail alors que la prochaine guerre s’approchait. Il ne s’est tu
que lorsque un des compagnons de Hurndall a fait l’erreur de demander ce qu’il
pensait du gouvernement de Saddam. J’ai eu mal pour le pauvre homme. Les « donneurs
de leçon » étaient partout ces jours-là. Parler avec n’importe quel civil était
presque une folie criminelle. Il était interdit au Irakiens de parler aux étrangers.
De là tous ces sanglants « donneurs de leçon » (beaucoup d’entre eux ont naturellement
fini par travailler pour des journalistes à Bagdad après le renversement de Saddam).
Hurndall avait un regard dépassionné. « Je n’ai vu nulle part dans le
monde autant d’étoiles comme à présent dans les déserts de l’ouest de l’Irak,
» écrivait-il le 22 février. « Comment un lieu peut-il être si beau et si marqué
par la terreur et la guerre comme il va bientôt l’être ? » Face aux questions
qui leur étaient posées par la BBC, ITV, WBO, CNN, Al-Jazeera et d’autres, Hurndall
n’avait pas de réponse simple. « Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une, deux
ou 100 réponses, » a-t-il écrit. « À chacun sa réponse, mais aucun d’entre nous
ne veut mourir. » Mots prophétiques que Tom devait écrire.
Vous pouvez
le voir sourire, sans avoir l’air de penser à lui-même, sur plusieurs instantanés.
Il est parti couvrir le centre de réfugiés d’Al-Rowaishid et s’est acheminé inexorablement
vers Gaza où il s’est trouvé face à l’incommensurable tragédie des Palestiniens.
« Je me suis réveillé à environ 8 heures dans mon lit à Jérusalem et j’y suis
resté jusqu’à 9 heures 30, » écrit-il. « Nous sommes partis à 10 heures... Depuis
lors, on m’a tiré dessus, j’ai été intoxiqué par des gaz, poursuivi par des soldats,
des grenades assourdissantes ont été jetées à quelques mètres de moi, j’ai été
touché par des éclats... »
Hurndall essayait de sauver les maisons et
les infrastructure palestiniennes mais il a fréquemment été exposé au feu israélien
et semblait avoir perdu sa peur de la mort. « En approchant le secteur, ils (les
Israéliens) ont continuellement tiré des rafales d’une ou deux secondes depuis
ce que je pouvais identifier comme étant un véhicule de combat de type Bradley...
Il était étrange que tandis que nous nous approchions et que leurs armes tiraient,
j’éprouvais des frissons le long de ma colonne vertébrale, mais rien de plus.
Nous avons marché au milieu de la rue, portant des vestes orange vif, et l’un
d’entre nous a crié dans un porte-voix, ‘nous sommes des volontaires internationaux.
Ne tirez pas !’ Cela a été suivi d’une autre volée de balles, bien que je ne pouvais
en identifier la provenance... »
Tom Hurndall était resté dans Rafah.
Il avait seulement 21 ans lorsque — selon les mots de sa mère — il a perdu sa
vie par un acte simple, désintéressé, humain. « Tom a été visé à la tête alors
qu’il portait un enfant palestinien hors d’atteinte d’un tireur isolé de l’armée
israélienne. » Mme Hurndall m’a demandé d’écrire une préface au livre de Tom et
cet article est cette préface, pour un homme courageux qui a fait front et a montré
plus de courage que celui dont rêvent la plupart d’entre nous. Oubliés les écolos
givrés [2]. Hurndall était un homme de bien et de vérité.
[1] Tom Hurndall
était militant de l’International Solidarity Movement. Il a été assassiné par
un sniper israélien le 13 janvier 2004, à Rafah.
[2] « Tree huggers »
[allusion à ceux qui protègent les arbres promis à l’abattage et qui sont considérés
comme des trouble-fête]
28 mars 2009 - The Independent - Vous pouvez
consulter à :
http://www.independent.co.uk/opinio...
Traduction
de l’anglais : Claude Zurbach
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