Ou
encore, l'affaire de l'attentat de Lockerbie (21 décembre 1988, 270 morts) :
les enquêteurs identifièrent le propriétaire de la valise contenant la bombe et
son retardateur sur la foi du témoignage d'un commerçant maltais qui avait vendu
un pantalon se trouvant également dans la valise piégée. La justice écossaise
mit alors en accusation deux agents libyens Abdelbaset Ali Mohmed Al Megrahi et
Al Amin Khalifa Fhimah et le Conseil de sécurité prit des sanctions contre la
Libye. En définitive, pour obtenir la levée des sanctions, la Libye accepta d'extrader
ses deux agents (le premier fut condamné à la prison à vie, le second fut innocenté)
et de payer 2,7 milliards de dollars d'indemnités, tout en persistant à proclamer
sa complète innocence. En définitive, en août 2005, un des chefs d'enquête écossais
déclara que la pièce à conviction principale, le retardateur, avait été déposé
sur les lieux par un agent de la CIA. Puis l'expert qui avait analysé le retardateur
pour le tribunal admit l'avoir lui-même fabriqué avant que la CIA ne le dépose
sur les lieux. Enfin, le commerçant maltais reconnu avoir été payé 2 millions
de dollars pour porter un faux témoignage. Les autorités écossaises décidèrent
de réviser le procès, mais l'état de santé d'Abdelbaset Ali Mohmed Al Megrahi
ne le permit pas.
L'actuelle
campagne de désinformation comprend aussi un volet sur le train de vie décrit
comme somptueux du défunt et sur le montant pharaonique de sa fortune cachée.
Or, tous ceux qui ont approché Mouammar el-Kadhafi, ou simplement ceux qui ont
visité sa maison familiale et sa résidence après leur bombardement peuvent attester
qu'il vivait dans un environnement comparable à celui de la bourgeoisie de son
pays, bien loin du bling bling de son ministre du Plan, Mahmoud Jibril. De même,
aucun des États qui traquent la fortune cachée des Kadhafi depuis des mois n'a
été en mesure de la trouver. Toutes les sommes significatives saisies appartenaient
à l'État libyen et non à son « Guide ».
À
l'inverse, les médias atlantistes n'évoquent pas le seul mandat d'arrêt international
émis par Interpol contre Mouammar el-Kadhafi avant l'offensive de l'OTAN. Il était
accusé par la Justice libanaise d'avoir fait disparaître l'imam Moussa Sadr et
de ses accompagnateurs (1978). Cet oubli s'explique par le fait que l'enlèvement
aurait été commandité par les États-Unis qui voulaient éliminer l'imam chiite
avant de laisser l'ayatollah Rouhollah Khomeiny rentrer en Iran, de peur que Sadr
n'étende au Liban l'influence du révolutionnaire iranien.
Les
médias atlantistes n'évoquent pas non plus les critiques que des organisations
de la Résistance anti-impérialiste et nous-mêmes avions formulées contre Mouammar
el-Kadhafi : ses compromis récurrents avec Israël.
Pour
ma part, je peux attester que, jusqu'à la bataille de Tripoli, le « Guide »
a négocié avec des émissaires israéliens, espérant parvenir à acheter la protection
de Tel-Aviv. Je dois aussi attester que, malgré mes critiques sur sa politique
internationale, et le dossier complet à ce sujet que la DCRI française lui a aimablement
communiqué à mon sujet en juillet dans l'espoir de me faire arrêter, Mouammar
el-Kadhafi m'a accordé sa confiance et m'a demandé d'aider son pays à faire valoir
ses droits aux Nations Unies [2] ;
un comportement bien éloigné de celui d'un tyran.
Les
médias atlantistes n'ont pas non plus cité les ingérences que j'ai condamnées
de la Libye dans la vie politique française, notamment le financement illégal
des campagnes électorales présidentielles de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal.
Le « Guide » avait en effet autorisé son beau-frère Abdallah
Senoussi à corrompre les deux principaux candidats en échange de la promesse de
l'amnistier ou de faire pression sur la Justice française pour clore son dossier
pénal [3].
Surtout,
les médias atlantistes n'évoquent pas l'œuvre principale du « Guide » :
le renversement de la monarchie fantoche imposée par les anglo-saxons, le renvoi
des troupes étrangères, la nationalisation des hydrocarbures, la construction
de la Man Made River (les plus importants travaux d'irrigation au monde), la redistribution
de la rente pétrolière (il fit d'une des populations les plus pauvres du monde,
la plus riche d'Afrique), l'asile généreux aux réfugiés Palestiniens et l'aide
sans équivalent au développement du Tiers-monde (l'aide libyenne au développement
était plus importante que celle de tous les États du G20 réunis).
La
mort de Mouammar el-Kadhafi ne changera rien au plan international. L'événement
important était la chute de Tripoli, bombardée et conquise par l'OTAN — certainement
le pire crime de guerre de ce siècle —, suivie de l'entrée de la tribu des Misrata
pour contrôler la capitale. Dans les semaines précédant la bataille de Tripoli,
l'écrasante majorité des Libyens ont participé, vendredi après vendredi, à des
manifestations anti-OTAN, anti-CNT et pro-Kadhafi. Désormais, leur pays est détruit
et ils sont gouvernés par l'OTAN et ses fantoches du CNT.
La
mort du Guide aura par contre un effet traumatique durable sur la société tribale
libyenne. En faisant tuer le leader, l'OTAN a détruit l'incarnation du principe
d'autorité. Il faudra des années et beaucoup de violences avant qu'un nouveau
leader soit reconnu par l'ensemble des tribus, ou que le système tribal soit remplacé
par un autre mode d'organisation sociale. En ce sens, la mort de Mouammar el-Kadhafi
ouvre une période d'irakisation ou de somalisation de la Libye.
Thierry
Meyssan